Grands névropathes (Cabanès)/Tome 2/4

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BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

« Il était orgueilleux, voire même vaniteux. Il était susceptible, irritable, porté à la rancune ; mais une bonne partie de ces défauts s’expliquent par ses troubles nerveux héréditaires. »

Notez que c’est un biographe littéraire qui parle, un professeur de Faculté des lettres[1] qui ne craint pas, pour établir le portrait psychologique de son héros, d’appeler à son aide la physiologie.

Avec son habituelle pénétration, avec son sens d’analyse si aiguisé, Sainte-Beuve, qui, en maniant le scalpel littéraire, n’oubliait jamais qu’il avait été « carabin », avait déjà ouvert la voie où s’engage de plus en plus la critique moderne, celle du moins qui ne s’enlise pas dans une tradition surannée.

Bernardin de Saint-Pierre, nous n’aurons nulle peine à le démontrer, relève à coup sûr de la psychologie morbide ; et, comme l’écrivait un de nos confrères, dès 1852, « il faudrait fermer les yeux à la lumière, pour ne pas comprendre que l’existence précaire, les déceptions, la lutte, supportées si longtemps par Bernardin de Saint-Pierre, durent exercer une fâcheuse influence sur son esprit[2] ». Faisons aussi la part de l’organisation, c’est-à-dire de la constitution héréditaire qui, en l’espèce, est loin d’être négligeable.

Comme l’a remarqué Arvède Barine, Bernardin de Saint-Pierre appartenait à une de ces familles où l’on a plus de prétentions que de possibilités et de bon sens.

Le père n’entretenait les enfants que de leurs illustres aïeux. Il était convaincu, ou paraissait l’être, qu’il descendait du fameux Eustache de Saint-Pierre, dont le siège de Calais a rendu le nom mémorable ; en réalité, cette origine serait des moins prouvées ; elle aurait été inventée de toutes pièces par l’intéressé qui, tout roturier qu’il fût, voulait se donner un vernis de gentilhomme.

Plus modeste était la mère de Bernardin. Mme de Saint-Pierre se contentait d’être une bonne créature, sans vanité, mais non sans imagination ; l’enfant eut en partage cette « folle du logis » ; de bonne heure, on le vit plongé dans des rêveries sans fin, s’absorbant dans des projets chimériques, aspirant à courir le monde, en quête d’aventures dans des régions encore inexplorées.

Viennent les circonstances, il réalisera son rêve, ou plutôt satisfera ce besoin, cette manie de déplacement, qui le portera, tour à tour, à aller, sous les latitudes les plus différentes, exercer les métiers les plus divers.

Après avoir fait la campagne de Hesse, en 1760, en qualité de lieutenant, Bernardin de Saint-Pierre se fait, l’année suivante, envoyer à Malte, menacée d’une invasion des Turcs, qui ne se montrèrent pas d’ailleurs. Il en revint, pour repartir presque aussitôt pour la Hollande.

Il projette ensuite d’aller en Russie établir une colonie sur les bords du lac d’Aral. Il débarque à Saint-Pétersbourg avec deux écus en poche, arrive à Moscou, où se trouve l’impératrice Catherine, se fait présenter à la souveraine, et, médiocrement satisfait de l’accueil qu’il en reçoit, repasse la frontière pour chercher une « terre de liberté ». En cours de route, à Varsovie, il ébauche son premier roman d’amour que son imagination transforme en passion ardente, et qui semble n’avoir été qu’une liaison platonique.

« Cette inclination, qui pourrait mériter le nom de passion », ainsi s’exprimait-il dans une lettre écrite à un ami, avait eu, du moins, cette conséquence heureuse de le guérir de ses « vapeurs ».

« C’est donc, mandait-il à son correspondant, un bon remède à vous enseigner que l’amour satisfait (il se vantait !). J’en ai fait une si douce expérience, que je vous en fais part comme d’un secret infaillible, qui vous sera aussi utile qu’à moi. Mon hypocondrie est presque guérie. »

Sans doute se montra-t-il importun, car on lui donna congé et en termes tels qu’il ne lui restait qu’à partir.

Blessé dans son amour-propre, Bernardin reprend ses courses vagabondes, gagne Dresde, puis Berlin, où il cherche à entrer au service de Frédéric II. Il arrive à Paris sans ressources, enfin gagne le Havre, où il ne retrouve plus que la bonne qui l’avait vu naître et qui lui avait conservé une affection quasi maternelle.

La mère de Bernardin était morte dans l’intervalle ; sa sœur était rentrée au couvent, ses frères avaient quitté le logis familial, la vieille servante était l’unique témoin du passé.

Après avoir vécu, assez misérablement, pendant deux ans en donnant des leçons de mathématiques et empruntant de tous côtés, Saint-Pierre parvient, à force de sollicitations, à obtenir d’être attaché, au titre d’ingénieur-lieutenant, à une expédition qui se prépare pour Madagascar ; mais, à la suite d’une querelle avec son chef, Bernardin demande à rester à l’Île-de-France, où l’expédition relâchait ; là, il occupe ses loisirs à écrire ses impressions de voyage et rapporte, à son retour en France, le manuscrit qui servira de trame à son chef-d’œuvre : Paul et Virginie.

Dès ses premières publications, il avait connu le succès ; comme il était très vain de nature, il se montra sensible aux flatteries qui lui furent prodiguées de tous les côtés, particulièrement de la part des femmes ; c’est à l’une d’elles qu’il disait, alors qu’il n’avait encore publié que le Voyage à l’Île-de-France : « Phœbus en mon berceau répandit les talents[3]. » C’est à la même époque, qu’installé dans une bicoque d’une ruelle non pavée, la rue de la Reine-Blanche, il donnait l’adresse suivante : « À M. le chevalier de Saint-Pierre, en son hôtel, rue de la Reine-Blanche, près la barrière du Jardin du Roi. » On n’est pas plus modeste.

Cet orgueil prend, par moments, de telles proportions, qu’il dépasse la norme, confine à la mégalomanie. À la veille de publier ses Études de la nature, Bernardin de Saint-Pierre, peu connu en dehors de quelques salons où il était reçu, s’inquiète de savoir comment cet ouvrage sera accueilli du public. Il escompte, néanmoins, le succès, ne doutant pas que le fond de son œuvre est « propre à répandre une lumière admirable sur toutes les parties de la nature et à renverser les méthodes qu’on emploie pour l’étudier[4] ».

Le livre paraît et produit, il faut le reconnaître, une sensation profonde. L’auteur reçoit une avalanche d’épîtres, même de personnes avec lesquelles il n’a pas de relations, mais qui « l’exaltent trop, pour pouvoir les communiquer ». On l’accable de visites, d’invitations à dîner ; « des peintres sont enthousiasmés » de ce qu’il a dit sur les arts.

Celui-ci le félicite pour ce qu’il a écrit sur l’éducation ; celui-là, sur la cause des marées. Un ecclésiastique l’est venu voir quatre ou cinq fois, le suppliant d’accepter un logement à sa campagne, pour goûter la paix des champs, après laquelle il soupire.

« Des âmes sensibles, mande-t-il à un de ses correspondants, m’adressent des lettres pleines d’enthousiasme ; des femmes, des recettes pour mes maux ; des gens riches m’offrent des dîners ; des propriétaires, des maisons de campagne ; des auteurs, leurs ouvrages ; des gens du monde, leur sollicitations… et même de l’argent… »

Et des déclarations d’amour, et des demandes de mariage ! Il voulut tout d’abord répondre, mais devant cette marée montante, il dut reculer. Comme on n’affranchissait pas en ce temps-là, il régla pour plus de deux mille francs de port de lettres en une seule année ; il n’était pas assez riche pour payer sa gloire.

Qu’il n’exagère pas un peu, nous n’oserions en répondre ; il semble bien que l’encens lui ait monté au nez et l’ait un peu grisé. À quelqu’un qui le félicitait de son triomphe, il répondait : « Vous n’en voyez que la fleur ; l’épine est restée dans mes nerfs. » Serait-ce que quelques critiques déplaisants l’avaient égratigné ? « Une seule épine, disait-il parfois, me fait plus de mal que l’odeur de cent roses ne me fait plaisir. »

Il était, en effet, d’une susceptibilité excessive, dont on a produit maints témoignages[5].

Ses nerfs étaient-ils excités, parce qu’il vivait dans la solitude, ce peut être une explication, non une justification. Il eut toujours le tort de considérer comme un droit ce qui n’était le plus souvent qu’une faveur : ainsi était-il convaincu que le gouvernement lui devait réparation et indemnité pour ses diverses entreprises avortées, et il assaillait les ministères de réclamations.

Par bonne fortune, il y avait, au département des affaires étrangères, un M. Hennin, premier commis sous le ministère de Vergennes, qui lui était entièrement dévoué ; Bernardin mit sans trêve son obligeance à contribution, sans parvenir à jamais la lasser.

Grâce à M. Hennin, il avait obtenu une gratification de 300 livres sur les fonds littéraires ; loin de lui en exprimer sa gratitude, il s’irrita et de la pénurie de la somme et de la forme sous laquelle on la lui avait accordée. Il écrivit au ministre qu’il entendait ne pas accepter cette aumône ; que c’était comme officier du roi, comme capitaine-ingénieur, qu’il voulait être indemnisé. M. Hennin essaya de le calmer, lui prodiguant les conseils les plus amicaux.

« Mon ami, vous êtes trop séquestré du monde, vous ne connaissez ni les hommes, ni la marche des affaires. Comment voulez-vous sortir d’un état qui vous peine, si vous repoussez les mains qui peuvent vous en tirer ? »

C’était le langage de la raison ; celui précisément que Bernardin se refusait à entendre.

Cette susceptibilité de Bernardin se manifestait dans les moindres choses. Il se fâchait, si on lui adressait les lettres de Versailles, avec la qualification d’ingénieur de la marine, protestant qu’il ne l’avait jamais été ; il se formalisait, si on accolait à son nom de Saint-Pierre celui de Bernardin. M. Panckoucke était, à son dire, le premier de tous les hommes, et le seul, qui l’eût appelé Bernardin.

On a cité de lui bien d’autres traits, retenons seulement le suivant[6].

Bernardin – demandons pardon à ses mânes de le traiter avec cette familiarité ! – reçut un jour avis, que le roi lui accordait une gratification sur le Mercure, et qu’il n’avait qu’à passer à la caisse pour la toucher ; mais, comme cet avis lui venait du caissier et sans qu’il y eût une lettre du ministre, M. de Breteuil, il le refusa d’abord et se choqua, comme pour la gratification de M. de Vergennes. Sur quoi, M. Hennin, qu’il désolait par ses refus, lui écrivait :

« Vous êtes bon, simple, modeste, et il y a des moments où vous semblez avoir pris pour modèle votre ami Jean-Jacques, le plus vain de tous les hommes. »

C’est en 1772 que Bernardin de Saint-Pierre était entré en rapports avec l’homme dont il devait garder toute sa vie l’empreinte. Comme on l’a très bien indiqué[7], la singularité de leurs destinées les avait rapprochés au point aigu de leur commune maladie.

C’était l’époque où Jean-Jacques, non peut-être tout à fait sans motif[8], voyait en tous lieux des ennemis conjurés à sa perte. La coalition avait son centre dans les principales capitales de l’Europe : Paris, Londres, Genève. Son mal s’aigrissait dans l’isolement ; comme Bernardin, Rousseau voyait reparaître ses humeurs noires dans la solitude. Très flatté, au fond, de se voir accouplé à un personnage aussi célèbre que J.-J. Rousseau, Bernardin, quand on les citait tous deux comme une paire de misanthropes, en concevait un immense orgueil. « Le trait d’union fut donc la parité des traverses passées, le même abandon d’une société indifférente, quand elle n’était pas injuste[9]. »

Comment s’opéra leur rencontre ? Le hasard, à entendre Bernardin, l’aurait déterminée.

« Au mois de juin 1772, écrit ce dernier, un ami m’ayant proposé de me mener chez J.-J. Rousseau, il me conduisit dans une maison rue Plâtrière, à peu près vis-à-vis l’hôtel de la Poste. Nous montâmes au quatrième étage, nous frappâmes et Mme Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit : « Entrez, Messieurs, vous allez trouver mon mari (sic). »

« Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ; de là, nous entrâmes dans une chambre où J.-J. Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. Il se leva, d’un air riant, nous présenta des chaises et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conversation… »

De quoi parla-t-on ? De tout un peu : des nouvelles du jour, des voyages que les deux interlocuteurs avaient entrepris, et aussi, des œuvres du maître du logis. Celui-ci fut du reste très gracieux et accompagna ses visiteurs jusqu’à son escalier.

Quelques jours après, Jean-Jacques rendait à Bernardin sa politesse. « Il était en perruque ronde, bien poudrée et bien frisée, portant un chapeau sous le bras, et un habit complet de nankin. Il tenait une petite canne à la main. Tout son extérieur était modeste, mais fort propre… »

B. de Saint-Pierre montra à Rousseau, dont il connaissait les goûts botaniques, des plantes et des graines des tropiques, et le lendemain, il lui envoyait du café des îles, le comprenant déjà au nombre de ses amis, et ayant d’autant plus lieu de le traiter comme tel, que celui-ci ne lui avait pas ménagé sa sympathie, au cours des deux entrevues qu’ils avaient eues ; mais, ô surprise ! le bourru et quinteux personnage qu’était Rousseau, brusquement se révèle quand lui fut remis le « cadeau » de M. de Saint-Pierre.

« Mon ami, lui écrivit-il d’une plume irritée, nous ne nous sommes jamais vus qu’une fois, et vous commencez déjà par des cadeaux ; c’est être un peu pressé, ce me semble. Comme je ne suis pas en état de faire des cadeaux, mon usage est, pour éviter la gêne des sociétés inégales, de ne point voir les gens qui m’en font ; vous êtes le maître de laisser chez moi ce café, ou de l’envoyer reprendre ; mais, dans le premier cas, trouvez bon que je vous en remercie, et que nous en restions là[10]. »

Ce n’était qu’une bourrasque ; on s’expliqua, et l’orage s’apaisa. Il y eut réconciliation et les deux « sauvages » s’humanisèrent, au point de se rendre indispensables l’un à l’autre.

Que de points de contact n’y avait-il pas entre eux ! Avec la fougue de son naturel, Bernardin s’indignait comme son illustre émule, contre cette société dont il trouvait l’enthousiasme tiède, en dépit des flatteries dont elle l’accablait. Riait-on autour de lui, c’était de la moquerie à son endroit ; fixait-on son regard sur sa personne, il y voyait une raillerie.

« Je ne pouvais, écrit-il dans une sorte de confession[11], des plus précieuses pour la connaissance de son état mental, je ne pouvais traverser une allée de jardin public, où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu’elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire ; elles avaient beau m’être inconnues, je me rappelais que j’avais été calomnié par mes propres amis, et pour les actions les plus honnêtes de ma vie. »

Ailleurs, il nous dit son appréhension, quand il se trouvait enfermé dans un lieu d’où il avait peur de ne pouvoir sortir ; c’est, à proprement parler, ce qu’on a décrit plus tard sous le nom de claustrophobie. Là encore, son texte appuie notre thèse :

« Ce qu’il y a de certain, c’est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes ; il m’était impossible de rester dans un appartement où il y avait du monde, surtout si les portes étaient fermées. »

Comme il s’analyse avec beaucoup de minutie, il reconnaît qu’il est impuissant à combattre cette misanthropie.

« Je me disais souvent : « Je n’ai cherché qu’à bien mériter des hommes : pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue ? » En vain j’appelais la raison à mon secours : ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui ôtait ses propres forces. Les efforts mêmes qu’elle faisait pour le surmonter l’affaiblissaient encore, parce qu’elle les employait contre elle-même ; il ne lui fallait pas du combat, mais du repos. »

Était-il seul, son mal se dissipait ; la vue des enfants le calmait aussi ; souvent il lui arriva d’aller s’asseoir « sur les buis du fer à cheval, aux Tuileries », pour voir des enfants jouer sur les gazons du parterre, avec de jeunes chiens, qui couraient après eux. Leur innocence le réconciliait avec l’espèce humaine ; mais apercevait-il un promeneur, il se sentait de nouveau inquiet, et son agitation ne cessait que lorsqu’il le voyait s’éloigner.

Il fut une époque où il ne pouvait passer, dans un jardin public, près d’un bassin plein d’eau, sans éprouver « des mouvements de spasme et d’horreur ». Il y avait des moments où il croyait « avoir été mordu, sans le savoir, par quelque chien enragé » ; et pourtant, il avait, pour cet animal, une tendresse, dont il donna, dans une circonstance, une preuve typique. L’anecdote nous est contée par Sainte-Beuve[12] qui prétend la tenir « d’original ». Elle est trop savoureuse pour que nous la laissions échapper.

« Bernardin de Saint-Pierre était à la Malmaison, chez Mme Lecoulteux du Moley. Il s’y montrait aussi peu aimable que l’abbé Delille l’était aisément : il disait des choses désagréables aux femmes et sur les femmes.

« Il avait amené avec lui un chien, qui devint malade. Mme Lecoulteux s’en inquiéta et le fit soigner et droguer ; mais la bête mourut. Un matin, comme Bernardin de Saint-Pierre n’était pas descendu à l’heure du déjeuner, la maîtresse de la maison envoya savoir de ses nouvelles. On ne trouva personne, mais quatre lignes seulement dans sa chambre : il y disait qu’on lui avait tué son chien et qu’il était parti. Là-dessus, cette société gracieuse et sentimentale s’émut. On imagina de faire à ce chien chéri des funérailles, un petit tombeau avec branche de saule pleureur à la Jean-Jacques. On écrivit tout cela au bourru maussade pour l’apaiser. On n’eut pas de réponse. »

Longtemps il gardait le ressentiment des affronts qu’il avait reçus, ou de ce qu’il considérait comme tel. Trente ans après, il était encore persuadé que Mlle de Lespinasse avait voulu l’insulter, un jour qu’elle lui avait offert un bonbon, en le louant de sa bonté dans une occasion récente.

Par ces absurdes soupçons, par cette humeur d’une maussaderie inexplicable, il éloignait de lui les mieux disposés en sa faveur ; il se brouilla avec d’Alembert, Condorcet et le clan des « philosophes », parce qu’ils ne lui avaient pas, croyait-il, fait obtenir une gratification de Turgot.

« S’ils avaient été mes amis, s’écriait-il avec véhémence, en auraient-ils agi ainsi ? La pension, les emplois faciles, les bagues au doigt se distribuaient à leurs clients : ils ne parlaient à moi que de m’expatrier… »

Il ne traitait pas mieux ceux qui le servaient, ou essayaient de le servir, car il se dérobait aux bienfaits tout en les quémandant sans cesse. Encore n’eût-il sollicité que pressé par le besoin, mais il conserva ces habitudes de mendicité jusque dans les temps heureux où il était sorti de la gêne, et il fit, comme le dit, en termes de choix, Sainte-Beuve, « alterner perpétuellement l’idylle et le livre de comptes ».

Il fallait la patience à toute épreuve de son ami Hennin pour ne pas être excédé par ces demandes répétées ; les lambeaux de correspondance que nous avons sous les yeux témoignent à quel point Bernardin abusa de ce protecteur qui, malgré sa position subordonnée vis-à-vis du ministre distributeur des grâces, s’ingéniait à lui rendre service.

« Je n’ai plus ni linge ni habits ; mes courses à pied ont achevé de les user, écrit Saint-Pierre au commis de M. de Vergennes. Si vous voulez me revoir, faites-m’en donner les moyens. Vous savez que votre département me doit une gratification bien légitime… J’en ai grand besoin. Je suis à l’emprunt et je n’ai rien à attendre qu’au mois de février de l’année prochaine. »

La gratification fut accordée ; mais le bénéficiaire n’entendait la toucher que si elle était accompagnée « d’une lettre de satisfaction et de bienveillance », écrite de la main du ministre, faute de quoi il la refuserait. Cette fois, on ne lui répondit pas et, après une bouderie de quelques jours, il jugea prudent de donner son acceptation, sans réserves.

Il avait à ce moment une excuse, c’était sa misère ; ses ressources étaient à cette date précaires, et sa santé peu brillante.

« Ce qu’il y avait de pis, écrit-il, mes chagrins m’avaient donné des maux de nerfs ; je ne goûtais de repos que dans la solitude. »

Qu’étaient, au juste, ces troubles nerveux ? Il consulta un médecin de son quartier, le docteur Petit, qui lui dit de ne pas s’en préoccuper outre mesure, qu’il avait une de ces maladies dont, « depuis notre bon père Adam jusqu’au moment présent, personne encore n’est mort ». Bernardin n’avait qu’à prendre les eaux de Passy, qu’il s’était lui-même prescrites, et pour le surplus, à patienter.

Cette affection dont souffrait Bernardin de Saint-Pierre, il en avait présenté, très jeune, les premiers symptômes.

Il n’avait guère plus de dix ans, quand lui tomba entre les mains « le livre qui était le plus capable de favoriser cette poussée d’instincts personnels » ; il trouva dans la bibliothèque de son père, les Vies des Saints et en fit sa pâture.

« Nulle compagnie ne pouvait lui être plus funeste, il n’était pas encore de force à résister à ce commerce. » Son exaltation personnelle et son penchant au mysticisme furent accrus par cette lecture. Il était enchanté du merveilleux qu’il y trouvait et la conviction s’ancra dans sa cervelle, que la providence venait toujours au secours de ceux qui l’invoquent, et qu’on n’avait qu’à s’abandonner à elle.

Il n’attendait qu’une occasion de mettre en pratique cette singulière doctrine ; un jour que son père l’avait un peu vivement chapitré, le petit Bernardin quitta la maison et courut vers le bois voisin, « croyant fermement que Dieu le nourrirait, en lui envoyant un corbeau, comme à un autre saint Paul ».

Cette tournure mystique de son esprit fit, plus tard, place à une sorte de sensualité, ressemblant assez à de l’érotisme. Bernardin de Saint-Pierre paraît, par endroits, s’être complu, notamment dans les Harmonies, à traiter certains sujets « sans la froideur sérieuse qu’il convient d’y apporter », pour emprunter l’expression d’un maître de la jeunesse. N’a-t-il pas, d’ailleurs, donné les marques de cette « hyperesthésie sexuelle », en contractant, à un âge avancé, une union disproportionnée avec une toute jeune fille ? Mais glissons, sans appuyer.

« Je suis un homme pour femmes », laisse-t-il échapper dans une épître confidentielle ; s’il faut en croire celles qui associèrent leur vie à la sienne, il ne fut pas l’époux grincheux qu’on s’est plu à dire. Incontestablement, il avait de ces délicatesses, de ces mille attentions gracieuses qui plaisent aux femmes.

Lorsqu’à l’automne de son existence, le mariage lui offrit un port de relâche, sa santé s’était bien améliorée. Bien qu’on n’en ait pu fixer la date précise, sa grande « crise » avait éclaté longtemps auparavant. Il était encore libre de toute attache, quand lui survint ce « mal étrange », qu’il a décrit en véritable clinicien.

« Ces feux, semblables à des éclairs, sillonnaient ma vue. Tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants ; comme Œdipe, je voyais deux soleils. Mon cœur n’était pas moins troublé que ma tête ; dans le plus beau jour d’été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau, sans éprouver des anxiétés intolérables, moi qui avais conservé le calme de mon âme dans une tempête du cap de Bonne-Espérance, sur un vaisseau frappé de la foudre[13]. »

La science, consultée, fit ce que ferait notre médecine actuelle : elle mit une étiquette sur la maladie ; le malade le constate non sans ironie :

« À la vérité, dit-il, la médecine m’offrit des secours ; elle m’apprit que le foyer de mon mal était dans les nerfs. Je le sentais bien mieux qu’elle ne pouvait le définir ; mais quand je n’aurais pas été trop pauvre pour exécuter ses ordonnances, j’étais trop expérimenté pour y croire.

« Trois hommes, à ma connaissance, tourmentés du même mal périrent en peu de temps, de trois remèdes différents et soi-disant spécifiques pour la guérison du mal de nerfs ; le premier, par les bains et les saignées ; le second, par l’usage de l’opium ; et le troisième, par celui de l’éther. Ces deux derniers étaient deux fameux médecins de la Faculté de Paris[14], tous deux renommés par leurs écrits sur la médecine, et particulièrement sur les maladies du genre nerveux. J’éprouvai de nouveau, mais cette fois par l’expérience d’autrui, combien je m’étais fait illusion en attendant des hommes la guérison de mes maux. »

Comment Bernardin se guérit-il de sa neurasthénie ou de sa névrose, pour adopter un terme plus compréhensif ? Laissons-lui la tâche de rédiger jusqu’au bout son auto-observation :

« Ce fut à Jean-Jacques Rousseau, poursuit notre patient, que je dus le retour de ma santé. J’avais lu, dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l’homme est fait pour travailler, et non pour méditer.

« Jusqu’alors, j’avais exercé mon âme et reposé mon corps : je changeai de régime ; j’exerçai le corps et je reposai l’âme. Je renonçai à la plupart des livres ; je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait à tous mes sens un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes des champs et des prairies ; ce n’étaient pas mes pensées qui allaient péniblement à elles, comme dans le système des hommes, mais leurs pensées qui venaient à moi, sous mille formes agréables… »

La cure par le travail, a-t-on trouvé mieux aujourd’hui ? Là encore, Bernardin de Saint-Pierre fut un précurseur[15].

Dans une pétition qu’il adressait, en 1792, à la Convention[16], Bernardin de Saint-Pierre, alors âgé de 56 ans, rappelle que ses « maux de nerfs » ne lui ont pas permis, depuis près de quinze ans, de se trouver dans aucune assemblée, « ni d’affaires, ni de plaisirs », mais qu’il s’est consolé de ses infirmités, en se livrant, dans la solitude, à la composition de ses écrits.

Il vécut, en effet, sauvagement, pendant plusieurs années, ne trouvant de plaisir que dans la fréquentation de Rousseau, autre atrabilaire, en qui il se reconnaissait si bien.

Il tombait, parfois, dans des accès de mélancolie[17] dont rien ne le pouvait distraire. Il la cultivait, d’ailleurs, comme une volupté.

« Je ne sais à quelle loi physique les philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie ; pour moi, je trouve que ce sont les affections de l’âme les plus voluptueuses. »

Nul n’a peint avec plus de finesse psychologique cette sensation rare, qu’éprouvent les délicats qui mettent en harmonie leurs sentiments avec la température.

« Il me semble alors, écrit Bernardin, que la nature se conforme à une situation, comme ma tendre amie. Elle est, d’ailleurs, toujours si intéressante, sous quelque aspect qu’elle se rencontre, que, quand il pleut, il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me paraît d’autant plus belle qu’elle me paraît plus affligée. Pour éprouver ces sentiments, j’ose dire voluptueux, il ne faut pas avoir des projets de promenade, de visite, de chasse ou de voyage, qui nous mettent alors de fort mauvaise humeur, parce que nous sommes contrariés. Il faut, pour jouir du mauvais temps, que notre âme voyage et que notre corps repose. »

Pourquoi faut-il que cette page délicieuse soit suivie d’autres pages, dont le style ampoulé, boursouflé, porte le cachet de son époque, accuse son mauvais goût ?

Cet air de mélancolie, qu’il avait fini par se donner, le costume, presque toujours sombre, qu’il affectait de revêtir, et, joint à cela, sa réserve dans le monde, lui avaient fait une réputation de timidité, qui n’était en réalité qu’un défaut de sociabilité.

Le misanthrope avait rapidement tourné au misogyne ; et il fut un temps où il s’enfuyait à l’arrivée d’une jolie personne, comme on fuit un danger que l’on sent s’approcher. Il lui fallut les avances d’une jeune fille, romanesque et sensible, pour le décider à rompre ses vœux de célibat.

Dans son éloge du célèbre ingénieur Watt, Arago raconte que, douloureusement affecté des injustices de ses compatriotes, celui-ci était tombé dans une profonde mélancolie, dont il guérit en épousant une femme qui l’entoura de soins et de prévenances. Bernardin de Saint-Pierre eut une bonne fortune analogue.

Mlle Félicité Didot, qui l’aimait depuis longtemps en silence, finit par lui faire l’aveu de son amour. Bernardin daigna répondre à sa flamme : il avait trente-cinq ans de plus que sa fiancée, qui en avait vingt à peine. Encore posa-t-il ses conditions ; il entendait que sa future femme fût, avant tout, une ménagère et vécût à la campagne, où il irait lui rendre visite « le plus souvent qu’il le pourrait ». Mlle Didot, sentant une volonté arrêtée, n’essaya pas de lutter contre ; elle consentit à être la première servante de son mari, nous allions écrire de son maître. Lui, abusa quelque peu de son pouvoir ; elle, se déclarait heureuse ; qu’avait-il à prendre souci de tourments intérieurs qui gardaient tant de discrétion ? Madame de Saint-Pierre donna à son mari un fils Paul[18] et une fille Virginie[19], en souvenir des personnages de son célèbre roman. Un autre fils ne vécut que quelques mois.

Le 28 juin 1854, la première chambre du Tribunal de la Seine prononçait l’interdiction de Paul de Saint-Pierre, qui termina, dans une maison de santé, une carrière sans éclat.

« Quelques espérances, toutefois, fleurs éphémères d’un esprit précoce chez ce jeune homme, furent bientôt détruites par des habitudes vicieuses éminemment préjudiciables à sa santé ; l’affaiblissement de son esprit se révéla graduellement ; bientôt il fut frappé d’hémiplégie, et, finalement d’une démence complète[20]. »

Ce n’était pas le premier fou de la famille. Le frère cadet de Bernardin, celui qu’on appelait Dutailli, s’était fait flibustier, pour s’intituler gentilhomme ; il avait parcouru les mers, afin de gagner une place à la cour ; il s’était abandonné « à sa fièvre de grandeur jusqu’au crime » ; il n’aboutit finalement qu’à la prison, puis à la folie, « seule excuse de ses erreurs[21] ».

Sa sœur Catherine, nature mal pondérée, avait une instabilité d’humeur qui porte le sceau de sa race : « Comment va votre maladie de nerfs ? écrivait-elle à Bernardin, le 31 mars 1783 ; c’est la mienne aussi. »

Bernardin de Saint-Pierre, lui, réussit à échapper, du moins en partie, à la fatalité morbide qui le guettait dès la naissance et que lui promettait la tare originelle. Grâce à son vigoureux tempérament, il ne garda de son ascendance que l’hypersensibilité, la disposition au rêve. Cette exaspération de la sensibilité, dont son style contient l’indéniable reflet, se transmua en une œuvre immortelle : Paul et Virginie, tandis que l’esprit d’aventure, d’évasion, transposé dans ses écrits de voyage, en font le premier grand écrivain descriptif français.

Sa bonne étoile de conduisit à l’immortalité – heur exceptionnel, – par la voie qui avait acheminé la plupart des siens vers le cabanon.



Notes :
  1. Maurice Souriau, Bernardin de Saint-Pierre d’après ses manuscrits, Paris, 1905.
  2. Annales médico-psychologiques, t. IV (1852), 645.
  3. Bernardin de Saint-Pierre et la Révolution, d’après des documents inédits, par Alphonse Séché et Jules Bertaut (Mercure de France, 1er novembre 1907).
  4. Lettres à Hennin, 25 décembre 1783.
  5. Cf. surtout Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. VI.
  6. Nous l’empruntons, comme le précédent, à Sainte-Beuve.
  7. Maury, Bernardin de Saint-Pierre.
  8. Voir le livre de Mme Frédérika Mac-Donald, sur Rousseau.
  9. Maury, op. cit.
  10. Nous avons vu l’original de cette lettre au Musée Carnavalet.
  11. Études de la Nature, t. I (préambule de l’Arcadie).
  12. Cf. Chronique médicale, 15 juillet 1904.
  13. Préambule de l’Arcadie.
  14. Le docteur Roux, auteur du Journal de médecine, et le docteur Buquet, professeur de la Faculté de médecine de Paris, tous deux morts, dans la force de l’âge, de leurs propres remèdes contre les maux de nerfs. (Note d’Aimé Martin).
  15. On ignore généralement, écrit Mme Arvède Barine, que Bernardin de Saint-Pierre est l’inventeur des bataillons scolaires. C’était une de ses idées favorites ; il voulait même que les petits bonshommes des écoles fissent les grandes manœuvres. « Dans la belle saison, quand la moisson est faite, vers le commencement de septembre, je les mènerais – écrivait-il – à la campagne, divisés sous plusieurs drapeaux. Je leur donnerais une image de la guerre. Je les ferais coucher sur l’herbe à l’ombre des forêts ; là ils prépareraient eux-mêmes leurs aliments ; ils apprendraient à défendre et à attaquer un poste, à passer une rivière à la nage ; ils s’exerceraient à faire usage des armes à feu et à exécuter en même temps des manœuvres prises de la tactique des Grecs, qui sont nos maîtres presque en tout genre. » Les plans de réformes politiques et sociales, qui remplissent les deux derniers livres des Études de la Nature, offrent tous un curieux mélange d’esprit positif et d’imagination romanesque. Bernardin de Saint-Pierre demandait la suppression de la grande propriété et des gros capitalistes, celle des monopoles, des compagnies privilégiées, de la vénalité des charges. Il réclame énergiquement la confiscation des biens du clergé au profit des pauvres. Il propose de remplacer les hôpitaux par l’assistance à domicile, d’améliorer le régime des prisons et des maisons de fous. Il demandait enfin des retraites pour les ouvriers âgés et il voulait qu’il fût construit dans Paris, des édifices assez vastes pour y donner des fêtes au peuple.
  16. Mercure de France, 1er novembre 1907 (B. de Saint-Pierre et la Révolution).
  17. Il les avait éprouvés très jeune, puisque, lors de son séjour à Berlin, il prit, pour les calmer, sur le conseil de ses hôtes, des eaux de Pyrna (?). Cf. Souriau, 67.
  18. Né le 5 avril 1798.
  19. Née le 20 août 1794, morte sans postérité en 1842.
  20. Brierre de Boismont (Chr. méd., loc. cit.).
  21. Catherine, en parlant de son frère cadet, l’appelle tantôt le « gendarme », tantôt « l’insurgent ». Elle se plaint à son frère Bernardin que Dutailli l’accable d’invectives, ce qu’elle attribue à « la vivacité de son imagination, qui le rend extrême en tout genre ». Quant à elle, la pauvre fille, qui mènera, une bonne partie de sa vie, une existence claustrale « dans des maisons religieuses, moitié retraites, moitié asiles », elle souffre d’une hystéro-neurasthénie chronique. Les dernières attaques lui ont, « par plusieurs fois, fait perdre connaissance », tant elles étaient violentes.