Bakounine/Œuvres/TomeV/Aux citoyens rédacteurs du Réveil - Avant-propos

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Œuvres - Tome V.
Aux citoyens rédacteurs du Réveil — AVANT-PROPOS


AVANT-PROPOS




Bakounine prit part au Congrès général de l’Internationale à Bâle (5-12 septembre 1869) comme délégué des ouvrières ovalistes de Lyon et de la section des mécaniciens de Naples. Il profita de la présence de W. Liebknecht à ce congrès pour faire juger par un jury d’honneur une imputation diffamatoire et calomnieuse dont Liebknecht s’était fait l’écho : le jury rendit un verdict donnant pleine satisfaction à Bakounine, et Liebknecht tendit la main à celui-ci, en reconnaissant qu’il s’était trompé (voir plus loin, pages 270-276). Mais trois semaines après le congrès, le Réveil, de Paris, « journal de la démocratie des deux mondes », dont Delescluze était le directeur, publia (numéro du 2 octobre 1869) un article fort extraordinaire, dû à la plume d’un publiciste allemand établi à Paris, qui avait assisté au Congrès de Bâle comme délégué des socialistes de Berlin. Ce publiciste, Moses Hess (qui, dans la presse, signait Moritz Hess en allemand et Maurice Hess en français), était un ami de Karl Marx, dont il partageait les antipathies contre les révolutionnaires russes et spécialement contre Bakounine. Marx avait été extrêmement mécontent qu’au Congrès de Bâle la proposition de Bakounine et de ses amis, relative à l’abolition de l’héritage, eût recueilli 32 voix, tandis que la sienne (c’est-à-dire celle du Conseil général) sur la même question n’en avait obtenu que 19 (avec 37 voix contre). C’est Marx qui fut, sans aucun doute, l’inspirateur de l’article de Hess ; celui-ci montrait Bakounine sous un jour louche, en insinuant, par un rapprochement perfide de son nom et de celui de M. de Schweitzer, que Bakounine pourrait bien être un agent du gouvernement russe, comme le successeur de Lassalle était, au dire des Sozial-Demokraten de la fraction d’Eisenach, un agent du gouvernement prussien.

Dans cet article, Maurice Hess prétendait faire connaître au public « l’histoire secrète du Congrès de Bâle », Il y avait à Bâle, disait-il, « un parti russe, dirigé par Bakounine, et proche parent du parti prussien dirigé par M. de Schweitzer ». Ce parti russe travaillait dans un intérêt panslaviste. « Bakounine s’était flatté de pouvoir entraîner le Congrès de Bâle à modifier les principes et la direction de l’Internationale ; mais ces intrigues furent déjouées dans l’assemblée annuelle des délégués. Un parti russe n’existait pas encore aux précédents Congrès de l’Internationale. Ce n’est que dans le courant de l’année dernière qu’un essai tendant à changer l’organisation et les principes de l’Internationale, de même qu’à transférer le siège du Conseil général de Londres à Genève, a été fait par Bakounine, patriote russe dont nous ne soupçonnons pas la bonne foi révolutionnaire, mais qui caresse des projets fantaisistes non moins à réprouver que les moyens d’action qu’il emploie pour les réaliser… On conçoit qu’un patriote russe, quand même il n’aurait aucune arrière-pensée inavouable, telle qu’on la suppose chez le chef des communistes prussiens [M. de Schweitzer], ait des préférences pour des procédés sommaires, aboutissant fatalement à une guerre sociale qui permettrait aux barbares du Nord de rajeunir la civilisation moderne[1]. »

Maurice Hess divisait les délégués de Bâle en deux camps : les « communistes russes » et les « collectivistes de l’Internationale ». Entre les « collectivistes de l’Internationale » (au nombre desquels il se rangeait) et les « communistes russes », il y avait, écrivait-il, « toute la différence qui existe entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et le despotisme, entre des citoyens condamnant toute sorte de violence et des esclaves habitués aux agissements de la force brutale ». Et il ajoutait : « Les collectivistes de l’Internationale pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la révolution et la démocratie sociale ».

Lorsque Bakounine eut lu l’extraordinaire élucubration que le Réveil avait accueillie avec une bien surprenante légèreté, il se fâcha — il y avait de quoi — et prit sa bonne plume pour écrire, de sa meilleure encre, une réponse adressée « Aux citoyens rédacteurs du Réveil ». Mais cette réponse — dans laquelle, après quelques considérations sur le peuple russe, il énumérait les attaques calomnieuses dont il avait été l’objet de la part de divers journalistes allemands, tous Juifs, nommément Hess et Borkheim, et racontait l’incident Liebknecht — eut bien vite atteint de telles proportions, qu’il ne pouvait plus songer à la publier dans un journal. Renonçant alors à faire de son manuscrit, qui avait déjà 37 grandes pages, une lettre au Réveil, il résolut de le transformer en une brochure, où il exposerait en quatre chapitres ses idées socialistes. La brochure devait s’appeler Profession de foi d’un démocrate socialiste russe ; et les 37 pages qu’il avait d’abord destinées au Réveil, transformées en préambule ou en premier chapitre de cette Profession de foi, reçurent le titre assez singulier d’Étude sur les Juifs allemands. Il se hâta de copier au net ces 37 pages[2], et envoya sa copie à Paris, à son jeune ami Aristide Rey. En même temps, il écrivait à Herzen une lettre par laquelle il lui présentait Rey (que Herzen ne connaissait pas encore), en le priant de s’occuper, avec celui-ci, de la publication de sa brochure. Voici la traduction de cette lettre (Correspondance de Bakounine, publiée par Dragomanof, n° LI) :


« 18 octobre 1869. Genève.

« Cher Herzen, j’envoie à mon excellent ami Aristide Rey le commencement du manuscrit d’un petit livre, avec divers appendices, portant ce titre retentissant : Profession de foi d’un démocrate socialiste russe, précédée d’une étude sur les Juifs allemands.

« Le premier chapitre est achevé, j’écris le second, le troisième et le quatrième, et cela ira comme sur des roulettes.

« Le premier chapitre, qui est une polémique contre des Juifs allemands, te paraîtra peut-être trop cru, trop grossier. Je te donne plein droit, non de changer, bien entendu, le contenu et le sens, mais de modifier la forme, ici pour adoucir, là pour saler, — de ce sel attique et malin, dont tu as beaucoup plus que moi, — et il est certain que les Juifs ne s’en trouveront pas mieux, au contraire. Ensuite les autres chapitres seront beaucoup plus sérieux. Ce sera une sorte de mémoire ou de court rapport sur ces six dernières années. Mais quant au caractère intransigeant, il doit subsister intégralement, non seulement pour le contenu, mais aussi pour la forme. Car tu sais depuis longtemps que c’est mon naturel, et le naturel ne change pas.

« Maintenant, voici la suite de cette affaire. Ta connaissance Robin[3] me fait espérer que l’éditeur Dentu se chargerait volontiers d’éditer ce petit livre, et peut-être même me paierait quelque droit d’auteur.

« J’ai écrit tout cela en détail à Rey et l’ai prié d’aller chez toi de ma part, pour s’entretenir avec toi de cette question. Aide-moi, Herzen, de conseil et d’action. Rey te plaira, c’est un garçon intelligent et loyal. Dirige-le et explique-lui la meilleure façon de mener à bien cette affaire. »

Mais il fallait, en outre, qu’une réponse provisoire parût dans les colonnes du Réveil, en attendant la publication de la brochure. En conséquence, Bakounine avait envoyé à Rey, le même jour, la courte lettre ci-dessous, en français, destinée à ce journal :

« 18 octobre 1869. Genève.
« Messieurs,

« Dans le numéro du 2 octobre de votre journal, vous avez publié contre moi un article, signé Maurice Hess, et qui est plein de calomnies et de mensonges.

« Si la dixième partie de ce qu’il avance était vraie, je ne serais rien de moins qu’un très dangereux panslaviste, un agent du gouvernement russe, un espion.

« Vous sentez bien, messieurs, qu’aucun homme, quelque droit à l’estime publique qu’il se sente, ne peut passer sous silence de telles accusations. Aussi me suis-je mis à écrire une brochure, un petit livre, qui contient l’exposé du développement de mes idées socialistes pendant les dernières six années, sous le titre de Profession de foi d’un démocrate socialiste russe, précédée d’une étude sur les Juifs allemands, — ces derniers, M. Maurice Hess non seulement, s’étant fait, depuis plus de dix ans, de la calomnie contre mon ami et compatriote Alexandre Herzen et moi une occupation quasi quotidienne, une sorte de métier.

« Nous avons méprisé leurs calomnies tant qu’elles, n’étaient pas sorties des limites du journalisme allemand, où les attaques personnelles les plus injustes et les plus odieuses sont chose habituelle. Mais voici qu’on tente de transporter ces mêmes calomnies sur le terrain plus sérieux du journalisme français. Nous ne devons, nous ne pouvons plus nous taire.

« Messieurs, j’en appelle à votre honneur et à votre justice. Attaqué d’une manière indigne dans votre journal, je dois avoir le droit d’y publier ma réponse, et j’ai la confiance que, quelle que soit la différence de vos principes et des miens, vous ne me refuserez pas ce droit.

« Mon petit livre ne pourra point paraître avant quelques semaines, et je ne puis retarder aussi longtemps ma réponse. Par conséquent, j’ai prié M. Aristide Rey, mon ami et mon allié au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui s’est tenu l’an passé à Berne, et mon témoin au Congrès des travailleurs qui s’est tenu dernièrement à Bâle, de vous porter, avec cette lettre, le discours que j’ai prononcé, dans le premier de ces Congrès, sur la question russe, et mon appel plus récent À mes jeunes frères russes[4].

« Mon discours est trop long pour pouvoir trouver place dans votre journal. Mais cet appel ne l’est pas, et comme il suffira, je l’espère au moins, pour convaincre votre public que je ne puis être ni un partisan du panslavisme, ni un ami du gouvernement russe, ni d’aucun des gouvernements actuellement existants, je vous prie, messieurs, de vouloir bien le publier, et je crois avoir le droit d’espérer que vous ne me refuserez pas cette satisfaction légitime.

« Recevez, messieurs, l’expression de ma haute considération.

« Michel Bakounine[5]. »


Lorsque Herzen eut reçu, le 19 octobre, la visite de Rey et eut pris connaissance de la lettre que celui-ci était chargé de porter au Réveil, il décida d’intervenir personnellement auprès de Delescluze pour terminer l’affaire par une négociation directe. Jugeant que la lettre écrite par Bakounine était rédigée en des termes qui empêcheraient probablement le Réveil de la publier, il écrivit sur-le-champ lui-même une autre lettre, « froide et réservée », en son propre nom, et, le lendemain 20, il alla la porter aux bureaux du journal. Il y vit Delescluze, qui lui promit d’insérer sa lettre. Elle parut en effet dans le Réveil du 22 octobre, suivie d’une déclaration signée par un des rédacteurs. Voici la lettre de Herzen :


« À Monsieur le rédacteur en chef du journal le Réveil.
« Monsieur le rédacteur,

« Vous avez inséré dans un des numéros de votre estimable feuille un article de M. Hess qui fait supposer une étrange connivence entre les doctrines de Bakounine et les vues du gouvernement de Pétersbourg. Ce n’est pas pour la première fois que les Allemands attaquent par cette arme notre ami et nous tous.

« Je ne perdrai pas un mot pour défendre notre ami contre ces insinuations clair-obscur. Mais je vous offre l’occasion de faire mieux connaître Bakounine à vos lecteurs. Je vous envoie une épître qu’il a adressée, il y a quelques mois, à la jeunesse russe. Je suis sûr que les convictions énergiques de Bakounine ne seront pas partagées par tout le monde, mais beaucoup plus sûr que ces convictions ne sont pas celles du gouvernement de Pétersbourg.

« Recevez, Monsieur le rédacteur, mes salutations empressées.

« Alex. Herzen,
« Rédacteur du Kolokol.
« Paris, 19 octobre 1869 (Hôtel du Louvre). »


La déclaration de la rédaction placée à la suite de la lettre de Herzen était ainsi conçue :

« Nous n’avons pas besoin de nous reporter à l’article qui a éveillé les susceptibilités de notre correspondant pour déclarer que jamais il n’est venu à la pensée de son auteur d’attaquer la probité politique de M. Bakounine.

« Le Réveil a combattu les théories de M. Bakounine, il les combattra encore à l’occasion, tout en aimant à reconnaître les convictions énergiques de l’ardent adversaire du despotisme impérial russe.

« Nous assurons aussi notre honorable correspondant qu’une attaque de la nature de celle qui fait l’objet de sa réclamation n’aurait pas trouvé place dans les colonnes du Réveil.

« Fr. Cournet. »


Bakounine se déclara satisfait de cette « déclaration loyale », comme il l’appelle dans un manuscrit inédit cité par Nettlau (Biographie, p. 367), et l’incident fut clos en ce qui concernait le Réveil.

Voici comment Herzen raconte la démarche faite par lui auprès de la rédaction du Réveil, dans une lettre écrite à Ogaref (qui habitait Genève), le 21 octobre, pour être communiquée à Bakounine[6] :


« Paris, 21 octobre 1869.

« J’ai reçu en même temps ta lettre et celle de Bakounine. Il est en retard avec sa lettre au Réveil ; du reste, elle ne me plaît pas beaucoup. Pourquoi parler de races, de Juifs ? Cependant, que sa volonté soit faite ; que Rey porte cette lettre au Réveil, et qu’on l’imprime si le journal y consent[7].

« Mais voici ce que j’ai fait, moi, et ce que j’ai à vous faire savoir. Après avoir rédigé moi-même une lettre froide et réservée, je suis allé hier au Réveil la porter, ainsi que l’appel de Bakounine « Aux jeunes frères ». Il me fut déclaré que Delescluze était « absent » : c’est la consigne que donnent tous les directeurs de journaux. Je m’étais résigné à expliquer mon affaire au quidam qui se trouvait là, quand tout à coup une porte s’ouvrit, et du sanctuaire je vis sortir Delescluze en personne, tel un sénateur P. J. Ozerof[8], bilieux, hautain. Sans autre préambule, il se mit à déblatérer contre Bakounine. Je lui répondis, en coupant court, qu’il ne s’agissait pas du tout de son opinion, mais de l’insinuation contenue dans l’article de Hess (bien que, à mon avis, l’article ne vaille vraiment pas la peine qu’on s’en tracasse).

« — Pour moi, dit alors le « sénateur P. J. Ozerof », je n’ai pas l’intention de publier les élucubrations de Bakounine. Il fait un mal énorme, et nous allons lutter de toutes nos forces contre ses théories. Il se peut qu’elles soient bonnes chez vous, mais elles ne conviennent pas à l’Europe. Vous autres Russes, vous savez, je ne sais comment, concilier le communisme avec l’absolutisme.

« — Mais où donc avez-vous vu cela ? demandai-je.

« Naturellement, il n’a jamais rien vu, excepté Ledru-Rollin.

« À ce moment arrivèrent divers autres espoirs de la France, puis un personnage à figure rasée et hâve qui se précipita vers moi, Camille Bonnet. Dio Santo ! encore les mêmes phrases, encore les mêmes manières… À la fin des fins, Delescluze me dit qu’il n’avait jamais voulu insulter Bakounine personnellement, et que si Bakounine l’a cru, il insérera ma lettre. Je tire alors de ma poche la Liberté pour la lui remettre, et tout à coup je m’aperçois que ce n’est pas le numéro qu’il fallait ; j’en avais pris un autre par étourderie. Je ne dis rien, je remis le journal dans ma poche, et je m’en retournai à la maison… Je suis très reconnaissant à Bakounine de m’avoir donné l’occasion de voir l’antre du lion. Si un jour la gauche devait être victorieuse, je quitterais Paris le lendemain, — mais pour huit jours seulement, car au bout de huit jours ces messieurs se seraient entre-dévorés, et il ne resterait d’eux que les os… et peut-être Bonnet.

« Voilà une longue lettre. Lis-la à Bakounine. »


L’appel À mes jeunes frères en Russie ne parut pas dans le journal de Delescluze. Rey en demanda la publication au journal de Vermorel, la Réforme, qui consentit à l’insérer.

Herzen, cependant, avait pris connaissance de l’Étude sur les Juifs allemands, qui devait former le premier chapitre de la brochure projetée, et ce chapitre ne lui plut pas. Il manifesta son étonnement de voir Bakounine prendre à partie des hommes aussi peu notoires que Hess et Borkheim, au lieu de s’attaquer directement à Marx, leur chef de file. Bakounine lui répondit, le 28 octobre, par une longue lettre, très remarquable (Correspondance de Bakounine, n° LIII), où il expliquait, avec cette générosité et cette droiture dont il ne s’est jamais départi, les raisons qu’il avait de ménager Marx. Voici la traduction des principaux passages de cette lettre :

« Je n’ignore pas que Marx a été l’instigateur et le meneur de toute cette calomnieuse et infâme polémique qui a été déchaînée contre nous. Pourquoi l’ai-je donc ménagé, l’ai-je même loué, en l’appelant géant[9] ? Pour deux raisons, Herzen. La première, c’est la justice. Laissant de côté toutes les vilenies qu’il a vomies contre nous, nous ne saurions méconnaître, moi du moins, les immenses services rendus par lui à la cause du socialisme, qu’il sert avec intelligence, énergie et sincérité depuis près de vingt-cinq ans, en quoi il nous a indubitablement tous surpassés. Il a été l’un des premiers fondateurs, et assurément le principal, de l’Internationale, et c’est là, à mes yeux, un mérite énorme, que je reconnaîtrai toujours, quoi qu’il ait fait contre nous.

« La deuxième raison, c’est une politique et une tactique que je crois très juste. Je sais qu’à tes yeux je ne suis qu’un politique médiocre. Ne va pas croire que mes paroles soient dictées par l’amour-propre, si je te dis que tu te trompes de beaucoup. Car tu me juges d’après mes actes dans la société civilisée, dans le monde bourgeois, où, en effet, j’agis sans me préoccuper de la tactique et sans la moindre réserve, sans façon, avec une franchise injurieuse et brutale. Et sais-tu pourquoi j’agis ainsi dans cette société ? C’est parce que je n’en fais aucun cas, parce que je ne reconnais pas en elle une force productive et progressive… Mais tu te méprendrais fort si, de ce fait, tu allais conclure que je manque de calcul dans ma conduite en face du monde ouvrier, l’unique monde dans lequel j’aie foi en Occident… Mon attitude envers Marx, qui ne peut pas me souffrir et n’aime personne que lui-même et peut-être ses proches, ma politique et ma tactique à son égard, t’en seront une preuve.

« Marx est indéniablement un homme très utile dans l’Association internationale. Jusqu’à ce jour encore, il exerce sur son parti une influence sage, et présente le plus ferme appui du socialisme, la plus forte entrave contre l’envahissement des idées et des tendances bourgeoises. Et je ne me pardonnerais jamais, si j’avais seulement tenté d’effacer ou même d’affaiblir sa bienfaisante influence dans le simple but de me venger de lui. Cependant il pourrait arriver, et même dans un bref délai, que j’engageasse une lutte avec lui, non pas pour l’offense personnelle, bien entendu, mais pour une question de principe, à propos du communisme d’État, dont lui-même et les partis anglais et allemand qu’il dirige sont les plus chaleureux partisans. Alors ce sera une lutte à mort. Mais il y a un temps pour tout, et l’heure de cette lutte n’a pas encore sonné.

« J’ai aussi épargné mes adversaires par un calcul de tactique. Ne vois-tu pas que tous ces messieurs qui sont nos ennemis forment une phalange qu’il est indispensable de désunir et de fractionner afin de pouvoir la mettre plus facilement en déroute ? Tu es plus docte que moi, tu sais donc mieux qui, le premier, avait pris pour principe : Divide et impera. Si à l’heure qu’il est j’avais entrepris une guerre ouverte contre Marx lui-même, les trois quarts des membres de l’Internationale se seraient tournés contre moi et je serais en désavantage, j’aurais perdu le terrain sur lequel je dois me tenir. Mais en m’engageant dans cette guerre par une attaque contre la gueusaille dont il est entouré, j’aurai pour moi la majorité. De plus, Marx lui-même, qui est plein de cette Schadenfreude[10] que tu lui connais bien, sera très content de voir ses amis mal en point. Mais si je me trompe dans mes prévisions, s’il veut se constituer défenseur de leur cause, c’est lui, alors, qui déclarerait ouvertement la guerre : dans ce cas je me mettrai aussi en campagne, et j’aurai le beau rôle[11]. »

À cette lettre, Herzen répondit en ces termes[12] :

« J’ai reçu ta lettre et je te réponds tout de suite. Ta politique ne me plaît pas. Il ne te sied pas de jouer au Machiavel avec ton Divide. Je ne puis aucunement admettre qu’à l’exemple de la censure russe d’autrefois, on permette de dire du mal des subalternes à condition de ménager les supérieurs. Tu ne veux pas attaquer Marx simplement pour ne pas te mettre en posture désavantageuse ? Eh bien, alors, laisse Hess et compagnie tranquilles. C’est mon conseil et mon opinion.

« Ensuite, pourquoi t’agites-tu ainsi ? L’article de Hess n’a été remarqué par personne et s’est évanoui sans laisser de traces. Ma lettre à Delescluze (j’espère que tu l’as vue) a terminé la question. Rey (qui me plaît beaucoup) a porté ton Appel à la jeunesse russe à la Réforme, — non que ce journal soit intelligent, mais il est noble et courageux ; la rédaction a promis de le publier demain ou après-demain. Quant à aller chez Dentu, c’est une démarche inutile, qu’on ferait seulement par acquit de conscience. Voici mon conseil : Je te renverrai le manuscrit avec tous les appendices ; il est maintenant chez Rey. Corrige à tête reposée le premier chapitre. Invente pour le tout un titre bref, sans t’occuper ni de Machiavel ni de Rothschild, et remets ensuite le manuscrit à l’imprimeur Czerniecki[13]. N’imprime pas le tout à la fois, mais publie par livraisons, c’est plus facile pour la dépense et le paiement. Quand tout sera en train, je mettrai des annonces dans dix journaux. Es-tu content ?

« Si tu y tiens absolument, laisse tes Juifs tels qu’ils sont ; mais mon conseil est cependant de bien réfléchir. »


Le 16 novembre, Bakounine, déjà émigré de Genève à Locarno, et écrivant à Ogaref, le charge de prier Herzen de lui renvoyer son manuscrit, et surtout les documents imprimés qui y sont joints. Le 16 décembre, il accuse réception du manuscrit. Il n’avait pas abandonné le projet de rédiger et de publier un « exposé du développement de ses idées socialistes » ; le 4 janvier 1870, il écrit à Herzen qu’il lit Comte et Proudhon, et que « dans ses rares minutes libres, il écrit le livre-brochure sur la destruction de l’État[14] » ; le 7 janvier, il écrit encore à Ogaref : « Je traduis maintenant beaucoup et vite[15] ; j’entretiens une correspondance colossale ; je lis tantôt Proudhon, tantôt Comte, je médite, et j’aborde le livre sur la destruction de l’État et de toutes les institutions gouvernementales ».

Mais il s’interrompit quelques jours après. L’arrivée de Netchaïef arrêta tout. Puis vinrent la guerre, la Commune, la Conférence de Londres et la grande lutte au sein de l’Internationale. Ce fut seulement en 1873 qu’il trouva l’occasion de réaliser, sous une forme un peu différente, le plan conçu en 1869 : il écrivit alors un livre russe, Gosoudarstvennost i Anarkhia (Étatisme et Anarchie).

Le manuscrit envoyé à Paris le 18 octobre 1869, et rentré en la possession de l’auteur au mois de décembre suivant, ne s’est pas retrouvé dans les papiers de Bakounine. Mais la minute de la grande lettre écrite dans la première quinzaine d’octobre, et destinée Aux citoyens rédacteurs du Réveil, a été conservée : c’est cette minute que nous publions ci-après. Elle nous donne la première version de ce qui s’appela, quelques jours plus tard, l’Étude sur les Juifs allemands ; et il est probable que cette première version ne diffère que fort peu — peut-être pas du tout — de la mise au net envoyée à Paris. De cette lettre, devenue le premier chapitre du livre qu’il annonçait à Herzen le 18 octobre 1869, Bakounine a dit lui-même : « Ce chapitre pourra paraître trop cru, trop grossier » ; mais il a manifesté en même temps la volonté formelle que « le caractère intransigeant (bezpardonnoé) en subsistât intégralement (vcéisélo) ». Telle qu’elle est, cette lettre contient beaucoup de renseignements intéressants, et, comme écrit polémique, elle ne nous paraît point passer les bornes d’une légitime défense.

J. G.

  1. C’est tout à fait l’imputation faite à Herzen par Marx, dans la dernière phrase du tome Ier du Kapital, édition de 1867 : « Si en Europe l’influence de la production capitaliste… continue à se développer parallèlement à l’accroissement du militarisme, des dettes d’État, des impôts, etc., la réalisation de la prophétie faite sérieusement par le demi-Russe mais complet Moscovite Herzen, d’un rajeunissement de l’Europe par le knout et une infusion obligatoire de sang kalmouk, pourrait finir par devenir inévitable (möchte die vom Halbrussen und gangen Moskowiter Herzen so enrst prophezeite Verjüngung Europa’s durch die Knute und obligate Infusion von Kalmücken Blut schliesslich doch unvermeidlich werden). » — Cette phrase, qui a été supprimée dans la traduction russe et la traduction française, a disparu des éditions allemandes postérieures.
  2. À la ligne 10 de la page 37 de la minute originale, après les mots « ce n’est pas enfin cette masse formidable », Bakounine a tiré une double barre verticale, et il a écrit en marge : Envoyé jusque-là. (Voir plus loin, p. 293).
  3. Lorsque Paul Robin était arrivé à Genève à la fin de juillet 1869, il était porteur d’une lettre de recommandation de Herzen pour Bakounine.
  4. Cet appel avait été publié en russe et en français à Genève, au printemps de 1869, sous ce titre : Quelques paroles à mes jeunes frères en Russie ; et la Liberté de Bruxelles venait de le réimprimer dans son numéro du 5 septembre.
  5. Cette lettre, remise par Rey à Herzen, s’est retrouvée dans les papiers de celui-ci, et a été publiée par Dragomanof dans la Correspondance de Bakounine (n° LII).
  6. Cette lettre (écrite en russe) a été publiée par Mme Tatiana Passek au tome III de son ouvrage Iz dalnykh lièt.
  7. Comme on l’a vu, la lettre de Bakounine ne fut pas portée au Réveil, Herzen ayant remis lui-même à ce journal, le 20 octobre, sa propre lettre de protestation.
  8. Nous ne savons pas quel est ce personnage auquel Herzen compare Delescluze.
  9. Parlant de Marx et de Lassalle, Bakounine a écrit : « Mais à côté de ces deux Juifs géants, il y avait et il y a une foule de Juifs pygmées ». Voir plus loin, p. 144.
  10. Schadenfreude signifie le plaisir que procure à quelqu’un le dommage d’autrui.
  11. Les cinq mots en italique sont en français dans l’original.
  12. Lettre (écrite en russe) publiée par Mme Tatiana Passek.
  13. Imprimeur polonais établi à Genève.
  14. On doit, croyons-nous, identifier ce « livre-brochure sur la destruction de l’État » avec l’écrit projeté en octobre, qui devait s’appeler « Profession de foi d’un démocrate socialiste russe ».
  15. Il s’agit de la traduction russe du Kapital de Marx.