Poésies de Schiller/Au plaisir

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Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 219-222).



AU PLAISIR.


Plaisir, étincelle céleste, enfant de l’Élysée, nous entrons dans ton sanctuaire avec une ardente ivresse. Ton charme réunit ce que de froids usages séparent strictement. Tous les hommes sont frères aux lieux où planent tes ailes riantes.


CHŒUR.

Millions d’êtres, enlacez-vous ! Un baiser au monde entier. Frères, au-dessus des sphères étoilées doit habiter un tendre père. Que celui qui a le bonheur de posséder un ami, que celui qui a conquis une douce femme unisse sa joie à la nôtre ! que celui qui n’a qu’une âme à lui sur la terre vienne à nous aussi, et que celui qui n’a jamais aimé s’éloigne en pleurant de notre cercle !


CHŒUR.

Que tout ce qui habite le globe rende hommage à la sympathie et mous élève jusqu’aux étoiles où plane l’inconnu.

Aux mamelles de la nature, tous les êtres puisent le plaisir, tous les bons et les méchants suivent ses traces ; il nous donne les baisers, la vigne, et ami fidèle jusqu’à la mort ; le vermisseau même connaît la volupté, et le chérubin est devant Dieu.


CHŒUR.

Prosternez-vous, millions d’êtres ! monde, pressens-tu ton Créateur ? Cherche-le par-dessus les étoiles, c’est au-dessus des étoiles qu’il doit habiter !

Le plaisir est le mobile puissant de l’éternelle nature. Le plaisir fait tourner les rouages de la grande horloge du monde ; il fait sortir les fleurs de leur germe, il fait briller le soleil au firmament, et met en mouvement dans l’espace les sphères que l’œil de l’astronome ne connaît pas.


CHŒUR.

Joyeux comme le soleil qui poursuit son cours à travers les splendides rayons du ciel ; joyeux comme un héros qui court à la victoire, suivez, ô frères ! suivez votre carrière.

Du miroir étincelant de la vérité, le plaisir sourit à celui qui le cherche. Il soutient le malheureux sur le sentier escarpé de la vertu. On voit flotter sa bannière sur les hauteurs rayonnantes de la foi ; à travers l’ouverture des sépulcres brisés on le voit apparaître dans le chœur des Anges.


CHŒUR.

Souffrez avec courage, millions d’êtres, souffrez pour un monde meilleur ! Là-haut, au sein des étoiles, un Dieu puissant vous récompensera.

On ne peut récompenser les Dieux. Il est beau de leur ressembler. Que le chagrin et la pauvreté se réjouissent avec les joyeux. Oublions la haine et la colère, pardonnons à notre ennemi, que nulle larme ne fatigue ses yeux, que nul remords ne le ronge.


CHŒUR.

Anéantissons le souvenir des offenses, que le monde entier soit réconcilié ! frères, au-dessus des étoiles, Dieu jugera comme nous aurons jugé !

Le plaisir pétille dans les verres. Les cannibales puisent la douceur dans les flots dorés de la vigne : le désespoir y puise du courage. Frères, levez-vous de vos siéges quand le verre rempli circulera : laissez l’écume de la boisson enivrante jaillir vers le ciel ; offrez ce verre au bon génie.


CHŒUR.

À celui que les astres célèbrent ! à celui que chante l’hymne du séraphin ! au bon génie qui habite au-dessus des étoiles !

Courage et fermeté dans les souffrances ! secours à l’innocent qui pleure ! Éternité des serments, vérité envers l’ami et l’ennemi, mâle fierté devant les trônes ; voilà, frères, ce qu’il faut, dussions-nous sacrifier nos biens et notre vie. À chaque mérite, sa couronne. Au mensonge, le malheur.


CHŒUR.

Recevez le cercle saint, jurez sur ce vin doré, jurez par le juge suprême d’être fidèles à vos serments.

Affranchissement des chaînes de la tyrannie, générosité envers le méchant, espoir sur le lit de mort, grâce sur l’échafaud ! Que les morts vivent aussi ! buvez, frères ! et répétez à la fois : Que tous les péchés soient pardonnés et que l’enfer ne soit plus.


CHŒUR.

Une douce gaieté à la dernière heure, un doux sommeil dans le linceul, et une sentence de paix sur les lèvres de celui qui jugera les morts.