Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/C’est la paiz de Rutebués

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (1pp. 21-23).

C’est la Paiz de Rutebues,
ou
LA PRIÈRE RUTEBUEF.

Mss. 7633, 7615.


Séparateur



Mon boen ami Diex le mainteingne[1] !
Mais raisons me montre et enseingne
Qu’à Dieu fasse une teil prière :
C’il est moiens[2], que Diex l’i tiengne,
Que puis qu’en seignorie veingne
G’i per[3] honeur et bele chière !
Moiens est de bele menière
Et s’amors est ferme et entière
Et ceit bon grei qui le compeingne ;
Car com plus basse est la lumière,
Miex voit hon avant et arrière,
Et com plus hauce, plus esloigne.

Quant li moiens devient granz sires,
Lors vient flaters et naît mesdires ;
Qui plus en seit, plus a sa grâce.
Lors est perduz joers et rires :
Ces roiaumes devient empires[4]

Et tuit ensuient une trace.
Li povre ami est en espace :
C’il vient à cort, chacuns l’en chace
Par gros moz ou par vitupires.
Li flatères de pute estrace[5]
Fait cui il vuet vuidier la place :
C’il vuet, li mieudres est li pires.

Riches hom qui flateour croit
Fait de légier[6] plus tort que droit,
Et de légier faut[7] à droiture
Quant de légier croit et mescroit.
Fox est qui sor s’amour acroit
Et sages qui entour li dure.
Jamais jor ne metrai ma cure
En fère raison ne mesure
Se n’est[8] por celui qui tot voit ;
Car s’amours est ferme et séure,
Sages est qu’en li s’aséure[9] :
Tuit li autre sunt d’un endroit.

J’avoie un boen ami en France[10] ;
Or l’ai perdu par meschéance.

De totes pars Diex me guerroie,
De totes pars pers-je chevance[11] !
Diex le m’atort à pénitance
Que par tanz cuit que pou i voie ;
De sa véue r’ait-il joie
Ausi grant com je de la moie,
Qui m’a méu teil mésestance ;
Mais bien le sache et si le croie :
J’aurai asseiz où que je soie,
Qui qu’en ait anui[12] et pezance.



Explicit.

  1. Ms. 7615. Var. Mi bon ami Diex les meinteigne !
  2. C’il est moiens, s’il est dans une position ni trop haute ni trop basse.
  3. Ms. 7615. Var. Amor.
  4. Nous retrouverons souvent dans Rutebeuf ce jeu de mots entre pire, royaume et empire.
  5. Estrace, race, origine ; extractio.
  6. De légier, légèrement, facilement ; leviter.
  7. Faut, de faillir, manquer.
  8. Se n’est pour si ce n’est.
  9. Ce vers manque au Ms. 7615.
  10. Comme Rutebeuf dans ses poésies parle de plusieurs grands seigneurs qui le secoururent, il serait assez difficile de désigner celui auquel il fait ici allusion. Peut-être est-ce Louis IX ou son frère le comte de Poitiers ; mais comme rien n'indique que cette pièce ait été composée postérieurement à la mort de l’un ou de l'autre de ces princes, nous croyons devoir prier le lecteur de ne prendre nos paroles que pour une conjecture.
  11. Chevance, bien, possession ; du bas latin cabentia, chevancia. — La Fontaine s'est servi de ce mot :
    L’abondance
    Verse en leurs coffres la finance,
    En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins :
    Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?
    Fables Liv. vii, fab. 6.
  12. Ms. 7615. Var. Corrouz.