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Au pays des pierres/12

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 571-574).
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XII


Giacinta n’était pas revenue et Jella l’attendait toujours. Si le vent lançait des feuilles sèches contre les vitres, souvent, elle courait à la porte, et la nuit, lorsqu’elle ne dormait qu’à demi, elle entendit plus d’une fois quelqu’un parler avec sa voix dans la maison vide.

« Mère !… Mère !… »

Alors, le matin, elle croyait avoir rêvé de sa mère…

Les soirées étaient déjà longues ; Jella regardait avec terreur vers la fenêtre, comme si l’hiver était assis là-bas, devant le seuil, dans l’obscurité, comme si son haleine se figeait sur les carreaux verts, boursouflés. Elle se rappelait le village couvert de neige, le grand silence dans lequel un chien même n’aboie pas, l’osier qui se transformait lentement en paniers entre ses genoux engourdis et les nuits glaciales, infinies, lorsque l’homme ne peut dormir parce qu’il a faim. Son regard se reportait par moment sur la brique branlante dans la maçonnerie de l’âtre. Mais qui pouvait donc retenir si longtemps sa mère ?

C’était un jour férié. Jella revenait des montagnes ; elle avait cueilli des champignons sur les pentes humides, là où le soleil brillait encore. Sur la route, un colporteur cheminait.

L’homme demanda où était l’auberge. La fille lui parla, parce qu’il était étranger. Peut-être saurait-il quelque chose de sa mère. Cependant elle ne l’interrogeait pas, elle marchait seulement près de lui et lui jetait parfois un regard furtif. Il devait venir de loin ; ça se voyait à ses bottes ! Il portait sur son dos une caisse noire. La courroie des bretelles s’enfonçait profondément, sous ses aisselles, dans sa veste déguenillée. Sa face était rougie par l’effort.

Jella regarda avec intérêt la caisse noire. Lorsqu’ils entrèrent dans le village, l’homme s’arrêta près du fossé, s’adossa à un tertre, et défit la courroie. Il posa son chapeau dans l’herbe et s’agenouilla dedans ; puis il sortit avec précaution les compartiments. Des tabliers, des fichus, des miroirs enluminés, des boucles d’oreilles, en pierres fausses, sortirent de la caisse. L’odeur des pommades huileuses et du savon à bon marché montait fortement aux narines de Jella ; mais elle ne regardait qu’un fichu bariolé à franges qui était plus beau, qui brillait plus que tout. Ce fichu conquit ses yeux. Jamais elle n’avait vu pareille magnificence. Soudain elle le désira. Quand elle le toucha, elle leva les yeux. Sur la route, des filles, des femmes arrivaient du puits, en groupes bruyants et rieurs. Zorka était aussi parmi elles. Jella s’éloigna en courant. Elle ne se retourna que de loin. L’homme était toujours agenouillé dans son chapeau. Les filles l’entouraient en se bousculant ; Zorka avait posé le fichu sur ses épaules, et se contemplait dans une glace encadrée de fer blanc.

Jella se rappela Davorin. Elle aurait voulu crier des paroles méchantes à sa femme, mais pourtant elle s’éloigna sans rien dire.

Chemin faisant, elle pensait sans cesse au fichu. Elle se souvint que dans son enfance la femme du maire en avait un pareil, et qu’elle aurait voulu le jeter, une fois au moins, sur ses épaules et courir, afin que les franges flottassent dans le vent. Toutes les filles avaient un fichu dans le village ; Jella seule, n’en avait pas ; jamais elle n’avait rien possédé… Elle se figura que si ce fichu lui appartenait, elle irait à la messe en s’en revêtant, même par les fortes chaleurs, et Davorin la regarderait encore à l’élévation, lorsque les autres auraient fermé les yeux. Et elle lui tournerait le dos, non pas comme l’autre fois, un pauvre petit dos revêtu de cretonne déchirée, mais un dos couvert du beau fichu rose… Puis elle traverserait le village et toutes les franges flotteraient au vent !

Quand elle fut chez elle, elle tira la brique du flanc de l’âtre et, tout en pensant au fichu, jeta un regard dans le creux plein de suie pour voir si la croix était en place.

Vers le soir, elle s’assit devant la porte. Elle regarda la route sans faire un mouvement. Longtemps après, le colporteur sortit de l’auberge. Jella se rappela soudain pourquoi elle grelottait depuis si longtemps, sur le seuil.

— As-tu encore le fichu ! — s’écria-t-elle de loin.

L’homme fit un signe de tête et continua d’avancer.

— Pour combien le donnes-tu ?

Le nomade s’arrêta. Il regarda avec défiance la jupe déchirée de la fille.

Ils commencèrent à marchander, et Jella sentait déjà qu’elle ne pouvait vivre sans le fichu.

— Nous avons une croix d’or…

Elle eut peur lorsqu’elle eut dit ces mots. Elle regarda brusquement en arrière. C’était venu si vite ! L’homme laissa le fichu ; il remit même de l’argent à la jeune fille et il emporta la croix d’or.

Jella descendit de la planche le morceau de glace brisée posé près du paroissien de sa mère. Elle l’appuya à la fenêtre. Elle s’y regarda. Le fichu se tendait sur son jeune sein. Elle se prit à sourire.

— Jagoda ! Jagoda !

La vieille mendiante s’arrêta près du ruisseau, et comme si le vent l’eût apportée, elle revint rapidement vers la chaumière.

— Viens donc !

La fille voulait se montrer à quelqu’un.

La vieille passa le seuil en clopinant et s’accroupit près du feu.

Jella pirouetta en riant :

— Suis-je belle ?

Jagoda la regarda d’en dessous et frotta lentement l’une contre l’autre ses mains violacées.

— Belle ! — dit-elle à voix basse, — mais j’ai froid. Il y a longtemps que je n’ai reçu quelque chose de chaud pour manger.

Jella savait que Jagoda appelait l’eau-de-vie « quelque chose de chaud », et elle fit la moue.

La vieille eut un geste de mépris.

— Tu ne sais rien ! Quand Dieu eut créé le froid, la faim, la vieillesse, eh bien ! il eut pitié des hommes et pour leur donner aussi quelque chose de bon, il créa l’eau-de-vie, car avec elle on peut oublier le froid, la faim et la vieillesse aussi.

Tout à coup son œil s’arrêta, sur l’appui de la fenêtre, sur l’argent que Jella avait reçu du colporteur. Elle n’en détacha plus son regard, et se mit à parler avec sa voix de mendiante :

— D’où viennent ce fichu et cet argent ?

Cette question surprit la fille qui ne s’y attendait pas.

— Allons, n’aie pas peur, ma Jellitza ! Tu es belle… tu es jeune, et moi je sais me taire.

Elle tendit significativement sa main sèche.

Jella lui donna de l’argent, mais ne la regarda pas. La vieille s’arrêta sur la porte. Elle était plus courbée que d’habitude ; ses mains pendaient jusqu’au seuil.

— Ta mère reviendra bientôt…

La fille arracha le fichu de ses épaules avec un mouvement effaré :

— D’où le sais-tu ?

Elle ne comprenait pas ce qui venait d’arriver. Elle avait eu peur lorsqu’on avait nommé sa mère, et pourtant elle l’attendait encore tantôt. Elle s’en souvenait clairement quand elle cueillait des champignons sur les flancs de la montagne. Elle jeta un regard inquiet vers la dernière brique de l’âtre. À présent le colporteur devait être loin et sa mère lui avait dit de faire bien attention à la croix. Elle s’essuya le front. Le fichu était si beau ! Elle le désirait depuis si longtemps !

Le soir, avant de s’endormir, on aurait dit qu’elle n’attendait plus sa mère. Et depuis, elle ne se demandait plus où Giacinta pouvait bien rester si longtemps !