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Au pays des pierres/31

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Auteur:Cécile de Tormay
Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 865-868).
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XXXI


Il n’arriva rien… Seulement le soleil d’automne brilla encore une fois et mille étincelles d’argent scintillèrent dans l’air.

L’hiver s’arrêta sur les faites, à mi-chemin. Le crépuscule interminable s’éclairait dans les yeux de Jella. Comme jadis, elle piquait dans toute sa chevelure les baies brûlantes du néflier. Parfois même, elle chantait. Elle assura de nouveau le service de la barrière ; elle allait aussi chercher le courrier à la maison de garde : numéro 78. Elle marchait rapidement, en se hâtant, et elle pensait qu’il y avait peut-être une lettre d’André. Elle regardait la voie par habitude et en arrachait machinalement les mauvaises herbes.

Un jour, elle trouva une lettre qui l’attendait en effet, là-bas. Elle la prit, et l’employé du 78 lui conseilla de l’ouvrir puisqu’elle lui était adressée.

Jella, troublée, baissa les yeux. Elle cacha rapidement la lettre dans sa blouse et s’enfuit. Entre ses doigts, elle serrait la lettre contre son sein nu. À cette place sa chair brûlait comme si André l’avait touchée. Elle ne s’arrêta plus que dans la forêt, sous les arbres tranquilles. Elle tira de son sein cette enveloppe qui, avait-on dit, lui appartenait. Jamais elle n’avait reçu aucune lettre. Elle ressentit une vive émotion quand elle eut épelé son propre nom. Et c’est André qui l’avait écrit ! Elle lui en était reconnaissante et baisa les traits tracés par sa main. Elle toucha délicatement l’enveloppe pour ne pas l’abîmer. Elle commença de l’ouvrir avec précaution. Puis elle s’appuya contre un arbre en regardant les lignes uniformes.

Il lui semblait que ces lignes bougeaient sous ses yeux, sortaient en courant du papier et s’égaraient dans la forêt. Elle connaissait mal les caractères et il y en avait une telle quantité sur la page blanche, de grands, de petits, d’inconnus !

Elle renversa sa tête en arrière et contempla la lettre. Elle aurait voulu lire, comme cette fois où Pierre lui avait mis un livre dans la main. Mais les caractères écrits étaient tout autres. La sueur perla sur son front. Elle s’assit sur une racine saillante. Elle mit ses coudes sur ses genoux. Elle rapprocha de ses yeux l’écriture d’André de plus en plus près, si près qu’elle pouvait déjà la toucher avec sa bouche, et pourtant le sens de cette écriture restait insaisissable et lointain !

Elle laissa désespérément la lettre sur ses genoux. Ses deux mains se réunirent et pour la première fois depuis longtemps elle se remit à prier.

« Mon Dieu ! aide-moi ! »

Elle ne pouvait lire ce qu’André lui annonçait et elle n’avait personne au monde à qui elle aurait osé montrer la lettre. Qui pouvait savoir ce qu’André avait écrit pour elle, sur ce papier ? Pierre ne devait pas le voir, ni cette femme qui, au delà du tunnel, habitait dans l’autre maison de garde. Le garde ambulant raconterait tout dans le village. Et alors… Jella se rappela Jagoda. Ses yeux brillèrent. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt. Jagoda, même ne sachant pas lire, devinerait ce qu’il y avait dans la lettre. Elle savait plus de choses que les autres. Elle comprenait même ce que disait la forêt. Elle sentait quand reviendraient ceux qui étaient partis…

Jella se releva vivement. Elle se prit à rire. Elle pressa contre son visage l’écriture d’André.

— N’est-ce pas que tu m’aimes ? N’est-ce pas que tu me l’écris ? N’est-ce pas que tu reviens près de moi ? — Et comme elle courait presque en allant vers son ancien village, elle entendait sa propre voix qui parlait, lancinante dans sa tête…

« Il m’aime. Il écrit… Il écrit qu’il revient !… »

Elle dépassa le talus, la forêt. Le sentier descendait déjà vers le vallon. Elle reconnut les rochers, le petit pâturage des montagnes, les arbres, la gorge. Elle se rappela Davorin, les gars, les chèvres, toute l’existence de jadis, comme si elle marchait à reculons et revoyait une fois encore, de loin, vaguement, tout le passé.

Dans la clairière, elle s’arrêta pour se reposer. Sous le ciel, les rochers puissants foulaient la forêt comme un troupeau d’énormes vaches paissantes. Quand Jella eut écarté ses cheveux de son visage, elle regarda ces rochers ; et tout à coup, elle se rappela cette croyance qu’elle avait autrefois, lorsqu’elle s’imaginait que les montagnes s’étendaient sur tout l’univers. Il lui sembla voir soudain devant elle Dusan l’Ours, et dans l’air, la lourde main faisant un grand geste. « Là-bas aussi, il y avait la puszta ! là-bas aussi ! » Le poing de Jella se leva pour abattre quelque chose d’odieux

— Que Dieu la frappe ! la puszta me l’a enlevé !

Plus bas, où finissaient les rochers, l’or d’un érable tombait sur la route profonde. Quelqu’un marchait. C’était un pâtre inconnu ; il ne se retourna pas. Jella pensa à Slatka. C’est ici qu’elle avait surpris ses paroles. Sur l’escarpement, elle aperçut le village. Les brise-vent, les petits morceaux de terre rouge, la cloche de l’église, toute était comme autrefois ; elle seule avait changé. Elle se souvint… En ce temps-là, elle était toute de pierre, il avait fallu qu’une grande chaleur survînt pour dissoudre cette pierre ; un feu fatal que les hommes avaient allumé et qui avait détruit un être humain.

Ses cils s’immobilisèrent. À l’orée du bois dans le vallon, elle reconnut le vieux toit bossu de sa chaumière. Elle redevint enfant, une enfant à la jupe haillonneuse, et lorsqu’elle suivit toute la rue du village, elle se retourna presque pour voir si les chèvres étaient derrière elle.

Les gens, dans les maisons, la regardaient comme une étrangère. Un homme trapu sortit, d’un pas pesant, au seuil de la forge. Jella frissonna.

L’homme s’arrêta et la regarda. C’était Davorin.

Personne ne la connaissait plus. On l’avait oubliée. Des coups de marteau résonnaient dans la maison du tonnelier. On frappait ainsi, lorsqu’il fallait un cercueil pour la mère de Jella ! La jeune femme posa la main sur la singulière toiture moussue de la chaumière abandonnée, et elle regarda par la fenêtre. Le vent avait brisé depuis longtemps les carreaux, verts, boursouflés, et Jella rejeta sa tête en arrière avec terreur comme si elle avait regardé dans les yeux ouverts d’une morte.

Elle marchait sur la planche du torrent. L’eau gémissait encore. La planche était glissante et noire comme autrefois, mais le hallier s’était resserré aux environs du moulin, et seuls, deux rayons sombres de la grande roue émergeaient du courant écumant. Au contact de Jella, les feuilles sèches tombaient des branches avec un froissement. Elle chercha en vain le petit sentier sur lequel, tant de fois, elle avait vu Jagoda marcher vers le moulin, vite, vite, toute courbée. L’herbe poussait partout. On ne distinguait plus le seuil. Il y avait longtemps que personne n’était venu par là…

Elle s’appuya fatiguée, au chambranle de la porte. Elle courba la tête, comme si, dans la grande dévastation, elle écoutait le passé… Puis elle retira de dessous sa blouse la lettre d’André, et en la regardant ses yeux se remplirent de larmes.

Jamais elle ne saurait ce qu’il y avait dans la lettre ! Et personne ne pourrait plus lui dire que tout le monde revient…