Biographie nouvelle des contemporains

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Biographie nouvelle des contemporains
A. V. Arnault
1820-1825




BIOGRAPHIE

NOUVELLE

DES CONTEMPORAINS.

Les soussignés déclarent que les Exemplaires non revétus de leurs signatures seront réputés contrefaits.

DE L’IMPRIMERIE DE PLASSAN, RUE DE VAUGIRARD, N° 15,

DERRIÈRE L’ODÉON.

BIOGRAPHIE NOUVELLE

DES

CONTEMPORAINS,

OU

DICTIONNAIRE

HISTORIQUE ET RAISONNÉ

DE TOUS LES HOMMES QUI, DEPUIS LA RÉVOLUTION

FRANÇAISE, ONT ACQUIS DE LA CÉLÉBRITÉ

PAR LEURS ACTIONS, LEURS ÉCRITS, LEURS ERREURS OU LEURS CRIMES,

SOIT EN FRANCE, SOIT DANS LES PAYS ÉTRANGERS ;

Précédée d’un Tableau par ordre chronologique des époques célébres et des événement remarquables, tant en France qu’à l’étranger, depuis 1787 jusqu’à ce jour, et d’une Table alphabétique des assemblées législatives, à partir de l’assemblée constituante jusqu’aux derniéres chambres des pairs et des députés.

PAR MM. A. V. ARNAULT, ANCIEN MEMBRE DE L’INSTITUT ; A. JAY ; E. JOUY, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE ; J. NORVINS, ET AUTRES HOMMES DE LETTRES, MAGISTRATS ET MILITAIRES.

ORNÉE DE 240 PORTRAITS AU BURIN, D’APRÈS LES PLUS CÉLÈBRES ARTISTES.
TOME PREMIER.

A. PÉTER,

Directeur de pensionnat.

PARIS,

A LA LIBRAIRIE HISTORIQUE, RUE SAINT-HONORÉ, N° 125, HÔTEL D’ALIGRE, OU RUE BAILLEUL, N° 12.

1820.

DISCOURS PRÉLIMINAIRE, POUR SERVIR D’INTRODUCTION A LA BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS.[modifier]

LA révolution française est la plus grande époque de notre histoire, et peut-être de celle de l’Europe. Elle avait mis d’abord dans la balance les rois et les peuples au nom des droits de l’homme : elle voulait détrôner ceux-là pour donner tout l’empire à ceux-ci, au nom d’une république jalouse et inexorable. Dix ans après elle avait cru trouver un asile dans la monarchie proscrite par elle, tant elle fut épouvantée des excès de la liberté.

Tout à coup cette révolution change en trône héréditaire le pavois où la gloire d’un grand peuple vient d’élever un homme sorti de ses rangs, et, quinze ans plus tard, par une des plus puissantes volontés de la fortune, la France est destinée à voir la proscription de son héros, à recevoir deux fois dans la capitale envahie la loi des peuples qu’elle a tant de fois vaincus, et des rois qu’elle avait ou épargnés, ou protégés, ou élevés ; alors elle se voit réduite à n’obtenir, à l’abri de l’ancienne dynastie, qu’une partie des frontières de la république, barrières posées jadis par l’indépendance et conquises par la gloire. Toutefois la France avait conservé, au milieu de tant de prospérités et de tant d’infortunes, l’empire d’une grande civilisation, et la gloire des sciences et des arts au moins égale à celle des armes.

Après trente années de constitutions et de fortunes diverses, n’ayant rien perdu de ses principes ni de ses progrès, la révolution française exerce toujours sur la politique des deux mondes, l’influence qui en a tant de fois changé ou modifié les intérêts ; elle oppose toujours des droits à des priviléges, la raison à des préjugés, des vérités absolues à de vains souvenirs, et l’autorité d’un code moderne dont l’expérience commence à la désuétude d’une législation antique dont le respect avait fini. Elle est rentrée dans sa première carrière, comme un peuple conquérant rentre dans sa patrie ; et, décidée enfin à maintenir tout l’éclat de son origine, elle vient de consacrer, par le gouvernement représentatif, les droits des peuples et ceux des rois, en les déclarant inséparables et inviolables au nom de la liberté du monde.

Toutes ces phases de notre révolution donnent à l’histoire moderne un caractère entièrement neuf ; notre réformation politique de 1789, vainement combattue par des coalitions terrassées, vainement dédaignée par des coalitions victorieuses, récemment adoptée par trois peuples méridionaux et attendue par tous les autres, est devenue l’ère fondamentale, le point de départ, le type de la civilisation nouvelle dans les deux hémisphères.

Non, l’Europe n’a pu se soustraire à notre révolution.

Sa politique, son industrie, son art militaire, son administration, ses Moeurs, tout, jusqu’à sa littérature, porte l’empreinte de ce grand changement, qui, dans la société, occupe la même place et présente la même permanence, qu’une révolution de la nature dans l’histoire des vicissitudes et des climats de la terre. Aussi, les hommes qui, depuis cette date de la nouvelle Europe, ont obtenu une illustration quelconque dans leur patrie, présentent à l’observation des caractères qui diffèrent entièrement, soit des conditions personnelles sous lesquelles la société avait pu les remarquer avant 1789, soit aussi des hommes dont les époques antérieures out transmis le souvenir. De telles modifications, une telle différence d’eux- mêmes et des autres, ne peuvent être retracées que par les contemporains ; une telle originalité ne salirait être bien saisie que par les témoins qui la partagent.

La France a naturellement la plus grande part à cette observation, parce que c’est elle qui a créé l’époque de cette régénération, en détruisant l’inégalité des conditions, la tyrannie des usages, l’hostilité des préjugés, en appelant tous les talens au concours de toutes les ambitions, et en livrant au coeur de l’homme, à son esprit, à ses facultés, l’empire de tout ce qui, dans la condition sociale, est honorable ou possible. Aussi, les premières années de la révolution ont-elles présenté une foule de phénomènes en tout genre, et révélé à la société de beaux secrets de la nature humaine, ignorés jusqu’alors. La France, vit tout à coup une foule d’hommes, inconnus aux autres et à eux-mêmes, sortir de l’obscurité pour laquelle ils se croyaient nés, et occuper un rang qu’une inspiration subite venait de créer pour eux ; elle en vit d’autres échapper par une métamorphose singulière à des intérêts déjà établis, à une carrière toute faite, pour adopter tout à coup une fortune totalement étrangère à leur situation actuelle.

Un esprit d’innovation planait sur la patrie ; une scission remarquable, qui divisa bientôt la noblesse dans son ordre et le clergé dans le sien, avait donné les premiers gages à la révolution. On avait abjuré les titres : les voeux étaient rompus : les rangs du peuple s’ouvrirent aux nobles devenus citoyens, et l’autel du mariage reçut les sermens des prêtres : l’émigration elle-même fut une exception à cette loi commune qui saisissait toutes les âmes ; car elle voyait toujours la patrie de l’autre côté du fleuve qui l’en séparait, et il n’en devait plus rester bientôt que de tardifs voyageurs.

Ainsi les tribunaux, les académies, les écoles, les théâtres, les ateliers, les comptoirs, les villages, la noblesse, le clergé, les armées, l’émigration, donnèrent à la révolution des législateurs, des hommes d’état, des négociateurs, des administrateurs, des guerriers et des magistrats, qui firent la conquête de leurs professions nouvelles, et qui assurèrent par cela seul, peut-être, à l’avenir, le triomphe de la philosophie et de la liberté, à qui ils durent leur élévation. Ces conquêtes étaient déjà des intérêts, ces intérêts sont devenus des patrimoines. Les familles nouvelles de la magistrature, de l’administration ou (le la guerre, comptent à présent des générations. Ces fortunes récentes et nombreuses sont en même temps la preuve et la garantie de ce grand changement, qui a renouvelé et amélioré la condition de la France.

Les résistances de l’intérieur disparurent bientôt devant une masse de volontés qui s’éleva pour détruire cc dont on ne voulait plus, et pour créer ce qui ne devait plus périr. Toutes les traces du gouvernement renversé furent presque effacées de la mémoire des Français, ardens à se dépouiller de ces souvenirs, soit par crainte, soit par désintéressement, et il arriva qu’en mettant à la place des institutions existantes des institutions absolument contraires, ce qui pouvait ne paraître que la vengeance de la haine, on éleva l’oeuvre de la sagesse : tant les passions humaines peuvent devenir patriotiques et tutélaires, quand elles naissent de la nécessité, et quand elles sont soudain dirigées vers le plus grand des intérêts, celui de la communauté. Tous les talons, tous les sacrifices, toutes les volontés, toutes les fureurs qui furent mis en mouvement pour la nouvelle organisation sociale, donnèrent à la France un état qu’elle n’avait jamais connu, celui d’une patrie qui doit tout à l’égalité des citoyens. Il fallait donc établir cette égalité, pour avoir cette patrie qui vivra toujours.

Vainement le procès de la révolution fut-il repris à diverses époques, et vainement peut-être dure-t-il encore. Pour soutenir la cause des intérêts anciens, les avocats du régime absolu ont dû s’attacher à prouver que sous un tel gouvernement la France était libre ; ils ont dû descendre eux-mêmes dans l’arène de la liberté, et donner l’étrange spectacle d’une troupe d’assiégeans, prenant les couleurs des assiégés pour entrer dans la place ; mais ils furent reconnus sous ce déguisement, parce qu’ils n’avaient pas le mot d’ordre de la patrie. Cependant, ils ne se sont pas découragés, et se livrant audacieusement aux doctrines populaires, ils ont essayé d’établir qu’ils n’en avaient pas d’autres, et, ce qui est bien plus téméraire, ils ont osé avancer que tous ces principes émanaient de notre droit ancien, et que la France était d’autant plus révolutionnaire, qu’elle avait tout détruit pour ne rien inventer.

Entre ces principes et ces plaidoiries singulières, une grande époque avait tout à coup surpris la France républicaine et l’Europe monarchique. Quinze années d’un despotisme, qui, comme celui de César, fut proclamé au nom de la liberté, suspendirent la discussion des inimitiés que la criminelle faiblesse du gouvernement directorial avait fait renaître. Ce gouvernement avait produit des apostasies et des trahisons : c’était assez pour renouveler le chaos. Une voix puissante sortie de l’armée commanda le silence aux factions : Elles se turent. Séduite par tous ses souvenirs, la France lui obéit. Pendant ces quinze ans, un homme fut pour elle toute la patrie. La gloire les trompa tous deux.

Une fatale destinée égara bientôt les victoires de la liberté française, et confondit l’indépendance nationale avec l’asservissement de l’Europe. Cette liberté avait aussi dépassé ses limites, cette gloire n’avait plus reconnu de frontières.

Une telle situation, que ne retrace aucune époque de notre histoire : ni celle de Charlemagne, qui faisait égorger les vaincus ; ni celle de saint Louis, qui perdait sa nation dans les croisades ; ni celle de Henri IV, qui triomphait de ses compatriotes ; ni celle de Louis XIV, qui ruina la France pour l’avoir agrandie ; une telle situation, disons-nous, entièrement neuve dans nos fastes, devait aussi produire d’autres hommes. Cette création appartenait aux intérêts nouveaux. Il fallait marcher sous les drapeaux de la liberté, entre les faisceaux consulaires et le sceptre du monarque. Tous les amis de la révolution, et tous ceux de la royauté, vinrent se confondre, se réconcilier franchement à cette cour inconnue jusqu’alors, qui présentait à leurs opinions un égal et sûr asile. Le trône qui reçut tous les sermens était pour ceux-là l’autel de la patrie, pour ceux-ci le trône de la France. Il n’était que le trône de l’Europe.

Un nouveau droit politique domina alors rextérieur, comme il soumettait l’intérieur. Des relations extraor-dinaires, étrangères aux gouvernemens royal et républi-cain, attachèrent l’Europe à cette toute-puissante réformation.

Les conversions devinrent si subites et si générales, depuis les souverains jusqu’aux moindres individus, que l’on dut croire que l’histoire avait aussi ses métamorphoses. Des royaumes furent donnés aux uns, aux au-tres des titres. Toutes les républiques disparurent, il n’y eut plus de citoyens. Quelques sages, qui avaient tra-versé, avec leur raison et leur conscience, les orages de notre révolution, également impassibles au sein de cette transmutation de la France, observèrent avec douleur quelle influence magique le pouvoir peut exercer sur les hommes. Ils se turent, et continuèrent de prophétiser pour eux seuls. Quand le colosse tomba, ils furent moins surpris et plus affligés que les autres.

Ces hommes de la patrie, qui observent sans doute encore, pourraient expliquer peut-être pourquoi la no-blesse militaire fut moins rebelle aux proclamations de la liberté que la noblesse de la magistrature ; pourquoi les noms de La Fayette, de Biron, de Valence, de Lameth, de Latour-Maubourg, de Broglie, de Grouchy, de Ségur, de Montesquiou, de Custine, de Dampierre, de Dillon . de Tilly, de la Tour-d’Auvergne, de d’Orléans, figurent dans les premiers exploits de nos armes, tandis que ceux des Molé, des Séguier, des d’Aguesseau, des Lamoignon, des Pasquier, etc., ne parurent que sur les registres des dignités impériales..

Mais pendant qu’à toutes les époques de la république et de l’empire, le courage militaire affranchissait ou reculait le sol de la France, une conscience patriotique conservait religieusement les principes de la liberté première, les dérobait aux triumvirs, au conquérant, ou les défendait hautement dans les intervalles de repos échappés à la tyrannie. Ce courage civil, qui, dans la tourmente d’une grande terreur ou dans le fracas d’une grande gloire, n’a d’éclat, d’appui et souvent de témoin que lui-même, qui lutte toujours et qui meurt souvent inconnu, qui ne triomphe jamais qu’à l’autel domestique de la patrie, et à qui les honneurs du Panthéon ne sont point offerts ; ce courage civil, le premier de tous peut-être, parce qu’il est sa seule récompense, n’a pas encore d’historien, et, toujours modeste quand il a pu survivre aux périls qui n’ont pu l’abattre, balance encore à nommer ingratitude le silence de ses contemporains.

Cependant, quand les armes sont déposées, quand la patrie est ‘rentrée dans ses frontières, et la liberté dans ses limites, le champ de l’état lui reste en entier ; il en est le seul conservateur dans les cercles, sur la scène, dans la carrière des lettres : il en est le seul protecteur dans les magistratures, il en est le seul défenseur à la tribune. C’est alors aussi qu’il est du devoir des citoyens appelés à éclairer leur patrie sur ses intérêts, et sur sa reconnaissance, d’ouvrir des fastes au courage civil, et de publier aussi ses victoires et ses conquêtes.

Le sentiment de cette justice vraiment nationale, qui place depuis longtemps Malesherbes et Mirabeau au même rang que Kléber et Masséna, se réveille chaque jour par les écrits éloquens et les opinions généreuses d’une foule de guerriers illustres, qui sacrifient à la gloire civile avec la même ardeur qu’ils sacrifiaient à la gloire militaire. Ils ne trouvent donc pas les lauriers de la paix indignes des mains qui ont cueilli tant de fois les lauriers de la guerre. Heureuse et mémorable époque pour la liberté de la France, que celle où les conquérans de tant de peuples ne sont plus que ses défenseurs !

Et si de la noble carrière du courage civil on se reporte. à celle de l’industrie, des sciences, des lettres, de l’agriculture, quelle multitude d’hommes célèbres, ou par leurs faits d’armes, ou par leurs magistratures, ou par leurs dignités, ne voit-on pas rechercher les palmes libérales des beaux-arts, et ennoblir par l’étude des années enlevées à l’histoire ! Soit qu’ils aient continué de servir l’état, soit qu’ils aient vécu dans la retraite, ou même dans l’exil, il semble qu’ils se soient réservé de payer à la patrie des tributs arriérés de la gloire précédente, de lui tenir compte des loisirs alors dérobés à son service, ou de lui faire hommage des consolations permises à leur obscurité.

Mais ce qui fut et ce qui sera à jamais mémorable, c’est la nomenclature de tant d’étrangers distingués, qui, pendant la durée de l’empire, furent attachés à sa gloire, En trouvant aujourd’hui ces noms illustres dans notre histoire d’hier, un Français peut croire qu’il a changé de siècle ou de patrie.

L’Europe tout entière, avec tous ses intérêts, est dans nos annales depuis trente ans, soit par sa première opposition, soit par ses traités, soit par l’incorporation d’une grande partie de son territoire, soit enfin par son affranchissement. Aucun des hommes célèbres de l’Europe ne nous est étranger depuis 1789 ; ils ont tous été ou témoins intéressés, ou acteurs dans la discussion, l’établissement ou la jouissance de nos relations avec elle. Ils sont contemporains de notre révolution, ils en ont aussi partagé les diverses fortunes. Le sentiment qui place les hommes d’état, les militaires, les littérateurs et les sa-vans de toutes les nations de l’Europe, à côté de deux dont la France s’honore d’être la patrie, peut être ap-précié à l’époque actuelle, et doit attacher quelque intérêt à la publication de cet ouvrage.

L’Angleterre est le seul état que sa position physique ait dû soustraire à l’invasion de nos armes ; car il peut être permis de croire, d’après nos victoires de IIondschoot, de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, que si les Anglais avaient pu être poursuivis chez eux comme les premiers ennemis de notre liberté, comme les premiers auteurs de nos guerres, ils n’eussent pas été plus heu-reux que les peuples du continent. Ceux-ci, tour à tour amis de la France, vainqueurs et puissaus avec elle, ont rempli nos annales militaires et politiques, soit de compagnons d’armes qui ont eu l’admiration de nos guerriers, soit d’hommes d’état qui ont illustré nos allian-ces, soit aussi d’hommes de lettres qui ont célébré nos conquêtes en chantant les exploits de leurs concitoyens. Ils appartiennent tous aux fastes de notre patrie, mal-gré les liens et les intérêts qui les en séparent ; et s’ils avaient oublié la France, la France ne les a pas oubliés ; l’époque actuelle ne peut être celle de l’oubli pour les peuples.

A présent surtout que, désintéressés de la gloire des armes, les Français ne forment d’autres vœux que ceux d’une prospérité et d’une indépendance communes, nous avons dû être profondément touchés de voir à la tête de la régénération politique de trois états méridionaux, une grande partie des hommes distingués qui avaient été attachés à notre fortune, quand elle était aussi Celle de leur patrie. Il y a affiliation naturelle entre les peuples qui adoptent les mêmes principes, et qui ont les mêmes intérêts. La France, en donnant encore au monde, au retour de la famille royale, le spectacle de l’établissement du régime représentatif, lui a donné un exemple salutaire, dont plusieurs souverains ont eu la sagesse et la gloire de suivre l’impulsion. Presque tous les pays qui nous avoisinent participent au bienfait du gouvernement constitutionnel, dont l’Angleterre et surtout l’Amérique ont fait présent à la société humaine. Les royaumes des Pays-Bas, de Bavière, de Wurtemberg, d’Espagne, de Naples et de Porttigal, et tous les états inférieurs de l’Allemagne, forment nécessairement avec la France une confédération de principes et d’intérêts, qui caractérise puissamment l’ère nouvelle. Cette alliance est sainte aussi, elle est juste, elle est naturelle. Notre but est de consacrer cette réformation où l’Europe tout entière est poussée par la force des choses, en signalant aux contemporains et à la postérité les princes et les conseils qui ont replacé, après tant de siècles, la liberté des hommes à la tête des prérogatives du trône et des droits de la puissance.

Cette coalition de patriotisme qui unit la plus grande partie des nations et des gouvcrnemens, offre une consolation puissante à l’Europe après les événemens dont l’histoire a pu gémir depuis trente ans. Elle fait voir sous un jour nouveau, des souverains, des militaires et des hommes d’état, qui, comme nous, dépositaires ou esclaves naguère d’une autorité indépendante du peuple, ont aussi mis toute leur gloire récente dans l’adoption du système qui doit terminer notre révolution, et l’ont justement regardé comme le complément de la prospérité de leur patrie. Les chambres législatives qui s’élèvent de tontes parts sont les pépinières des biographies futures, et protégeront les nations par ce beau courage civil, qui ne défend que les citoyens, et qui n’attaque que les traîtres.

Ceux-ci ont aussi leur renommée, ils ont aussi leur place dans les malheurs de la société, comme les fléaux dans ceux de la nature. Et comme les maux causés par la trahison sont souvent mortels, la vie des traîtres doit être la leçon du peuple qui les a produits. Il faut qu’en la lisant il apprenne à n’être plus séduit, même par son. ancienne reconnaissance ; il n’a point à chercher les traîtres dans les rangs obscurs. Un homme inconnu peut sauver sa patrie en se dévouant comme d’Assas : le hasard fait sa gloire. Mais pour la trahir il faut y être puissant : c’est le crime de l’ambition dans les monarchies, c’est celui de la jalousie dans les états populaires.

D’autres célébrités remplissent également les pages de l’histoire. Robespierre et Marat sont célèbres parce qu’ils ont été barbares et sacrilèges en égorgeant au nom de la patrie ; Charlotte Corday est célèbre parce qu’elle a tué Marat ; la mort de cette femme généreuse a complété son illustration ; les députés montagnards qui se frappent du même couteau devant un tribunal militaire, sont à jamais célébres par cette action stoïque, dont la Grèce et Rouie n’ont laissé aucun exemple ; les Girondins sont célèbres parce qu’ils moururent tous pour la patrie, avec le dévouement des martyrs. Le délire du pouvoir enivrait les triumvirs, et la terreur qu’ils éprouvaient eux-mêmes les rendait sanguinaires. Le coeur d’une jeune fille, ouvert à toutes les passions tendres, arrivait par elles à un dévouement sublime, et l’amour peut-être lui donnait rame de Brutus. Le désespoir de voir la liberté trahie et souillée par l’usurpation et par le meurtre, avait ren-du les girondins invincibles : ils ne pouvaient mottrir que pour la liberté. Quant à ces montagnards, dans la néces-sité où ils furent de périr par la main des bourreaux, ils se choisirent eux-mêmes, et ils prirent du moins pour eux le courage du sacrifice. De telles célébrités toutes fa-tales n’appartiennent qu’a ces temps rares et étranges, où la proscription devient l’élément de la tyrannie ; où. pour lutter avec succès contre le crime, la vertu peut être forcée de lui ressembler ; où, enfin, le crime lui-même, dans l’absence de la justice légale, peut s’élever aussi au rang des victimes.

Les massacres religieux des Albigeois, des Cévennes, de la Saint-Barthélemy, sont cruellement remis en mé-moire par les massacres révolutionnaires de Lyon, de Toulon, de Nantes et de Paris. Ces crimes des temps, ces crimes des passions se confondent par l’horreur qu’ils inspirent à la France, et en retraçant la vie des Robes-pierre, des Couthon, des Marat et des Carrier, on se rap-pelle, malgré soi, que les fastes du trône, de la noblesse et du clergé ont aussi des taches sanglantes, qui reparais-sent aux époques oit l’on retrouve les mêmes fureurs.

La nature a ses secrets dans ses calamités. A prés certai-nes convulsions de la terre, on a vu de monstrueux reptiles paraitte subitement dans des lieux où leur espèce était in-connue, ei disparaître après avoir porté l’effroi et la mort dans les campagnes. La société présente aussi les mêmes Phénomènes, et condamne à une flétrissante célébrité les monstres isolés qui ont porté le ravage dans son sein. On ne les avait jamais vus, ni entendus ; on ne les a connus que pour les exécrer et les détruire. Ils semblent n’avoir eu d’autre destin que le meurtre d’un homme ; quand ils l’ont eu commis, la condition de leur vie a été remplie, et ils ont même osé désirer de ne pas survivre à leur victime, comme s’il leur avait été donné d’être à la fois meurtriers et suicides. C’est ainsi que les juge la population dont ils ont subitement troublé la paix, et qui veut leur rester étrangère. L’histoire doit compte aux hommes de ces fanatismes sauvages, de ces monomanies farouches, qui ont pu faire sortir tout à coup l’assassin d’un homme célèbre, soit d’une école, soit d’un atelier : l’époque contemporaine en nomme trois ; l’Allemagne en a produit deux. Ces hommes ne sont célèbres que par le choix de leurs victimes, et par cela seul ils le sont justement ; s’ils n’avaient frappé qu’un être obscur comme eux, toute leur histoire serait dans leur supplice.

En publiant la Biographie des contemporains de notre révolution, nous avons eu pour but, non d’élever un monument à notre âge, mais de préparer les matériaux dont l’historien pourra se servir un jour. La biographie des hommes de cette grande époque, soit morts, soit vivans, nous a paru indispensable pour aider à en retracer les événemens. Une plume plus habile, et dans un autre âge peut-être, osera entreprendre de les écrire. Ces portraits, tous dessinés sur la nature, donneront la vérité aux récits par la vérité des caractères. Nous aurons rempli, par cela seul, un devoir honorable ; et si nous somnies parvenus à détruire d’injustes préventions, à rétablir des réputations calomniées, à suppléer à des notions imparfaites, à mettre dans tout leur jour les vertus, les taleras, les grandes actions, les services politiques et littéraires, les erreurs, les vices et les crimes de notre âge, nous aurons bien mérité des hommes, soit par nos éloges ou par la sévérité de nos jugemens, pour ceux qui sont morts, soit enfin, pour ceux qui sont vivans, par la scrupuleuse énumération de leurs ouvrages ou de leurs actions. Ceux-ci, nous ne les jugerons pas ; leur vie n’est pas terminée. Beaucoup ont trop vécu d’un jour, qu’ils auraient voulu racheter au prix de la gloire de leur vie passée : beaucoup aussi n’ont pas assez vécu, que la gloire attend peut-être encore : quelques autres peuvent mettre à profit le sursis que le temps accorde à leur honneur.

Le public, toujours si bien éclairé sur ses intérêts, n’a laissé échapper aucune de ces considérations. Il a su apprécier toutes les conditions que nous nous sommes imposées, et deviner tous les sentimens qui se rattachent à la composition de notre ouvrage. Il a bien senti qu’il était de notre devoir de publier ce qui était honorable pour la France, et ce qui devait lui être utile. Aussi s’est-il empressé d’accueillir nos engagemens et de venir au-devant de nos efforts ? Cette relation entre le public et nous est une manifestation non équivoque de ce besoin de justice nationale, qui caractérise toujours un grand peuple.

Les annales des morts et des vivans sont autant du domaine de la morale que de celui de l’histoire, et, sous ce rapport, une biographie qui embrasse presque tout le siècle philosophique, et une époque contemporaine, aussi importante que celle de notre révolution, est un des ouvrages les plus utiles à l’instruction de notre âge et à la méditation de la postérité.

Les hommes qui depuis trente ans ont été nommés avec honneur par la France et par l’Europe, représentent ce bataillon sacré, qui, dans les beaux temps de la Grèce, était chargé d’assurer la gloire de la patrie.