Les Écrivains/Autour d’un penseur

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 77-84).


AUTOUR D’UN PENSEUR


Après six mois d’intrigues inouïes, de démarches réitérées, de négociations cent fois rompues et cent fois reprises, je fus, enfin, admis à l’extraordinaire et miraculeux honneur de contempler l’auguste face de M. le vicomte Melchior de Voguë. Cet événement que relatent, avec des détails erronés d’ailleurs, toutes les gazettes de l’Europe, s’accomplit un samedi, jour favorable aux surprises de l’histoire. Dois-je le dire ? l’accueil glacial que je reçus de ce grand homme, sa physionomie sèche, la solennité vide de son expression générale me déconcertèrent tout d’abord.

— Vous avez désiré me voir, monsieur, me dit-il non sans un trop visible dédain, soit !… Mais voici ce que j’ai déclaré à notre négociateur — je crois devoir vous le rappeler, afin d’éviter toute équivoque : « Qu’il vienne ! Mais je ne parlerai pas… je ne lui dirai rien… Ma dignité veut que je reste muet, devant lui, comme à la Chambre… Il me verra seulement dans mon appareil de penseur sublime… Oui, en sa présence, je consens à penser des choses sublimes… Ça, je peux le faire… Quand il entrera dans mon cabinet, je tiendrai en ma main un crâne, ou une couronne, ou une vieille épée, et j’en tirerai — mentalement — toutes les réflexions sublimes que doivent suggérer à un esprit comme le mien de nobles objets périmés et douloureux comme ceux-là ! » Permettez cependant que je prenne position, car je n’attendais pas si tôt votre visite.

Il saisit sur son bureau une vieille couronne ducale, qui lui servait de presse-papier, la soupesa dans sa main droite, et, le front tristement appuyé à sa paume gauche, il appela à lui les pensées profondes et les sublimes symboles.

Lorsque je l’eus admiré, durant quelques minutes :

— C’est très beau, avouai-je, très impressionnant, très dramatique… Mais le sublime, avec ses ordinaires accessoires : les couronnes brisées, les crânes en poussière, les vieux tombeaux, ne trouvez-vous pas qu’il a, parfois, ses dangers ? Voyez plutôt M. Mounet-Sully… Il y a bien du déchet dans son sublime… Et il s’y connaît pourtant !… Ah ! le sublime ! Réussi, c’est Hamlet… et alors nous frissonnons en nos moelles… Oui, mais, raté… c’est Joseph Prudhomme, monsieur le vicomte… Et voilà une chose bien, bien ridicule !…

— Mon sublime, à moi, ne rate jamais, monsieur, répliqua M. Melchior de Voguë, en déposant la couronne qui le gênait sur un fauteuil… Il est d’une qualité supérieure, d’un mécanisme si parfaitement huilé, qu’il peut fonctionner sans arrêt pendant des mois et des mois… Tâtez, monsieur, je vous prie, la matière résistante de mon sublime… Toutes les râpes de l’envie, toutes les scies de la raillerie s’y sont usées les dents, à le vouloir mordre.

— Certes !… Et je vous approuve de vous montrer dans le décor spirituel qui vous est familier, et qui fait le mieux valoir votre genre de beauté morale. Pourtant, ne craignez-vous pas un peu la monotonie de cette attitude ? Ne pensez-vous pas qu’il serait habile aussi de découvrir l’autre face de votre génie ?

— Comment !… s’écria M. Melchior de Voguë jouant la surprise, mon génie a deux faces ?… Vous êtes sûr ?… Je ne suis pas que sublime ?… Je suis encore quelque chose de plus ?… Que suis-je donc encore ?

— Vous êtes un ironiste, aussi, monsieur le vicomte !…

À ce mot d’ironiste, M. Melchior de Voguë était devenu triste, comme devant une antique sépulture royale. On eût dit que ce mot ravivait en lui des plaies secrètes. Mais, tout d’un coup, sa pensée escalada les hauteurs où la mélancolie se shakespearianise et se russifie la tristesse des grandes âmes.

— Mon ironie, hélas !… Je n’y songeais pas… Je n’aime pas à y songer… Je suis un ironiste, c’est vrai !… mais cet état d’esprit qui ne m’est pas naturel et spontané comme le sublime, me fatigue extrêmement… Je ne puis manœuvrer mon ironie ainsi que je le voudrais !… Elle est fort lourde, monsieur… elle pèse cent vingt mille kilos… Pour la soulever un peu, au-dessus de la terre, mes bras ne suffisent point… Il me faut des crics, des treuils, des chèvres, de puissants leviers. Et toujours, elle retombe sans avoir pu prendre son vol, et elle écrase quoi ?… Des mouches !… Cent vingt mille kilos d’ironie pour écraser une mouche ou pour ne rien écraser du tout, vous conviendrez que c’est se donner beaucoup de mal vainement… Non, j’aime mieux être sublime tout le temps… Je suis à l’aise dans le sublime… C’est mon élément naturel, et si j’ose dire, ma véritable atmosphère… J’y brille d’un rare et merveilleux éclat… J’y brille, et même j’y chateaubrille !…

Je profitai de ce délicat jeu de mots pour vaincre, par la flatterie, les dernières résistances de M. Melchior de Voguë.

— Chateaubriand !… clamai-je… Ah ! nous y voilà donc arrivés ! Et par quel ingénieux détour !… Il vous doit beaucoup ?…

— Il me doit tout… Si je ne l’avais pas, rien que par mon style, remis en honneur, qui donc y penserait aujourd’hui ?… Diplomate, homme politique, écrivain et vicomte comme moi, on peut dire qu’il eut de la chance de renaître en ce rapprochement… Ma célébrité rajeunit la sienne, la corrobore, la continue… ou la recommence, à votre choix… Mais Chateaubriand a, sur moi, cette infériorité de n’avoir pas connu Dostoïewski — ce qui est son crime, et ce qui est son châtiment, de ne pas s’être appelé : Melchior, qui est un nom magique, ainsi que vous le savez, et, par conséquent, prédestiné… — Sans doute, il ne s’appela pas Melchior… et Mme Récamier dut le regretter vivement… Toutefois, il écrivit beaucoup de belles œuvres !…

Moi, monsieur, je ne les écris pas… je les pense… Avouez que c’est quelque chose de plus rare et de plus élégant !… Entre nous, Chateaubriand avait trop de facilité, trop d’abondance… Il écrivait un peu à tort et à travers… Je n’aime pas la fécondité… elle a je ne sais quoi de vulgaire et qui manque de race… Moi, il me faut deux mois pour faire un article au Figaro… un mois pour le penser, un mois pour l’écrire… Et ma supériorité est en ceci qu’il n’y a rien dans mes articles… Vous pouvez taper sur mes articles… Ils sonnent le vide comme un tambour… mais ils sonnent… Et voilà ce que c’est que le sublime !…

M. Melchior de Voguë commençait à me fatiguer, avec son sublime. Je détournai la conversation.

— N’avez-vous pas inventé aussi une espèce de religion ? demandai-je.

— C’est parfaitement exact… Bouddha… le Christ… Mahomet… Melchior de Voguë… telle est la filiation. J’en suis même un peu le Dieu de cette religion… et j’ai aussi des adorants… MM. Maurice Pujo, Henry Bérenger, Desjardins… S’ils ne sont pas nombreux, ils sont de qualité et pleins d’ardente jeunesse…

— Ne pourriez-vous pas m’expliquer, dans ses grandes lignes, votre religion ?

— On n’explique pas les religions, monsieur… On les invente. Et puis après, elles s’arrangent, comme elles peuvent… La vérité, c’est que j’ai inventé cette religion pour la jeunesse…

Oui, un jour, j’ai découvert que la jeunesse avait besoin d’une religion… Mais si vous voulez avoir quelques renseignements particuliers, lisez l’Art et la Vie. C’est une petite revue fort ennuyeuse, qui est toute imprégnée de ma pensée, et qui organise les expositions des Peintres de l’âme. Elle est fort documentée sur l’idéal. Elle seule sait ce que c’est que l’idéal… Mais elle ne le dit pas… Il ne faut jamais dire ce que l’on sait, et ne jamais savoir ce que l’on dit… Le sublime est à ce prix…

— J’ai encore deux question à vous poser, monsieur le vicomte… Votre rôle à l’Académie ?

— Mon rôle à l’Académie est d’y avoir été élu… Comme ancien diplomate, homme politique futur, vicomte authentique et pénible écrivain…

— Et comme Dieu aussi, sans doute !

— Comme Dieu également, j’y avais tous les titres… J’ai encore un autre rôle à l’Académie, celui de veiller, jalousement, à ce qu’aucun grand littérateur n’y pénètre. Et lorsque j’écris sous la forme légère et charmante que vous me connaissez, que j’eusse voté pour Napoléon Bonaparte, bien qu’il fût de mauvais ton avec les femmes et les papes, c’est encore un de ces tours que me joue mon ironie de cent vingt mille kilos, car je vote toujours, et toujours je voterai pour M. Costa de Beauregard.

— Votre rôle à la Chambre, monsieur le vicomte ?

— Encore mon ironie ! En ai-je fait naître, des espoirs !… On allait partout disant : « Enfin, nous allons donc avoir un homme, un grand homme ! » Je devais remplacer Lamartine à la tribune, comme j’avais remplacé Chateaubriand dans la littérature. Les partis s’agitaient… Les ministères étaient pleins d’angoisse !… Quelque chose surgirait de moi, qui était une beauté !… Eh bien, non !… Je décidai que le silence convenait mieux à ma nature de penseur sublime, et que ce que j’aurais pu dire, il était de meilleur ton, et plus éloquent de le penser !… D’ailleurs, les discours ne s’improvisent pas. Si, pénible écrivain, un article de journal exige deux mois de mon travail obstiné, je calculai, orateur laborieux, qu’un discours pour la Chambre, me demanderait au moins six mois… Et puis, M. Roche, dont j’avais dû subir l’humiliante protection électorale, — ce qui était dur pour un gentilhomme de fierté et de mon mépris, ne voulait pas que je parle…

M. Melchior de Voguë s’aperçut alors qu’il avait trop parlé. Il reprit dans sa main la vieille couronne ducale qui se navrait sur le fauteuil, et se remit à penser à des choses sublimes et profondes, silencieusement.

Je m’esquivai…

1896.