Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 3

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Chapitre III

Bettine crue folle. Le pere Mancia. La petite
verole. Mon depart de Padoue.




Bettine devoit etre au désespoir ne sachant pas entre quelles mains son billet étoit tombé, ainsi je ne pouvois lui donner une marque plus certaine de mon amitié que la tirant d’inquietude ; mais ma generosité qui la délivra d’un chagrin dut lui en causer un autre plus fort. Elle se voyoit decouverte. Le billet de Candiani demontroit qu’elle le recevoit toutes les nuits : ainsi la fable, qu’elle avoit peut etre inventée pour m’en imposer, devenoit alors inefficace. J’ai voulu la soulager de cet embaras. Je suis allé le matin à son lit ; et je le lui ai remis avec ma reponse.

L’esprit de cette fille lui avoit gagné mon estime ; je ne pouvois plus la mepriser. Je la regardois comme une créature séduite par son propre temperament. Elle aimoit l’homme ; et elle n’etoit à plaindre qu’à cause des consequences. Croyant de voir la chose dans son vrai aspect, j’avois pris mon parti en garçon qui raisonnoit et non pas en amoureux. C’étoit à elle à rougir, et non pas à moi. Il ne me restoit autre curiosité que celle de savoir, si les Feltrins avoient aussi couché avec elle. C’etoient les deux camarades de Candiani.

Bettine affecta toute la journée une humeur fort enjouée. Le soir elle s’habilla pour aller au bal ; mais tout d’un coup une indisposition vraie, ou feinte l’obligea d’aller se mettre au lit. Toute la maison en fut alarmée. Quant à moi, sachant tout, je m’attendois à des nouvelles scènes toujours plus tristes. J’avois pris sur elle un dessus que son amour propre ne pouvoit pas souffrir. Malgré cependant une si belle école qui a precedé mon adolescence, j’ai poursuivi à être la dupe des femmes jusqu’à l’age de soixante ans. Il y a douze ans que sans l’assistance de mon Genie tutelaire j’aurois epousé à Vienne une jeune etourdie qui m’avoit rendu amoureux. Actuellement je me crois à l’abri de toutes les folies de cette espece ; mais helas ! j’en suis faché !

Le lendemain toute la maison fut desolée, parceque le démon qui possédoit Bettine s’étoit emparé de sa raison. Le docteur me dit que dans ses deraisonnemens il y avoit des blasphemes, et qu’elle devoit donc être possedée, car il n’y avoit pas d’apparence qu’en qualité de folle elle eut tant maltraité le pere Prospero. Il se determina à la mettre entre les mains du pere Mancia. C’étoit un fameux exorciste Jacobin, c’est à dire Dominicain, qui avoit la réputation de n’avoir jamais manqué aucune fille ensorcellée.

C’étoit un Dimanche. Bettine avoit bien dîné, et avoit été folle toute la journée. Vers minuit son pere arriva à la maison chantant le Tasso, ivre à ne pas pouvoir se tenir debout. Il alla au lit de sa fille, et après l’avoir tendrement embrassée il lui dit qu’elle n’étoit pas folle. Elle lui répondit qu’il n’étoit pas soul. — Tu es possedée, ma chere fille. — Oui mon pere ; et vous etes le seul qui peut me guerir. — Eh bien ! je suis prêt.

Il parle alors en théologien ; il raisonne sur la force de la foi, et sur celle de la benediction paternelle ; il jette son manteau ; il prend un crucifix d’une main, il met l’autre sur la tete de sa fille, et il commence à parler au diable d’une façon que sa femme meme toujours bete, triste, et acariatre doit en rire à gorge deployée. Les seuls qui ne rioient pas étoient les deux acteurs, et c’étoit cela qui rendoit la scène plaisante. J’admirois Bettine qui rieuse du premier ordre avoit alors la force de se maintenir dans le plus grand serieux. Le docteur Gozzi rioit aussi, mais en desirant que la farce se terminat, car il lui sembloit que les disparates de son pere étoient autant de profanations à la sainteté des exorcismes. L’exorciste enfin alla se coucher disant qu’il étoit sûr que le démon laisseroit sa fille tranquille toute la nuit.

Le lendemain, dans le moment que nous nous levions de table voila le pere Mancia. Le docteur suivi de toute la famille le conduisit au lit de sa sœur. Tout occupe à regarder, et examiner ce moine, j’étois comme transporté hors de moi même. Voici son portrait.

Sa taille étoit grande et majestueuse, son age à peu près de trente ans, ses cheveux étoient blonds, ses yeux bleux, les traits de son visage étoient ceux d’Apollon de Belvedere, avec la difference qu’ils n’indiquoient ni le triomphe ni la pretention. Blanc à eblouir, il étoit pâle, ce qui fesoit briller davantage le carmin de ses levres, qui laissoient voir ses belles dents. Il n’etoit ni maigre, ni gras, et la tristesse de sa physionomie en augmentoit la douceur. Sa demarche étoit lente, son air timide, ce qui fesoit conjecturer la plus grande modestie dans son esprit.

Bettine lorsque nous entrames étoit, ou fesoit semblant d’être endormie. Le pere Mancia commença par empoigner un goupillon, et l’arroser d’eau lustrale : elle ouvrit les yeux, regarda le moine, et les referma dans l’instant : puis elle les réouvrit, le regarda un peu mieux, se mit sur son dos, laissa tomber ses bras, et avec sa tête joliment penchée se livra à un someil, dont rien n’avoit la plus douce apparence. L’exorciste debout tira de sa poche son rituel, et l’étole qu’il mit sur son cou, et un reliquaire qu’il plaça sur la poitrine de l’endormie. Puis avec l’air d’un saint il nous pria de nous mettre tous à genoux pour prier Dieu qu’il lui fasse connoitre si la patiente étoit obsedée, ou affectée de maladie naturelle. Il nous laissa là une demie heure toujours lisant à voix basse. Bettine ne bougeoit pas.

Las, je crois, de jouer ce role, il pria le docteur de l’écouter à l’écart. Ils entrerent dans la chambre, d’où ils sortirent un quart d’heure après, excités par un grand éclat de rire de la folle qui d’abord qu’elle les vit reparoître leur tourna le dos. Le pere Mancia fit un sourire, plongea, et replongea l’asperges dans le benitier, nous arrosa genereusement tous, et partit.

Le docteur nous dit qu’il reviendroit le lendemain, et qu’il s’etoit engagé de la delivrer en trois heures si elle étoit possedée ; mais qu’il ne promettoit rien si elle étoit folle. La mere se dit sûre qu’il la delivreroit, et elle remercia Dieu de lui avoir fait la grace de voir un saint avant de mourir. Rien n’étoit si joli que le désordre de Bettine le lendemain. Elle commença à tenir les propos les plus fous que poète pût inventer, et elle ne les interrompit pas à l’apparition du charmant exorciste, qui après en avoir joui un quart d’heure s’arma de toutes pieces, et nous pria de sortir. Il fut d’abord obéi. La porte resta ouverte ; mais c’est egal. Qui auroit osé y entrer ? Nous n’entendimes durant l’espace de trois heures que le plus morne silence. À midi il appella, et nous entrames. Bettine étoit là triste, et fort tranquille, tandis que le moine plioit bagage. Il partit disant qu’il espéroit, et priant le docteur de lui en donner des nouvelles. Bettine dina dans son lit, soupa à table, fut sage le lendemain, mais voila ce qui arriva pour me rendre sûr qu’elle n’etoit ni folle ni possedée.

C’étoit l’avantveille de la purification de Notre Dame. Le docteur étoit accoutumé de nous faire communier à la paroisse ; mais il nous conduisoit à confesse à St Augustin, église desservie par les Jacobins de Padoue. Il nous dit à table de nous y disposer pour le surlendemain. La mere dit vous devriez tous aller vous confesser au pere Mancia pour avoir l’absolution d’un si saint homme. Je compte d’y aller aussi. Candiani, et les Feltrins y consentirent ; je n’ai rien dit.

Ce projet m’a deplu ; mais j’ai dissimulé, bien determiné à empecher son execution. Je croyois au sceau de la confession, et je n’étois pas capable d’en faire une fausse ; mais sachant que j’étois le maitre de choisir mon confesseur, je n’aurois certainement jamais eu la bêtise d’aller dire au pere Mancia ce qui m’etoit arrivé avec une fille qu’il auroit d’abord deviné que ce ne pouvoit être que Bettine. J’étois sûr que Candiani lui diroit tout, et j’en etois fort faché.

Le lendemain de bonne heure elle vint à mon lit pour me porter un petit collet, et elle me glissa cette lettre. « Haïssez ma vie ; mais respectez mon honneur, et une ombre de paix à laquelle j’aspire. Aucun de vous ne doit aller demain à confesse chez le pere Mancia. Vous etes le seul qui pouvez faire avorter ce dessein, et vous n’avez pas besoin que je vous en suggere le moyen. Je verrai s’il est vrai que vous ayez de l’amitié pour moi. »

Il est incroyable comme cette pauvre fille me fit pitié à la lecture de ce billet. Malgré cela je lui ai répondu ainsi : « Je conçois que malgré toutes les inviolables lois de la confession, le projet de votre mere doit vous inquiéter ; mais je ne conçois pas comment pour faire avorter ce projet vous puissiez compter sur moi plutot que sur Candiani, qui s’en est declaré approbateur. Tout ce que je peux vous promettre c’est que je ne serai pas de la partie ; mais je ne peux rien sur votre amant. C’est à vous à lui parler. »

Voici la reponse qu’elle me donna. « Je n’ai plus parlé à Candiani depuis la fatale nuit qui m’a rendue malheureuse ; et je ne lui parlerai plus quand même en lui parlant je pourrois redevenir heureuse. C’est à vous seul que je veux devoir ma vie, et mon honneur. »

Cette fille me paroissoit plus etonnante que toutes celles, ont les romans que j’avois lus m’avoient representé les merveilles. Il me sembloit de me voir joué par elle avec une effronterie sans exemple. Je voyois qu’elle vouloit me remettre dans ses chaines ; et malgré que je ne m’en souciasse pas, je me suis cependant determiné à faire l’action genereuse, dont elle me croyoit uniquement capable. Elle se sentoit sûre de réussir ; mais dans quelle école avoit elle appris à si bien connoitre le cœur humain ? En lisant des romans. Il se peut que la lecture de plusieurs soit la cause de la perte d’une grande quantité de filles ; mais il est certain que la lecture des bons leur apprend la gentillesse, et l’exercice des vertus sociales.

Determiné donc à avoir pour cette fille toute la complaisance dont elle me croyoit capable, j’ai dit au docteur dans le moment que nous allions nous coucher, que ma conscience m’obligeoit à le prier de me dispenser d’aller me confesser au pere Mancia, et que je desirois de n’etre pas en cela different de mes camarades. Il me répondit qu’il penetroit mes raisons, et qu’il nous conduiroit tous à St Antoine. Je lui ai baisé la main. La chose fut faite ainsi, et j’ai vu Bettine à midi venir à table avec la satisfaction peinte sur sa figure.

Une engelure ouverte m’obligeant à rester au lit, et le docteur étant allé à l’eglise avec tous mes camarades, Bettine étant restée seule à la maison, elle vint s’asseoir sur mon lit. Je m’y attendois. J’ai alors vu le moment de la grande explication, qui dans le fond ne me deplaisoit pas.

Elle debuta par me demander si j’etois fâché de l’occasion qu’elle saisissoit de me parler. Non, lui répondis-je, car vous me procurez celle de vous dire que les sentimens que j’ai pour vous n’étant que ceux de l’amitié vous devez être sûre que pour l’avenir le cas que je puisse vous inquieter n’arrivera jamais. Ainsi vous ferez tout ce que vous voudrez. Pour me regler autrement il faudroit que je fusse amoureux de vous ; et je ne le suis plus. Vous avez etouffé le germe d’une belle passion dans un instant. À peine rentré dans ma chambre après le coup de pied que Candiani m’a donné, je vous ai haye, puis meprisée, puis vous m’êtes devenue indifferente, et enfin l’indifference a disparu lorsque j’ai vu de quoi votre esprit est capable. Je suis devenu votre ami, je pardonne à vos foiblesses, et m’étant accoutumé à vous considérer telle que vous etes, j’ai conçu pour vous l’estime la plus singuliere par rapport à votre esprit. J’en ai été la dupe, mais n’importe : il existe, il est surprenant, divin, je l’admire, je l’aime, et il me semble que l’hommage que je lui dois est celui de nourir pour l’objet qui le possède l’amitié la plus pure. Payez moi de la même monnoye. Vérité, sincérité, et point de detours. Finissez donc toutes les niaiseries, car vous avez deja gagné sur moi tout ce que vous pouviez pretendre. La seule pensée d’amour me rebute, car je ne peux aimer que sûr d’etre aimé uniquement. Vous etes la maitresse d’attribuer ma sotte delicatesse à mon age ; mais la chose ne peut pas etre autrement. Vous m’avez ecrit que vous ne parlez plus à Candiani, et si je suis la cause de cette rupture croyez que j’en suis faché. Votre honneur exige que vous tachiez de vous raccomoder ; et je dois me garder à l’avenir de lui causer le moindre ombrage. Songez aussi que si vous l’avez rendu amoureux le seduisant de la même façon, dont vous vous etes servie vis à vis de moi, vous avez doublement tort, car il se peut que s’il vous aime vous l’ayez rendu malheureux.

Tout ce que vous m’avez dit, me répondit Bettine, est fondé sur le faux. Je n’aime pas Candiani, et je ne l’ai jamais aimé. Je l’ai hay, et je le hais, parce qu’il a merité ma haine, et je vous en convaincrai, malgré que l’apparence me condamne. Pour ce qui regarde la seduction, je vous prie de m’epargner ce vil reproche. Songez vous aussi que si vous ne m’aviez pas seduite d’avance, je n’aurois jamais fait ce dont je me suis bien repentie par des raisons que vous ignorez, et que je vais vous apprendre. La faute que j’ai commise n’est grande que parceque je n’ai pas prevu le tort qu’elle pouvoit me faire dans la tete sans experience d’un ingrat comme vous capable de me la reprocher.

Bettine pleuroit. Ce qu’elle venoit de me dire etoit vraisemblable, et flatteur ; mais j’avois trop vu. Outre cela, ce dont elle m’avoit fait voir son esprit capable me rendoit sûr qu’elle alloit m’en imposer, et que sa demarche n’etoit que l’effet de son amour propre qui ne la laissoit pas souffrir en paix une victoire de ma part qui l’humilioit trop.

Inebranlable dans mon idée, je lui ai repondu que je croyois tout ce qu’elle venoit de me dire sur l’etat de son cœur avant le badinage qui m’avoit fait devenir amoureux d’elle, et par consequent je lui ai promis de lui epargner pour l’avenir le titre de seductrice. Mais convenez, lui dis-je, que la violence de votre feu ne fut que momentanée, et qu’il n’a fallu qu’un leger souffle pour l’eteindre. Votre vertu qui ne s’est ecartée de son devoir qu’une seule heure, et qui a repris tout d’un coup l’empire sur vos sens qui s’etoient egarés merite quelqu’eloge. Vous qui m’adoriez devintes dans un moment insensible à toutes mes peines que je ne manquois pas de vous faire connoitre. Il me reste à savoir comment cette vertu pouvoit vous être si chere, tandis que Candiani ne cessoit de lui faire faire naufrage toutes les nuits entre ses bras.

Voici, me dit-elle alors (en me regardant de cet air qu’on a quand on est certain de la victoire) où je vous voulois. Voici ce que je ne pouvois pas vous faire savoir, et ce que je n’ai jamais pu vous dire, car vous vous etes refusé au rendez vous que je ne vous ai demandé qu’au seul dessein de vous faire connoître la verité.

Candiani, poursuivit elle à me dire, m’a fait une déclaration d’amour huit jours après qu’il est entré chez nous. Il me demanda mon consentement pour me faire demander en mariage par son propre pere d’abord qu’il auroit achevé ses études. Je lui ai répondu que je ne le connoissois pas encore bien, que je n’avois pas de volonté là-dessus ; et je l’ai prié de ne me parler plus de cela. Il fit semblant d’etre devenu tranquille ; mais je me suis aperçue, peu de tems après, qu’il ne l’étoit pas un jour qu’il me pria d’aller quelque fois le peigner. Quand je lui ai repondu que je n’en avois pas le tems il me dit que vous etiez plus heureux que lui. Je me suis moquée de ce reproche, et de ses soupçons, car toute la maison savoit que j’avois soin de vous.

Ce fut quinze jours après que je lui ai refusé le plaisir d’aller le peigner qu’il m’est arrivé de passer avec vous une heure dans ce badinage que vous savez, et qui, comme de raison, fit naitre un feu qui vous donna des idées que vous ne connaissiez pas auparavant. Quant à moi, je me trouvois fort contente ; je vous aimois, et m’etant abandonnée à des desirs naturels à ma passion, nul remords ne pouvoit m’inquieter. Il me tardoit de me voir avec vous le lendemain ; mais le même jour après souper le premier moment de mes peines arriva. Candiani glissa entre mes mains ce billet, et cette lettre, que dans la suite j’ai cachés dans un trou de mur avec intention de vous les faire voir à tems et lieu.

Bettine alors me remit la lettre, et le billet. Voici le billet : « Ou recevez moi pas plus tard que cette nuit dans votre cabinet, en laissant entrebaillée la porte qui donne dans la cour, ou pensez à vous tirer d’affaires demain vis à vis du docteur au quel je remettrai la lettre dont vous voyez la copie ci jointe. »

La lettre contenoit le recit d’un delateur infame et enragé, qui effectivement pouvoit avoir des suites tres facheuses. Il disoit au docteur que sa sœur passoit avec moi les matinées dans un commerce criminel, lorsqu’il alloit dire la messe, et il lui promettoit de lui donner la dessus des tels eclaircissemens qu’il ne pourroit pas en douter.

Après avoir fait la reflexion, poursuivit Bettine, que le cas exigeoit, je me suis determinée à ecouter ce monstre. J’ai laissé la porte entrouverte, et je l’ai attendu ayant mis dans ma poche un stylet de mon pere. Je l’ai attendu à la porte pour qu’il me parle là, mon cabinet n’étant séparé de celui où couche mon pere que d’une cloison. Le moindre bruit auroit pu l’eveiller.

À ma première question sur la calomnie que contenoit la lettre qu’il me menaçoit de donner à mon frere, il me répondit que ce n’etoit pas une calomnie, car il avoit vu lui même tout l’entretien que nous avions eu le matin par un trou qu’il avoit fait dans le plancher du grenier perpendiculaire à votre lit, où il alloit se mettre d’abord que j’entrois chez vous. Il conclut qu’il alloit decouvrir tout à mon frere, et à ma mere si je m’obstinois à lui refuser les mêmes complaisances qu’il etoit sûr que j’avois pour vous. Après lui avoir dit dans ma juste colere les injures les plus atroces, et l’avoir appelé lache espion, et calomniateur, car il ne pouvoit avoir vu que des enfantillages, j’ai fini par lui jurer qu’il se flattoit en vain de me reduire par des menaces à avoir pour lui les mêmes complaisances. Il se mit alors à me demander mille pardons, et à me representer que je ne devois attribuer qu’à ma rigueur sa demarche, à laquelle il ne seroit jamais determiné sans la passion que je lui avois inspirée, et qui le rendoit malheureux. Il convint que sa lettre pouvoit etre calomnieuse, et qu’il en avoit agi en traître, et il m’assura qu’il n’employeroit jamais la force pour obtenir des faveurs qu’il ne vouloit devoir qu’à la constance de son amour. Je me suis crue obligée à lui dire que je pourrois l’aimer dans la suite, et à lui promettre que je n’irois plus à votre lit lorsque le docteur n’y seroit pas ; et je l’ai renvoyé content sans qu’il osa me demander un seul baiser lorsque je lui ai promis que nous pourrions nous parler quelqu’autre fois dans le même endroit.

Je suis allée me coucher au desespoir songeant que je ne pourrois plus ni vous voir lorsque mon frere n’y seroit pas, ni vous en faire savoir la raison par rapport aux consequences. Trois semaines s’écoulerent ainsi, et ce que j’ai souffert est incroyable, car vous ne manquiez pas de me presser, et je me voyois toujours obligée à vous manquer. Je craignois même le moment dans lequel je me serois trouvée seule avec vous, car j’étois sûre que je n’aurois pas pu m’empêcher de vous découvrir la raison de la difference de mes proceders. Ajoutez que je me voyois obligée au moins une fois par semaine à me rendre à la porte de l’allée pour parler au coquin, et moderer par des paroles son impatience.

Je me suis enfin determinée à finir mon martyre quand je me suis vue menacée par vous aussi. Je vous ai proposé d’aller au bal habillé en fille ; j’allois vous decouvrir toute l’intrigue, et vous laisser le soin d’y remédier. Cette partie de bal devoit deplaire à Candiani ; mais mon parti étoit pris. Vous savez de quelle espece fut le contretems. Le depart de mon frere avec mon pere vous inspira à tous les deux la même pensée. Je vous ai promis d’aller dans votre chambre avant de recevoir le billet de Candiani qui ne me demandoit pas le rendez-vous ; mais qui m’avertissoit qu’il alloit se mettre dans mon cabinet. Je n’ai eu ni le tems de lui dire que j’avois des raisons pour lui défendre d’y aller, ni celui de vous avertir que je n’irois chez vous qu’après minuit comme j’avois pensé de faire, car après une heure de bavardage j’etois sûre de renvoyer ce malheureux dans sa chambre ; mais le projet qu’il avoit enfanté, et qu’il se crut en devoir de me communiquer demandoit un tems beaucoup plus long. Il ne m’a pas été possible de le faire partir. J’ai dû l’ecouter, et le souffrir toute la nuit. Ses plaintes, et ses exagerations sur son malheur ne finissoient jamais Il se plaignoit de ce que je ne voulois pas consentir à un projet, que, si je l’avois aimé, j’aurois dû approuver. Il s’agissoit de m’enfuire avec lui la semaine sainte pour aller à Ferrare, où il a un oncle qui nous auroit accueillis, et auroit facilement fait entendre raison à son pere pour être dans la suite heureux toute notre vie. Les objections de ma part, ses réponses, les details, les explications pour l’aplanissement des difficultés eurent besoin de toute la nuit. Mon cœur saignoit pensant à vous ; mais je n’ai rien à me reprocher ; et il n’est rien arrivé qui puisse me rendre indigne de votre estime. Le seul moyen que vous puissiez avoir pour me la refuser est celui de croire que tout ce que je viens de vous dire est un conte ; mais vous vous tromperez, et vous serez injuste. Si j’avois pu me resoudre à des sacrifices qui ne sont dus qu’à l’amour, j’aurois pu faire sortir de mon cabinet ce traitre une heure après qu’il y étoit entré ; mais j’aurois preferé la mort à cet affreux expédient. Pouvois-je deviner que vous étiez dehors exposé au vent, et à la neige ? Nous étions tous les deux à plaindre ; mais moi plus que vous. Tout cela étoit ecrit[illisible] dans le ciel pour me faire perdre la santé, et la raison que je ne possede plus que par intervalles sans être jamais sûre que mes convulsions ne me reprennent. On prétend que je sois ensorcelée, et que des démons se soyent emparés de moi. Je ne sais rien de tout cela ; mais si c’est vrai, me voila la plus misérable de toutes les filles.

À ce point elle se tut en laissant un libre cours à ses larmes, et à ses gemissemens. L’histoire qu’elle m’avoit debitée etoit possible, mais elle n’étoit pas croyable.

Forse era ver, ma non però credibile
A chi del senso suo fosse signore

et je possédois mon bon sens. Ce qui causoit alors mon emotion etoient ses pleurs, dont la realité ne me laissoit pas lieu de douter. Je les attribuois à la force de son amour propre. J’avois besoin de conviction pour ceder ; et pour convaincre il ne faut pas le vraisemblable mais l’evident. Je ne pouvois ajouter foi ni à la moderation de Candiani, ni à la patience de Bettine, ni à l’emploi de sept heures dans un seul propos. Malgré cela je ressentois une espece de plaisir à prendre pour bon argent comptant toute la fausse monnoye qu’elle m’avoit debité.

Après avoir essuyé ses larmes, elle fixa ses beaux yeux dans les miens, croyant d’y discerner les marques visibles de sa victoire ; mais je l’ai étonnée lui touchant un article que par un artifice elle avoit negligé dans son apologie. La rhetorique n’emploie les secrets de la nature que comme les peintres qui veulent l’imiter. Tout ce qu’ils donnent de plus beau est faux.

L’esprit delié de cette fille, qui ne s’étoit pas raffiné par l’étude, pretendoit à l’avantage d’etre supposé pur et sans art : il le savoit, et il se servoit de cette connoissance pour en tirer parti ; mais cet esprit m’avoit donné une trop grande idée de son habileté.

Eh quoi ? lui dis-je, ma chere Bettine ; tout vôtre recit m’a attendri ; mais comment voulez vous que je croie naturelles vos convulsions, la belle folie de votre raison egarée, et les symptomes d’energumene que vous avez laissé voir trop à propos dans les exorcismes, malgré que tres sensemment vous dites que sur cet article vous avez des doutes ?

À ces mots elle se tint muette cinq ou six minutes en me regardant fixement ; puis en baissant ses yeux elle se mit à pleurer ne disant de tems en tems autre chose que pauvre malheureuse ! Cette situation à la fin me devenant genante, je lui ai demandé ce que je pouvois faire pour elle. Elle me répondit d’un ton triste que si mon cœur ne me disoit rien, elle ne savoit pas ce qu’elle pouvoit exiger de moi. Je croyois, me dit elle, de pouvoir regagner sur votre cœur des droits que j’ai perdus. Je ne vous interesse plus. Poursuivez à me traiter durement, et à supposer fictions des maux reels, dont vous etes la cause, et que vous augmentez maintenant. Vous vous en repentirez trop tard, et dans votre repentir vous ne vous trouverez pas heureux.

Elle alloit partir ; mais la croyant capable de tout elle me fit peur. Je l’ai rappelée pour lui dire que le seul moyen qu’elle pouvoit avoir pour regagner ma tendresse étoit celui de passer un mois sans convulsions, et sans avoir besoin qu’on aille chercher le beau pere Mancia. Tout cela, me repondit elle, ne dépend pas de moi ; mais que voulez vous dire par cette epithete de beau que vous donnez au Jacobin ? Supposeriez vous ?..... — Point du tout, point du tout ; je ne suppose rien, car j’aurois besoin d’être jaloux pour supposer quelque chose ; mais je vous dirai que la preference que vos diables donnent aux exorcismes de ce beau moine sur ceux du vilain capucin est sujette à des commentaires qui ne vous font pas d’honneur. Reglez vous d’ailleurs comme il vous plaira.

Elle partit ; et un quart d’heure après tout le monde rentra. Après souper, la servante me dit sans que je l’interroge que Bettine s’etoit couchée avec des forts frissons après avoir fait transporter son lit dans la cuisine près de celui de sa mere. Cette fievre pouvoit être naturelle ; mais j’en doutois. J’étois sûr qu’elle ne se seroit jamais determinée à se bien porter, car elle m’auroit fourni par là un trop fort argument pour la croire fausse aussi dans la pretendue innocence de ses entretiens avec Candiani. Je regardois aussi comme un artifice celui d’avoir fait transporter son lit dans la cuisine.

Le lendemain, le médecin Olivo lui ayant trouvé une forte fièvre, dit au docteur qu’elle lui causeroit des vaniloques, mais qu’ils viendroient de la fievre, et non pas des diables. Bettine effectivement delira toute la journée ; mais le docteur devenu de l’avis du medecin laissa dire sa mere, et n’envoya pas chercher le jacobin. La fievre fut encore plus forte le troisieme jour, et des taches sur la peau firent soupçonner la petite verole qui se déclara le quatrieme. On a d’abord envoyé loger ailleurs Candiani, et les deux Feltrins qui ne l’avoient pas eue, et n’etant pas dans le cas de la craindre, je suis resté seul. La pauvre Bettine fut tellement couverte de cette peste que le sixieme jour on ne voyoit plus sa peau sur tout son corps nulle part. Ses yeux se fermerent, on dut lui couper tous les cheveux, et on desespera de sa vie lorsqu’on vit qu’elle en avoit la bouche, et le gozier si plein qu’on ne pouvoit plus lui introduire dans l’œsophage que quelques goutes de miel. On n’appercevoit plus dans elle autre mouvement que celui de la respiration. Sa mere ne s’eloignoit jamais de son lit, et on me trouva admirable lorsque j’ai porté près du même lit ma table avec mes cahiers. Cette fille étoit devenue quelque chose d’affreux : sa tête etoit d’un tiers plus grosse : on ne lui voyoit plus de nez, et on craignit pour es yeux quand même elle en echapperoit. Ce qui m’incomodoit extremement, et que j’ai voulu constament souffrir, fut sa puante transpiration.

Le neuvieme jour le curé vint lui donner l’absolution, et les saintes huiles, puis il dit qu’il la laissoit entre les mains de Dieu. Dans une scene si triste les dialogues de la mere de Bettine avec le docteur me fesoyent rire. Elle vouloit savoir si le diable qui la possedoit pouvoit alors lui faire faire des folies, et ce que ce diable deviendroit si elle venoit à mourir, car elle ne le croyoit pas assez bete pour rester dans un corps si degoutant. Elle lui demandoit s’il pouvoit s’emparer de l’ame de la pauvre fille. Le pauvre docteur théologien ubiquiste repondoit à toutes ces questions des choses qui n’avoient pas l’ombre du bon sens, et qui embarassoyent toujours plus la pauvre femme.

Le dixieme, et onzieme jours l’on craignoit à tout moment de la perdre. Tous ses boutons pourris devenus noirs suppuroient, et infectoient l’air : personne n’y resistoit excepté moi que l’état de cette pauvre créature desoloit. Ce fut dans cet état epouvantable qu’elle m’inspira toute la tendresse que je lui ai temoignée après sa guerison.

Le treizieme jour, lorsqu’elle n’eut plus de fievre, elle commença à avoir un mouvement d’agitation à cause d’une démangeaison insoutenable, et qu’aucun remede n’auroit pu mieux calmer que ces puissantes paroles que je lui disois à tout moment : souvenez vous Bettine que vous allez guerir ; mais que si vous osez vous grater vous resterez si laide que personne ne vous aimera plus.

On peut defier tous les physiciens de l’univers de trouver un frein plus puissant que celui ci contre la demangeaison d’une fille qui sait avoir été belle, et qui se voit dans le risque de devenir laide par sa faute si elle se grate.

Elle ouvrit enfin ses beaux yeux, on la changea de lit, et on la transporta dans sa chambre. Un abcès qui lui vint au cou la retint au lit jusqu’à Paques. Elle m’inocula de huit à dix boutons, dont trois m’ont laissé la marque ineffaçable sur la figure : ils me firent honneur près de Bettine qui reconnut alors que je meritois uniquement sa tendresse. Sa peau resta toute couverte de taches rouges qui ne disparurent qu’au bout d’un an. Elle m’a aimé dans la suite sans aucune fiction, et je l’ai aimée sans jamais m’emparer d’une fleur que la destinée aidée par le préjugé avoit reservée à l’Hymenée. Mais quel pitoyable Hymenée ! Ce fut deux ans après qu’elle devint epouse d’un cordonnier nommé Pigozzo infame coquin qui la rendit pauvre et malheureuse. Le docteur son frere dut prendre soin d’elle. Quinze ans après il la conduisit avec lui à S. George de la Vallée, dont il fut elu archipretre. Étant allé le voir il y a dix huit ans, j’ai trouvé Bettine vieille, malade, et mourante. Elle expira sous mes yeux l’an 1776 vingt quatre heures après mon arrivée chez elle. Je parlerai de cette mort à sa place.

Ma mere arriva dans ce tems là de Petersbourg, où l’imperatrice Anna Iwanowna ne trouva pas la comédie italienne assez amusante. Toute la troupe etoit deja de retour en Italie, et ma mere avoit fait le voyage avec Carlin Bertinazzi Arlequin, qui mourut à Paris l’année 1783. À peine arrivée à Padoue elle envoya avertir de son arrivée le docteur Gozzi qui me conduisit d’abord à l’auberge où elle logeoit avec son compagnon de voyage. Nous y dinames, et avant de partir elle lui fit present d’une fourrure, et elle me donna une peau de loup cervier pour que j’en fisse présent à Bettine. Six mois après elle me fit aller à Venise pour me voir encore une fois avant de partir pour Dresde où elle avoit été engagée pour toute la vie au service de l’électeur de Saxe Auguste III roi de Pologne. Elle conduisit avec elle mon frere Jean qui avoit alors huit ans, et qui en partant pleuroit comme un desesperé, ce qui me fit conjecturer beaucoup de sottise dans son caractere, car dans ce depart il n’y avoit rien de tragique. Il fut le seul qui dut toute sa fortune à notre mere, dont cependant il n’étoit pas le bien aimé.

Après cette epoque j’ai passé encore un an à Padoue étudiant les droits, dont je suis devenu docteur à l’age de seize ans, ayant eu dans le civil le point de testamentis, et dans le canon utrum hebrei possint construere novas Sinagogas. Ma vocation étoit celle d’étudier la médicine pour en exercer le metier pour lequel je me sentois un grand penchant, mais on ne m’ecouta pas : on voulut que je m’appliquasse à l’étude des lois pour lesquelles je me sentois une aversion invincible. On pretendoit que je ne pouvois faire ma fortune que devenant avocat, et ce qui est pire, avocat ecclesiastique, parcequ’on trouvoit que j’avois le don de la parole. Si on y avoit bien pensé on m’auroit contenté en me laissant devenir medecin, où le charlatanisme fait encore plus d’effet que dans le metier d’avocat. Mais je n’ai fait ni l’un ni l’autre ; et cela ne pouvoit pas etre autrement. Il se peut que ce soit par cette raison que je n’ai jamais voulu ni me servir d’avocats quand il m’est arrivé d’avoir des pretentions legales au barreau, ni appeler des medecins quand j’ai eu des maladies. La chicane ruine beaucoup plus de familles qu’elle n’en soutient ; et ceux qui meurent tués par les medecins sont beaucoup plus nombreux que ceux qui guerissent. Le resultat est que le monde seroit beaucoup moins malheureux sans ces deux engeances.

Le devoir d’aller à l’université qu’on appelle le Bo pour aller ecouter les leçons des professeurs m’avoit mis dans la necessité de sortir tout seul, et j’en étois charmé, car avant ce moment là je ne m’étois jamais reconnu pour homme libre. Voulant jouir en plein de la liberté, dont je me voyois en possession, j’ai fait toutes les mauvaises connoissances possibles avec les plus fameux écoliers. Les plus fameux devoient être les plus libertins, joueurs, coureurs de mauvais lieux, ivrognes, debauchés, bourreaux d’honetes filles, violens, faux, et incapables de nourrir le moindre sentiment de vertu. Ce fut en compagnie de gens de cette espece que j’ai commencé à connoître le monde en l’étudiant sur le fier livre de l’experience.

La theorie des mœurs n’est d’autre utilité à la vie de l’homme que de celle qui resulte à celui qui avant de lire un livre en parcourt l’index : quand il l’a lu il ne se trouve informé que de la matiere. Telle est l’école de morale que nous donnent les sermons, les preceptes, et les histoires que nous content ceux qui nous elevent. Nous ecoutons tout avec attention ; mais lorsque le cas nous arrive de mettre à profit les avis qu’on nous a donné, il nous vient envie de voir si la chose sera comme elle nous a été prédite : nous nous y livrons, et nous nous trouvons punis par le repentir. Ce qui nous dédommage un peu c’est que dans ces momens là nous nous reconnaissons pour savans, et pour possesseurs du droit d’instruire les autres. Ceux que nous endoctrinons ne font ni plus ni moins de ce que nous avons fait, d’où il resulte que le monde reste toujours là, ou va de mal en pire. Ætas parentum pejor avis tulit nos nequiores mox daturos progeniem vitiosiorem.

Dans le privilege donc que le docteur Gozzi m’a accordé de sortir tout seul j’ai trouvé la connoissance de plusieurs vérités, qui avant ce moment non seulement m’étoient inconnues, mais dont je ne supposois pas l’existence. À mon apparition les plus aguerris s’emparerent de moi, et me sonderent. Me trouvant nouveau en tout ils me determinerent à m’instruire me faisant tomber dans tous les panneaux. Ils me firent jouer, et après m’avoir gagné le peu d’argent que j’avois, ils me firent perdre sur ma parole, et ils m’apprirent à faire des mauvaises affaires pour payer. J’ai commencé à apprendre ce que c’étoit que d’avoir des chagrins. J’ai appris à me meffier de tous ceux qui louent en face, et à ne point du tout compter sur les offres de ceux qui flattent. J’ai appris à vivre avec les chercheurs de querelle, dont il faut fuir la societé, ou être à tout moment sur les bords du précipice. Pour ce qui regarde les femmes libertines de mêtier je ne suis pas tombé dans leurs filets parceque je n’en voyois pas une seule si jolie que Bettine ; mais je n’ai pas pu me defendre du desir de cette espece de gloire qui derive d’un courage dependant du mepris de la vie.

Les ecoliers de Padoue jouissoient dans ce tems là de grands privileges. C’etoient des abus que l’ancienneté avoit rendus legaux : c’est le caractere primitif de presque tous les privileges. Ils different des prerogatives. Le fait est que les écoliers pour tenir leurs privileges en force commettoient des crimes. On ne punissoit pas à la rigueur les coupables, parceque la raison d’état ne vouloit pas qu’on diminuat par la severité l’affluence des écoliers qui accourroient de toute l’Europe à cette celebre université. La maxime du gouvernement venitien étoit de payer à tres cher prix des professeurs d’un grand nom, et de laisser vivre ceux qui venoient ecouter leurs leçons dans la plus grande liberté. Les écoliers ne dependoient que d’un chef ecolier qu’on appelloit Syndic. C’étoit un gentilhomme etranger qui devoit tenir un état, et répondre au gouvernement de la conduite des ecoliers. Il devoit les livrer à la justice lorsqu’ils violoient les lois, et les écoliers se soumettoient à ses sentences, parceque quand ils avoient une apparence de raison il les defendoit aussi. Ils ne vouloient par exemple pas souffrir que les commis aux fermes visitassent leurs mâles, et les sbirres ordinaires n’auroient jamais osé arrêter un écolier : ils portoient toutes les armes defendues qu’ils vouloient ; ils trompoient impunement des filles de famille que leurs parens ne savoient pas tenir en reserve : ils inquietoient souvent le repos public par des impertinences nocturnes : c’étoit une jeunesse effrenée qui ne demandoit qu’à satisfaire ses caprices, s’amuser, et rire.

Il est arrivé dans ce tems là qu’un sbirre entra dans un caffé où il y avoit deux ecoliers. Un de ceux ci lui ordonna de sortir, le sbirre le meprisa, l’écolier lui lacha un coup de pistolet, et le manqua, mais le sbirre riposta, et blessa l’ecolier, puis se sauva. Les ecoliers s’assemblèrent au Bo, et allèrent divisés en plusieurs pelotons chercher des sbirres pour venger l’affront reçu en les massacrant ; mais dans une rencontre deux ecoliers resterent morts. Tout le corps des ecoliers s’unit alors, et jurerent de ne jamais mettre bas les armes que lorsqu’il n’y auroit plus de sbirres à Padoue. Le gouvernement s’en mêla, et le syndic s’engagea de faire mettre bas les armes aux ecoliers moyennant une satisfaction, puisque les sbires avoient tort. Le sbirre qui avoit blessé l’ecolier fut pendu, et la paix fut faite ; mais dans les huit jours avant qu’on fasse cette paix tous les ecoliers allant par Padoue divisés en patrouilles je n’ai pas voulu être moins brave que les autres, et j’ai laissé que le docteur dise. Armé de pistolets, et de carabine je suis allé tous les jours avec mes compagnons chercher l’ennemi. Je fus tres mortifié que la compagnie dont j’etois membre ne rencontra jamais aucun sbirre. Le docteur à la fin de cette guerre se moqua de moi ; mais Bettine admira mon courage.

Dans ce nouveau train de vie, ne voulant pas paroitre moins riche que mes nouveaux amis, je me suis laissé aller à des depenses que je ne pouvois pas soutenir. J’ai vendu, ou engagé tout ce que j’avois, et j’ai fait des dettes que je ne pouvois pas payer. Ce furent mes premiers chagrins, et les plus cuisans qu’un jeune homme puisse ressentir.

J’ai écrit à ma bonne grand-mere pour lui demander du secours ; mais au lieu de me l’envoyer, elle vint elle meme à Padoue remercier le docteur Gozzi, et Bettine, et me conduisit à Venise le 1 d’octobre 1739.

Le docteur au moment de mon depart me fit présent en versant des larmes de ce qu’il avoit de plus cher. Il me mit au cou une relique je ne me souviens plus de quel saint, que j’aurois peut etre encore si elle n’avoit pas été liée en or. Le miracle qu’elle fit fut de me servir dans un urgent besoin. Toutes les fois que je suis retourné à Padoue pour achever mon droit j’ai logé chez lui ; mais toujours affligé de voir près de Bettine le coquin qui devoit l’epouser, et pour lequel elle ne me paroissoit pas faite. J’étois faché de la lui avoir epargnée. C’étoit un préjugé que j’avois ; mais du quel je n’ai pas tardé à me défaire.