La Tentation de l’homme/Au Dieu qui s’éloigne

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La Tentation de l’hommeSociété du Mercure de France (p. 13-15).


AU DIEU QUI S’ÉLOIGNE


 
Toi dont nous poursuivons, au profond de toi-même,
L’inconnaissable essence et la pure entité,
Que la crainte, la foi, l’amour et le blasphème
Nomment du même nom auguste et redouté,
Ô Dieu dont la présence autour de nous recule
Dans l’orbe incessamment élargi de nos cieux,
Chaque fois que pour nous s’allume, au crépuscule,
      Un astre nouveau pour nos yeux,

Devrons-nous donc, de ton image qu’on mutile,
Voiler, en fils pieux, le simulacre vain,
Et te rayer d’un mot, comme un terme inutile,
Du problème éternel dont nous voulons la fin ?
Devrons-nous, parvenus aux confins du possible,
Comprendre que notre âme est ton dernier linceul,
Et qu’au jour où ses sens auront vu l’invisible
      L’Homme en lui-même sera seul ?


Seul devant la nature et devant sa pensée,
Devant les mondes morts et les cieux à venir,
Et, sous la grande nuit d’astres ensemencée,
Prisonnier de ce tout qui ne peut pas finir ?
Seul dans l’immensité qui toujours renouvelle
Son effort sans limite et sans commencement,
Inconscient désert où rien ne se révèle
      Que les formes du mouvement ?

Certe, il regrettera ta sublime chimère,
La sainte volonté dont il cherchait les lois,
L’éternité promise à son être éphémère
Et le songe infini des voyants d’autrefois,
L’intelligence unique où son intelligence
Comme au foyer divin rêvait de s’abîmer,
L’espoir de ta justice et jusqu’à ton silence
      Qui permettait de blasphémer.

Peut-être, maudissant l’œuvre de son étude,
Sentira-t-il sur lui descendre, comme un deuil,
Voûte aux arches de glace et d’or, la solitude
Géante de sa gloire et de son libre orgueil,

Et s’attristera-t-il, lorsque sages et prêtres
Auront courbé leur front devant la vérité,
De ne pouvoir, au moins, comme nous, ses ancêtres,
      Douter de ta réalité.

Qu’importe ! nous marchons, souffle, esprit et matière,
Vers les monts de l’ultime et suprême douleur,
Où croît sur le roc nu la certitude entière
De l’arbre de science altière et chaste fleur :
La voie inéluctable est devant nous ouverte,
Notre devoir grandit avec la vision
Où frissonne, victime au sacrifice offerte,
      Notre chétive illusion.

Qu’importe ! Précurseurs que l’avenir écoute,
Nous irons, jalonnant de nos corps les sillons,
Et dût le désespoir, au terme de la route,
Nous accueillir du grondement de ses lions,
Dussiez-vous, conquérants de la future histoire,
Triomphateurs laurés d’un jour sans lendemain,
Mourir du battement d’ailes de la victoire,
      Nous vous montrerons le chemin !