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Bellica (Luisa)

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Heures du soirUrbain Canel ; Adolphe Guyot3 (p. 123-143).

BELLICA,

PAR

Mme LA MARQUISE LUISA DE SANTA-PÉ.



Nous devons cette Nouvelle à la gracieuseté de madame la marquise de Santa-Pé, une dame de cette grandesse espagnole autrefois si étrangère à la littérature. Madame la marquise a bien voulu s’essayer pour nous dans une langue que nos lecteurs auraient hésité à ne pas croire la sienne.




BELLICA.




Une teinte sombre indiquait à l’ouest les forêts qui serpentent le long des flancs des montagnes de l’Estramadure, et le croissant de la lune commençait à effleurer de ses rayons les cimes agitées des arbres. « Comme ils chantent mélodieusement, ces oiseaux ! J’aime tant à écouter, dans la solitude du soir, le bruissement de l’insecte qui s’ébat sous les fleurs, le murmure des fontaines, le pas tardif du pâtre, et le silence des forêts ! » Ainsi parlait dona Bellica suivant un sentier bordé d’un ravin profond, où, sur un lit de cailloux, coulait sans bruit un torrent à demi desséché par les ardeurs du jour. Rien ne troublait la mélancolie dont l’âme de Bellica était abreuvée. Insouciante au danger, elle laissait flotter les rênes sur le cou de sa mule, contemplant, avec un sourire de femme qui aime, ce beau ciel et cet astre rêveur.

Le zéphir caressait sa basquine, et dessinait ses formes. Bellica était une des plus gracieuses parmi les jeunes femmes de l’Andalousie. Jamais les rois de l’Alhambra ne reposèrent leurs regards sur un teint plus enivrant, sur des yeux plus pleins d’amour, de ces yeux qui brûlent les veines. Mariée, peu d’années, à un homme que de simples convenances lui avaient donné pour époux, elle fut un modèle de fidélité. Entourée depuis d’adorateurs, un seul fut remarqué. Tandis qu’elle le croyait digne de cet amour qui remplissait son cœur, chacun restait étonné de la préférence qu’elle paraissait lui accorder. L’âme ingénue de Bellica avait été trompée par les apparences les plus séduisantes, et don Celebès avait pris tous les masques pour s’introduire dans son esprit : aussi ne fut-ce qu’après s’en être entièrement rendu maître qu’il manifesta des sentimens que l’on n’eut plus la force de combattre. Une funeste expérience de succès rendait ses séductions d’autant plus dangereuses, que, maître de lui, il calculait froidement l’effet de ses transports. Bellica, fière de son amour et trop franche pour feindre, eût sacrifié sa réputation même à son amant. Mais don Celebès, plutôt par égoïsme, avait exigé les plus minutieuses précautions, et une solitude inconnue des humains avait été choisie par lui, comme offrant une parfaite sécurité. Jamais solitude plus profonde ne fut plus propre aux saintes inspirations, comme aux transports de la passion. Dans l’âme comme dans la nature le mal est à côté du bien. Le hasard y avait conduit une première fois ces deux amans, et ils s’y rendaient toujours ensemble. Bellica, pleine de candeur et de confiance, était heureuse d’obéir. Peu de goût pour un monde qu’elle dédaignait, et un grand amour de courses aventureuses, avaient suffisamment expliqué ses disparitions fréquentes aux yeux de ceux qui eussent voulu les juger ; d’ailleurs personne n’avait le droit de lui demander compte de sa conduite. Mais tandis qu’heureuse d’aimer et plus heureuse encore de se croire aimée, elle s’abandonnait au sentiment qui absorbait sa vie, don Celebès, subjugué par une courtisane, ne reconnaissait d’autres lois que ses caprices. Cette femme jouissait de son triomphe avec un orgueil qui dominait tous ses sentimens, bien qu’il y eût de la passion dans son regard. Un hasard avait révélé la préférence de Bellica pour don Celebès ; on la plaignait sans la soupçonner ; elle ignorait cette compassion qui l’eût si douloureusement éclairée.

Don Celebès, aussi adroit qu’intrépide, avait triomphé, dans l’arène, d’un taureau redoutable ; mais, au moment d’expirer, cet animal furieux, rugissant de rage, avait, par un dernier retour de ses forces, renversé cheval et cavalier. Un mouvement d’effroi avait suspendu la respiration de tous les spectateurs : attentifs, ils attendaient dans le plus profond silence ; mais le cheval était resté seul sur le carreau, et le cavalier, bientôt dégagé, avait achevé son redoutable adversaire, aux cris unanimes d’une multitude ivre de joie. Bellica n’avait pu supporter l’idée du danger qu’allait courir son amant, et après avoir fait inutilement ses efforts pour le faire renoncer à ce combat, qu’Elvira (c’était le nom de la courtisane) avait ordonné, elle s’était glissée furtivement parmi les spectateurs, espérant ne pas être reconnue : son émotion fut plus forte que sa volonté ; elle n’avait vu que le danger, Elvira ne vit que son triomphe ; et tandis que l’infortunée Bellica était sans vie, livrée aux soins d’un fidèle serviteur, don Celebès était aux pieds de la courtisane, au grand scandale du public, qui pardonnait difficilement à son intrépidité l’impudence avec laquelle il bravait l’opinion. Grenade avait retenti de cette histoire, qu’on eût craint de révéler à Bellica, tant chacun lui portait d’amour.

Elle se rendait seule un jour au rendez-vous commun ; un orage tel qu’il en éclate dans ces régions élevées où la nature paraît bouleversée, l’avait forcée à se réfugier dans une demeure qui semblait disputée aux rochers ; elle trembla en y entrant, et la vue d’un pieux solitaire, le seul habitant de ces montagnes, la fit tressaillir. Toutes ses illusions s’évanouissaient devant ce miroir de vérité. L’ermite se tut en prodiguant ses soins. Mais Bellica ne douta pas qu’elle ne fût devinée. Promettre de revenir lui parut l’expression de sa reconnaissance. Elle revint en effet, et l’éloquence persuasive du vieillard parvint peu à peu à lui inspirer la courageuse résolution de renoncer à cet amour qu’elle s’efforçait de purifier par sa constance.

Elle marchait cette fois d’un pas assuré, décidée à ne pas retourner en arrière ; mais ce jour-là encore elle eût été bien aise que la mort l’eût saisie avant la consécration solennelle d’une résolution qui lui avait tant coûté.

Un serviteur, dont vingt ans et plus de dévoûment à son père n’avaient fait qu’accroître la fidélité, l’accompagnait toujours dans ses courses ; aujourd’hui encore il marchait derrière elle ; mais cette fois il gardait un respectueux silence ; car, habitué à deviner sa maîtresse, il lisait sur ses traits un profond chagrin et une grande résolution, bien qu’il l’ignorât ; aussi sa tristesse était-elle grande.

« Allons, Matéo (c’était le nom du serviteur), nous voilà bientôt arrivés, dit Bellica en arrangeant les plis de sa basquine ; tu dois être bien fatigué ?

— Par saint Jacques ! madame, j’en ferais bien d’autres pour vous et pour don Celebès. »

Bellica frissonna de tout son corps. Matéo, sans le remarquer, continua : « Si je voyais le croissant d’un Maure sur le haut du Canigan, et que vous ou don Celebès fussiez en danger, je monterais encore plus haut que cette montagne que vous voyez là-bas comme la pointe de l’aiguille qui pique les taureaux.

— Je le crois, » dit-elle ; et une grosse larme roula dans ses yeux, une de ces larmes qui expriment la douleur, sans la soulager.

L’Andalouse se tut, et malgré elle, par un dernier regard vers un passé qu’elle fuyait, elle fredonna une romance amoureuse.

Matéo sourit.

Ils sont arrivés au pied d’un escarpement aride. — « Descendons, dit Bellica ; il faut gravir encore cette colline, puis nous goûterons le repos. Le solitaire me l’a promis, » murmura-t-elle tout bas… Matéo court à sa maîtresse. Elle descend ; et, tandis que le serviteur attache la mule au pied d’un roc, elle s’élança, légère comme un jeune chamois, au haut de la maigre colline. Son âme était trop ardente pour ne pas lui faire désirer le terme du sacrifice. Un vallon ombragé s’étendait au pied de la montagne, et un torrent y épanchait ses eaux limpides. « Le beau vallon ! » s’écrie Bellica ; mais elle a frémi ; une sueur froide a roidi ses membres. Une fosse venait d’être creusée par l’ermite au pied d’un énorme sapin, et, immobile, il se reposait appuyé sur le tronc résineux de l’arbre. Son œil étincelant de lumière ajoutait à ce que cette figure avait d’imposant.

À un quart de lieue environ de la grotte était un buisson de citronnier : c’était là, dans cette impénétrable retraite, que tant d’heures avaient volé rapidement entre le bonheur et l’espoir, la crainte et le désir. Bellica, certaine de n’y point rencontrer son amant, voulut faire un dernier adieu à ce témoin silencieux de tant de sermens d’amours.

Cette résolution lui rendit ses forces. « Dans une heure au plus, dit-elle au solitaire, avec cet air de décision qui ne veut pas être contredit, je serai à vos pieds, mon père, et le ciel seul connaîtra ma peine ; je ne veux point faire partager à don Celebès les douleurs qui me dévorent ; je préfère qu’il puisse m’oublier et se consoler en doutant de ma constance. Vous le verrez, mon père… » Elle dit, et, plus légère que la biche qui fuit devant le chasseur prêt à l’atteindre, elle était déjà loin avant que la réponse du vieillard eut pût frapper son oreille : Maléo ne peut la suivre. Elle est à quelques pas du buisson, et, hors d’haleine, elle est prête à y pénétrer ; mais, ô surprise ! un son a frappé son oreille, et elle reconnaît la voix d’un amant qui plus que jamais lui est cher, au moment où elle va le sacrifier à ses devoirs. Elle veut fuir en se rappelant sa parole donnée au solitaire, mais ses pieds semblent collés à la terre. Elle écoute ; une voix de femme frappe son oreille. « Impossible ! » se dit-elle : douter de son amant lui paraîtrait un crime. Elle essaie encore de s’éloigner, mais le trouble qu’elle éprouve a triomphé de sa volonté. Un rayon de la lune éclaire tout-à coup le buisson. Bellica ne peut en croire ses yeux, elle respire à peine. Ô douleur ! don Celebès aux pieds d’une courtisane connue dans Grenade par sa beauté comme par le nombre de ses amans ! Il ne lui est plus permis d’en douter, et elle doute encore. — « Eh bien ! oui, disait Elvira, j’ai voulu recevoir tes sermens dans ce même lieu où tu reçois ceux de Bellica ; j’ai exigé cette preuve de ton amour ; j’ai voulu ce sacrifice ; et si tu n’avais consenti à ce rendez-vous, j’aurais dévoilé dans tout Grenade l’amour de Bellica ; je me fusse vengé de toi en t’oubliant, et d’elle en la vouant au mépris. Ma passion voulait jouir de ce triomphe d’un genre nouveau. »

Ses bras entouraient don Celebès, ivre d’amour ; et un nuage qui répandit une profonde obscurité sembla voiler la trahison et le parjure. Bellica, froide comme la mort, tombe sans vie auprès du buisson en poussant un cri déchirant. La courtisane a souri, et don Celebès, silencieux, semblait invoquer le trépas.

Matéo accourait hors d’haleine, et, par un premier mouvement, il met la main sur la garde de son épée. Don Celebès le terrasse par son dédain.

Ce serviteur dévoué ne voit plus que sa maîtresse ; nul n’eût osé lui disputer un si noble fardeau : il prend Bellica dans ses bras, et la porte à la cabane de l’ermite… Don Celebès, retenu par un respect involontaire, peut-être aussi par les charmes d’Elvira, qui mettait tout en œuvre pour triompher de son hésitation, reste immobile : était-ce honte, remords ou désespoir ? le lecteur en décidera. Mais ce même jour, et ce fut le dernier, Elvira fut aperçue dans les rues de Grenade, traînée dans un char par deux coursiers superbes et d’un grand prix, et conduite par son amant. La foule, en se dérangeant, murmurait sourdement.

Cependant les soins de Matéo semblent ranimer un instant Bellica ; ses yeux se rouvrent, puis ils se referment, et puis ils revoient la lumière comme à travers un voile qu’ils ne peuvent percer. Les touchantes et pieuses exhortations du solitaire ramènent un instant à la vie son âme errante. Les noms de la Vierge et des saints sortent de ses lèvres, blanches alors comme la guimpe qui voilait son sein. L’ermite la console et l’absout ; il lui présente le Christ, image de souffrance et de pardon. La foi de Bellica s’est réveillée, et son dernier regard est empreint de confiance. Bientôt les sanglots du fidèle Matéo et les prières du solitaire ne furent plus répétés que faiblement par les échos des vallées, puis tout redevint calme, Bellica fut déposée dans la fosse préparée pour l’ermite.

Le corps de Matéo fut retrouvé dans le Gave, soit que le désespoir l’y eût précipité, ou que, sans aucun intérêt dans la vie maintenant, son pas incertain l’y eût fait tomber.

Le lendemain, le pâtre assis, tranquille, non loin du vieux sapin, regardait avec insouciance ses chèvres broutant l’herbe savoureuse et ses hardis chevreaux bondissant sur la crête des rochers ; toute la contrée prit le deuil, et le respect que l’on portait à cette femme, que tous les malheureux chérissaient comme leur bienfaitrice, empêcha de pénétrer le mystère qui avait causé sa mort. Les pauvres la pleurèrent comme une mère ; son nom se confondait avec celui de la Providence. Jamais il n’avait été besoin d’implorer sa pitié, et son âme ingénieuse devinait le malheur, en dissimulant des bienfaits qui eussent pu faire rougir celui qui les recevait.

Telle fut la femme dont la mort fit verser tant de larmes ; telle était celle à qui don Celebès n’avait pas craint de donner une rivale. Cette âme pervertie était-elle fatiguée des vertus de Bellica ? Était-il las de commander en maître ? Trouvait-il doux maintenant d’obéir ?… Quoi qu’il en soit, cette comédienne éhontée était parvenue à le subjuguer entièrement.

Nous pousserions plus loin nos recherches si la chronique n’avait appris la subite disparition de don Celebès. On ne le vit plus dans la contrée ; mais on raconta que l’ermite avait été aperçu au déclin du jour sur le seuil de son palais.

Elvira reçut un billet de son amant, qui lui disait un éternel adieu, et toutes ses recherches pour retrouver ses traces ne firent qu’accroître son désespoir. Son orgueil en souffrait plus encore que son amour. Il lui semblait que chacun insultait à sa peine, et elle fut quelque temps sans oser se montrer. Mais bientôt, cherchant à se consoler par de nouveaux désordres, elle fit de nouveaux esclaves.

Insensiblement on vit un couvent s’élever sur ces rochers, au sein de cette retraite devenue célèbre, et dont les abords, long-temps impénétrables, furent soigneusement réparés. Un nouvel ordre, dont le pieux solitaire devint supérieur, répandit de nombreuses aumônes dans le pays. Jamais le malheur ne frappait en vain à la porte du couvent.

Ce lieu devint par la suite l’objet d’un pieux pèlerinage, et l’on venait prier près de la tombe de Bellica. Une espèce de martyre avait purifié sa vie, et le pardon généreux qu’elle avait accordé à celui qui fut cause de sa mort avait couronné son repentir. D’ailleurs, chacun avait longtemps admiré ses vertus, béni sa bienfaisance ; et nul autre que Matéo, qui n’existait plus, et la courtisane, désarmée par sa fin tragique, n’avaient connu les détails de cette passion, qui fut aussi courte que profonde. De nombreuses salles furent préparées dans le couvent pour recevoir les pèlerins : une salle à part fut destinée pour les malades. Il semblait que dans ce vaste établissement il n’y eût pas un genre de souffrance qu’on n’eût voulu soulager ; des douleurs amères y furent apaisées ; plus d’un désespoir y fut calmé ; la piété y trouva un refuge et la misère un appui. Le secret le plus absolu entourait toutes les existences renfermées dans cette enceinte, et la porte, une fois ouverte sur celui qui demandait son admission, se refermait pour toujours après son entrée.

Un corps-de-logis séparé fut consacré à faire un noviciat de six mois, et c’est après ce temps d’épreuve que le novice, en passant dans la grande maison, disait au monde un éternel adieu.

Un jour un serviteur de don Celebès crut le reconnaître, enfoncé sous un épais capuchon, se livrant, avec une pieuse ardeur, aux travaux les plus pénibles. Un reste de respect pour son ancien maître l’empêcha de s’assurer de la ressemblance ; mais on n’en douta pas dans la contrée.

Le couvent n’existe plus aujourd’hui : il fut détruit dans une invasion des Maures ; mais la tombe fut respectée par le temps ; et l’œil du voyageur se repose encore sur une croix de pierre, à moitié mutilée, sur laquelle on découvre en caractères indéchiffrables ce seul mot : Bellica !


— fin. —