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Le Rosier de Madame Husson (recueil, Conard 1909)/Celles qui osent

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Le Rosier de Madame HussonLouis Conard, libraire-éditeur (p. 247-253).


CELLES QUI OSENT.


À René Maizeroy.


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…Tu as développé souvent au sujet de l’amour sentimental, qui n’est, en réalité, que l’hypocrisie de l’accouplement, des théories qui me choquent par leur raffinement même.

Je trouve dans ton dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent par leur sincérité. Ce qui n’empêche que jamais nous ne nous entendrons sur l’amour.

Que cette occupation agréable tienne une grande place dans la vie des femmes, je le comprends, elles n’ont rien à faire. Je m’étonne que, dans la vie d’un homme, elle puisse être autre chose qu’un passe-temps facile à varier, comme une bonne table ou ce qu’on appelle les sports. Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie. Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu’une ; trois que deux, et dix mieux que trois. Qu’on revienne à l’une plus souvent qu’aux autres, c’est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat qu’on aime. Mais n’en garder qu’une, toujours, me semblerait aussi surprenant et illogique que si un amateur d’huîtres ne mangeait plus que des huîtres à tous les repas, toute l’année.

La fidélité et la constance me paraissent enlever à l’amour un charme qui est dans la fantaisie et l’imprévu.

Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je comprends les raisons qu’ont les femmes d’être plus persévérantes que nous dans leurs tendresses.

Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une passagèrement, c’est un hommage rendu à leur race entière. On peut idolâtrer les brunes parce qu’elles sont brunes, et aussi les blondes parce qu’elles sont blondes ; l’une pour ses yeux aigus qui vont au cœur, l’autre pour sa voix qui fait vibrer vos nerfs ; celle-ci pour sa lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille ; mais comme nous ne pouvons cueillir, hélas ! toutes ces fleurs en même temps, la nature a mis en nous l’amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l’heure de l’affolement.

Or, l’affolement chez nous devrait, me semble-t-il, être limité à la période d’attente. Le désir satisfait ayant supprimé l’inconnu, enlève à l’amour sa plus grande valeur.

Chaque femme conquise nous prouve, une fois de plus, que toutes sont à peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout qui courent sans cesse après l’illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés au lendemain de chaque possession. Nous autres qui demandons moins à l’amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu qu’il donne aux hommes intelligents et difficiles.

La constance conduit au mariage ou à la chaîne.

Rien dans la vie ne me semble plus attristant et plus pénible que ces liaisons de longue durée.

Le mariage supprime d’un coup, quand on le prend sérieusement, la possibilité des désirs nouveaux, toutes les tendresses à venir, la fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres. Il a, en outre, l’inconvénient odieux de condamner les époux à un déplorable ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme les libertés délicieuses que pratiquent aussitôt les amants ?

Et c’est là, conviens-en, le plus grand prix de l’amour : l’audace des baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu de maîtresses agréables si nous n’étions pas plus audacieux que les maris dans nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone et vulgaire habitude des nuits conjugales.

La femme rêve toujours, elle rêve de ce qu’elle ignore, de ce qu’elle soupçonne, de ce qu’elle devine. Après le premier étonnement de la première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. À tout instant des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées, des mots inconnus entendus par hasard lui révèlent l’existence de choses qu’elle ne connaît point. Si d’aventure elle pose en tremblant une question à son mari, il prend aussitôt un air sévère et répond : « Ces choses-là ne te regardent pas. » Or elle trouve que ces choses la regardent tout autant que les autres femmes. Quelles choses, d’ailleurs ? Il en existe donc ? Des choses mystérieuses, honteuses et bonnes, sans doute, puisqu’on en parle tout bas avec un air excité. Les filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de pratiques obscènes et puissantes.

Quant au mari qui les connaît bien, ces choses, il n’ose pas les révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête nocturne, parce qu’une femme épousée c’est différent d’une maîtresse, sacrebleu ! et parce qu’un homme doit respecter sa femme qui est ou qui sera la mère de ses enfants. Alors, comme il ne veut pas renoncer aux choses qu’il n’ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s’en donne.

Mais la femme commence à se tenir des raisonnements d’un bon sens simple et net. — On ne vit pas deux fois. — La vie est courte. — Une femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante. — Or si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales sont épuisées. Elle en est lasse, écœurée. — Alors — alors — un amant ?… — Pourquoi pas ? — Ces choses, celles qu’on ose dans l’adultère ont peut-être un charme si grand !

Une fois la pensée, le désir entrés en sa tête, la chute est proche, très proche.

Elle ose enfin, mais doucement, peu à peu. Elle a des réserves, des limites. Ceci, oui ; cela, non. Ces distinctions, une fois le premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques, mais générales. Il semblerait qu’à partir du moment où une femme s’est décidée à expérimenter l’amour, l’amour défendu, raffiné, inventif, elle devrait toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours chercher, toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh bien ! non. La morale, morale étrange et mal placée, reprend ses droits.

Te figures-tu un assassin qui jugerait plus coupable de tuer un homme avec un couteau qu’avec un pistolet ?

Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui rendent la vie moins morne.

Moi, je voudrais qu’un poète, un vrai poète les chantât audacieusement, un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni polissonneries, ni sous-entendus ; mais une suite de petits poèmes simples et francs, bien sincères.

Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers réputés abominables, mais qui sont doux comme des caresses ?

Tu viens de faire en prose quelque chose en ce genre. Laisse crier les sots et continue.


Cette nouvelle servit de préface au livre de René Maizeroy : Celles qui osent (Flammarion, éditeur). Elle était précédée de quelques lignes la reliant au livre.