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Au pays des pierres/23

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 602-604).
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XXIII


Sur la crête des montagnes, le printemps était encore immobile.

Le silence était vaste. On entendait vibrer dans l’air les fils télégraphiques. La forêt se dressait durement dans le ciel d’un bleu aigu. L’herbe ne tremblait pas au bord du sentier. Et Jella aussi retenait son souffle. Elle se tourna du côté d’où venait André.

Ils ne s’étaient pas revus.

Lorsque le gars l’aperçut, il marcha moins vite. Une colère irraisonnée et dépitée remuait tout son être.

« Pourquoi est-elle ici ? » pensa-t-il amèrement, et il aurait voulu la jeter en bas du talus, car alors, au moins, il aurait pu la toucher. Il enfonça dans ses poches ses poings qui faisaient bosse sous la blouse à raies bleues.

« Mais qu’a-t-elle donc à se mettre sur mon chemin ? »

Et pendant qu’il songeait à s’en retourner, il allait plus rapidement au-devant d’elle.

La chevelure de Jella brillait d’un éclat métallique au soleil. Le visage d’André s’assombrit. Cette femme, dans les montagnes, ne pouvait comprendre ce qu’il ne pouvait exprimer. Leurs regards se croisèrent un instant, et ils avaient l’air désespéré, comme s’ils cherchaient, à perdre haleine, quelque chose l’un dans l’autre.

Le gars poussa un soupir. Il s’éloigna sans mot dire.

Soudain Jella parut grandir. Comme si on avait frappé du poing ses veines, elle sentit bouillonner son sang.

André ne se retourna point pour la regarder. Et elle pensait toujours à l’étreinte. Elle passa nerveusement sa main sur son épaule. Elle voulait effacer quelque chose sur elle. Elle respirait rapidement. Elle voulait aspirer de nouveau dans sa poitrine son ancienne liberté. Mais son cœur se souvenait encore. Et alors, tout à coup, elle se sentit misérable, humiliée, telle une bête sauvage et libre des forêts tombée dans un piège. Le piège était sombre et suffocant. Jella commença de se débattre, et comme les animaux elle se blessa elle-même pour échapper à sa captivité.

Une brûlante fièvre l’envahit. Elle aurait voulu haïr André. Elle aurait voulu penser à Davorin, à sa poitrine qui était large, à sa main qui était lourde et chaude. Mais sa pensée courait après André et l’image de Davorin se désagrégeait dans sa tête.

Trois jours passèrent. Jella les compta, sans quoi elle les aurait crus bien plus nombreux.

Puis ils se rencontrèrent dans la forêt solitaire.

André, regardait, immobile, dans l’air, comme s’il attendait. Pourtant lorsqu’il aperçut Jella, il poussa un soupir. Il darda un instant son regard sur la femme, en luttant péniblement pour rester muet. On n’entendait, dans le silence de la forêt, que sa respiration, et lorsqu’il eut passé sa main sur son front, les marques de ses cinq doigts y restèrent. Ensuite parce qu’il devait faire quelque chose, il ramassa une branche sèche et, dans son tourment, il la cassa en deux sur son genou.

Jella porta ses mains à sa poitrine. Elle ressentait là, en elle-même, le craquement douloureux du bois, comme si c’était à elle qu’on eût fait du mal.

André rejeta loin de lui la branche cassée, il barra le chemin à la femme.

Jella leva humblement les yeux sur lui :

— Laisse-moi ! Tu ne veux rien me dire !

Mais lorsque le gars se fut reculé devant elle, elle ne s’éloigna pas. Elle restait, s’offrant dans une belle attente de femme sans appui. Ses mains se joignirent sur son sein comme si elle se défendait et suppliait à la fois, et ses yeux se remplirent de la grande souffrance qu’éprouvent les arbres et les bêtes, tout ce qui sur la terre ne peut parler. Il lui semblait entendre, dans un lointain infini, les paroles d’André :

— Pourquoi me tortures-tu ?

Sa respiration s’arrêta. Elle aussi aurait voulu demander la même chose.

— Andrya…

Elle prononçait pour la première fois ainsi, à haute voix, ce nom, tel qu’il palpitait dans son sang, et sa propre voix la fit rougir. Des nuages humides s’assemblèrent dans ses yeux. Elle regarda André. Mais le gars ne voyait rien de ce qui était autour de lui. Il fixait de nouveau cet insaisissable lointain où Jella ne pouvait suivre son regard.

— Que Dieu me pardonne ! Cela ne pourra jamais être bien, — soupira André, et alors, il tourna avec résolution son visage vers la femme comme pour lui montrer toute sa souffrance :

— Pourquoi veux-tu que je le dise ? Pourquoi faut-il tout dire ?…

Soudain la tête de Jella se remplit d’ombre et son cœur de clarté infinie, brûlante. Puis elle prononça, car il fallait qu’elle le prononçât :

— Mais moi je t’aime…

Leurs yeux se rencontrèrent. Tout ce qui leur faisait mal depuis si longtemps, passa lentement entre eux en frémissant dans l’air…

Et à travers la clarté du soleil, du côté des monts, le grand Été descendit sur eux.