Balthasar (nouvelle)

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BALTHASAR



Au vicomte Eugène-Melchior de Vogüé.






BALTHASAR


Magos reges fere habuit Oriens.
TERTULL.


En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs ont nommé Saracin, régnait en Éthiopie. Il était noir, mais beau de visage. Il avait l’esprit simple et le cœur généreux. La troisième année de son règne, qui était la vingt-deuxième de son âge, il alla rendre visite à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra l’accompagnaient. Il était suivi de soixante-quinze chameaux, portant du cinnamome, de la myrrhe, de la poudre d’or et des dents d’éléphant. Pendant qu’ils cheminaient, Sembobitis lui enseignait tant l’influence des planètes que les vertus des pierres, et Menkéra lui chantait des chansons liturgiques ; mais il ne les écoutait pas et il s’amusait à voir les petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l’horizon des sables.

Enfin, après douze jours de marche, Balthasar et ses compagnons sentirent une odeur de roses, et bientôt ils virent les jardins qui entourent la ville de Saba.

Là, ils rencontrèrent des jeunes filles qui dansaient sous des grenadiers en fleurs.

— La danse est une prière, dit le mage Sembobitis.

— On vendrait ces femmes un très grand prix, dit l’eunuque Menkéra.

Étant entrés dans la ville, ils furent émerveillés de la grandeur des magasins, des hangars et des chantiers qui s’étendaient devant eux, ainsi que de la quantité de marchandises qui y étaient entassées. Ils marchèrent longtemps dans des rues pleines de chariots, de portefaix, d’ânes et d’âniers, et découvrirent tout à coup les murailles de marbre, les tentes de pourpre, les coupoles d’or, du palais de Balkis.

La reine de Saba les reçut dans une cour rafraîchie par des jets d’eau parfumée qui retombaient en perles avec un murmure clair. Debout dans une robe de pierreries, elle souriait.

Balthasar, en la voyant, fut saisi d’un grand trouble. Elle lui sembla plus douce que le rêve et plus belle que le désir.

— Seigneur, lui dit tout bas Sembobitis, songez à conclure avec la reine un bon traité de commerce.

— Prenez garde, seigneur, ajouta Menkéra. On dit qu’elle emploie la magie pour se faire aimer des hommes.

Puis, s’étant prosternés, le mage et l’eunuque se retirèrent.

Balthasar, resté seul avec Balkis, essaya de parler, il ouvrit la bouche, mais il ne put prononcer une seule parole. Il se dit : « La reine sera irritée de mon silence. »

Pourtant la reine souriait encore et n’avait pas l’air fâché.

Elle parla la première et dit d’une voix plus suave que la plus suave musique :

— Soyez le bienvenu et seyez-vous près de moi.

Et d’un doigt, qui semblait un rayon de lumière blanche, elle lui montra des coussins de pourpre étendus à terre.

Balthasar s’assit, poussa un grand soupir et, saisissant un coussin dans chaque main, s’écria très vite :

— Madame, je voudrais que ces deux coussins fussent deux géants, vos ennemis. Car je leur tordrais le cou.

Et, en parlant ainsi, il serra si fort les coussins dans ses poings que l’étoffe se creva et qu’il en sortit une nuée de duvet blanc. Une des petites plumes voltigea un moment dans l’air ; puis elle vint se poser sur le sein de la reine.

— Seigneur Balthasar, dit Balkis en rougissant, pourquoi donc voulez-vous tuer des géants ?

— Parce que je vous aime, répondit Balthasar.

— Dites-moi, demanda Balkis, si dans votre capitale l’eau des puits est bonne ?

— Oui, répondit Balthasar surpris.

— Je suis curieuse aussi de savoir, reprit Balkis, comment on fait les confitures sèches en Éthiopie.

Le roi ne savait que répondre. Elle le pressa :

— Dites, dites, pour me faire plaisir.

Alors, il fit un grand effort de mémoire et décrivit les pratiques des cuisiniers éthiopiens, qui font confire des coings dans du miel. Mais elle ne l’écoutait pas. Tout à coup elle l’interrompit :

— Seigneur, on dit que vous aimez la reine Candace, votre voisine. Ne me trompez pas : est-elle plus belle que moi ?

— Plus belle, madame, s’écria Balthasar en tombant aux pieds de Balkis, est-il possible ?…

La reine poursuivit :

— Ainsi ! ses yeux ? sa bouche ? son teint ? sa gorge ?…

Balthasar étendit les bras vers elle et s’écria :

— Laissez-moi prendre la petite plume qui s’est posée sur votre cou et je vous donnerai la moitié de mon royaume avec le sage Sembobitis et l’eunuque Menkéra.

Mais elle se leva et s’enfuit en riant d’un rire clair.

Quand le mage et l’eunuque revinrent, ils trouvèrent leur maître dans une attitude pensive, qui ne lui était pas habituelle.

— Seigneur, n’auriez-vous conclu un bon traité de commerce ? demanda Sembobitis.

Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine de Saba et but du vin de palmier.

— Il est donc vrai ? lui dit Balkis, tandis qu’ils soupaient : la reine Candace n’est pas aussi belle que moi ?

— La reine Candace est noire, répondit Balthasar.

Balkis regarda vivement Balthasar et dit :

— On peut être noir sans être laid.

— Balkis ! s’écria le roi…

Il n’en dit pas davantage. L’ayant saisie dans ses bras, il tenait renversé sous ses lèvres le front de la reine. Mais il vit qu’elle pleurait. Alors il lui parla tout bas d’une voix caressante, en chantant un peu, comme font les nourrices. Il l’appela sa petite fleur et sa petite étoile.

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit-il. Et que faut-il faire pour que vous ne pleuriez plus ? Si vous aviez quelque désir, faites-le-moi connaître et je le contenterai.

Elle ne pleurait plus et restait songeuse. Il la pressa longtemps de lui confier son désir.

Enfin elle lui dit :

— Je voudrais avoir peur.

Comme Balthasar semblait ne pas comprendre, elle lui expliqua que depuis longtemps elle avait envie de courir quelque danger inconnu, mais qu’elle ne pouvait pas, parce que les hommes et les dieux sabéens veillaient sur elle.

— Pourtant, ajouta-t-elle en soupirant, je voudrais sentir pendant la nuit le froid délicieux de l’épouvante pénétrer dans ma chair. Je voudrais sentir mes cheveux se dresser sur ma tête. Oh ! ce serait si bon d’avoir peur !

Elle noua ses bras au cou du roi noir et dit de la voix d’un enfant qui supplie :

— Voici la nuit venue. Allons tous deux par la ville sous un déguisement. Voulez-vous ?

Il voulut. Aussitôt elle courut à la fenêtre et regarda, à travers le treillis, sur la place publique.

— Un mendiant, dit-elle, est couché contre le mur du palais. Donnez-lui vos vêtements et demandez-lui en échange son turban en poil de chameau et l’étoffe grossière dont il se ceint les reins. Faites vite, je vais m’apprêter.

Et elle courut hors de la salle du banquet en frappant ses mains l’une contre l’autre pour marquer sa joie.

Balthasar quitta sa tunique de lin, brodée d’or, et ceignit le jupon du mendiant. Il avait l’air ainsi d’un véritable esclave. La reine reparut bientôt, vêtue de la robe bleue sans couture des femmes qui travaillent aux champs.

— Allons ! dit-elle.

Et elle entraîna Balthasar par d’étroits corridors, jusqu’à une petite porte qui s’ouvrait sur les champs.





La nuit était noire. Balkis était toute petite dans la nuit.

Elle conduisit Balthasar dans un des cabarets où les crocheteurs et les portefaix de la ville s’assemblent avec des prostituées. Là, s’étant assis tous à une table, ils voyaient, à la lueur d’une lampe infecte, dans l’air épais, les brutes puantes qui se frappaient à coups de poing et à coups de couteau pour une femme ou pour une tasse de boisson fermentée, tandis que d’autres ronflaient, les poings fermés, sous les tables. Le cabaretier, couché sur des sacs, observait prudemment, du coin de l’œil, les rixes des buveurs. Balkis, ayant vu des poissons salés qui pendaient aux solives du toit, dit à son compagnon :

— Je voudrais bien manger un de ces poissons, avec de l’oignon pilé.

Balthasar la fit servir. Quand elle eut mangé, il s’aperçut qu’il n’avait point emporté d’argent. Il en prit peu de souci et pensa sortir avec elle sans payer son écot. Mais le cabaretier leur barra le chemin, en les appelant vilain esclave et méchante ânesse. Balthasar l’abattit à terre d’un coup de poing. Plusieurs buveurs, le couteau levé, se jetèrent alors sur les deux inconnus. Mais le noir, s’étant armé d’un énorme pilon qui servait à piler les oignons d’Égypte, assomma deux de ses agresseurs et força les autres à reculer. Cependant il sentait la chaleur du corps de Balkis blottie contre lui ; c’est pourquoi il était invincible. Les amis du cabaretier, n’osant plus approcher, firent voler sur lui, du fond de la boutique, les jarres d’huiles, les tasses d’étain, les lampes allumées et même l’énorme marmite de bronze où cuisait un mouton tout entier. Cette marmite tomba avec un bruit horrible sur la tête de Balthasar, qui en eut le crâne fendu. Il resta un moment étonné, puis rassemblant ses forces, il renvoya la marmite avec tant de vigueur que le poids en fut décuplé. Au choc de l’airain se mêlèrent des hurlements inouïs et des râles de mort. Profitant de l’épouvante des survivants et craignant que Balkis ne reçût quelque blessure, il la prit dans ses bras et s’enfuit avec elle par des ruelles sombres et désertes. Le silence de la nuit enveloppait la terre, et les fugitifs entendaient décroître derrière eux les clameurs des buveurs et des femmes, qui les poursuivaient au hasard, dans l’ombre. Bientôt ils n’entendirent plus que le bruit léger des gouttes de sang qui tombaient une à une du front de Balthasar sur la gorge de Balkis.

— Je t’aime, murmura la reine.

Et la lune, sortant d’un nuage, fit voir au roi une lueur humide et blanche dans les yeux demi-clos de Balkis. Ils descendaient le lit desséché d’un torrent. Tout à coup, le pied de Balthasar glissa dans la mousse. Ils tombèrent tous deux embrassés. Ils crurent s’abîmer sans fin dans un néant délicieux et le monde des vivants cessa d’exister pour eux. Ils goûtaient encore l’oubli charmant du temps, du nombre et de l’espace, quand les gazelles vinrent, à l’aube, boire dans le creux des pierres.

À ce moment, des brigands qui passaient virent les deux amants couchés dans la mousse.

— Ils sont pauvres, se dirent ces brigands, mais nous les vendrons un grand prix, à cause de leur jeunesse et de leur beauté.

Alors ils s’approchèrent d’eux, les chargèrent de liens et, les ayant attachés à la queue d’un âne, ils poursuivirent leur chemin.

Le noir, enchaîné, proférait contre les brigands des menaces de mort. Mais Balkis, frissonnant dans l’air frais du matin, semblait sourire à quelque chose d’invisible.

Ils marchèrent dans d’affreuses solitudes jusqu’à ce que la chaleur du jour se fît sentir. Le soleil était déjà haut quand les brigands délièrent leurs prisonniers et, les faisant asseoir près d’eux à l’ombre d’un rocher, leur jetèrent un peu de pain moisi, que Balthasar dédaigna de ramasser, mais dont Balkis mangea avidement.

Elle riait. Et le chef des brigands lui ayant demandé pourquoi elle riait :

— Je ris, lui répondit-elle, à la pensée que je vous ferai tous pendre.

— Vraiment ! s’écria le chef des brigands, voilà un propos étrange dans la bouche d’une laveuse d’écuelles comme toi, ma mie ! C’est sans doute avec l’aide de ton galant noir que tu nous feras tous pendre ?

En entendant ces paroles outrageantes, Balthasar entra dans une grande fureur ; il se jeta sur le brigand et lui pressa le cou si fort qu’il l’étrangla presque.

Mais celui-ci lui enfonça son couteau dans le ventre jusqu’au manche. Le pauvre roi, roulant à terre, tourna vers Balkis un regard mourant qui s’éteignit presque aussitôt.



À ce moment, il se fit un grand bruit d’hommes, de chevaux et d’armes, et Balkis reconnut le brave Abner qui venait à la tête de sa garde délivrer sa reine, dont il avait appris dès la veille la disparition mystérieuse.

Il se prosterna trois fois aux pieds de Balkis et fit avancer près d’elle une litière préparée pour la recevoir. Cependant, les gardes liaient les mains des brigands. La reine se tourna vers le chef et lui dit avec douceur :

— Vous ne me reprocherez pas, mon ami, de vous avoir fait une vaine promesse, quand je vous ai dit que vous seriez pendu.

Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra, qui se tenaient aux côtés d’Abner, poussèrent de grands cris en voyant leur prince étendu à terre, immobile, un couteau planté dans le ventre. Ils le soulevèrent avec précaution. Sembobitis, qui excellait dans l’art de la médecine, vit qu’il respirait encore. Il fit un premier pansement, tandis que Menkéra essuyait l’écume qui souillait la bouche du roi. Ensuite ils le lièrent sur un cheval et le conduisirent doucement jusqu’au palais de la reine.

Balthasar resta pendant quinze jours en proie à un délire violent. Il parlait sans cesse de la marmite fumante et de la mousse du ravin, et il appelait Balkis à grands cris. Enfin, le seizième jour, ayant rouvert les yeux, il vit à son chevet Sembobitis et Menkéra, et il ne vit pas la reine.

— Où est-elle ? Que fait-elle ?

— Seigneur, répondit Menkéra, elle est enfermée avec le roi de Comagène.

— Ils conviennent, sans doute, d’échanger des marchandises, ajouta le sage Sembobitis. Mais ne vous troublez point ainsi, seigneur, car votre fièvre en redoublerait.

— Je veux la voir ! s’écria Balthasar.

Et il s’élança vers l’appartement de la reine, sans que ni le vieillard ni l’eunuque pussent le retenir. Arrivé près de la chambre à coucher, il vit le roi de Comagène qui en sortait, tout couvert d’or et brillant comme un soleil.

Balkis, étendue sur un lit de pourpre, souriait, les yeux clos.

— Ma Balkis, ma Balkis ! cria Balthasar.

Mais elle ne détournait pas la tête et elle semblait prolonger un songe.

Balthasar s’approcha et lui prit une main qu’elle retira brusquement.

— Que me voulez-vous ? lui dit-elle.

— Vous le demandez ! répondit le roi noir en fondant en larmes.

Elle tourna vers lui des yeux tranquilles et durs.

Il comprit qu’elle avait tout oublié et il lui rappela la nuit du torrent. Mais elle :

— Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, seigneur. Le vin de palmier ne vous vaut rien. Il faut que vous ayez rêvé.

— Quoi ! s’écria le malheureux prince en se tordant les bras, tes baisers et le couteau dont j’ai gardé la marque, ce sont des rêves !…

Elle se leva ; les pierreries de sa robe firent le bruit de la grêle et lancèrent des éclairs.

— Seigneur, dit-elle, voici l’heure où s’assemble mon conseil. Je n’ai pas le loisir d’éclaircir les songes de votre cerveau malade. Prenez du repos. Adieu !

Balthasar, se sentant défaillir, fit effort pour ne point montrer sa faiblesse à cette méchante femme et il courut dans sa chambre où il tomba évanoui, sa blessure rouverte.



Il resta trois semaines insensible et comme mort, puis, s’étant ranimé le vingt-deuxième jour, il saisit la main de Sembobitis, qui le veillait en compagnie de Menkéra, et il s’écria en pleurant :

— Oh ! mes amis, que vous êtes heureux tous deux, l’un d’être vieux et l’autre d’être semblable aux vieillards !… Mais non ! il n’est pas de bonheur au monde, et tout y est mauvais, puisque l’amour est un mal et que Balkis est méchante.

— La sagesse rend heureux, répondit Sembobitis.

— J’en veux essayer, dit Balthasar. Mais partons tout de suite pour l’Éthiopie. Et, comme il avait perdu ce qu’il aimait, il résolut de se consacrer à la sagesse et de devenir un mage. Si cette résolution ne lui donnait point de plaisir, du moins lui rendait-elle un peu de calme. Chaque soir, assis sur la terrasse de son palais, en compagnie du mage Sembobitis et de l’eunuque Menkéra, il contemplait les palmiers immobiles à l’horizon, ou bien il regardait, à la clarté de la lune, les crocodiles flotter sur le Nil comme des troncs d’arbres.

— On ne se lasse point d’admirer la nature, disait Sembobitis.

— Sans doute, répondait Balthasar. Mais il y a dans la nature quelque chose de plus beau que les palmiers et que les crocodiles.

Il parlait ainsi parce qu’il lui souvenait de Balkis.

Et Sembobitis, qui était vieux, disait :

— Il y a le phénomène des crues du Nil qui est admirable et que j’ai expliqué. L’homme est fait pour comprendre.

— Il est fait pour aimer, répondait Balthasar en soupirant. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas.

— Lesquelles ? demanda Sembobitis.

— La trahison d’une femme, répondit le roi.

Pourtant Balthasar, ayant résolu d’être un mage, fit construire une tour du haut de laquelle on découvrait plusieurs royaumes et tous les espaces du ciel. Cette tour était de brique et elle s’élevait au-dessus de toutes les autres tours. Elle ne fut pas construite en moins de deux ans, et Balthasar avait dépensé pour l’élever le trésor entier du roi son père. Chaque nuit il montait au faîte de cette tour et, là, il observait le ciel sous la direction du sage Sembobitis.

— Les figures du ciel sont les signes de nos destinées, lui disait Sembobitis.

Et il lui répondait :

— Il faut le reconnaître : ces signes sont obscurs. Mais, tandis que je les étudie, je ne pense pas à Balkis, et c’est un grand avantage.

Le mage lui enseignait, entre autres vérités utiles à connaître, que les étoiles sont fixées comme des clous dans la voûte du ciel et qu’il y a cinq planètes, savoir : Bel, Mérodach et Nébo, qui sont mâles ; Sin et Mylitta, qui sont femelles.

— L’argent, lui disait-il encore, correspond à Sin, qui est la lune, le fer à Mérodach, l’étain à Bel.

Et le bon Balthasar disait :

— Voilà des connaissances que je veux acquérir. Pendant que j’étudie l’astronomie, je ne pense ni à Balkis, ni à quoi que ce soit au monde. Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser. Sembobitis, enseigne-moi les connaissances qui détruisent le sentiment chez les hommes, et je t’élèverai en honneurs parmi mon peuple.

C’est pourquoi Sembobitis enseigna la sagesse au roi.

Il lui apprit l’apotélesmatique, d’après les principes d’Astrampsychos, de Gobryas et de Pazatas. Balthasar, à mesure qu’il observait les douze maisons du soleil, songeait moins à Balkis.

Menkéra, qui s’en aperçut, en conçut une grande joie.

— Avouez, seigneur, dit-il un jour, que la reine Balkis cachait sous sa robe d’or des pieds fourchus comme en ont les chèvres.

— Qui t’a conté une pareille sottise ? demanda le roi.

— C’est la créance publique, seigneur, en Saba, comme en Éthiopie, répondit l’eunuque. Chacun y dit couramment que la reine Balkis a la jambe velue et le pied fait de deux cornes noires.

Balthasar haussa les épaules. Il savait que les jambes et les pieds de Balkis étaient faits comme les pieds et les jambes des autres femmes et parfaitement beaux. Pourtant cette idée lui gâta le souvenir de celle qu’il avait tant aimée. Il fit comme un grief à Balkis de ce que sa beauté n’était pas sans offense dans l’imagination de ceux qui l’ignoraient. À la pensée qu’il avait possédé une femme, bien faite en réalité, mais qui passait pour monstrueuse, il éprouva un véritable malaise et il ne désira plus revoir Balkis. Balthasar avait l’âme simple ; mais l’amour est toujours un sentiment très compliqué.

À compter de ce jour, le roi fit de grands progrès en magie et en astrologie. Il était extrêmement attentif aux conjonctions des astres et il tirait les horoscopes aussi exactement que le sage Sembobitis lui-même.

— Sembobitis, disait-il, réponds-tu sur ta tête de la vérité de mes horoscopes ?

Et le sage Sembobitis répondait :

— Seigneur, la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours.

Balthasar avait un beau génie naturel. Il disait :

— Il n’y a de vrai que ce qui est divin et le divin nous est caché. Nous cherchons vainement la vérité. Pourtant voici que j’ai découvert une étoile nouvelle dans le ciel. Elle est belle, elle semble vivante et, quand elle scintille, on dirait un œil céleste qui cligne avec douceur. Je crois l’entendre qui m’appelle. Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile ! Sembobitis, vois quel regard nous jette cet astre charmant et magnifique.

Mais Sembobitis ne vit pas l’étoile parce qu’il ne voulait pas la voir. Savant et vieux, il n’aimait pas les nouveautés.

Et Balthasar répétait seul dans le silence de la nuit :

— Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile !



Or, le bruit s’était répandu dans toute l’Éthiopie et dans les royaumes voisins que le roi Balthasar n’avait plus d’amour pour Balkis.

Quand la nouvelle en parvint au pays des Sabéens, Balkis s’indigna comme si elle était trahie. Elle courut vers le roi de Comagène qui oubliait son empire dans la ville de Saba, et elle lui cria :

— Mon ami, savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Balthasar ne m’aime plus.

— Qu’importe ! répondit en souriant le roi de Comagène, puisque nous nous aimons.

— Mais vous ne sentez donc pas l’affront que ce noir me fait ?

— Non, répondit le roi de Comagène, je ne le sens pas.

Elle le chassa ignominieusement et ordonna à son grand vizir de tout préparer pour un voyage en Éthiopie.

— Nous partons cette nuit même, dit-elle. Je te fais couper la tête si tout n’est pas prêt avant le coucher du soleil.

Puis, quand elle fut seule, elle se mit à sangloter.

— Je l’aime ! Il ne m’aime plus, et je l’aime ! soupirait-elle dans la sincérité de son cœur.

Or, une nuit qu’il était sur sa tour, pour observer l’étoile miraculeuse, Balthasar, abaissant le regard vers la terre, vit une longue file noire qui serpentait au loin sur le sable du désert comme une armée de fourmis. Peu à peu, ce qui semblait des fourmis grandit et devint assez net pour que le roi reconnût des chevaux, des chameaux et des éléphants.

La caravane s’étant approchée de la ville, Balthasar distingua les cimeterres luisants et les chevaux noirs des gardes de la reine de Saba. Il la reconnut elle-même. Et il fut saisi d’un grand trouble. Il sentit qu’il allait l’aimer encore. L’étoile brillait au zénith d’un éclat merveilleux. En bas, Balkis, couchée dans une litière de pourpre et d’or, était petite et brillante comme l’étoile.

Balthasar se sentait attiré vers elle par une force terrible. Pourtant, il détourna la tête en un effort désespéré et, levant les yeux, il revit l’étoile. Alors l’étoile parla et dit :

« Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !

» Prends une mesure de myrrhe, doux roi Balthasar, et suis-moi. Je te conduirai aux pieds du petit enfant qui vient de naître dans une étable, entre l’âne et le bœuf.

» Et ce petit enfant est le roi des rois. Il consolera ceux qui veulent être consolés.

» Il t’appelle à lui, ô toi, Balthasar, dont l’âme est aussi obscure que le visage, mais dont le cœur est simple comme celui d’un enfant.

» Il t’a choisi parce que tu as souffert, et il te donnera la richesse, la joie et l’amour.

» Il te dira : Sois pauvre avec allégresse ; c’est là la richesse véritable. Il te dira encore : La véritable joie est dans le renoncement à la joie. Aime-moi, et n’aime les créatures qu’en moi, car seul je suis l’amour. »

À ces mots, une paix divine se répandit comme une lumière sur le visage sombre du roi.

Balthasar, ravi, écoutait l’étoile. Et il se sentait devenir un homme nouveau. Sembobitis et Menkéra, prosternés le front contre la pierre, adoraient à son côté.

La reine Balkis observait Balthasar. Elle comprit qu’il n’y aurait plus jamais d’amour pour elle dans ce cœur rempli par l’amour divin. Elle pâlit de dépit et donna l’ordre à la caravane de retourner immédiatement au pays de Saba.

Quand l’étoile eut cessé de parler, le roi et ses deux compagnons descendirent de la tour. Puis, ayant préparé une mesure de myrrhe, ils formèrent une caravane et s’en allèrent où les conduisait l’étoile. Ils voyagèrent longtemps par des contrées inconnues, et l’étoile marchait devant eux.

Un jour, se trouvant à un endroit où trois chemins se rencontraient, ils virent deux rois qui s’avançaient avec une suite nombreuse. L’un était jeune et blanc de visage. Il salua Balthasar et lui dit :

— Je me nomme Gaspar, je suis roi et je vais porter de l’or en présent à l’enfant qui vient de naître dans Bethléem de Juda.

Le second roi s’avança à son tour. C’était un vieillard dont la barbe blanche couvrait la poitrine.

— Je me nomme Melchior, dit-il, je suis roi et je vais porter de l’encens à l’enfant divin qui vient enseigner la vérité aux hommes.

— J’y vais comme vous, répondit Balthasar ; j’ai vaincu ma luxure, c’est pourquoi l’étoile m’a parlé.

— Moi, dit Melchior, j’ai vaincu mon orgueil, et c’est pourquoi j’ai été appelé.

— Moi, dit Gaspar, j’ai vaincu ma cruauté, c’est pourquoi je vais avec vous.

Et les trois mages continuèrent ensemble leur voyage. L’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta.

Or, en voyant l’étoile s’arrêter, ils se réjouirent d’une grande joie.

Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent. Et, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile.