Avant l’amour (1903)/22

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 310-323).


XXII


Je ne dormis pas cette nuit-là.

Pourquoi cette angoisse, pourquoi, après tant de colères et de malédictions, cette indulgence attendrie qui s’emparait de moi ? J’avais failli m’évanouir quand le train avait disparu, emportant mon ennemi vaincu, et avec lui deux années de ma jeunesse, et les espoirs stériles misérablement avortés. Vainement je considérais le cynisme, la brutalité, l’audace qui faisaient de Maxime un aventurier redoutable, extrême dans le mal comme il l’eût été dans le bien, et capable de dormir sans remords, après des palinodies et des parjures, certain de n’avoir transgressé que des lois sans sanction, de puériles règles établies pour les esprits inférieurs. Je ne pouvais plus juger celui qui m’avait aimée d’un amour sincère jusque dans ses égarements. Et, bien qu’il eût revêtu, cet amour, les aspects de la luxure et de la haine, je me rappelais des mots jaillis des profondeurs d’une âme, un trouble qu’on ne feint pas, des mains qui tremblaient et se glaçaient entre les miennes. Je comprenais combien j’avais fait souffrir Maxime et comment mon inexpérience, ma jeunesse, une obscure et féminine perversité l’avaient soumis au supplice de Tantale. Maintenant, en me jugeant moi-même, je n’osai plus le condamner.

Le jour pâlit à travers les rideaux. Je me levai. Une vapeur crépusculaire noyait les silhouettes des arbres, les bruns labours, les chaumières basses. Le paysage était confus, frais et bleuâtre. L’étoile du matin brillait d’un feu blanc.

Une lueur courut à l’orient. Le chant des coqs, plus aigre, perça l’air plus vif et le soleil émergea de l’horizon. Avec la lumière, le frémissement de la vie courut sur le monde. J’entendis l’éveil des troupeaux.

« Que fait Maxime en ce moment ? » me disais-je.

Je le voyais, s’habillant dans la chambre aux rideaux jaunes, cachetant des enveloppes, brûlant des papiers. Je l’imaginais relisant mes lettres, regardant mon portrait, touchant ces cheveux, où tant de fois, une puérile superstition d’amant lui avait fait poser sa bouche. Et le front appuyé à la vitre, je ne pouvais retenir mes pleurs. Ils effaçaient l’admirable spectacle du réveil, la jeunesse du jour, la gloire de la vie. Il me semblait que des années innombrables, d’antiques lassitudes pesaient sur moi. Mes pas rencontraient l’abîme.

Jour tragique. À l’instant même où Maxime croisait le fer avec Guillemin, sa mère, levée de bonne heure, discutait le menu du dîner qu’elle comptait lui offrir. La petite bonne chantait de sa voix traînante. Et poursuivie par une obsession furieuse, je marchais à travers la maison où des fantômes se levaient à chaque pas. Là, c’était la chambre de Maxime. Dans cet escalier, je m’étais arrêtée, triomphante, après avoir deviné son amour. Ici, j’avais pleuré des larmes de honte et de regret. Maxime !… Maxime !… L’ami des tristes jours, le confident de mes douleurs d’adolescente, l’amant dont j’avais baisé les paupières brunes et que j’avais pressé sur mon cœur, éperdue du désir de le consoler ! Et je me rappelais le spectacle, insoutenable pour moi, de ces larmes d’homme, que nul autre n’avait vu couler et dont mes lèvres gardaient l’amertume. Ah ! fous que nous étions, fous et lâches devant la rude conquête de l’amour ! Nous nous serions aimés, plus tard, peut-être ! Le déchirement de mon cœur me le prouvait.

Vers midi, la clochette tinta. Je courus à la porte ; je l’ouvris avec un frisson terrible. Maxime était debout devant moi.

J’eus un cri :

— Toi !… Toi ! tu n’as rien ! tu n’es pas blessé !

— Non, dit-il, mais j’ai grièvement blessé mon adversaire. Le médecin, cependant, espère le sauver. Il s’est enferré, l’imbécile ! Moi je ne lui voulais pas de mal.

Il vit ma pâleur, mon trouble et, radoucissant son visage :

— Maman ?

— Elle est au jardin.

— Dis-lui que je l’attends dans sa chambre. La joie de me trouver sain et sauf la consolera de mon départ.

— Tu nous quittes ?

— Immédiatement. La vie, à Paris, m’est impossible. Je suis par terre, désarmé, impuissant. Et dans la bagarre, tout est perdu… même l’honneur. Tu vois l’homme le plus haï et le plus injurié… Mais que t’importe tout cela ? Veux-tu appeler ma mère ?

L’entrevue entre la mère et le fils fut émouvante. Madame Gannerault revint toute décomposée, inondée de pleurs. Et après des heures de gémissements, il nous fallut la dévêtir, la coucher, l’engourdir par des narcotiques. Je restai près d’elle, dans la chambre close, où flottait une odeur d’éther, pendant que Maxime écrivait. Nous dînâmes en silence. Ma marraine dormait, enfin, du lourd sommeil qui suit les crises. Vers huit heures Maxime avait regagné sa chambre lorsqu’un télégramme arriva.

Pressentant l’ordre du départ, je montai chez lui.

— Entre, me dit-il. J’allais te prier de venir, j’ai quelque chose à te remettre.

Il était à demi vêtu, d’un pantalon de drap blanc et d’une chemise de flanelle légère, sans cravate, le col ouvert. J’entrevis le lit bouleversé par la fiévreuse insomnie d’un homme qui s’y était jeté plusieurs fois, cherchant le sommeil impossible. Sur la table, des papiers gisaient.

— Je pars demain, dit Maxime en pliant la dépêche. J’espérais quelque délai. Allons !…

Il prit un paquet :

— Voici tes lettres, ton portrait, tes cheveux, tout ce qui me restait de l’ancienne Marianne.

— Je te remercie.

Le paquet tremblait dans ma main. Maxime murmura :

— Qui nous eût dit, il y a un an !… Ah ! je laisserai peu de regrets. L’oubli, c’est le commencement de la mort, et je suis si las de la vie… Meurtri, dégoûté, oui, dégoûté des autres et de moi-même. Sois contente, Marianne. Te voilà débarrassée de moi.

— Peux-tu croire…

— Oh ! j’ai bien compris que je te gênais. Après tout, si tu avais des torts envers moi, j’avais mérité ta rancune. Je t’ai déçue, je t’ai froissée. Pourtant…

— Mais, balbutiai-je, je n’ai plus aucune raison de te haïr. Seulement quand je redoutais en toi un ennemi implacable…

— Ah ! cria-t-il avec un accent qui m’ébranla jusqu’à l’âme, moi, ton ennemi ! Tu as pu croire cela ? L’amant trahi et torturé se défend avec les armes qu’il trouve, et ne distingues-tu pas de la haine l’amour qui s’exaspère et se retourne contre son objet ! Non, je ne t’ai point haïe. Je ne te hais point.

— Tu me menaçais.

— Je t’aimais.

Maladroitement, je répliquai :

— En es-tu bien sûr ? Comment as-tu pu me proposer…

— Demande-moi pourquoi je ne t’ai pas prise, malgré la fureur de mes désirs, malgré tes imprudences ?

Je ne trouvai rien à répondre. Il reprit :

— Tu es comme toutes les femmes, toi. Tu conçois une forme spéciale de l’amour et tu crées des catégories arbitraires. Je ne t’ai pas aimée, dis-tu, parce que j’ai négligé de parer, par des subtilités et des mensonges, les volontés éternelles qui sont communes à tous les amants. Je t’ai désirée et je t’ai dit mon désir : j’ai souffert et j’ai avoué mes impatiences ; je t’ai montré ma vie, sans fard, dans sa tristesse certaine et sa laideur possible. Jamais je ne t’ai menti. Souviens-toi. Et quand tu m’objecterais mes fautes, mes faiblesses, disons hardiment mes vices, si tu veux, je ne songerais pas à m’innocenter. Je te répondrai seulement : si je ne t’ai pas aimée selon la formule de Pierre, Paul ou Jacques, je t’ai aimée sincèrement, comme peut aimer Maxime Gannerault. Amour peu romanesque, soit ! Peu délicat ? Tu l’as dit… Mais amour au même titre que l’amour des gens vertueux ou sentimentaux. Oh ! Marianne, je t’aimais ! Je t’aimais puisque je ne voulais te tenir que de toi-même. Amie chérie, amie perdue… écoute, crois-moi, la passion échappe au mépris quand elle peut montrer l’irrécusable témoignage de la douleur…

Je reculai d’un mouvement involontaire. Les murs de la chambre tournoyaient autour de moi et le passé, renaissant comme une flamme des décombres d’un incendie, m’enveloppa de son souffle et de sa chaleur. Et Maxime tomba à genoux… Ceignant de ses bras ma taille qui se raidissait, mes reins qui ployaient en arrière, il cacha sa tête dans les plis de ma robe et éclata en sanglots.

Alors tout s’arrêta, le temps, la vie, ma pensée… Je restai muette et pétrifiée au milieu de la chambre, sous le jour pâle des rideaux blancs. La porte close, la fenêtre voilée, les murs aux vagues ramages bleuâtres nous isolèrent dans un cercle hermétique où rien d’étranger ne pénétra. Nous étions seuls, face à face, pour nous absoudre ou nous maudire. Et dans le tragique silence, les larmes de Maxime coulaient sur mes mains.

— Maxime !… je t’en supplie… calme-toi… relève-toi.

Il souleva sa tête enfouie entre mes doigts, dans la chaleur de ma ceinture. Il leva un visage contracté que la douleur transfigurait dans une beauté inconnue, un front creusé, des lèvres ouvertes et palpitantes, des yeux pleins de lumière et de pleurs…

— Ô Marianne chérie ! J’ai tant souffert. Et je souffre !

Son étreinte se resserra. Ses bras pesèrent sur mes hanches et je me trouvai assise au bord du lit défait, Maxime toujours prosterné, appuyé maintenant sur mes genoux, dans l’écrasement d’un désespoir effroyable. Son front pressait l’étoffe tout humide et froissée de ses sanglots. Il se cramponnait à mon corps comme un naufragé à la suprême épave. Et je ne voyais plus que sa chevelure brune, son cou nu, ses épaules que de grands frissons secouaient.

Et soudain, tout s’abolit dans ma mémoire, un gouffre se creusa où sombrèrent et les colères, et les rancunes, et le médiocre amour d’antan, et le Maxime d’autrefois, et la Marianne de naguère, pâles fantômes que je ne reconnaissais plus. Une seule réalité persista : la douleur d’un homme, et vers cette douleur mon âme vaincue s’inclina. Car celui-là seul m’avait aimée… Que m’importait sa vie extérieure, lorsque, après m’avoir poursuivie, étreinte, perdue, après tant de frémissantes approches, tant de fuites et de retours, l’amour, survivant à ses ambitions dévastées, le jetait, pleurant, sur mes genoux ?… Ma misère pardonnait tout à sa misère, et l’ancienne consolatrice rouvrait ses bras.

Il releva sa tête, l’appuya à mon épaule, et d’une voix brisée :

— Ne me renvoie pas encore… laisse-moi là… Je ne te dirai rien qui t’offense… Je me calmerai peu à peu… Un moment de faiblesse… C’est que je pars demain et que je ne te reverrai plus.

— Qui sait ?

— Hélas !… Oh ! tu ne me repousses pas… tu as pitié… tu me crois, tu crois que je t’aime… Tu as vu — tout à coup mon cœur a éclaté… Ce départ… cet adieu… Ah ! chère, garde-moi près de toi, encore… Je suis sans force, sans volonté… Si tu savais quel poids énorme m’accable… mais ta petite main, en touchant mon front, m’allège et me soulage et me guérit… Je reconnais ton sein… tes cheveux… J’oublie… je rêve… Ah ! rester là… oublier… dormir…

Sa voix expira… Déjà, je ne voyais plus son visage. Le soir complice nous versait les philtres de l’ombre… Les nuances, les contours s’évanouissaient dans la nuit où la blancheur confuse des rideaux apparaissait surnaturelle. Dans quel lieu funèbre et charmant, dans quels limbes endormis sous un éternel crépuscule, se prolongeait le rêve que nous faisions ? Quel fleuve noir nous emportait, aux bras l’un de l’autre, défaillant dans un désespoir enivré ? Je ne voyais plus… Je ne savais plus… Sur le lit où nous étions si lentement tombés, nous nous embrassions dans les ténèbres, et nos lèvres n’avaient plus que des baisers et des soupirs. Mon peignoir léger ne me protégeait guère ; je sentais la chaleur d’une poitrine haletante contre la mienne, une étreinte reconnue, des caresses qu’il n’était plus en mon pouvoir de repousser. Mais je ne songeais pas à fuir, pas plus qu’à me donner, pas plus qu’à me défendre. Je savais bien que tout cela n’était que chimère, hallucination, illusion… Des lueurs passaient sous mes paupières, des ondes innombrables couraient sur mon corps qu’oppressait je ne sais quelle anxiété angoissante jusqu’à la douleur. Cette douleur, Maxime l’étouffait sous ses baisers… Il m’avait prise…