Au pays des pierres/24

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 844-846).
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Cet été appartenait à Jella.

Ils se rencontraient chaque jour dans la forêt.

Sous les arbres, l’ombre était pleine d’argent ailé : de petits insectes bourdonnaient dans la grande chaleur. Les trains passaient en haletant sur la crête des montagnes. Ils s’enfonçaient dans l’air dur et cristallin, et leur fumée se voyait longtemps dans le lourd éclat jaune du soleil, comme le sillon d’une grande hélice. Jella se retournait toujours pour regarder lorsqu’elle entendait un train sur le talus. Elle s’arrêtait sur le flanc de la montagne et faisait des signes avec son mouchoir, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là. En bas, les petites fenêtres fuyantes lui répondaient par des flottements blancs. Et elle souriait à des mains, à des gens inconnus, qu’elle ne devait jamais plus revoir.

Les sourires venaient de l’intérieur de son être et ils étaient si forts et si grands qu’elle devait les distribuer à tout le monde.

Au delà des sapinières, du côté des tournants invisibles, le halètement des trains se répercuta encore. Près de la voie, la barrière blanche se leva.

Jella alla plus loin, sur le sentier des chèvres, vers la forêt. La forêt la connaissait et le silence aussi. La forêt et le silence attendaient avec elle l’heure d’André. Toute sa vie appartenait à cette heure : les jours, les nuits, les montagnes, les arbres, et elle-même aussi.

Elle se mit à chanter au milieu des rochers. Cet été, elle chantait beaucoup. Auparavant, elle chantait seulement les paroles des airs, comme elles s’étaient gravées dans sa mémoire. À présent, elle se rendait compte que ces paroles parlaient d’amour. Elle rendait ainsi son secret plus léger, comme si elle avait confessé quelque chose, comme si elle avait chassé en chantant un peu de la grande chaleur brûlante qui assoiffait son âme. Le soir, dans la maison de garde, elle chantait également, quand elle attendait André. Et la forêt fut remplie d’amour. Puis Jella s’élança dans les fourrés chauds, comme si elle cherchait des étreintes parmi la foule des branches grimpantes, entrelacées. Au bord du ruisseau, elle s’asseyait sur la terre. Elle ne buvait pas, mais tenait seulement sa bouche à la surface de l’eau, longtemps, longtemps, car ses lèvres aimaient la palpitation des petites ondes. À ces moments, elle pensait encore à André, et son sang, rouge et brûlant riait dans son corps. Ensuite, elle essuyait son visage dans la mousse, et lorsqu’elle atteignait une fleur avec ses dents, elle l’arrachait de sa tige d’une morsure, comme si elle avait voulu sentir insatiablement entre ses lèvres les fleurs de cet été.

Quelque part, sous les pas de quelqu’un, un caillou roula sur la pente de la montagne. Jella se releva d’un bond. Une clarté fluide, un rayon de soleil brûlant, exultant, déborda de ses veines.

– M’aimes-tu ? – cria-t-elle dans la forêt, et elle s’élança avec un irrésistible abandon dans les bras du jeune homme.

Elle était belle et coupable, depuis sa sauvage chevelure cuivrée jusqu’à ses pieds.

– M’aimes-tu ?

Un instant, elle se dressa comme si elle voulait écouter dans la poitrine d’André. Puis elle se colla à lui, l’enlaça ainsi qu’une plante sylvestre assoiffée ; elle le serrait, l’étouffait, comme si dans son obscur désir embrasé elle cherchait l’ étreinte inaccessible qui reste toujours aussi distante que l’inaccessible lointain. Elle enfonça son front en feu dans l’épaule du jeune homme ; elle arracha sa blouse, elle voulut son cœur vivant. « Encore plus près ! Cesser d’être ! Ne faire qu’un avec lui ! Couler dans son corps, dans son sang ! À travers ses veines ! Voir dans le tréfonds de son être tout ce qui est invisible !... »

– Tu m’aimes donc vraiment ! Eh bien ! dis-le donc enfin !

Elle sentait que la bouche d’André souriait au-dessus de ses lèvres ; si proche, elle voyait que ses yeux étaient remplis de sourires, et elle ne pouvait comprendre son silence. Elle ne sentait que la pression de ses deux bras violents, qui étaient forts et qui lui faisaient si délicieusement mal !

Ils se tinrent longtemps immobiles, comme si, dans leur pauvre ignorance, ils avaient peur tous deux qu’en se quittant, soudain ils ne fussent rejetés loin l’un de l’autre.

– Pas encore ! Pas encore !

Et les deux mains de la femme se joignaient autour du cou de l’homme pour le retenir. L’ombre de ses cils s’allongeait, bleue sur son visage. Une surprise engourdie se réveillait derrière son front : jusqu’ici, elle avait cru que la haine seule était forte, aussi forte que son amour de maintenant.