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Au pays des pierres/29

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 854-858).
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XXIX


Depuis le matin, un orage s’amoncelait au loin, dans les montagnes, mais la forêt restait encore immobile, comme si l’air oppressé avait suspendu sa vie quelque part. Parmi les arbres une pomme de pin se détacha avec un bruit sourd, élastique. De menues aiguilles d’or desséchées tombèrent à sa suite, à travers l’âpre éclat du soleil, et leur chute s’entendit dans le silence angoissé, plein d’attente.

Le vent, précurseur de l’orage, siffla tout le long de la crête des montagnes. Les arbres commencèrent à s’agiter dans la sapinière. Leur lourd feuillage vert se balança lentement ; les troncs s’inclinèrent en craquant ; puis, comme si l’on avait soulevé leurs racines sous la terre, la mousse ondula.

Jella releva brusquement la tête et regarda André.

Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient trouvés seuls ensemble. Depuis que Jella avait malmené le chien, le jeune homme ne lui avait jamais plus parlé. La colère montée à ce moment en lui s’était calmée, mais l’avait séparé de la femme. À présent encore, il se tenait à ses côtés comme un étranger, et pourtant, dans cette minute, ils avaient la même pensée.

Elle obsédait Jella, dans une inquiétude folle ; les paroles entendues près du hangar la torturaient sans cesse. Elle se pencha vers André. À présent que le gars était si près, qu’elle pouvait le toucher de la main, elle ne pouvait concevoir qu’il voulût la quitter. Sa voix se fit molle et chaude :

— N’est-ce pas que tu ne t’en iras pas d’ici ?

Le jeune homme poussa un soupir d’allègement. Lui aussi voulait parler de cela, mais ne savait comment commencer. Il se tourna vers Jella. La blouse de service ballottait sur lui. La fièvre avait marqué son visage. Il regarda avec lassitude les yeux brûlants de la femme. Il aurait aimé à s’en aller en paix. Lorsqu’il parla, il n’y avait pas de joie dans sa voix, mais seulement le calme de la grande résolution.

— Je m’en irai, — dit-il simplement — ce sera mieux ainsi pour tout le monde.

Jella n’entendit que les premiers mots ; elle froissa convulsivement sur son sein la blouse flottante.

— Alors, tu vas partir ? — Elle hochait lentement, peureusement, la tête. — C’est donc vrai !

Tout d’un coup, elle devint aussi pauvre et orpheline que si elle était de nouveau restée seule au monde. D’anciennes paroles lui revenaient à l’esprit. Elle les avait prononcées souvent autrefois, paroles bonnes, mais inutiles.

Il reviendra !

Elle se parlait à elle-même, tout bas, en hésitant, comme si elle craignait qu’on lui prît tout de suite jusqu’à ses mots. Mais André ne protesta pas, et Jella s’enhardit. Elle prenait déjà son désir pour la réalité.

— N’est-ce pas, tu reviendras ? Bientôt ? Et là-bas aussi tu m’aimeras ! Toujours ! Quand tu ne me verras pas ! Quand tu en regarderas d’autres !

Cette pensée assombrit son visage. Elle ressentit de nouveau dans son corps cette jalousie mordante qui lui faisait mal à crier.

Elle secoua désespérément la tête.

— Non, je ne puis le supporter ! Tu dois rester ici, Andrya ! Je périrais sans toi.

Le gars appuyait son menton à son poing et regardait le sol. Il sentait que la femme l’aimait infiniment, mais il ne pouvait plus lui en avoir de gratitude. Il faisait de vains efforts ; un vide froid était dans son cœur et il ne pouvait penser qu’à sa propre vie. Il n’avait plus besoin de l’amour effréné, torturant, de cette Jella qui l’agaçait presque. Il aurait voulu que tout fût fini et, dans son égoïsme ignorant, il se figurait que tout allait finir, s’il partait.

Longtemps, ils se turent, pendant que les mains de Jella s’élevaient et retombaient sur ses genoux avec de petits mouvements impuissants.

— Andrya ! Mon Dieu ! Mais pourquoi donc en sommes-nous arrivés là ! Hélas ! Je n’ai rien fait, je t’ai seulement aimé !

Le jeune homme frémit. Cette voix fit fondre quelque chose dans son être. Il eut pitié de celle qu’il n’aimait plus. Il aurait voulu dire quelque chose de bon qui ne fît pas de mal. À la fin, il mit sans parler sa main sur l’épaule de la femme. Jella la saisit et la pressa avidement sur sa bouche, comme si elle avait voulu l’aspirer, afin que rien ne pût plus les séparer l’un de l’autre.

— Andrya ! Andrya !

Mais elle ne put exprimer ce qu’elle ressentait ; ses yeux se remplirent de larmes.

Le jeune homme attira sur sa poitrine la tête de la femme pour ne pas la voir pleurer, et se mit à la caresser comme un petit animal malade qu’il aurait voulu guérir, endormir un peu avant de partir.

Autour d’eux le vent tournoyait en sifflant. Dans la grande agitation, seuls, eux deux se tenaient immobiles, tout près l’un de l’autre et pourtant solitaires. Et il sembla soudain au gars que cette heure ne sonnait pas pour la première fois, et qu’il s’était déjà tenu ainsi, à côté de Jella, pour les adieux. Puis il se rendit compte que cela n’avait existé que dans sa pensée chaque fois qu’il avait compris qu’ils ne pouvaient vivre ensemble.

— Jella, — dit-il d’une voix étouffée tandis que, luttant avec lui-même et avec les mots, il continuait sans arrêt à caresser les beaux cheveux cuivrés de la femme — Jella, ne pleure pas ! J’ai toujours su que tout ne serait bien que lorsque cette chose serait finie…

La femme releva la tête, frappée par ces paroles :

— Tu le savais ! Tu y as donc pensé une autre fois ?

André fit avec tristesse un signe d’assentiment.

La tête de Jella retomba, abattue sur l’épaule du jeune homme.

— Et moi je croyais que tu ne pensais à rien quand tu te taisais !

Comme si tout à coup il y avait eu un choc dans son esprit, elle repoussa André et le regarda fixement dans les yeux :

— Tu vas à la puszta ?

— Oui, là-bas…

Les sourcils de la femme se froncèrent. Ils se croisèrent sur son front en une seule ombre dangereuse.

— Et tu pensais aussi à la puszta ?

— Oui, aussi à la puszta.

— Ah ! Andrya ! (Son sein se souleva rapidement, effroyablement.) Je t’étranglerai si tu aimes là-bas quelqu’un !

La colère méfiante lui montait à la tête en vagues sombres. Elle n’était plus maîtresse de son corps. Elle porta ses deux mains au cœur du jeune homme ; elle aurait voulu déchirer, déchiqueter la chair d’André, afin de ne pas souffrir seule, afin que l’autre aussi eût mal. Son visage était presque laid ; sa bouche se convulsait.

— Je te maudirai si tu m’abandonnes ! J’anéantirai ta vie ! Je le jure sur Dieu !

Le regard du jeune homme redevint dur et insensible. Il s’écarta hostilement de la femme. Il voyait de nouveau en elle tout ce qu’il ne pourrait aimer, tout ce qui lui faisait souhaiter le départ. Déjà il ne s’accusait plus, déjà il ne plaignait plus l’autre.

— Laisse-moi ! — dit-il rudement, lorsque Jella lui barra le chemin. — Il faut vivre et c’est impossible ainsi !

La femme revint à elle. Elle comprit qu’elle ne pouvait plus retenir André. Elle se rendit compte qu’elle avait perdu la partie et devint pâle.

— Je n’ai jamais su que tu étais si fort ; tu as toujours été si docile !

Elle éleva sa bouche jusqu’au jeune homme, avec humilité :

— Embrasse-moi, au moins.

André, comme s’il ne l’entendait pas, regardait fixement au-dessus d’elle.

Jella frémit. Elle rejeta sa tête en arrière. Elle voulait lutter encore ; cependant l’ancien beau geste n’était plus de la séduction, mais seulement une supplication misérable. Puis elle essaya de sourire. Enfin elle se détourna lentement d’André et passa ses deux mains sur son visage, comme si ce dernier sourire lui avait fait mal à la bouche.

— Je ne peux plus ! Je ne peux plus !

Et un grand sanglot déchira sa poitrine.

Le gars se tourna vivement vers elle. Il ne la comprenait pas. Le monde des hauteurs vertigineuses et des sombres profondeurs lui était toujours resté inconnu.

Il regarda longtemps Jella, et, dans la forêt gémissante, il prit doucement congé d’elle. Lorsqu’en son tourment infini, la femme releva la tête, leurs regards se croisèrent.

— Andrya, donne-moi quelque chose qui me fasse vivre. Dis enfin que tu reviendras.

Le jeune homme était las ; il aurait voulu partir.

— Je reviendrai…

Sa respiration s’arrêta. Pourquoi prononcer ces mots puisqu’il ne voulait plus revenir ? Il crut mentir et se méprisa. Il regarda Jella comme pour démentir ses paroles, mais la femme qui avait toujours été soupçonneuse, était crédule à présent, crédule par désespoir. Et André n’osa pas lui reprendre cet unique mensonge qui lui avait fait plus de bien que toute la vérité d’autrefois.

— Dieu te bénisse !

Ils ne se dirent plus rien. Le soir Jella se tint seule, sur le talus. Loin, au-dessus des rails, une petite lueur vacillait et s’éloignait vers le tunnel.

Quelqu’un était parti.