Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/De Brichemer

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (1pp. 208-210).

De Brichemer,

ou

C’EST DE BRICHEMER [1].


Mss. 7218, 7615.


Séparateur



Rimer m’estuet de Brichemer[2]

Qui jue de moi à la briche[3] :
Endroit de moi je l’ doi amer ;
Je ne l’ truis aeschars ne chiche.
N’a si large jusqu’outre mer,
Quar de promesse m’a fet riche :
Du forment qu’il fera semer
Me fera anc’ouan flamiche.

Brichemer est de bel afère ;
N’est pas uns hom plains de desroi :
Cortois et douz et debonère
Le trueve-on, et de bel[4] aroi ;
Mès n’en puis fors promesse atrère,
Ne je n’i voi autre conroi[5] :
Autele atente m’estuet fère
Com li Breton font de lor roi[6].


Ha, Brichemer ! biaus très doux sire,
Paié m’avez cortoisement,
Quar vostre bourse n’en empire,
Ce voit chascuns apertement ;
Mès une chose[7] vos vueil dire
Qui n’est pas de grand coustement :
Ma promesse fetes escrire ;
Si soit en votre testament.



Explicit de Brichemer.

  1. Legrand d’Aussy a donné le texte de cette pièce au tome V des Notices des manuscrits, pages 412-414, en l’accompagnant des réflexions suivantes :

    « Cette notice (Legrand aurait dû dire cette pièce), purement littéraire, n’a rien d’historique ; je la donne comme un monument de notre ancienne poésie, et spécialement comme un indice certain du progrès qu’avait déjà fait l’art de la rime vers le milieu du 13e siècle.

    J’ai dit ailleurs (Fabliaux, discours prélim., 2e édit., page 108), en parlant du mélange régulier des rimes masculines et féminines, que nos modernes avaient tort d’en attribuer l’usage aux poëtes du 16e siècle, et de regarder ces écrivains comme les premiers qui en eussent donné l’exemple et fait une règle ; j’ai dit, et je l’ai prouvé par des citations, que plus de trois siècles auparavant nos vieux rimeurs le connaissaient, et qu’ils l’employaient même souvent, quoiqu’il ne fût point encore établi en loi.

    Le Brichemer de Rutebeuf va en offrir une preuve nouvelle : il est composé de trois stances, chacune de huit vers sur deux rimes, masculine et féminine, redoublées et croisées.

    L’épître elle-même n’est point sans talent : on y trouvera un badinage assez léger pour son temps, de l’harmonie dans la versification, de la finesse et de la gaîté dans la raillerie, et même un mérite qu’on ne s’attend pas à y trouver, celui de la grâce et du bon ton. Elle peut donner une idée des poésies fugitives d’alors. »

  2. Je ne sais si Brichemer est le nom d’un individu existant à l’époque de Rutebeuf, et son débiteur (ce qui est peu probable ; il aurait été plutôt son créancier), ou un nom supposé comme les poëtes en emploient souvent dans leurs épigrammes, ou enfin un nom allégorique sous lequel on pouvait au 13e siècle découvrir à qui s’adressaient les vers de notre trouvère. Tout ce que je puis dire, c’est que dans le Roman du Renart le cerf s’appelle Brichemer.
  3. La briche était un jeu qu’on jouait assis, et par conséquent à l’aise. C’est, je crois, le sens dans lequel il faut entendre ici ce mot. Le supplément du Glossaire de Ducange, au mot Bricolla, en cite plusieurs exemples que voici : « Aucunes bachelettes jouoient d’un jeu appelé la briche, et quant le suppliant et Mathieu Burnel approuchèrent près d’eulx, Andrieu d’Azencourt print hors des mains d’une des dites bachelettes le baston duquel bricher devoit. » Litt. remiss., an 1408. — Aliœ an 1411 : « Pluseurs gens qui jouoient au geu de brische et gesant à terre, » etc. — Litt. remiss., an 1450 : « Lesquelles filles jouoient à ung jeu que l’on dit la bricque… les dites filles assises au dit jeu de la bricque.
  4. Ms. 7633. Var. Grant.
  5. Ms. 7615. Var. Je n’i voi mès autre conroi. — conroi, dessein.
  6. Parmi les prophéties du temps qu’on attribuait à l’enchanteur Merlin, il y en avait une qui annonçait qu’Artus, ce roi des Bretons si fameux dans nos romans de chevalerie, n’était pas mort réellement comme on le croyait, qu’il reviendrait un jour régner de nouveau sur la Grande-Bretagne, et qu’alors il la rendrait la plus florissante des monarchies. En conséquence de cette prédiction, les Anglais soupiraient après la venue de leur grand roi Artus comme les Juifs après celle de leur Messie, et leur attente était devenue proverbiale et dérisoire pour exprimer une espérance qui ne doit jamais se réaliser :

    Et Britonum ridenda fides, per sæcula multa
       Arturium expectat, expectavitque perennè.

              Jo Isacanus Anglus.De Bello troj.

      Cil qui s’afole à escient
      Avec les Bretons puet attendre
      Artus qui jamais ne venra,
                (Vie des Pères.)

    M. Paulin Paris, au vers 6e de la page 238 du 1er vol. de Garin-le-Loherrain, a placé la note suivante : « Plusieurs manuscrits ajoutent ici ces deux vers, qui me semblent une interpolation du Jongleur :

    Comme as Bretons qui désirent toudis
    Le roi Artu qu’est dou siècles parti.

    Si le poëme original contenait ces deux vers, il faudrait en conclure que les fables de la Table ronde ont été connues en France aussi anciennement que les romans des douze pairs ; mais les meilleures leçons et les plus anciennes ne les donnent pas. »

    M. Francisque Michel, page 75 des notes de son introduction au recueil de ce qui reste des Poëmes de Tristan, déclare qu’il ne partage pas cette opinion et essaie de la réfuter par quelques exemples. La question serait curieuse à débattre ; mais je craindrais qu’on pût me dire si j’essayais de la vider ici : Non erat hic locus.

  7. Mss. 7633, 7615. Var. Un pou de choze.