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Bismarck et la Papauté/II/05

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Bismarck et l’épiscopat


LA PERSÉCUTION (1873-1878)


V. LE DESARROI. — LES DÉCEPTIONS (1876-1878) [1]

Les philosophes sont supérieurs à la révolte des faits : ils la bravent ou veulent l’ignorer, et puis ils passent outre. La politique religieuse qu’avaient préconisée beaucoup de nationaux-libéraux, et que Bismarck avait tantôt dirigée et tantôt suivie, était, en dernière analyse, une politique de philosophes, attachés, comme ils disaient, à l’émancipation spirituelle de l’humanité.

Que le Culturkampf désorganisât la vie administrative, qu’il arrêtât l’ascension populaire, c’est de quoi leur parti pris se consolait sans trop de peine : ils aspiraient à faire durer la lutte, jusqu’au jour où l’Allemagne, représentante de l’humanité libérée, aurait écrasé définitivement la puissance romaine. Hartmann, le philosophe de l’ « Inconscient, » n’étant ni député, ni ministre, se dispensait de toutes précautions de langage. Il dissertait avec passion sur la nature historique de l’Eglise et de l’Etat, sur l’incompatibilité de leurs prétentions, sur l’impossibilité logique d’une paix religieuse, sur la nécessité de prolonger la lutte jusqu’à la suppression définitive du papisme, sur le devoir qui s’imposait à l’Etat de faire une guerre d’extermination. A la fin de 1875, il ajoutait à l’un de ses articles un post-scriptum joyeux, c’étaient des félicitations à la Prusse ; il lui semblait que l’État triomphait. Et pour consommer la victoire, Hartmann indiquait à l’opinion publique deux nouveaux détails, sur lesquels sans retard on devait légiférer ; il demandait que les évêques fussent désormais élus par le peuple et investis par l’Empereur, et que l’Etat supprimât le célibat des prêtres et réservât aux curés mariés la jouissance des bonnes prébendes et le droit de confesser les femmes.

« On a eu tort de se brouiller avec tous les évêques, disait au contraire Doellinger ; peut-être un jour, pour faire la paix avec eux, l’État pourrait-il admettre la présence de commissaires épiscopaux dans les jurys chargés d’examiner les prêtres ; » et Doellinger, qui n’était, lui, ni content ni rassuré, commençait à dire qu’on faisait fausse route à Berlin et que le gouvernement prussien ressemblait à un homme qui s’aventure dans un fleuve sans en connaître la profondeur et qui rencontre, à chaque moment, des gouffres imprévus.

Hartmann demeurait une exception, et beaucoup d’Allemands inclinaient à penser comme Doellinger.

Des voix s’élevaient pour se plaindre que les prisons, devenues l’asile adoptif des prêtres, eussent perdu leur caractère infamant, que dans les esprits la notion de délit fût désormais brouillée ; que dans les consciences le sentiment du droit s’oblitérât. D’autres voix accusaient Bismarck de travailler contre la royauté en tuant dans le peuple le respect du clergé : le reproche s’étalait dans un roman de Spielhagen : Le cyclone (Sturmfluth), publié en 1876. « Aujourd’hui ce sont les catholiques que Bismarck persécute, demain ce seront les protestans, lisait-on dans ce livre. Or, sans les prêtres, pas de Dieu, pas de royauté par la grâce de Dieu. »

Pour l’amour du droit, pour l’amour du Roi, on commençait de maudire le Culturkampf. D’autres observateurs, plus terre à terre, faisaient des calculs et dressaient des bilans ; ils évaluaient le tort que faisait à une ville le départ de ses religieux, ou bien le poids qu’ajoutaient au budget les offices nouveaux créés pour l’application des lois du Culturkampf. Ils parlaient en esprits pratiques, et leur parole était un murmure. Tout de suite le gémissement des âmes charitables leur faisait écho, âmes nobles et naïves, peu curieuses de chiffres, et qui considèrent comme la plus belle attribution de l’État la lutte contre la souffrance humaine ; elles voyaient avec une impression de deuil la fermeture des orphelinats où des congréganistes avaient longtemps abrité l’enfance malheureuse. « Nous sommes descendus au rang des Etats d’esclaves de l’Amérique, » s’écriait Schorlemer-Alst. Des prophètes de malheur surgissaient, reprochant au Culturkampf de mettre en péril l’esprit national. Dans certains coins de Bavière où, trois ans plus tôt, « le buste de Bismarck était honoré comme un Dieu lare, » on affectait, désormais, de ne plus fêter Sedan ; et la résistance croissante qu’opposaient un certain nombre de catholiques à la célébration de cet anniversaire apparaissait comme un symptôme qui ne devait pas être négligé, non plus d’ailleurs qu’il n’en fallait exagérer la portée. Mais il était grave de recueillir, sous la plume de l’historien national-libéral Treischke, l’aveu que, parmi les anciens fanatiques de l’unité allemande, certains étaient devenus tièdes et presque traîtres, par dégoût du Culturkampf, ou par crainte des forces antireligieuses que le Culturkampf déchaînait. Mallinckrodt, dès le mois de février 1874, avait pronostiqué ces remous d’opinion ; et Mallinckrodt n’avait pas été cru.


I

C’est vers Guillaume Ier que faisaient ascension toutes ces rumeurs ; et Guillaume Ier souffrait. Non pas qu’il songeât un seul instant à faire retraite devant Rome, cela lui eût fait l’effet d’une impiété envers l’Etat. « Comment peut-on se faire catholique ? disait-il un jour à Gontaut ; il est devenu clair que le catholicisme n’a qu’un but : envahir les droits civils. « Mais lorsque Charles-Antoine de Hohenzollern, mais lorsque le bourgmestre Contzen, d’Aix-la-Chapelle, mettaient sous ses yeux les détails d’application des lois, le souverain les trouvait fâcheux, et sans les juger encore mauvais, il était tout près de les réputer maladroits. Et puis, surtout, sa conscience était très tourmentée ; il sentait qu’en face de l’Eglise insoumise, qui faisait bon usage de ses souffrances mêmes, l’autre Eglise prussienne, — la sienne, l’Eglise évangélique, l’Eglise de l’Etat, — — ne laissait pas, elle aussi, d’éprouver un malaise. La loi sur l’inspection scolaire, les premières lois de Mai l’avaient gênée ; elle avait vu diminuer, dans ses facultés de théologie, le nombre des étudians la loi sur l’état civil lui avait réservé des humiliations douloureuses. La comparution devant les nouveaux officiers d’état civil, que les catholiques privés de prêtres se refusaient à considérer comme l’équivalent d’un sacrement, avait tout de suite paru suffisante à beaucoup de protestans, qui pourtant avaient toujours leurs pasteurs comme voisins ; et c’est pour l’Eglise évangélique que les premiers effets du mariage civil se révélaient comme néfastes. A Berlin, du jour au lendemain, les trois quarts des fiancés d’origine protestante négligeaient de faire bénir leur union ; partout croissait le nombre des enfans non baptisés. Du jour où les pasteurs avaient perdu la direction de l’état civil, la désertion de leurs fidèles avait commencé : on allait à eux lorsqu’ils fonctionnaient en officiers de l’Etat ; mais désormais, il ne restait plus en eux que les officiers de Dieu, et on les oubliait. La loi qui les avait destitués de leurs fonctions bureaucratiques avait ainsi décimé leur clientèle religieuse : faite contre les curés catholiques, c’est à la pratique religieuse dans l’Eglise évangélique que cette loi portait un coup terrible. D’étranges contrastes frappaient les regards : les diocésains de Fulda ou de l’Eichsfeld, impatiens de se faire confirmer, s’en allaient au nombre de 2 500 ou de 6 000, jusqu’en Hesse ou jusqu’en Hanovre, pour recevoir le sacrement des mains de Ketteler ou des mains de l’évêque d’Hildesheim, et les ouailles de la Réforme, ayant leur pasteur à leur porte, se désintéressaient des sacremens qu’il avait à leur offrir. Les organes du clergé protestant s’épanchaient en lamentations amères, mais inutiles ; ils constataient que, parmi les électeurs appelés à voter pour le renouvellement des conseils presbytéraux, un quart à peine se dérangeaient.

Cet Etat prussien que Bismarck, en 1875 même, affichait comme un Etat évangélique, affaiblissait, chez beaucoup de ses sujets protestans, l’habitude de prendre contact avec leur Eglise dans les grandes circonstances de leur vie ; il favorisait ainsi les progrès de l’indifférence religieuse, et bientôt l’on allait constater, par des statistiques de librairie, que la Bible se lisait moins en Prusse. La conférence évangélique-luthérienne de Berlin se plaignait que les partisans du Culturkampf combattissent contre « tout ce qui est Eglise, » et même contre « les vérités chrétiennes communes aux deux confessions. »

L’esprit qu’apportait Falk dans la gérance de l’établissement évangélique apparaissait comme un autre péril. A la grande douleur du protestant croyant Kleist Retzow, il essayait « sur le corpus vile de cette Eglise tous les couteaux anatomiques » et la traitait comme « une matière brute, qu’on mettait sous le pilon. » En vertu des mêmes principes qui le poussaient à s’acharner sur la confession romaine et à la faire serve, la dictature que de siècle en siècle l’État s’était arrogée sur la confession protestante, devenait chaque jour plus impérieuse, plus pointilleuse ; s’interposant entre le Roi, chef de l’Eglise, et le corps même de l’Eglise, le ministère revendiquait le droit d’arrêter au passage les propositions que le synode général présentait à la ratification du souverain ; ainsi s’installait, dans la vie de l’Eglise évangélique, une hégémonie nouvelle, celle d’un ministère dans lequel pouvaient, un jour ou l’autre, siéger des Israélites ; et cette perspective attristait d’autant plus profondément Kleist Retzow, que ces ministres, qui s’érigeaient en conducteurs de l’établissement protestant, tranchaient entre les partis théologiques, et soutenaient dans l’Eglise une nuance contre une autre, la nuance du libéralisme contre celle de l’orthodoxie. Mieux vaudrait assurément la victoire des Romains, murmurait, sur son banc du Centre, le chrétien ferme et rigide qu’était Louis de Gerlach.

Ainsi, tandis que les mesures législatives commençaient d’isoler l’Église évangélique de la vie de l’État, les mesures administratives achevaient de livrer à l’Etat la vie de cette Église. Les premières semblaient ébaucher le premier acte d’une séparation ; les secondes aggravaient et scellaient une servitude. « L’ultramontanisme est debout, lisait-on dès le début de 1875, dans la Nouvelle gazette de l’Église évangélique : le voilà resserré, fortifié comme il ne le fut jamais ; le protestantisme est à terre, affaibli, taillé en pièces, comme il ne le fut jamais… L’Église territoriale prussienne apparaît désorganisée, l’Église populaire est pour toujours détruite ; il n’y a que rétablissement ecclésiastique d’État, cette impassible ruine, qui se tient encore debout, par-dessus les orages, par la force de son propre poids. Le ministre avait cette belle tâche, de frapper à mort l’ultramontanisme, et de rendre le protestantisme vivant : notre Église est mourante (todesmatt), la romaine est d’une vivante énergie. » De toutes parts, disait Windthorst à la tribune le 15 mai 1876, on entend dire que les effets du Culturkampf sont plus dévastateurs dans l’Église évangélique que parmi les catholiques. »

« En quoi le Culturkampf a-t-il nui à l’Eglise de Rome ? reprenait un autre organe du protestantisme orthodoxe, le Reichsbote. Rome est plus forte que jamais, et nous sur le Rhin, qui, sans lunette progressiste, éprouvons et voyons tous les jours sa puissance et son éclat, nous secouons la tête aux discours (Kulturreden) de nos aveugles agitateurs. Le seul appui de l’Etat serait une forte Eglise évangélique, et cette Eglise est toujours sur la pente de la décadence, elle devient toujours plus petite, plus misérable, vis-à-vis de cette Rome. »

Il se trouvait des pasteurs, assurément, pour commenter à Guillaume ces réflexions moroses ; il avait grandi la Prusse, fortifié l’Etat, mis sur sa tête une seconde couronne, tout cela « par la grâce de Dieu ; » mais dans son Eglise, la foi au Christ s’éclipsait ; dans son royaume, des lois par lui signées, comme celle sur le mariage civil, vidaient les temples du Christ. Tel était le résultat du Culturkampf, de cette partie politique dans laquelle Bismarck s’était allié, et parfois enchaîné, à une majorité parlementaire toujours détestée de l’Empereur.

Mais depuis qu’en 1875 Maltzahn et quelques conservateurs, dans un accès de colère contre Rome, étaient entrés dans cette majorité, il y avait, dans l’équilibre parlementaire, quelque chose de changé. Ce Maltzahn, le jour même où il avait apporté au chancelier l’hommage de sa résipiscence, avait sévèrement critiqué la façon dont Falk gérait l’Eglise évangélique. Il était intervenu tardivement aux côtés de Bismarck, pour l’un des épisodes de la bataille contre l’Eglise ; il avait paru, lui conservateur, faire, avec quelques amis, amende honorable au chancelier. Les conservateurs, cependant, une fois réintégrés dans la majorité, n’essaieraient-ils pas d’imprimer à la politique quotidienne une impulsion singulièrement différente de celle qu’avait fait prévaloir le parti national libéral, le parti fanatique du Culturkampf ? Précisément, en juillet 1876, ils esquissaient un programme de gouvernement ; ils y déclaraient que le maintien et le raffermissement des institutions chrétiennes et ecclésiastiques leur apparaissaient comme nécessaires, en présence de la sauvagerie croissante des masses et de la dissolution progressive de tous les liens sociaux. Le Culturkampf, continuaient-ils, est exploité par le libéralisme comme une lutte contre le christianisme ; ils y voyaient un malheur pour l’Empire, un malheur pour le peuple, et se montraient tout prêts à collaborer à l’apaisement. Ils voulaient une révision des lois : d’une part, ils reconnaissaient à l’Etat le droit de régler, en vertu de sa souveraineté, ses rapports avec l’Eglise, et promettaient de le soutenir contre les prétentions de la Curie ; d’autre part, ils n’admettaient pas la contrainte sur les consciences et l’immixtion de l’Etat législateur dans le domaine intérieur de la vie ecclésiastique.

Ainsi des parlementaires conservateurs qu’on ne pouvait plus accuser d’une hostilité systématique contre Bismarck réclamaient nettement, au nom même de leurs inquiétudes religieuses, de leurs inquiétudes pour l’ « ordre moral, » qui leur étaient communes avec l’empereur Guillaume, un remaniement de cette législation belliqueuse à laquelle le nom du chancelier, quoi qu’il voulût et quoi qu’il en dit, demeurerait à jamais attaché.


II

Il songeait à la paix, lui aussi ; mais il y songeait à ses heures, quand il le voulait, devant ceux avec qui il lui plaisait d’y songer. Il était sincère lorsqu’il en parlait, sincère aussi lorsqu’il se laissait entraîner à des provocations nouvelles. Plus ses dispositions étaient complexes, nuancées, à demi repentantes peut-être, plus il affectait, parfois, une brutalité belliqueuse. On faisait, au sujet de sa politique prochaine, les prévisions les plus contradictoires : cela lui agréait ; de tout son mépris et de tout son vouloir il planerait souverainement sur la cohue des prophètes, qui presque tous, ou tous, seraient démentis et dépités, et qui se tairaient.

L’évocation d’une paix future, par laquelle se terminaient ses discours de 1875, était autre chose qu’un artifice. Nullement philosophe, il ne voulait pas la mort d’une idée adverse, d’une Église adverse ; mais il voulait, à cette Eglise, infliger une défaite qui, pour un nombre inconnu d’années, ferait pencher en faveur de l’Etat l’équilibre des deux pouvoirs, toujours instable depuis les plus lointains débuts de l’histoire humaine. Il lui fallait donc une paix qu’il dictât, non point une paix qu’il subît ; mais les férocités mêmes de la guerre étaient, dans sa pensée, des étapes vers la paix, vers la paix faite par lui, vers sa paix.

Il avait le sentiment du ridicule, qui manquait à Falk ; il riait le premier, non sans amertume, des moqueries auxquelles s’exposait l’État, de ces piteux gendarmes qui couraient après les curés, ne les attrapaient point et recevaient des quolibets ou des pierres. Causant en août 1875 avec le ministre wurtembergeois Mittnacht, il avouait qu’à certains égards on s’était fourvoyé, et protestait d’ailleurs qu’il n’avait pas été mêlé à la préparation des premières lois de Mai, Dès octobre, des bruits de cour circulaient ; on disait qu’il s’inquiétait, lui aussi, de l’opposition très vive qu’il pressentait de la part des protestans orthodoxes, et qu’il irait, peut-être, jusqu’à sacrifier Falk. Hohenlohe, tout de suite, se mettait aux aguets, regardait du côté de Windthorst. Il lui semblait que Windthorst s’agitait, cherchait à tirer parti de la situation politique ; Hohenlohe recommençait à n’être pas très sûr de Bismarck. Que ferait le chancelier si d’aventure Windthorst lui amenait les voix du Centre et lui promettait qu’elles voteraient dans un sens conservateur ? Le national-libéral Bennigsen était plus rassuré : les bruits que faisaient courir le Centre et les conservateurs sur une évolution de Bismarck lui paraissaient des bravades ; il croyait savoir que ce n’était point Bismarck qui cherchait à se rapprocher du Centre, mais le Centre, plutôt, qui avait envoyé un émissaire à Varzin en vue d’un compromis.

Bismarck s’effaçait lorsqu’en février 1876, le député national libéral Vœlk réclamait du Reichstag des pénalités contre les prêtres qui répandraient des écrits perturbateurs de la paix publique ; une très faible majorité finissait par les voter, et certains notables du nationalisme libéral, comme Forckenbeck, s’y montraient nettement hostiles. « Le Reichstag, disait un diplomate à Gontaut-Biron, est fatigué de toutes ces lois d’exception ; » et Gontaut notait l’acrimonie avec laquelle des interlocuteurs protestans, parlant de certains ministres, les traitaient de francs-maçons. Toutes ces marques de lassitude ne pouvaient échapper à Bismarck.

Les heures où la politique tâtonne et s’empêtre sont propices aux nouvellistes : ils observent, épient, interprètent, inventent : ils raisonnent, ils concluent par des hypothèses, et ces hypothèses s’enrichissent d’imaginations ; et sur le canevas confus qu’ils ont devant eux, leur logique et leur fantaisie brodent à l’envi. En ces mêmes mois de février et de mars 1876, deux rumeurs successives se propageaient au sujet du cardinal Hohenlohe : on prétendait d’abord qu’il allait se faire protestant, et qu’ainsi s’expliquait son long séjour en Allemagne, qui durait depuis six ans, et puis on ébruitait, au contraire, son départ pour Rome. La seconde nouvelle était la vraie. On parlait d’une mission confiée par Bismarck au cardinal. Il n’en est rien, disait au baron Baude notre ministre à Bruxelles, le futur cardinal Serafino Vannutelli ; mais ce qui était sûr, c’est que Hohenlohe étudiait le terrain. Le subtil chancelier ne détestait pas de laisser croire, de temps à autre, à quelque bonne volonté de l’Allemagne pour le Saint-Siège, et se réservait toujours de faire représenter ensuite à l’opinion allemande que, par la faute du Saint-Siège, tout échouait : le voyage du cardinal Hohenlohe pouvait prêter à l’un ou à l’autre de ces commentaires, et même aux deux ; et Bismarck ainsi pouvait en tirer parti sans en être compromis. Hohenlohe, là-bas, se tint aux écoutes : Ledochowski exilé, qui avait échangé l’hospitalité des prisons prussiennes contre celle du Vatican, estimait qu’à Berlin on n’irait pas plus loin contre l’Église, et que Bismarck ferait la paix, sinon tout de suite, au moins plus tard. Hohenlohe rêvait un instant d’une surprise diplomatique qui consisterait à faire envoyer comme légat de Pie IX à Berlin ce prélat contumace ; mais un haut personnage de la Curie lui disait que ce serait prématuré. Ce personnage ajoutait qu’à Rome on était d’ailleurs mieux disposé, et qu’on cesserait d’invectiver contre la Prusse. Rome ne pouvait-elle pas donner des instructions aux évêques d’Allemagne ? suggérait Hohenlohe. La suggestion n’était pas relevée, et le dévoué cardinal écrivait à Bismarck, avec une ponctualité hâtive, tous les détails de ces entretiens. Ils étaient peu concluans : l’horizon ne s’illuminait guère sur les Sept Collines. En octobre 1876, un prélat d’origine autrichienne, Montel, essayait d’accréditer auprès d’Antonelli l’agent d’un petit prince allemand. « Je suis malade, répondait le secrétaire d’Etat de Pie IX : la Prusse a élevé elle-même une muraille de Chine entre elle et le Vatican ; qu’elle la démolisse. »

Si Bismarck espérait recevoir de Rome certaines avances de paix, Bismarck désormais était détrompé. Qu’attendait donc pour changer de méthode la Prusse d’ores et déjà vaincue ? Après avoir vainement tenté d’intimider un Pape, se flattait-elle d’intimider un jour les électeurs du Sacré-Collège et de surprendre leurs votes, par exemple, en faveur du cardinal de Hohenlohe ? Des théoriciens comme Bluntschli pouvaient, du fond de leur cabinet, expliquer dans quelques prétentieuses consultations que les Etats, à l’issue du prochain conclave, ne devaient reconnaître le Pape qu’après lui avoir imposé une capitulation, par laquelle il se soumettrait à leurs désirs, pareille à celle qu’autrefois les électeurs du Saint-Empire faisaient signer à l’Empereur. Mais Doellinger souriait d’une telle idée : les catholiques, disait-il, « appuieront toujours le nouveau pape ; et le temps est loin où les gouvernemens pouvaient s’unir pour coiffer de la tiare un Clément XIV. » De ce côté-là, encore, Bismarck, ce Bismarck qu’avait si longtemps courtisé la victoire, devait laisser toute espérance.


III

Alors il tendait l’oreille, épiant avec quelque impatience les manifestations des membres du Centre ou des « chapelains boutefeux, » pour y saisir quelque demande de trêve. Mais il écoutait en vain.

La plume pondérée de Pierre Reichensperger écrivait toute une brochure, en février 1876, pour dissiper les illusions étourdies qui escomptaient une capitulation. Deux opuscules de l’évêque Ketteler remettaient sous les yeux des catholiques la preuve que les lois de Mai étaient inacceptables, qu’elles visaient à la protestantisation de l’Eglise, qu’elles étaient mauvaises en leur essence : donc, pas de transactions ! Le Vatican a perdu la partie, ricanait la Gazette de Cologne. Mais alors, du haut de la tribune, un jour de mai 1876, Schorlemer-Alst ripostait : « La partie a été engagée par M. de Bismarck. Oui, c’est bien une partie, où l’on a mis en jeu les plus hauts intérêts de mes coreligionnaires et la paix de mon pays ; c’est une partie que je qualifie de coupable. » Quant au résultat, Schorlemer rappelait ces amusemens d’enfans, qui, pour se donner le plaisir de voir le monde à l’envers, se penchent et regardent à travers leurs jambes. « C’est en regardant à travers les jambes de M. de Bismarck, s’écriait-il, qu’on en vient à croire que la victoire est du côté du gouvernement. Vaincre, ce n’est pas terrasser par la violence brute ; vaincre, ce serait gagner à ses convictions la majorité de ses ennemis. Quelques vieux-catholiques, quelques catholiques d’Etat, quelques prêtres tombés : voilà la victoire du gouvernement, » victoire si précaire, qu’on refusait aux provinces rhénanes leur autonomie par peur du parti ultramontain. « Nous leur avons détruit beaucoup de choses, » disait récemment au sujet de ces provinces un fonctionnaire qualifié, et pour lui, peut-être, c’était là une victoire. « Victoire de Vandales, » ripostait Schorlemer, et tout de suite se pressaient sur ses lèvres, avec un acharnement douloureux, les évocations de certains épisodes, révoltans ou puérils : officians arrêtés à l’autel, églises violées par les gendarmes ou violées par les mauvais « prêtres d’Etat, » couvens détruits, écoles normales vidées ; magistrats en émoi devant la silhouette d’un pauvre prêtre qui venait de dispenser quelqu’un du jeûne et qui peut-être, ainsi, avait fait acte sacerdotal, évêques et prêtres frappés d’exil par le verdict de quelques gens de robe. L’antique Athènes exigeait, pour appliquer l’ostracisme, que 6 000 citoyens en fussent d’accord. « Nous avons donc reculé au-delà de la civilisation païenne, protestait Schorlemer ; c’en est fait de toute logique, de tout sentiment du droit, de tout bon sens. » Mais à leur tour, les intérêts matériels souffraient ; il se retournait vers ces libéraux qui soupçonnaient les catholiques d’être lassés de Culturkampf. « C’est vous-même, leur signifiait-il, qui devez commencer de songer à autre chose, aux douleurs qui s’accumulent sur le terrain social et économique. Entendez-vous ces pas lourds qui s’approchent, ce sont les souliers ferrés des agrariens ? Ils ont un drapeau ; et sur ce drapeau il y a Bismarck. » Ainsi Schorlemer annonçait-il les dislocations futures ainsi faisait-il prévoir le congé fatal que tôt ou tard Bismarck et le nationalisme libéral se signifieraient réciproquement. « Le temps viendra, terminait-il, où sur le trône, à la table des ministres, sur les bancs de cette Chambre, on se repentira amèrement d’avoir commencé le Culturkampf. Je veux seulement désirer que ce jour de remords ne vienne pas trop tard, mais je le crains ! »


En ce qui regarde le conflit politico-religieux, écrivait peu après le député Virnich, on a, dans ces derniers temps, pour égarer le peuple catholique, prêté au Centre plusieurs, idées de compromis. Mais son attitude a toujours prouvé et continuera de prouver que ces espérances des adversaires sont bâties sur le sable. Il saluera avec joie un traité de paix entre les organes compétens, favorable et honorable pour les deux parties ; mais le fondement de cette paix ne peut être que celui-ci : que non seulement soit rétabli l’état de choses antérieur au Culturkampf, et que la parité, qui jusqu’ici n’existe que sur le papier, devienne enfin une vérité, mais qu’avant tout, une pleine sécurité soit offerte que la situation qui se prolonge depuis cinq ans ne se renouvellera pas.


Schorlemer-Alst parlait de remords, Virnich de garanties ; Schorlemer demandait que l’Etat se frappai la poitrine pour le passé ; Virnich, que l’Etat se liât les mains pour l’avenir. C’est à cette double invitation qu’aboutissaient, après cinq ans, les hostilités bismarckiennes.

Bismarck, aux heures où il projetait un début de résipiscence, aurait voulu qu’un geste de Rome, qu’un geste du Centre, gestes largement esquissés, bruyamment accomplis, lui permissent de déguiser sa propre volte-face : cette satisfaction lui était refusée. Au cours de la guerre, il avait sans cesse dit au Centre : « C’est vous qui avez commencé ; » mais s’il se sentait acculé à des négociations, on ne lui laisserait pas le privilège de dire au Centre : « C’est vous qui les avez entamées. »


IV

Il fallait donc qu’il avouât une erreur ; qu’il rebroussât chemin, sans que, sur la pente qu’il remonterait, personne vînt au-devant de lui. Mais cela, ce ne serait pas seulement une victoire pour le Centre ; ce serait une victoire pour tous les ennemis personnels du chancelier ; ils seraient là, aux écoutes, scandant les étapes de son recul, toisant sa posture de vaincu. « C’est un démon, criait déjà le comte d’Arnim ; il perd l’Allemagne par ses persécutions. Il fallait parler à Rome très haut, être très raide avec elle, mais traiter à merveille les évêques, et surtout ne restreindre à aucun degré les libertés catholiques ; la conduite du gouvernement est la conduite de sauvages. » Arnim, à vrai dire, n’était plus qu’une épave, mais l’impératrice Augusta pensait comme lui. Sa nature n’était pas celle d’une femme de lutte, mais Falk l’avait rendue telle ; discrète et tenace, elle luttait pour la tolérance contre l’intolérance de Falk. Bismarck sentait que, dans l’entourage même du souverain, le Culturkampf était exploité contre lui, et que les voix de paix qui se faisaient entendre avec le plus d’importunité étaient celles de ses détracteurs.

Quelqu’un existait, à qui Bismarck reconnaissait le droit de critiquer la politique religieuse : ce quelqu’un, c’était Bismarck lui-même. Mais si le canoniste Geffcken prenait une telle licence dans son gros livre : Église et État, le chancelier s’irritait ; et le prince impérial Frédéric, qui recommandait Geffcken au chancelier, recevait une lettre presque impertinente, où Bismarck traitait Geffcken de « protestant de droite affilié au Centre et aux Jésuites et hostile à l’empire allemand. » Pour être réputé bon Allemand, le plus sûr était, toujours, de faire devant Bismarck l’éloge de Falk et des lois Falk.


Non seulement l’État n’a rien obtenu, disait cet audacieux Geffcken mais il a fait le contraire de ce qu’on voulait faire. Il a fourni aux évêques prussiens l’occasion de prouver que leurs intérêts temporels n’avaient été pour rien dans leur soumission aux décisions du Concile, dans ce Sacrificio dell’ intelletto qu’on leur reprochait et qui avait endommagé leur crédit. Il espérait détacher le clergé inférieur de l’épiscopat ; le clergé est demeuré fidèle. Il voulait émanciper les laïques, les laïques forment aujourd’hui une phalange serrée, commandée par ces chefs contre lesquels on se proposait de les insurger. Il est impossible que le gouvernement reste longtemps en guerre avec le tiers de la population, et l’on ne voit aucun moyen de briser une résistance passive organisée par le fanatisme. Quand une loi serait juste, qu’est-ce donc, pour un homme d’État, qu’une loi qu’il ne peut faire exécuter ?


Bismarck trouvait une insupportable insolence dans cette façon qu’avait Geffcken de constater la réalité des faits. Au reste de plus en plus, il en voulait à tous, à ceux qui l’avaient poussé dans cette guerre comme à ceux qui avaient refusé de l’y suivre. Il se plaignait de la conservatrice Gazette de la Croix, où un certain capitaine Perrot l’attaquait avec violence ; il songeait, même, à des poursuites judiciaires. Il se plaignait au national libéral Benda de quelques nationaux-libéraux comme Miquel qu’il avait trouvés tièdes dans la lutte contre l’Eglise. Et puis, parlant à son familier Tiedemann, il murmurait contre le gros du parti national-libéral ; de jour en jour, lui disait-il, cette fraction perd la capacité d’énoncer clairement une pensée politique. Il se déchaînait surtout contre Lasker, contre ce Lasker qui, dès le début pourtant, avait combattu le Centre ; cet homme-là, disait-il, c’est la maladie de l’Etat ; il le mettait encore au-dessous de Windthorst. Et une autre fois, faisant anagramme avec le nom de Lasker, Bismarck le traitait de kerl (vaurien).

Il n’y avait plus personne qui trouvât grâce devant cette mauvaise humeur du chancelier ; mais elle faisait une grande victime, c’était lui-même. Tout-puissant, il l’était toujours, mais il n’en avait plus la joie. Il était désormais troublé par une lutte intérieure, lutte qui s’exaspérait, au fond de lui-même, entre l’orgueil et le bon sens : le bon sens, le sens politique, condamnait les excès du Culturkampf, mais l’orgueil les prolongeait, ne fût-ce qu’en guise de représailles contre cette façon de pacifisme qui, dans certains cercles de l’Etat, concevait la paix religieuse comme une défaite bismarckienne.


V

Lorsqu’un gouvernement doute de son œuvre, lorsqu’il songe à s’amender et puis qu’il n’ose, lorsqu’il fait expirer en soupirs de regret certaines déclarations de fermeté, il advient en général que les fonctionnaires, par une sorte de vitesse acquise, prolongent, avec une impétuosité toujours pareille, le branle qui jadis leur avait été donné, et que, par de nouveaux péchés commis au nom du ministre, ils multiplient pour le ministre lui-même de nouvelles raisons d’être contrit, — platoniquement contrit. Il faut une vraie révolution dans la conscience d’un ministre, pour que le pays s’aperçoive enfin qu’au point de vue de la politique religieuse quelque chose est changé ; et de telles révolutions sont très rares. « Les adoucissemens de température » qui surviennent dans les hautes sphères n’ont qu’une répercussion bien lente dans les régions plus basses où vit et meurt le commun des citoyens. Deçà et delà, des épisodes incroyables se succédaient, que la presse du Centre nommait « les scandales du Culturkampf, » excès de zèle ou maladresses. Bismarck lui-même n’y était pour rien ; mais sa mémoire allait à jamais en supporter le poids. Pour toute l’Allemagne catholique, Bismarck était responsable, si des policiers violaient le secret d’un tabernacle, ou si des magistrats s’ingéraient dans le secret de la confession.

L’archiprêtre de la bourgade silésienne d’Ohlau s’en était allé dans la commune voisine de Zollwitz, dont le curé légitime venait d’être jeté en prison, et il avait emporté les hosties consacrées, pour les déposer dans le tabernacle d’Ohlau. En son absence, le secrétaire du commissaire et un gendarme firent descente dans sa cure, puis à l’église ; ils se firent tout ouvrir par le sacristain docile. Dans le tabernacle, deux hosties furent prises par le gendarme : il les porta chez le Landrat pour les mettre sous les yeux d’un autre prêtre de Zollwitz, que l’évêque avait frappé de suspension, et pour qu’elles fussent dûment reconnues comme provenant de Zollwitz ; et puis, après ce bel exploit qui, dans la pensée du gendarme, n’était sans doute rien de plus qu’un raffinement de procédure, un policier reprit les hosties, les reporta à l’église, les réintégra dans le tabernacle. Interpellé, le ministre Eulenburg répondit que de tels incidens avaient évidemment quelque chose de troublant, mais il refusa formellement de blâmer ces entreprenans perquisiteurs.

En son for intime, Eulenburg, qui n’éprouva jamais un grand enthousiasme pour les pratiques du Culturkampf, devait évidemment trouver malséant que la maréchaussée se fût servie du corps du Christ comme d’une pièce à conviction : mais le gouvernement, captif de la raison d’État, n’osait pas blâmer les actes de déraison qui se réclamaient d’elle, lors même qu’ils la rendaient odieuse. C’était une autre absurdité de considérer comme délinquans les prêtres qui refusaient l’absolution à certains pénitens ; un tel refus n’avait rien de public, et ne tombait même pas, en réalité, sous le coup de la loi de 1873, qui prohibait la publicité des censures ecclésiastiques. Mais les plus hautes juridictions prussiennes, à tous les degrés, crurent devoir condamner, au nom de cette loi, cinq ecclésiastiques qui n’avaient fait qu’user de leur droit de confesseurs ; et lorsque, en 1877, le Centre se plaignit, le commissaire du gouvernement, Lucanus, approuva publiquement cette jurisprudence.

Voilà ce que fait Bismarck, disait toute l’Allemagne catholique, et l’on s’en prenait à lui, si un commissaire chargé d’administrer les biens de l’archevêché de Cologne s’immisçait, par un étrange abus de pouvoir, dans l’administration des paroisses ; à lui, encore, si des magistrats inhabiles poursuivaient l’évêque de Munster et condamnaient son vicaire général Giese sous l’inculpation de détournemens, c’est-à-dire d’un crime de droit commun ; à lui, enfin, si d’innombrables poursuites judiciaires inquiétaient une foule de braves gens qui d’eux-mêmes, sans consulter la prudence de l’Eglise, s’en allaient en pèlerinage au village de Marpingen, témoin, disait-on, d’apparitions miraculeuses.

Tout près de Bismarck, à Berlin même, immédiatement au-dessous de lui, la grande épopée du Culturkampf passionnait toujours l’humeur généralement placide des chefs de bureaux et des scribes : le futur ministre Bosse, qui entrait, à la fin de 1876, dans la chancellerie de Falk, constatait que beaucoup d’entre eux demeuraient de chauds partisans des lois de Mai. Falk était lui-même inflexible, systématiquement content de toutes les applications de la loi, quelque inélégantes ou quelque odieuses qu’elles fussent. Il refusait aux congrégations les délais mêmes que la loi lui permettait d’accorder. Il avait le goût d’épuiser son droit. Homme politique, il ne l’avait jamais été ; son esprit de juriste, sans cesse contrarié, excité, déconcerté, par les obstacles et les attaques, avait perdu tout calme et toute sérénité ; ce ministre n’était plus qu’un chicanier, et ses démarches à l’endroit de l’Église avaient l’âpreté d’un procès.

Un nouveau litige, que Falk laissait ou faisait surgir, devait provoquer sur le terrain scolaire des mêlées ardentes, interminables. Falk se considérait comme préposé par son souverain à l’instruction religieuse des petits Allemands ; en 1874, on l’avait vu, quinze jours de suite, quitter son ministère à l’aurore pour assister aux leçons de religion qui se donnaient dans les écoles de Berlin. L’Etat prussien persistait à charger ses instituteurs d’enseigner la religion ; mais de quel droit l’enseignaient-ils ? En vertu de mon ordre, déclarait l’Etal ; — de par la mission canonique que je leur donne, répondait l’Église.

Les présidens supérieurs et les évêques commençaient à en discuter, et le dialogue devenait soudainement une polémique. On échangeait, sur un ton de défi, certaines demandes d’explications. S’expliquer n’est pas toujours une garantie de paix ; c’est parfois un acte de guerre : entre un Etat belliqueux et une Eglise légitimement défiante, l’explication dégénérait en un échange de définitions anguleuses qui ne pouvaient s’harmoniser. Falk avait près de lui, pour s’occuper des questions scolaires, un ancien théologien protestant, Karl Schneider, qui regardait comme un péril pour la vie allemande la prépondérance du clergé romain dans les écoles où les petits catholiques se préparaient à devenir des hommes. Vingt ans durant, à la faveur d’une harmonie spontanée entre les deux pouvoirs, harmonie silencieuse, faite de mutuelle confiance, un admirable enseignement religieux avait été distribué aux petits écoliers catholiques de l’Allemagne ; sans que leurs droits respectifs fussent bien clairement formulés, le maître et le curé s’étaient entendus pour une œuvre féconde. Aujourd’hui, l’on discutait les conditions de l’entente ; et l’on discutait en cessant même de s’écouter. Au contact de deux âmes vivantes, d’une âme de prêtre et d’une âme d’instituteur croyant, s’associant pour élever d’autres âmes, succédait le heurt entre deux thèses qui n’étaient susceptibles d’aucune conciliation.

Dans le diocèse de Trêves, l’Église considérait les instituteurs comme investis de la mission canonique par le seul fait qu’un commissaire épiscopal assistait à leur examen ; dans le diocèse de Paderborn, elle les obligeait à réciter le Credo de Trente. Une telle variété de procédure permettait à l’État d’opposer à la pratique d’un diocèse celle du diocèse voisin. L’Eglise à son tour observait que, dans certains districts, les prêtres étaient contraints d’assister, en témoins silencieux, à l’enseignement religieux ; qu’ailleurs même, en raison des bagarres du Culturkampf, l’accès de l’édifice scolaire leur était refusé. La difficulté devenait plus complexe encore, et la solution plus incertaine, lorsque le prêtre prétendait, dans la classe même, compléter l’enseignement religieux donné par l’instituteur. Falk ne voulait pas que, sans le consentement de l’État, l’Église introduisît dans l’école un livre d’enseignement religieux ; il affirmait son pouvoir en excluant certains catéchismes qui depuis longtemps y régnaient. Et puis, le 18 février 1876, il lançait une despotique circulaire, d’après laquelle l’instruction religieuse, matière obligatoire du programme, ne pouvait être donnée à l’école que par les fonctionnaires de l’Etat et sous les auspices de l’État : le prêtre admis à la direction de cet enseignement pouvait être évincé dès qu’il serait suspect à l’Etat ; et tel fut le cas, de 1873 à 1877, pour 2 768 prêtres ; dans les différends qui s’élèveraient entre le prêtre et l’instituteur, le pouvoir civil serait le juge ; et l’école, enfin, pourrait, suivant les circonstances, être ouverte ou fermée aux leçons supplémentaires de religion par lesquelles les prêtres préparaient les enfans à la première communion. Il n’était question, dans la circulaire, d’aucune mission canonique donnée par l’Église aux maîtres : la prérogative traditionnelle de l’Église était lésée. Aussitôt, dans toutes les provinces, les pères de famille se soulevèrent. L’État leur imposait, en chaque village, un maître de catéchisme dont l’Église n’avait pas vérifié les aptitudes et dont elle n’aurait plus le droit, en cas d’insuffisance ou d’incartade, de faire cesser les leçons : ils n’acceptaient pas cette nouveauté. Les catholiques vaincront, s’écriait le Mercure de Westphalie, et le prix de la victoire, ce sera l’école. Oui, ripostait Reichensperger au Landtag, nous bataillons pour emporter ce prix. Dans le diocèse de Paderborn, les prêtres d’un doyenné se concertaient pour exiger des instituteurs la mission canonique : ils recevaient de Falk l’avis que l’école leur devenait fermée, et de Pie IX une bénédiction.

Ces incidens apparaissaient, avec une netteté chaque jour plus alarmante, comme les épisodes d’un plan d’ensemble qui aboutirait à la sécularisation complète de l’école. Déjà l’idée confessionnelle se voilait ou disparaissait dans les « livres de lecture » que les autorités scolaires mettaient entre les mains des enfans. On voulait qu’à l’avenir ces ouvrages eussent un caractère exclusivement national ; et, tandis que les livres destinés aux écoles évangéliques avaient licence d’attaquer l’Église romaine, d’autres recueils, composés dans un esprit catholique pour les petits catholiques, semblaient sans cesse à la veille d’une disgrâce.

Discrètement, mais sûrement, progressait l’institution des écoles simultanées où les enfans des deux religions trouvaient accueil : on n’en créait pas, ou presque pas, dans le pays de Trêves ; car la minorité, très restreinte, des petits protestans y aurait été comme enveloppée d’une atmosphère catholique ; mais, ailleurs, là où la Réforme était prépondérante, l’intégrité d’âme des petits catholiques n’inspirait pas à l’État les mêmes scrupules, et une lettre officielle de Falk, du 16 juin 1876, prévoyait avec complaisance que l’ouverture d’écoles simultanées pouvait résulter, soit de nécessités pédagogiques, soit du désir des pouvoirs communaux, soit de l’assentiment des diverses autorités religieuses. Discrètement aussi, mais non moins sûrement, Falk visait à effacer le caractère confessionnel des écoles normales : c’était sa tactique, dénoncée dès 1874 par Mallinckrodt, de créer tout doucement des faits acquis, contre lesquels ensuite ne prévalait plus aucune plainte, aucune objection.

Le vieux maître d’école, brave homme simple, heureux de son sort, était en voie de disparition : un nouveau personnel scolaire se multipliait, soucieux d’occuper une place d’avant-garde dans la lutte « intellectuelle, » jaloux de se mêler aux agitations politiques, et tout prêt à exiger beaucoup des pouvoirs publics en échange des services émancipateurs qu’il rendait à l’humanité. Des pédagogues experts se plaignaient que la formation morale des enfans et les besognes véritablement professionnelles fussent trop aisément négligées par ces prétentieux novateurs. La presse pédagogique catholique aurait volontiers pris quelque action sur ces récentes recrues ; mais l’Etat la disgraciait. L’inspection scolaire avait, à peu près partout, cessé d’appartenir aux prêtres catholiques : dans le diocèse de Cologne, tous étaient exclus ; dans la Haute-Silésie, par exemple, sur 800 inspecteurs scolaires, il n’y avait plus, en juin 1875, que 28 prêtres. Cinq ans plus tôt, les services d’inspection scolaire coûtaient 60 000 marks ; désormais, les mains laïques auxquelles elle était remise prenaient au budget public 1 170 000 marks. Certains choix provoquaient des plaintes amères : dans le district d’Oppeln, sur 100 inspecteurs des écoles catholiques, 40 étaient vieux-catholiques ; dans le district de Thorn, ce soin était confié 5 un prêtre marié. Windthorst pressentait l’heure prochaine où il ne resterait plus qu’à organiser, à côté des écoles d’Etat, des écoles d’Eglise ; non sans regret, on céderait à cette nécessité.

Mais tandis qu’en d’autres pays, le premier effet de la séparation entre l’Eglise et l’école officielle était de soustraire à l’instituteur l’enseignement religieux, les circulaires prussiennes, au contraire, lui conféraient une sorte d’autorité à demi spirituelle en vertu de laquelle il pouvait distribuer cet enseignement sans en demander licence à l’Eglise. « C’est à vous, parens, s’écriait dès 1874 l’évêque Ketteler, de devenir les maîtres de religion de vos enfans ; vous n’avez pas besoin, vous, pour remplir ce rôle, que l’Etat vous y confirme. » « Aucune mère pieuse, déclarait à son tour Windthorst, ne laissera son enfant rentrer de l’école sans répéter avec lui le catéchisme, pour constater si l’explication donnée est bien conforme à la vieille doctrine… » Alors, du même élan dont ouvriers et paysans se levaient pour défendre leurs prêtres, ils se levaient pour défendre leurs enfans, — leurs enfans qu’ils sauraient bien catéchiser eux-mêmes ; et c’était, dans la vie prussienne, une agitation de plus ; c’était un affront de plus à ces aspirations pacifiques qui sans cesse obsédaient l’âme de Guillaume et que Bismarck à son tour, à des heures trop brèves, trop capricieuses et trop rares, ne se défendait pas de caresser lui-même.


VI

L’Allemagne était lasse du Culturkampf : en Bade, le ministère Jolly était renvoyé par le grand-duc ; en Hesse, la consigne était d’appliquer le plus doucement possible les lois contre l’Église. L’archevêque Melchers, du fond de son exil, s’intéressait au futur renouvellement du Reichstag : l’Allemagne y proclamerait-elle sa lassitude ? Il écrivait à l’évêque Martin, le 30 juin 1876 : « Si les prochaines élections répondent aux désirs du gouvernement, il n’y a pas de changement à attendre dans le Culturkampf. Si les résultats sont tels que le parti du gouvernement ne garde pas une prépondérance solide, alors on peut s’attendre à ce que le gouvernement fasse tout pour rallier le Centre. »

En janvier 1877, le peuple allemand vota. Les protestans orthodoxes eurent à se féliciter d’un renouveau du parti conservateur : de 21, le chiffre de ses membres remontait à 40. A la joie des catholiques, le Centre, qui, dans le précédent Reichstag, disposait de 91 voix, gagnait deux sièges encore.

Les nationaux-libéraux en perdaient 25 ; ils descendaient de 152 à 127. Une pareille disgrâce frappait les progressistes : ils étaient sortis 49, ils rentraient 35 ; on les sentait désunis, sans boussole. L’ascension lente, mais régulière des socialistes continuai ! : de 9, ils devenaient 12, et dans l’ensemble de l’Empire avaient obtenu 493 441 voix, — 141 770 de plus qu’en 1874. On se consolait, dans les cercles officiels, en constatant que leur parti n’était pas encore assez nombreux pour avoir le droit de déposer des motions ; mais les observateurs qui voyaient clair sentaient que la consolation n’était qu’éphémère. Ce progrès du socialisme apparaissait aux conservateurs et à l’Empereur comme la justification de leurs alarmes : gare à l’Etat, pensaient-ils, si la religion achevait de décliner !

Les conservateurs et le Centre, qui, par des voies différentes, voulaient la paix religieuse, montaient à la façon d’un flux ; les nationaux-libéraux, amoindris, commençaient de refluer. On put croire un instant qu’entre le Centre et les conservateurs allaient s’échanger des coquetteries. Quelques mois auparavant, des caricaturistes s’étaient amusés à portraiturer les chefs du Centre, se postant, les pieds dans la neige, aux portes de Canossa, pour épier l’arrivée des prochains pénitens. Les conservateurs allaient-ils, peut-être, faire acte de pénitens ? Mais l’habitude était prise de considérer les membres du Centre comme les ennemis de l’Empire ; comme plus traîtres que les partisans des Stuarts qui ne voulaient, eux, qu’un changement de dynastie ; comme un péril que tout homme à demi intelligent devait prier Dieu l’épargner à l’Allemagne ; et, pour tout dire en un mot, comme un cancer. L’Allemagne officielle devait sourire au Vatican lui-même avant de sourire à de pareilles gens.


VII

On s’attardait en manèges parlementaires ; on mesurait les courtoisies que le Centre méritait ; on était fatigué de brandir des armes et, devant le Centre, on ne voulait pas les déposer ; on passait le temps à songer à l’Eglise, et à ne pas vouloir paraître y songer, à chercher des solutions qui ne paraîtraient pas des résipiscences et qui pourtant seraient des remèdes. Le Centre alors intervenait, et suppliait le nouveau Reichstag de penser au peuple, enfin, et d’y penser longuement. A l’encontre de Sybel et de certains nationaux-libéraux qui, soucieux uniquement de combattre une confession religieuse, avaient prétendu entraver, en vue même de ce combat, l’ascension politique des masses, le Centre continuait de réclamer pour ces masses une autre émancipation, l’émancipation économique. Qu’il y eût une question sociale et même qu’elle fût urgente, Bismarck le savait bien, son familier Wagener lui en rebattait les oreilles : « L’Empire allemand, lui criait-il, s’est laissé dépasser, au point de vue social, par l’Angleterre, par le Danemark, par l’Autriche, par la Suisse. » Et Bismarck faisait élaborer certains projets de réforme, pour une longue échéance ; et puis il les trouvait trop graves, il différait. Il avait à s’occuper du Culturkampf, des moyens de le poursuivre, ou bien de l’abréger. Il semblait que ce malencontreux Culturkampf fût plus absorbant pour Bismarck, qui incarnait la puissance, que pour Windthorst, qui représentait les victimes ; Windthorst et les victimes prenaient le temps d’étudier, parallèlement à la question religieuse, les questions sociales. Le Congrès de Munich, en 1876, entendait un discours du prêtre Ratzinger sur le mammonisine et le Culturkampf, deux frères jumeaux : Ratzinger développait les principes d’une économie politique qui revendiquait contre les prétentions de l’or, — de l’or international, — les droits du travailleur ; l’idéal social qu’il dessinait trouvait des points d’attache dans le vieux passé chrétien de l’Allemagne, dont en ce moment même l’historien Janssen, un autre prêtre, esquissait le glorieux tableau.

Et voici qu’à peine rassemblé, le nouveau Reichstag de 1877 entendait un membre du Centre, le comte Ferdinand de Galen, apporter à la tribune ce qu’aucun parti n’avait encore apporté, un projet complet de législation sociale. Galen accomplissait ce geste comme un acte de dévotion : il choisissait, pour risquer cet éclat, le jour du 19 mars ; ce jour-là, sur les autels, un travailleur de Palestine, Joseph, est honoré comme saint, et même comme patron de l’Eglise universelle. Galen convia le Reichstag à s’occuper enfin de la triste situation économique des travailleurs. Il demanda qu’un certain nombre d’entre eux, librement élus par leurs camarades, fussent consultés par le gouvernement sur le remède. Il souhaita des lois sociales sur le repos du dimanche, sur la réglementation de l’apprentissage, sur la protection des ouvriers de fabrique, sur la limitation des heures de travail pour les femmes et les enfans, sur l’institution de tribunaux d’arbitrage pour le règlement des conflits entre le capital et le travail. Les nationaux-libéraux furent ébahis. « Ce sont des folies, » criait Lasker. — « On croirait entendre des morceaux de chronique du moyen âge, » s’exclamait Wehrenpfennig. Le ministre Hofmann trouvait ce programme très somptueux, mais ajoutait qu’avec la meilleure volonté du monde, il n’y avait rien à en faire. Et M. Bebel, le tribun socialiste, demandait, sur un ton de persiflage, si tant de belles idées remontaient à l’époque théocratique de Grégoire VII, ou bien à l’ère communiste du christianisme primitif. Windthorst répliqua doucement, sans polémique, sans provocation : qu’on fît une enquête parmi les ouvriers, il ne demandait rien de plus. L’adroit stratège les convoquait derrière lui, avec lui, pour interpeller cette Allemagne qu’un tout récent orgueil industriel, succédant à l’orgueil militaire, risquait d’aveugler sur l’existence de beaucoup de détresses. La superbe morgue de l’Allemagne bismarckienne devait entendre la voix des humbles : le Centre le voulait. M. Bebel était fort gêné ; il tenait, lui aussi, ne fût-ce que pour ses électeurs, à déposer quelque motion sociale ; mais eu groupant tous ses coreligionnaires politiques, il n’arrivait pas au chiffre de signatures imposé par le règlement du Reichstag. Alors, coquettement, Windthorst vint à lui, et quelques signatures du Centre s’alignèrent sous le texte rédigé par M. Bebel. La Commission du Reichstag renvoya au gouvernement, pour plus ample examen, la motion de M. Bebel, et négligea celle du Centre ; mais peu importait à Windthorst. On pouvait ensevelir la motion Galen dans les cartons du Parlement, on ne pouvait plus l’effacer de la mémoire du peuple allemand. Elle avait pris place, solennellement, dans le programme catholique : elle avait définitivement consacré la compétence du Centre en matière sociale. L’évêque Ketteler, à la veille d’être surpris par la mort, griffonnait un brouillon sur l’attitude des catholiques à l’endroit des associations socialistes ; le chanoine Moufang sollicitait les congressistes catholiques de Wurzbourg de déclarer la guerre à l’usure, de la combattre par la création de certaines caisses, par la mise en vigueur de certaines lois, par la construction de maisons ouvrières que leurs locataires pussent aisément acquérir. Ainsi la hantise du problème social survivait à l’assaut même des persécutions. Elle suscitait aussi dans l’âme d’un vicaire de Mayence, Frédéric EIz, la pensée de fonder pour les employés de magasins des groupemens semblables à ceux qui existaient depuis longtemps pour les compagnons et pour les paysans ; et dès 1877, ces associations nouvelles sortaient de terre, arbrisseaux aventureux, qui, pour naître et grandir, choisissaient fièrement l’heure des bourrasques.

L’État faisait peser sur les catholiques un ostracisme raffiné, que ne tempérait aucune pitié ; mais les catholiques savaient faire bon usage de cet ostracisme même. Les gestes perpétuels de protestation, les traînées infinies de récriminations, accentuent, plutôt qu’ils ne la réparent, la faiblesse des partis qui s’y abandonnent ; ce n’est pas en s’emprisonnant dans sa mauvaise humeur qu’on parvient à la victoire. Les catholiques d’Allemagne évitèrent ce péril ; ils eurent à porter beaucoup de deuils, mais leur deuil ne les isola pas de la vie. A leur actif travail pour le relèvement populaire, ils joignaient un autre rêve, qui, lui aussi, brava les rafales, avec audace et succès ; ils voulaient ordonner l’effort de leurs savans. En face de ce libéralisme qui sur les lèvres d’un Sybel s’affichait comme réactionnaire, il leur plut de fêter le centenaire de Goerres, l’avocat des peuples, de Goerres, l’avocat de Dieu ; ils le fêtèrent en fondant une société de savans, dont le baron de Hertling, M. Cardauns, M. Julius Bachem, dressèrent le programme, et qui devait aider de jeunes chercheurs catholiques à se faire un nom dans la science. D’étranges disgrâces frappaient, dans l’enseignement supérieur, les catholiques notoires : il devenait fort malaisé pour eux d’obtenir des chaires importantes. L’Académie de Munster, où n’enseignaient naguère que des catholiques, avait été elle-même ouverte, en 1874, à des professeurs de toutes confessions : un tel prestige s’attache, là-bas, à la toque des professeurs, qu’il déplaisait à l’Etat prussien d’en coiffer des têtes d’ultramontains. Mais sous les auspices de la Société de Goerres, les catholiques feraient œuvre de science, sans attendre pour cela le bon plaisir de l’Etat. Et parmi les projets qu’ils développaient, figurait celui d’un Dictionnaire d’État qui devait, en face des contradictions où se débattaient leurs ennemis nationaux-libéraux, exposer à l’opinion allemande les principes catholiques sur l’organisation des sociétés humaines. C’est d’une certaine conception de l’Etat qu’étaient partis les juristes du Culturkampf : M. Julius Bachem estimait que les catholiques, pour vaincre, devaient se rendre compte à eux-mêmes, d’une façon sereine et scientifique, de leurs propres idées sur le droit public et sur la souveraineté de l’Etat. En face de livres comme le dictionnaire de Bluntschli et Brater, allait se préparer, lentement, une encyclopédie politique, sans cesse remaniée, sans cesse rajeunie, dans laquelle l’Etat n’apparaîtrait pas comme une fin en soi, absolue, détachée de Dieu, mais comme un facteur nécessaire dans le grand plan divin. L’heure où Sybel, absorbé par les bagarres de la politique quotidienne, visait à contenir et à limiter les libertés populaires de crainte qu’elles n’étayassent la liberté de l’Eglise, était celle-là même où l’élite catholique, s’évadant de ces bagarres, planant au-dessus des polémiques, allait évoquer et maîtriser, dans un long et pacifique répertoire, tous les problèmes politiques, économiques et sociaux. Il semblait que la Prusse et les nationaux-libéraux, désormais dénués de tout principe stable, multipliassent les expédiens de guerre, pour retenir le présent qui leur échappait ; l’Eglise et le Centre s’approvisionnaient de science politique, afin de s’assurer l’avenir.


VIII

Les laïques se montraient audacieux pour entreprendre ; les prêtres, audacieux pour souffrir ; ils avaient, les uns et les autres, une volonté de courage, qui donnait l’impression de l’inflexibilité. L’État, de toute évidence, s’était mis dans une impasse. L’idée d’en finir avec cette lutte religieuse gagnait chaque jour quelques adhérens. Au Landtag, le 21 février 1877, Dauzenberg, député du Centre, constatait cet esprit nouveau : il citait le national-libéral Miquel, comme partisan d’une application aussi restreinte que possible des lois de Mai ; il prenait acte, se réjouissait, n’esquissait lui-même aucune concession. Ses collègues, au cours de la discussion budgétaire, énuméraient les ruines accumulées par le Culturkampf, protestaient une fois encore, et se taisaient, jusqu’à ce qu’une occasion nouvelle leur fût donnée de refaire, pour l’Allemagne et pour l’Empereur, leur irréfutable réquisitoire. Le besoin de paix suscitait des bruits de paix : Ratibor, l’ancien « catholique d’Etat, » parlait à Gontaut d’une entente prochaine ; on recontait que Schorlemer-Alst y travaillait. A croire toutes les rumeurs qui circulaient, on eût dit que des intentions conciliantes, écloses un peu partout, se tâtaient entre elles, s’éprouvaient mutuellement, avançaient de toutes parts, et puis reculaient un peu, pour avancer encore.

Subitement, à la chancellerie, les portes claquèrent : Bismarck voulait s’en aller. Il était en conflit avec Stosch, chef de l’amirauté : l’Empereur avait refusé la démission de Stosch. Bismarck expédiait la sienne. Il sentait qu’à la Cour, on travaillait de plus en plus activement pour la paix, et cela lui déplaisait. Toute l’Allemagne, voire toute l’Europe, entendaient, aux mois de mars et d’avril, le bruit fait par ce ministre qui voulait partir. Il professait, lui aussi, que le Culturkampf ne durerait pas toujours. Les Polonais, le Pape, avaient rendu la guerre inévitable, mais il espérait et voulait, lui aussi, la terminer un jour. Il en donnait l’assurance, très sincèrement, à Udo de Stolberg ; mais, encore une fois, l’heure où l’État ferait la paix, les conditions que l’Etat y mettrait, devaient être fixées souverainement par Bismarck lui-même et par Bismarck tout seul. Il ne reconnaissait qu’à lui seul, dans l’Etat, le droit de parler de paix, parce que ce serait à lui de la fixer, à lui de l’imposer ; parce que ce serait à lui de clore, au jour qu’il voudrait, l’épisode actuel de la querelle séculaire entre le sacerdoce et le pouvoir civil. L’opinion publique, les conservateurs, la Cour, semblaient dès maintenant avoir choisi le jour, un jour assez proche. Halte-là : Bismarck n’était pas prêt ; l’on prendrait son jour, à lui.

D’urgence il mandait Busch ; il le chargeait de certains réquisitoires insolens, impitoyables, qui sans retard devaient paraître dans les Grenzboten. Toute une histoire de complot s’y déroulait. Augusta, reine de Prusse, impératrice d’Allemagne, était la principale inculpée ; le palais des Radziwill était l’endroit suspect où tous les complices se groupaient. Et Busch, commandé par Bismarck, répandait dans la presse toutes sortes de cancans sur les pourparlers de la souveraine avec Dupanloup, avec Mermillod, avec les Ursulines, avec les cercles catholiques du Rhin ; sur les dispositions ultramontaines de son entourage, sur les amitiés ultramontaines qu’elle avait nouées avec les Radziwill, et avec Gontaut-Biron. Sa fille, la grande-duchesse de Bade, était à son tour visée : on incriminait ses rapports avec la « prêtraille » d’Alsace, avec certains représentans de l’orthodoxie protestante, experts en l’art de parvenir, comme le canoniste Geffcken. Le grand-duc lui-même, coupable d’avoir disgracié son ministre Jolly, n’était pas épargné : à Rome, où il avait séjourné, il était tombé sous l’influence des cardinaux… On parlait de la femme de Guillaume, et de sa fille, et de son gendre, comme on parlait de certains fonctionnaires dont on demandait la tête : la famille impériale tout entière était accusée de cléricalisme. On enveloppait dans la même suspicion les protestans croyans de la Cour, toute cette « clique » qui déposait son poison dans la Gazette de la Croix ; on livrait à la risée du peuple allemand ce qu’on appelait la « bonbonnière, » toute pleine de « produits Gazette de la Croix » et de « confiture des Jésuites. » Tous ces faiseurs de complots, qu’ils relevassent du Pape ou qu’ils relevassent de Luther, voulaient aller à Canossa : c’était l’un de leurs crimes. Bismarck, lui, n’irait pas ; il trouvait tout de suite une occasion pour le redire à l’Allemagne, avec fracas, et, plutôt que d’aller un jour à Canossa, il courait à Varzin finir sa vie. Guillaume le rattrapait. Bismarck consentait à rester en fonctions ; mais, le 16 avril 1877, il parlait pour un « long voyage. »

Il regarderait, de loin, traîner la lutte religieuse, et les désirs de paix s’agiter dans le vague ; et rien de neuf ne se produirait, rien de décisif, parce qu’il ne serait pas là. Il laissait Falk derrière lui ; aucune concession à l’Eglise n’était à craindre. Chaque fois qu’on se plaignait d’un abus ou d’un excès, Falk répondait : C’est la faute aux évêques ; ou bien : C’est la faute aux catholiques. C’était leur faute, d’après lui, si le patron d’une paroisse catholique commettait l’étrangeté d’y installer comme curé un ecclésiastique vieux-catholique ; leur faute, encore, si certains fonctionnaires se laissaient aller à des intempérances d’arbitraire, dont Virchow lui-même s’alarmait. Ne léser les lois pour l’amour de personne, et moins encore pour l’amour du Centre : tel était le programme de Falk. Sa logique se faisait toujours plus courte, sa poigne toujours plus rude. On revisera les lois, disait-il, lorsque les catholiques s’y seront soumis. D’adoucissement, même, il ne voulait pas entendre parler : « Pour que le gouvernement entre dans cette voie, signifiait-il à Schorlemer, donnez-lui la preuve que la suppression de certaines duretés et de certaines misères pourrait mettre fin à toute la lutte. » Il ajournait toute révision, il ajournait tout tempérament, et ne démentait pas, du reste, ceux qui critiquaient la dureté des lois. Il n’était plus personne, ou presque personne, qui en fit l’éloge : certaines feuilles écoutées, comme la Gazette de Silésie, surprises et presque émues par la fidélité du clergé à la hiérarchie, assuraient de leur pleine estime, avec quelques circonlocutions, ces prêtres que Falk qualifiait de rebelles ; dans les propos mêmes de Falk, Ketteler notait le sentiment que « par les voies présentement suivies, l’Etat n’arriverait pas au but ; » l’État commençait de reconnaître médiocres les lois que l’Eglise continuait d’affirmer mauvaises.

Mais l’Etat n’obéissait-il pas, dès lors, à une poussée d’amour-propre, plutôt qu’au souci du bien public, en continuant de faire souffrir le peuple et l’Eglise, au nom de ces lois ? Pourquoi demandait-il à l’Eglise de s’incliner aujourd’hui devant une législation réputée défectueuse, et que demain il consentirait à modifier ? Les catholiques répondaient par une autre formule, qui semblait faire pendant et faire échec aux exigences de Falk : ce qu’il nous faut, disaient-ils, ce n’est pas la révision des lois, c’est leur suppression. Les curiosités s’éveillaient, à la fin d’avril, en apprenant que deux personnages de la cour de Munich, Plistermeister et Bomhardt, étaient à Rome, envoyés par la reine mère, ou même par le roi Louis II, et que peut-être ils y négociaient ; on chuchotait beaucoup, et puis on les oubliait : ils n’avaient sans doute rien demandé pour le roi de Prusse, et certainement n’avaient rien obtenu pour lui. Les polémiques de tribune et de presse n’avaient d’autre effet que d’opposer l’une à l’autre deux intransigeances, qui l’une et l’autre se voulaient invincibles.

Le 14 mai, dans sa retraite, Bismarck sautait sur sa plume pour féliciter quelques bourgeois inoccupés qui, dans la petite ville de Hartzburg, immortalisaient par un monument expiatoire le cuisant souvenir de Canossa. Il leur criait merci, « merci pour cette marque d’entente et d’encouragement dans la lutte contre les empiétemens dont, aujourd’hui encore, la vie allemande était menacée par la suprématie romaine. » Un poète local, tout de suite, se sentait inspiré : « Sur toute la terre d’Allemagne, chantait-il, la bande noire criait : Nous voulons la liberté, nous voulons le droit, pour la race humaine, les femmes surtout. Mais les vents de Berlin soufflent dans les frocs, sur les corbeaux tombe le faucon, et sur le fripon, aussi, sur le fripon par excellence, qui, dans l’armée des prêtres, sert depuis longtemps comme volontaire. » Le faucon, c’était Falk, et le fripon, c’était Windthorst.

Mais là-bas à Rome, en ce même été, survenaient pour le jubilé de Pie IX, pour fêter le Pape qu’on réputait hostile à l’Empire, tous les évêques proscrits, Melchers, Brinkmann, Martin ; ils y retrouvaient Ledochowski : ils y rencontraient Ketteler ; à l’ombre du Vatican, ils tenaient, tous ensemble, une façon de petit concile, pour expédier des ordres à l’Eglise d’Allemagne. En jetant hors de l’Empire plusieurs d’entre eux, on avait décimé leurs réunions annuelles de Fulda ; elles avaient émigré du tombeau de saint Boniface, le Germain, vers le tombeau de saint Pierre, le Romain : c’était là le succès du Culturkampf. De Rome, ils invitaient ceux de leurs prêtres qui recevaient encore quelque traitement de l’Etat, soit à refuser ces sommes, soit à déclarer en chaire et puis à faire savoir au pouvoir civil, qu’ils n’acceptaient pas les lois de Mai. De Rome, aussi, ils envoyaient certaines décisions très formelles, d’après lesquelles les instituteurs qui se passeraient de la mission canonique ou donneraient un enseignement hostile à la foi, pourraient être exclus des sacremens. De Rome, enfin, ils démentaient les bruits d’après lesquels Pie IX se pliait à une conciliation. Pie IX y coupait court en personne, par l’originale allocution dans laquelle il parlait du nouvel Attila et montrait l’heureuse influence de cet autre fléau de Dieu sur le réveil de l’énergie catholique. Alors la municipalité de Munich interdisait les processions auxquelles donnait lieu le jubilé du Pontife. La Gazette Nationale accusait le Vatican d’abrutir l’humanité et proclamait que le catholicisme était inférieur au fétichisme des sauvages d’Afrique ; la Gazette de Magdebourg interpellait la Bavière, encore rattachée par des liens diplomatiques avec le chef de l’Eglise. Après les journaux, les juridictions le s plus hautes de la Prusse ripostaient à leur tour : le tribunal suprême lui-même, à Berlin, rendait un arrêt pour redire que les instituteurs donnaient au nom de l’Etat toutes leurs leçons, même celles de religion, et qu’ils n’avaient besoin d’aucune estampille d’Eglise. La colère des journaux, la ténacité des tribunaux, ne troublaient d’aucun nuage l’allégresse audacieuse, altière qu’inspiraient à Pie IX les catholiques d’Allemagne.

Le Vatican, l’épiscopat, le Centre ne feraient aucune concession pour cesser de souffrir. On ne tenait pas compte, à Berlin, des pétitions catholiques au sujet de l’école ; on semblait y balayer, sans un regard, les 100 000 signatures recueillies dans les diocèses westphaliens et rhénans, les 158 000 signatures que Ballestrem rapportait de Silésie, et qui toutes réclamaient que pour l’enseignement du catéchisme l’instituteur tînt du curé sa mission. Alors s’inaugurait, pour les catholiques de Prusse, l’ère des grands meetings ; ils en tinrent à Paderborn, à Cologne, en août et octobre 1877. C’étaient d’immenses mobilisations du peuple croyant. Windthorst les organisait et les soutenait ; un prêtre qui devait être bientôt l’un des historiens du Culturkampf, François-Xavier Schulte, maintenait l’opinion en haleine, lorsque Windthorst s’était éloigné.
IX

Guillaume était atrocement soucieux. Il souffrait, comme roi, de cet affront permanent qu’infligeaient, à la législation de Mai, l’Eglise de Rome et une partie du peuple prussien. Mais d’autre part il gémissait, comme chrétien, sur la prépondérance qu’avaient prise, dans l’autre Eglise, dans l’Eglise évangélique de Prusse, les courans nationaux-libéraux. L’élection du prédicateur Hossbach par une paroisse protestante de Berlin soulevait en son âme une sorte d’angoisse : ce prédicateur était connu pour son hostilité à l’orthodoxie. Guillaume souffrait d’un tel choix comme d’un scandale, il écrivait à Roon, à Bismarck, des messages alarmés ; qu’allait devenir son peuple ? qu’allait devenir la foi ? qu’allait devenir son Dieu ? de la négation du Christ, n’arriverait-on pas un jour, demandait-il, « à la suppression de Dieu, comme en France ? » Chacun savait, à la Cour et dans les bureaux, que lorsqu’on voulait émouvoir l’Empereur en faveur des « ultramontains, » on n’avait qu’à lui parler de certains courans libéraux qui se déchaînaient dans l’Eglise protestante : l’été de 1877, durant lequel Bismarck acclamait encore le Culturkampf, aggravait, dans la conscience de Guillaume, la satiété que le Culturkampf lui inspirait. « Personne n’a été content du Culturkampf, déclarait la Gazette de l’Allemagne du Nord, et si le désir souvent exprimé de le voir finir a pris une insistance particulière, c’est à cause des élémens discutables qui s’y mêlèrent, et qui apportèrent dans cette lutte des tendances discutables. » L’empereur Guillaume ne voulait pas capituler devant Rome ; mais de ces « élémens discutables, » il commençait à en avoir assez. Dans les groupemens d’action qu’avaient organisés sur le Rhin certains nationaux-libéraux pour la surveillance des fonctionnaires catholiques, un certain Konitzer s’était longtemps distingué comme un délateur passionné. Sa réputation succombait en août 1877 dans un procès infamant. Guillaume pardonnait malaisément au parti national-libéral de pareilles aventures.

« On a trop libéralisé, » disait-il en octobre au prince de Hohenlohe : et Hohenlohe, toujours halluciné par le fantôme des Jésuites, les soupçonnait de pousser l’Empereur dans une voie réactionnaire. L’Association protestante allemande, dans un congrès que, ce même mois, elle tenait à Berlin, lançait, au nom des protestans libéraux, un nouvel appel contre l’ultramontanisme ; mais l’Empereur la détestait ; c’est elle qui dans son Eglise détruisait la foi ; elle, encore, qui découronnait le Christ de sa dignité de Dieu ; ce n’est pas chez elle que Guillaume irait prendre ses conseils.

Le Landtag reprenait séance en novembre : de nouveau, les orateurs du Centre, Heereman et Dauzenberg, Windthorst et Pierre Reichensperger défilaient à la tribune, dressant le bilan de cette guerre que les protestans libéraux rêvaient de continuer. Et Reichensperger concluait : « S’il est trop pénible pour M. Falk de rebrousser chemin, il peut encore, pour écarter les rigueurs et les maux insoupçonnés et superflus qu’il a provoqués, rendre un service à l’Etat prussien : qu’il prie Sa Majesté de lui donner un successeur. » Le Centre considérait, — et c’est de quoi bientôt Bismarck se souviendra, — que déjà la seule retraite de Falk serait un prélude d’accalmie.

Ce mot de Reichensperger dessinait l’histoire future ; il n’eût pas tenu à Guillaume qu’il ne se réalisât immédiatement. La Gazette de la Croix, journal de ces pieux protestans que l’Empereur n’avait jamais cessé d’aimer, accusait la Prusse, ou peu s’en fallait, d’avoir commis le péché d’orgueil : « Les lois de Mai, y lisait-on, vinrent à une époque où l’Etat prussien, exalté par ses glorieuses victoires, eut le tort pardonnable de trop présumer de son omnipotence, et crut pouvoir jeter dans la mer de la grande politique, comme un lest inutile, les considérations de prudence. Cependant un grand vaisseau doit aussi compter avec le lest, sinon il deviendrait le jouet des vagues. »

Les mois succédaient aux mois, les discours aux discours, les articles aux articles ; le travail s’opérait au fond des âmes ; mais à la surface du royaume, le Culturkampf sévissait toujours. Le pilote du « grand vaisseau » prolongeait son congé ; on l’attendait. Les bruits les plus variés couraient à son sujet. Certains craignaient une crise, une retraite définitive. D’autres prétendaient qu’il allait se rapprocher des conservateurs. Kleist Retzow demeurait sceptique, et il avait raison. Bismarck laissait dire, parlait peu, écrivait moins encore, et cherchait les moyens de redevenir le maître, le vrai maître, d’être l’homme qui déciderait, tout seul, si sa politique des précédentes années devait être continuée, ou bien changée, si la législation des précédentes années devait être maintenue, ou bien amendée, ou même détruite. Car détruire son œuvre, soi-même, parce qu’on le veut, n’est-ce pas encore commander à son œuvre, n’est-ce pas encore être le maître ? Il songea que Bennigsen, l’un des chefs du parti national-libéral, l’avait à plusieurs reprises soutenu, avec zèle ; il prit la décision d’appeler Bennigsen au pouvoir, à ses côtés. L’Empereur trouvait qu’on avait trop libéralisé ; le chancelier, lui, voulait libéraliser plus encore. L’orientation théologique de l’Église protestante était, pour lui, le moindre des soucis. Il considérait Bennigsen comme un collaborateur capable d’être un serviteur : cela lui suffisait. Il renouait avec cet homme politique, à la fin de décembre, des pourparlers très sérieux ; il ne s’agissait de rien de moins que de chasser Eulenburg et d’appeler au ministère même de l’Intérieur Bennigsen en personne, ce Bennigsen qui plus tard, lorsque la Prusse reviendra sur les lois de Mai, sera leur dernier défenseur. On dirait, peut-être, que ce serait une bravade contre le peuple qui avait, au renouvellement du Reichstag, marchandé sa confiance aux nationaux-libéraux ; une bravade contre le souverain, qui était d’humeur à leur refuser la sienne ; mais qu’importait à Bismarck ?

Bennigsen alléché posait des conditions ; il exigeait que deux au moins de ses amis politiques entrassent dans le ministère. Mais pendant l’une des interruptions que subissaient les pourparlers, un message de Guillaume parvint à Bismarck : en raison de « l’allure tranquille et conservatrice » qu’il souhaitait à son gouvernement, l’Empereur, le 30 décembre 1877, opposait aux projets bismarckiens son veto.

Bennigsen représentait la majorité parlementaire qui avait dirigé le Culturkampf : Bennigsen prenant le pouvoir à côté de Bismarck, c’eût été le raffermissement de cette coalition entre le chancelier et les nationaux-libéraux, d’où le Culturkampf était sorti ; c’eût été, aux dépens de l’Eglise et contre l’Église, le raffermissement de l’alliance entre la raison d’État et les « élémens discutables » du Culturkampf. La raison d’Etat, représentée par Bismarck, devait un jour mettre un terme à cette lutte même qu’elle avait commandée ; les « élémens discutables, » eux, n’y concevaient d’autre terme que la mort même de l’Eglise ennemie. De la définition même de ces deux forces alliées, il résultait qu’un jour, elles se sépareraient, que l’une voudrait continuer de lutter, que l’autre voudrait cesser. L’appel de Bennigsen au pouvoir aurait, pour un temps, renouvelé l’alliance, mais elle était tout près d’être dénoncée ; le geste de Guillaume, et bientôt les nécessités économiques de l’Empire orienteraient Bismarck vers d’autres combinaisons ; l’offensive du Culturkampf allait perdre son unité.


X

Mais dans ces années 1876 et 1877 où les adversaires du Culturkampf national commençaient à reprendre confiance dans l’avenir, un fait s’était produit, que Bismarck considérait comme un succès pour les partisans d’un Culturkampf européen : les élections, en France, avaient amené la Gauche au pouvoir. Depuis plusieurs années, les journaux allemands se plaignaient que la France, en demeurant en dehors du Culturkampf, violât « un intérêt supérieur d’ordre international ; » ils s’apprêtaient désormais à un autre langage.

« Ce qui les frappe, écrivait Gontaut à Decazes au lendemain des premières élections républicaines de 1876, c’est la défaite du cléricalisme, de ce spectre noir qu’ils ont toujours devant les yeux et que les hommes d’Etat allemands s’efforcent de représenter comme un objet d’épouvante, aussi bien pour les pays étrangers que dans leur patrie. » La Post du 9 avril 1876 écrivait : « Le peuple français, en se décidant pour la République, n’a que deux choix à faire : accepter la théocratie papale ou délivrer la nation des chaînes dans lesquelles l’a tenue le clergé. On paraît être entré dans la seconde voie. Cela prépare une communauté d’idées avec l’Allemagne, qui peut devenir une paix inébranlable pour la France. » Quelques jours après, Thiers, causant avec Hohenlohe, émettait l’idée, — presque dans les mêmes termes, — que la communauté d’intérêts dans la lutte contre l’ultramontanisme offrait une garantie pour la durée des bons rapports entre l’Allemagne et la France.

Cette communauté d’intérêts qu’affirmait Thiers, et que pressentait aussi Gambetta, se traduisit, tout de suite, par certaines similitudes de langage, très continues, très frappantes, entre la presse bismarckienne et les journaux français qui luttèrent en 1877 contre le 16 Mai. Gambetta qui, en 1874, dans une lettre à Mme Edmond Adam, soupçonnait Bismarck d’entretenir de ses subsides et de ses conseils perfides le cléricalisme français, était désormais rassuré. Ce n’était pas seulement la gauche française, c’était l’Allemagne bismarckienne qui accusait, en 1877, le ministère du 16 Mai de trop s’intéresser au Pape et d’exposer la France à des périls de guerre. « Les journaux bismarckiens envoient sur Paris, lisait-on dans la Nouvelle Presse libre, de Vienne, ce que le prince de Bismarck appelle des jets d’eau froide, et cet appui ne manquera pas de servir aux députés de la Gauche de recommandation auprès de leurs électeurs. » Recommandation, c’était trop dire et beaucoup trop ; mais du moins les députés de la Gauche trouvaient-ils dans ces journaux certains textes dont ils pouvaient conclure que les cléricaux, c’était la guerre, et que la République, c’était la paix. Les polémiques de presse étaient très friandes de ces textes. La politique extérieure « ultramontaine, » telle que la concevaient les Droites, perdrait la France ; Gambetta le disait, Bismarck aussi. Et puis, de l’hostilité contre une telle politique, on passait, tout de suite, à l’idée d’une lutte contre Rome : « Cette idée-là, disait Thiers à ses amis en octobre 1876, vous est inspirée par Bismarck, qui veut broyer la Papauté, le seul pouvoir qu’il n’a pas réussi à avoir en main en Europe. »

Le parallélisme d’action entre la presse gambettiste et la presse bismarckienne n’échappait pas à Windthorst : d’après ce qu’il faisait dire à Gontaut, le 30 juin, le chef du Centre savait « sûrement » que M. Gambetta était en communication avec la chancellerie allemande. Lord Odo Russell et les autres diplomates accrédités à Berlin pensaient de même [2]. Ce n’étaient là que des hypothèses, qu’il serait peut-être périlleux de considérer dès maintenant comme acquises à l’histoire. Mais entre le chancelier de l’Empire et le tribun de la République un intermédiaire survint, Crispi.

En août 1877, il fit un séjour à Paris, vit Gambetta [3] et puis, gagnant Berlin, y demeura près de Bismarck jusqu’à l’ouverture de la période électorale française, période décisive, à laquelle l’Allemagne, ainsi que le disait à Lefebvre de Béhaine un homme d’Etat bavarois, s’intéressait beaucoup plus qu’à la question d’Orient.

L’Empereur s’effrayait d’une victoire possible de Gambetta : pour lui, c’était le radicalisme, et puis la revanche. « Rassurez-vous, lui disait plus tard Hohenlohe ; Gambetta, obligé d’engager la lutte contre les cléricaux, provoquerait un conflit autrement considérable que notre Culturkampf, il serait donc trop occupé à l’intérieur pour songer à nous faire la guerre. » Bismarck et Crispi, d’ailleurs, ne demandaient pas à l’Empereur son avis pour travailler aux destinées françaises. « On affectait écrit M. Hanotaux, d’établir entre les libéraux de tous pays, y compris les républicains de France, une entente pour la lutte contre Rome. Bismarck était le chef imprévu de cette combinaison, et Crispi son principal lieutenant. » Et Bismarck et Crispi, regardant au loin la France, causaient longuement. Du fond même de la Scandinavie s’élevait une voix qui sommai Bismarck de parler net à la France : c’était celle de Biörnstjerne Biörnson :


Il y a deux camps en Europe, écrivait-il. L’un a son quartier général au Vatican, l’autre à Berlin. L’un envoie sans cesse des messages et des proclamations, l’autre se tait. Mais ce silence est regrettable. Précisément avant les élections françaises, il faudrait que le prince de Bismarck eût dit formellement et publiquement, devant toute l’Europe, ce que seuls l’Empereur allemand et son chancelier ont l’autorité pour dire : « La victoire des partis appelés conservateurs, en France, est une victoire ultramontaine et c’est, tôt ou tard, une lutte avec l’Allemagne, qui, ici, a une mission européenne. » Je sais très bien qu’on pourrait qualifier un tel langage d’immixtion dans les affaires d’un pays voisin. Mais je sais aussi que cette lutte est menée pour des idées, et les idées ne connaissent pas de frontières. Que sans une telle parole Mac-Mahon perde la partie, c’est possible. Mais doit la perdre de telle façon que ni lui ni d’autres n’aient envie de recommencer.


Biörnstjerne Biörnson voulait ainsi qu’au nom des « idées » Berlin signifiât un ordre à la France votante ; peu s’en fallait qu’il n’accusât Bismarck de manquer de brutalité. La distance ou les brouillards du Nord, cachaient à cet impérieux agité l’action réelle du chancelier. Decazes, lui, qui voyait et qui savait, laissait échapper ce mot douloureux : « M. de Bismarck se mêle trop de nos affaires. »

A Paris, en effet, les polémiques de certains journaux de gauche inquiétaient savamment la France au sujet de ce qui disait à Berlin, au sujet de ce qui s’y dirait si demain les « ultramontains » de France, soupçonnés de vouloir rétablir le pouvoir temporel, sortaient vainqueurs de la crise. A Berlin, les banquets où paradait Crispi, les discours où Bennigsen affirmait la solidarité de l’Allemagne et de l’Italie, semblaient braver la France « ultramontaine, » dans laquelle l’Italie voyait toujours un péril. Manteuffel, l’historien Banke, envoyaient à Thiers des télégrammes pour lui souhaiter le succès. Le 6 septembre, Bismarck, donnant ses instructions à Hohenlohe, qui s’en retournait à Paris, lui disait qu’avant les élections, il serait encore nécessaire que l’Allemagne se montrât un peu menaçante. Voyant un certain nombre de nos journaux reproduire ses menaces et les transformer en argumens électoraux, notre vainqueur de 1871 se flattait de peser sur nos suffrages. « Lisez l’histoire et ses tristes leçons, s’écriait avec une grave et pessimiste éloquence le duc de Broglie. N’est-ce pas sur l’Agora d’Athènes mourante qu’on évoquait le fantôme de Philippe de Macédoine ? N’est-ce pas dans les Diètes de Pologne qu’on se retournait avant de voter, pour savoir ce que pensaient et ce que voulaient les ambassadeurs de Catherine ? »

On sait la suite des faits, comment Gambetta devint le maître, comment le cléricalisme devint l’ennemi, comment une « erreur funeste, pour reprendre les expressions de Gabriel Charmes, nous entraîna à rompre avec l’allié naturel qu’était pour la France le catholicisme, à traiter en ennemi le culte qui avait été le drapeau de la protestation de l’Alsace-Lorraine contre la conquête, et qui restait l’âme des particularismes allemands. » Le prince de Hohenlohe, ambassadeur de Bismarck, et Henckel de Donnersmarck, qui renseignait activement le chancelier sur les événemens de Paris, applaudissaient à ce tardif succès du Culturkampf international. Spuller, lui, sentait au contraire une impression de cauchemar. « Ah ! ma chère amie, disait-il à Mme Edmond Adam, combien de fois vous ai-je dit et répété de ne pas applaudir dans les discours de Gambetta ses sorties anticléricales ! Vous le voyez aujourd’hui : l’anticléricalisme le conduisait à Bismarck et Bismarck à lui. L’anticléricalisme, prenez-y garde, il est prussien ! »

C’en était donc fait de ce régime clérical sous lequel l’armée française, au dire de Henckel, n’était pas autre chose que l’armée des soldats du Pape, qui, sur un ordre, iraient où les Jésuites les voudraient mener, c’est-à-dire, peut-être, à une croisade contre l’Allemagne [4]. Henckel bientôt parla d’une visite que le chef des Gauches pourrait rendre au chancelier de l’Empire ; il disait à Gambetta : « Ce n’est que dans une conversation que vous pourrez asseoir solidement les conditions di rétablissement d’un régime de confiance entre nos deux pays sur la base d’une politique commune de l’Allemagne et de la France contre la Papauté ; » et puis, se retournant vers Bismarck, il lui faisait observer, le 23 décembre 1877, que le nouveau gouvernement de la France, en choisissant un protestant pour le ministère des Affaires étrangères et en remplaçant Gontaut, montrait à l’Allemagne son désir d’entrer en bons rapports. Gontaut démissionnait, en effet, à la veille d’être rappelé : Bismarck l’accusait, avec ténacité, d’avoir donné son aide aux influences de cour qui visaient à ralentir la persécution religieuse et d’avoir, avec l’appui des ultramontains, accrédité l’idée que l’Allemagne souhaitait la guerre. Bismarck depuis deux ans voulait qu’on le débarrassât de ce « contre-ministère » que formaient, d’après lui, l’Impératrice et Gontaut ; il était enfin satisfait. Henckel concluait que Gambetta « apporterait, dans leur extension la plus large, l’empressement et le concours de la France pour une politique commune de l’Allemagne et de la France contre Rome. » Le Culturkampf, expliquait de son côté Gambetta à Mme Edmond Adam, « a changé les principes des luttes anticléricales ; il en a fait une question de politique européenne. » Sur les lèvres de Gambetta, de celui-là même qui devait bientôt s’honorer en déclarant que l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation, semblaient ainsi voltiger, en une fugitive minute des propos singulièrement pareils à ceux que tenait Bismarck depuis quatre années, sur le caractère international du Culturkampf.

Mais si l’idée même d’une action commune de l’Allemagne et de la France contre Rome avait, en 1877, la saveur d’une nouveauté, très peu de mois suffiraient pour qu’elle eût la saveur d’un archaïsme. Le futur cardinal Vannutelli, causant à Bruxelles, en 1876, avec son collègue le baron Baude, lui avait dit : « Si la France se laissait entraîner à l’imitation de la politique religieuse appliquée depuis cinq ans en Allemagne, on verrait M. de Bismarck en profiter, avec son habileté ordinaire, pour accélérer son évolution, se dégager des embarras que votre pays commettrait l’erreur d’assumer à sa place, et rechercher, à des conditions rendues plus accessibles pour lui par l’état de la France, une réconciliation avec le Saint-Siège. » Il advint, en Allemagne, après 1877, ce qu’avait ainsi prévu Mgr Vannutelli, ce que pronostiquait, dès 1875, le prince de Hohenlohe lui-même, lorsqu’il disait à Blowitz : « Pour aller à Canossa, Bismarck n’attend que l’anticléricalisme français. »

En janvier 1878, Victor-Emmanuel mourait ; le futur Frédéric III, qui s’en allait à Borne pour lui rendre les derniers devoirs, résistait aux instances de l’impératrice Augusta, et s’abstenait d’aller voir le Pape : l’Allemagne continuait de ne plus connaître Pie IX. Mais, un mois plus tard, Pie IX disparaissait à son tour ; l’Allemagne allait recommencer de connaître la Papauté ; et tandis que la presse bismarckienne célébrait en France Floquet et M. Lockroy, comme des héros du Culturkampf, l’imagination de Bismarck, cédant au rêve qu’elle n’avait jamais complètement abandonné, recommençait d’aspirer à causer avec Borne, par-dessus les évêques, par-dessus le Centre. Se passer du Centre pour faire la paix, ne serait-ce pas encore avoir vaincu le Centre ? Bismarck palliera sa défaite par cette illusion de victoire ; Léon XIII sera le véritable vainqueur.


XI

Les luttes avec Pie IX avaient été pour Bismarck une école ; il avait appris, à cette école même, ce qu’était l’Eglise. En se heurtant à ce faible vieillard, à cette tête découronnée, il avait reconnu que cette puissance spirituelle, à laquelle il prêtait des airs d’insurgée parce qu’elle avait refusé de se confondre avec l’Etat, n’était pas décidément une puissance du même ordre que celles avec lesquelles il avait coutume de se mesurer ; même frappée, elle gardait encore je ne sais quoi d’invincible ; même incarcérée, elle gardait encore quelque chose d’inviolable ; elle articulait des refus d’obéissance qui démentaient les erreurs bismarckiennes sur la valeur de la loi ; elle commettait et ordonnait des récidives qui déroutaient les illusions bismarckiennes sur la vertu de la force.

Voyageant à Rome en 1876, le vieux maréchal de Moltke écrivait avec quelque tristesse : « La Papauté a pour elle les femmes de tous les pays catholiques et quelquefois même celles des pays protestans. Le sentiment, l’imagination, la faiblesse d’esprit, ce sont là de bien puissans auxiliaires ; nulle force extérieure n’est capable de détruire la Papauté ; elle a déjà surmonté des crises plus terribles que celle-ci. » Moltke, pour la première fois dans sa vie, désespérait que l’Allemagne fût victorieuse ; mais pourquoi la victoire se refusait-elle ainsi à l’Allemagne ? C’est ce qu’il ne comprenait pas encore. Dédaigneux non moins qu’amer, on eût dit, à l’entendre, que l’Allemagne de Bismarck et de Moltke était battue par les femmes. Ce croyant de la force cherchait pour les déconvenues de la force une explication, et l’explication se dérobait. Il fallait que le fier « germanisme » reconnût et acceptât comme un fait l’existence d’un pouvoir spirituel susceptible d’édifier, dans la conscience de chaque citoyen catholique, des retranchemens imprévus, derrière lesquels elle déjouait Bismarck.

Pie IX, naguère souverain d’un Etat, n’était plus que le propriétaire d’une enclave ; mais par le fait même de ses malheurs politiques, il était devenu absolument intangible pour les vengeances terrestres ; et cette inaccessibilité même du Pontife, bravant en Bismarck l’homme fort et le héraut des droits de la force, devenait comme le symbole d’une autre inaccessibilité, celle du monde des âmes ; elle parachevait encore, dans ce personnage historique qu’est le Pape, ces traits singuliers et grandioses qui font de lui, si l’on ose ainsi dire, un homme représentatif par excellence, l’homme représentatif d’un certain monde moral existant hors de portée de l’État, au-delà et au-dessus de l’État, monde moral où s’évade et s’épanouit l’autonomie des consciences fières et où les pénalités frappant les corps n’ont aucune répercussion consentie ni durable. La force matérielle, triomphante et grisée, oublie volontiers l’existence de cet autre univers, dans lequel voisinent, jusqu’à s’y confondre, le for intime de l’homme et la volonté de Dieu : volontiers ne reconnaîtrait-elle comme réel que ce qu’elle peut toucher, culbuter et broyer.

Cette même revue : les Grenzboten, qui sonnait autrefois les fanfares du Culturkampf, publiait, il y a quelque temps, les Mémoires d’un ancien ministre prussien de l’Instruction publique, Bosse. Il parlait du chancelier : « Bismarck et Falk, expliquait-il, avaient tenu trop peu de compte de l’immense puissance que possède l’église catholique sur les cœurs des hommes ; et vis-à-vis de ces impondérables, ils avaient attribué à l’omnipotence brutale de l’Etat une supériorité victorieuse, qu’elle n’avait pas et ne pouvait pas avoir. Les forces profondes, réelles, religieuses, qui agissent dans le cœur humain, furent mésestimées et mises de côté avec un aveuglement qui aujourd’hui même, pour un politicien libéral, paraît à peine compréhensible. »

On ne saurait mieux dire. Il était réservé au Pape, ce roi déchu, de décontenancer Bismarck, Moltke et Roon, ces trois familiers de la victoire. Bismarck apprit, au jour le jour du Culturkampf, que sa propre puissance, quelque tremblement qu’elle imprimât à l’Europe, s’émoussait contre certaines bornes ; qu’elle n’avait pas de prise sur les mystérieuses décisions des consciences, non moins importantes dans la destinée des peuples que la décision des armes ; et que Pie IX, qui les dictait, était en quelque façon plus fort que lui.

C’est dans son contact hostile avec l’Eglise de l’Infaillibilisme, avec l’Eglise qu’il disait serve, que s’étaient révélées à ce fils de la Réforme, à ce confesseur de l’ « évangélisme » prussien, deux forces mystérieusement vivaces et qu’il ignorait jusque-là : la souveraineté spirituelle, toute-puissante sous les dehors de la faiblesse, et la liberté de l’homme intérieur, s’affirmant avec éclat par l’obéissance volontaire à cette débile souveraineté.


GEORGES GOYAU.

  1. Voyez la Revue des 1er octobre et 1er novembre 1910 et des 1er janvier et le mars 1911.
  2. Gambetta fréquente trop les agens de Bismarck, notait au même moment Mme Edmond Adam (Après l’abandon de la revanche, p. 15). Comparer, même ouvrage, p. 56, les curieux propos de Girardin à Mme Adam.
  3. D’après le récit que Gambetta fit à Mme Edmond Adam de son entretien avec Crispi, celui-ci souleva la question du désarmement général. Bismarck seul, répondait Gambetta, peut imposer ce désarmement (Mme Edmond Adam, op. cit., p. 29-31).
  4. Il est intéressant de remarquer que, dès 1872, une brochure signée L. G., imprimée à Mâcon et intitulée La Revanche, brochure « distribuée dans les cénacles démocratiques et les loges maçonniques, » combattait l’idée de revanche comme étant « mise en avant » par les militaires de profession et par les « cléricaux, » surtout par les Pères Jésuites. (Henri Galli, Gambetta et l’Alsace-Lorraine, p. 36, Paris, Plon, 1911).