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Au pays des pierres/14

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 577-579).
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XIV


Il y avait au carrefour, sous la butte, une vieille maison à demi écroulée. Même en été, on voyait sur ses murs des taches humides. Le fossoyeur était toute la journée assis derrière la petite fenêtre encadrée de bleu. Il cousait des opanka pour les paysans et martelait sans cesse. Il était d’avis que les hommes n’avaient tout au plus besoin que d’une bière, mais d’au moins deux opanka. On ne pouvait vivre d’un seul métier. Quand il creusait une fosse, quand il cousait des opanka, son visage était le même, et il sifflait toujours. Mais lorsque les enfants se moquaient de lui en le traitant de savetier, il se fâchait. Son père et aussi son grand-père avaient été fossoyeurs. Lui non plus ne voulait pas être autre chose. Il menaçait les enfants ; et criait rageusement sur la route. Puis il se rasseyait près de la petite table, sur la chaise basse, et de l’extérieur, on ne voyait que la courbe de son dos, et parfois sa main, quand il tirait les fils en l’air.

Lorsque Jella, par un matin sans lumière, pluvieux, s’arrêta sous sa fenêtre, il fouillait en sifflotant parmi les formes et les petits morceaux de cuir posés sur la table.

— Eh ! que te faut-il ? des opanka ou un cercueil ? — Et il se mit à rire.

Il attendit un moment de réponse, puis jeta un regard sur la fille. Tandis qu’il la regardait, la peau de son grand front se relevait lentement.

— Allons ! Qu’est-ce qu’il y a ? Qui donc ? Ton père ?… Non ?… Eh bien, pleure tout ton saoul !

Jella s’affaissa sur l’appui de la fenêtre et cacha son visage dans ses deux mains.

L’homme la considérait sans bouger ; il ne fouillait plus sur la petite table. Il cessa de siffler. Naguère, il y avait eu dans ce monde une femme qui l’avait aimé. Depuis combien de temps, il avait oublié d’y penser !

Pourtant, lorsqu’elle fut morte et qu’il demeura seul, dans la vie, il roulait sa tête en pleurant, juste à la même place, là, sur l’appui de la fenêtre, où Jella se courbait. Il tira les pointes de son mouchoir rouge jusqu’à son nez, s’essuya les yeux et se souvint aussi de sa mère qui était morte quarante ans plus tôt… Il se leva et poussa un gros soupir. Penché hors de la fenêtre, par-dessus l’épaule de Jella, il regarda en connaisseur, les pieds nus, pleins de boue, de la fille. Il grommela quelque chose, regarda de nouveau, puis se dirigea vers le coin où, sur la tringle clouée en croix, au milieu de poissons desséchés et de lard rance, quelques opanka tout battant neufs étaient pendus. Il palpa, indécis, pendant un moment, les opanka ; puis détacha une paire, sur laquelle étaient cousus de beaux cœurs en cuir rouge, et gauchement, il les posa sur l’appui, près de la fille. Très vite, comme s’il avait eu honte, il referma la fenêtre, et la bêche et la pioche à l’épaule, se dirigea en sifflotant vers le cimetière.

Devant la paroisse, Jella s’arrêta de nouveau, comme si quelqu’un avait saisi sa jupe. Elle savait, quand elle était partie de chez elle, qu’elle voulait aussi entrer ici.

On faisait déjà du feu dans la chambre de monsieur le curé. L’odeur du plancher fraîchement lavé s’élevait dans la chaleur imprégnée de fumée de pipe. Le curé regarda Jella avec malveillance, par-dessus son journal.

— Tu aurais dû venir plus tôt.

— Bon Dieu ! mais je ne savais pas…

— Ta mère est morte comme elle a vécu, sans la grâce du Seigneur…

Le curé se mit à balancer lentement sa jambe croisée, comme s’il sonnait la cloche, tout en contemplant ses grossiers souliers éculés. « Il faut en acheter d’autres », pensa-t-il, et il devint de mauvaise humeur. Il interpella Jella avec sévérité, comme si elle était cause que la chaussure fût trouée

— Il faut payer pour l’enterrement !

La fille poussa un soupir :

— Alors, je vais vendre la chèvre de ma mère.

Et pendant qu’elle parlait, elle serrait contre elle, d’un air las, les deux opanka que le fossoyeur lui avait donnés.

— Je prierai pour ta mère — murmura le curé, d’une voix de commerçant, et il continua à lire le journal.