Explication suivie des quatre Évangiles/Chapitre 13

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Chapitre 12 Chaîne d’or sur l’évangile de saint Jean Chapitre 14


CHAPITRE XIII


Versets. 1-4.


théophyl. Nôtre-Seigneur, sur le point de quitter ce monde, veut nous faire connaître l’amour qu’il avait pour les siens : « Avant la fête de Pâque, dit l’Evangéliste, Jésus sachant que son heure était venue, » etc. — Bède : Les Juifs avaient plusieurs fêtes, mais la plus célèbre et la plus solennelle était celle de Pâque, comme l’Evangéliste veut le faire remarquer par ces paroles : « Avant la fête de Pâque, » etc. — S. AUG. (Traité 55.) Le mot pâque n’est pas un mot grec, comme quelques-uns le pensent, c’est un mot hébreu, cependant ce mot a dans les deux langues un rapport frappant d’analogie : souffrir se dit en grec πάσχειν, et c’est pour cela que le mot pâque a été considérer comme synonyme de passion, comme s’il tirait de là son étymologie. Dans sa langue propre, au contraire, c’est-à-dire, dans l’hébreu, le mot Pâque signifie passage, et la raison de ce nom, c’est que le peuple de Dieu a célébré pour la première fois cette fête, lorsqu’après s’être enfui de l’Égypte, il eut traversé la mer Rouge. Or, cette figure prophétique a trouvé son accomplissement véritable, lorsque Jésus-Christ a été conduit comme une brebis à la mort. C’est alors que par la vertu de son sang qui a marqué les poteaux de nos portes, c’est-à-dire, par la vertu du signe de la croix empreint sur nos fronts, nous avons été délivrés de la servitude de ce monde, comme de la captivité d’Égypte, et nous accomplissons de nouveau ce passage salutaire, lorsque nous passons du démon à Jésus-Christ, et de ce monde inconstant dans le royaume dont les fondements sont inébranlables. L’Evangéliste semble nous donner cette explication du mot pâque, lorsqu’il dit : « Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père. Voilà la Pàque, voilà le passage. » — S. Chrysostome : (hom. 70 sur S. Jean.) Il le savait auparavant, et non-seulement de ce moment, et ce passage c’est sa mort.


Sur le point de quitter ses disciples, il leur donne des marques plus sensibles de son amour, c’est ce que l’Evangéliste veut nous exprimer par ces paroles : « Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin, » c’est-à-dire, il n’oublia rien de ce que peut inspirer un grand amour. Il n’avait pas agi de la sorte dès le commencement, mais il avait été progressivement pour augmenter leur affection pour lui, et leur préparer une source de consolation au milieu des épreuves qui les attendaient. Il les appelle siens, à cause de l’intimité qu’il avait avec eux, car dans un autre endroit, il donne ce nom à ceux qui n’avaient avec lui que les rapports de nature : « Les siens ne l’ont point reçu, dit saint Jean. » Il ajoute : « Qui étaient dans le monde, » parce qu’il y en avait aussi des siens parmi les morts (comme Abraham, Isaac et Jacob), mais qui n’étaient pas dans le monde. Il aima donc sans jamais cesser, les siens qui étaient dans le monde, et leur donna des témoignages d’un amour parfait, c’est ce que signifient ces paroles : « Il les aima jusqu’à la fin. » — S. AUG. Ou bien encore : « Il les aima jusqu’à la fin, » pour les faire passer par le moyen de l’amour de ce monde à celui qui était leur chef. Que signifient, en effet, ces paroles : « Jusqu’à la fin ? » Jusque dans Jésus-Christ, car Jésus-Christ est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croient (Rm 10), la fin qui perfectionne et non la fin qui donne la mort. Il me semble qu’on pourrait encore entendre ces paroles dans ce sens trop naturel peut-être, que Jésus-Christ a aimé les siens jusqu’à la mort, mais à Dieu ne plaise, que la mort ait mis fin à l’amour de celui dont elle n’a pu faire cesser l’existence, à moins qu’on ne l’entende de cette manière : Il les a aimés jusqu’à la mort, c’est-à-dire, son amour l’a porté à mourir pour eux.


« Et le souper étant fait, » c’est-à-dire, étant complètement préparé et servi sur la table devant les convives, car nous ne devons pas entendre qu’il fut fait en ce sens qu’il fut tout à fait terminé ; le souper durait encore, lorsque Jésus se leva de table pour laver les pieds de ses disciples, puisqu’il se remit ensuite à table, et donna un morceau de pain à son traître disciple. Quant à ces paroles : « Le démon ayant déjà mis dans le cœur de Judas, » etc. ; si vous me demandez ce que le démon mit dans le cœur de ce perfide disciple, je répondrai que ce fut le dessein de le trahir, cette action du démon fut une suggestion intérieure qui eut lieu, non par l’oreille, mais par la pensée, car le démon envoie pour ainsi dire ses suggestions dans les âmes pour les mêler aux pensées de l’homme. Il avait donc déjà mis dans le cœur de Judas le dessein de trahir son maître. — S. Chrysostome : L’Evangéliste rapporte avec un profond étonnement, que le Seigneur a lavé les pieds de celui qui était déjà résolu à le trahir, et il fait ressortir la profonde malice de ce traître disciple, qui ne fut point arrêté par cette douce et intime communauté de table et de vie, qui éteint ordinairement tout sentiment de haine.


S. AUG. Avant de nous décrire la profonde humilité du Sauveur, l’Evangéliste veut nous remplir de l’idée de ses grandeurs : « Jésus sachant que son Père lui avait remis toutes choses entre les mains, » etc., donc jusqu’au traître lui-même. — S. GREG. (Moral., 6, 11 ou 12.) Il savait que Dieu lui avait remis entre les mains jusqu’à ses persécuteurs eux-mêmes, afin qu’il fît servir à l’accomplissement de ses desseins miséricordieux, tout ce que leur cruauté à qui Dieu avait comme lâché les rênes, pourrait inventer contre lui. — ORIG. (Tr. 32 sur S. Jean.) Le Père lui a remis toutes choses entre les mains, c’est-à-dire, a tout remisa son action, à sa puissance, car mon Père, dit le Sauveur, ne cesse d’agir jusqu’à présent, et moi-même j’agis également. Ou bien encore, son Père a remis tout entre ses mains qui embrassent toutes choses, afin que toutes choses lui soient soumises. — S. Chrysostome : Ce tout qui lui est remis entre les mains, c’est surtout le salut des fidèles. Mais que cette expression ne vous fasse soupçonner rien d’humain, elle exprime simplement l’honneur que le Fils rend à son Père, et la parfaite harmonie qui existe entre eux. En effet, de même que le Père lui a remis toutes choses, lui aussi a remis toutes choses à son Père, comme le dit saint Paul : « Lorsqu’il aura remis le royaume à Dieu et au Père. » (1 Co 15) — S. AUG. Sachant qu’il sort de Dieu et qu’il retourne à Dieu, bien qu’il ne se soit pas séparé de Dieu lorsqu’il en est sorti et qu’il ne nous abandonne pas lorsqu’il retourne vers Dieu. THEOPHYL. Comme le Père lui avait remis toutes choses entre les mains, c’est-à-dire, le salut des fidèles, il jugeait convenable de leur enseigner tout ce qui pouvait contribuer à leur salut. Il savait également qu’il était sorti de Dieu et qu’il retournait à Dieu, il ne pouvait donc diminuer sa gloire en lavant les pieds de ses disciples, car cette gloire il ne l’avait point usurpée et il n’y a que ceux qui usurpent injustement les honneurs, qui refusent de s’abaisser dans la crainte de perdre les dignités dont ils se sont emparé sans aucun droit. — S. AUG. Alors que le Père lui avait tout remis entre les mains, il lave non pas les mains, mais les pieds de ses disciples ; et lui qui savait qu’il était sorti de Dieu et qu’il retournait à Dieu, il remplit l’office qui convient, non au Seigneur Dieu, mais à un homme et à un serviteur. — S. Chrysostome : Il était en effet digne de celui qui est sorti de Dieu et qui retournait à Dieu, de fouler aux pieds toute enflure et tout orgueil. Ecoutons la suite : » Il se lève de table, il pose ses habits, et ayant pris un linge, il s’en ceignit ; il versa ensuite de l’eau dans le bassin, et il commença à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qui était autour de lui. » Voyez quelle profonde humilité, non-seulement dans l’action même de leur laver les pieds, mais dans les circonstances qui l’accompagnent, car ce n’est pas avant de se mettre à table, c’est après que tous sont assis qu’il se lève, et non-seulement il leur lave les pieds, mais il pose ses vêtements, il se ceint d’un linge, et verse de l’eau dans le bassin, sans donner cette commission jà un autre, il veut tout faire lui-même pour nous apprendre avec quel soin nous devons pratiquer les œuvres de charité.

ORIG. Dans le sens allégorique, le dîner qui est le premier repas, a été servi à ceux qui ne sont encore qu’initiés avant qu’ils soient arrivés an terme du jour spirituel qui s’accomplit dans cette vie, tandis que le souper est le dernier repas, celui qu’on sert à ceux qui ont atteint une perfection plus grande. On peut dire encore que le dîner c’est l’intelligence des Ecritures anciennes, tandis que le souper, c’est la connaissance des mystères cachés dans le Nouveau Testament. Je pense que ceux qui doivent prendre ce dernier repas avec Jésus et s’asseoir à la même table au dernier jour de cette vie, ont besoin d’être purifiés, non point dans les parties les plus élevées du corps et de l’âme, mais dans les parties extrêmes et qui sont en contact nécessaire avec la terre. L’Evangéliste raconte qu’il commença à laver les pieds de ses disciples (car il acheva plus tard cette opération), parce que les pieds des apôtres avaient été salis selon cette parole : « Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon occasion. » Il acheva ensuite ce lavement des pieds, en donnant à ses apôtres une pureté qu’ils ne devaient plus perdre.


S. AUG. Il a déposé ses vêtements, lorsqu’il s’est anéanti lui-même, lui qui était Dieu ; il s’est ceint d’un linge, lorsqu’il a pris la forme de serviteur ; il a versé de l’eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples, lorsqu’il a versé son sang sur la terre pour laver toutes les souillures de nos péchés, il a essuyé leurs pieds avec le linge dont il était ceint, lorsqu’il affermit les pas des évangélistes, par la chair mortelle dont il était revêtu ; avant de se ceindre avec le linge, il quitta les habits dont il était revêtu ; mais pour prendre la forme d’esclave dans laquelle il s’est anéanti, il n’a point quitté ce qu’il avait, il a pris seulement ce qu’il n’avait pas. Lorsqu’il fut crucifié, il fut dépouillé de ses vêtements, et après sa mort son corps fut enveloppé dans un linceul, et sa passion tout entière a pour fin de nous purifier.


Versets. 6-11.


ORIG. (Traite 32 sur S. Jean.) De même qu’un médecin, qui est chargé de plusieurs malades à la fois, commence par ceux dont l’état réclame premièrement ses soins ; ainsi Jésus-Christ, en lavant les pieds de ses disciples, qui étaient couverts de poussière, commence par ceux qui étaient plus souillés, et vient en dernier lieu à Pierre, comme ayant moins besoin d’avoir les pieds lavés : « Il vint donc à Simon Pierre ; » à qui la propreté presque entière de ses pieds conseillait la résistance : « Et Pierre lui dit : Quoi ! Seigneur, vous me laveriez les pieds, » etc. — S. AUG. Que signifient ces paroles : « Vous, à moi ? » Elles demandent à être méditées plutôt qu’expliquées, de peur que la langue ne puisse rendre entièrement ce que l’âme a pu en comprendre dignement. — S. Chrysostome : Ou peut dire encore que bien que Pierre fût le premier, il est probable que le traître insensé s’était assis à table avant lui, ce que l’Evangéliste semble avoir voulu indiquer, quand il dit : « Il commença à laver les pieds, » et ensuite : « Il vint à Pierre. » — THEOPHYL. D’où il faut conclure qu’il ne commence point par Pierre, et cependant aucun autre parmi les disciples n’eût osé se placer avant Pierre pour le lavement des pieds.


S. Chrysostome : On demandera peut-être aussi comment il se fait qu’aucun autre disciple ne se soit opposé à ce que Jésus lui lavât les pieds, à l’exception de Pierre, qui donnait ainsi à Jésus un témoignage éclatant de son amour et de son respect ; et il semble qu’on pourrait conclure de là que le Sauveur n’avait lavé les pieds, avant lui, qu’au seul traître, qu’il vint ensuite à Pierre, et que la leçon qu’il lui donne s’adresse à tous les disciples. En effet, si Nôtre-Seigneur avait commencé à laver les pieds d’un autre disciple, ce disciple l’en aurait empêché par les mêmes paroles que Pierre. — ORIG. Ou bien encore, tous présentaient leurs pieds au Sauveur, en disant que celui qui était si élevé au-dessus d’eux ne leur lavait pas les pieds sans raison ; mais Pierre, ne prenant conseil que de son profond respect pour Jésus, ne voulait point présenter ses pieds pour que Jésus les lavât ; souvent, en effet, l’Ecriture nous montre Pierre plein d’ardeur pour exprimer ce qui lui paraissait le meilleur et le plus utile. — S. AUG. Ou bien encore, nous ne devons point penser que Pierre seul, de tous les disciples, se soit opposé avec un respect mêlé d’effroi à l’action du Sauveur, tandis que les autres eussent souffert que Jésus leur lavât les pieds ; car on ne peut admettre qu’il les eût lavés à d’autres auparavant, et qu’il ne fût arrivé à Pierre qu’en second lieu (car qui ne sait que le bienheureux Pierre était le premier des disciples ?) Il a donc commencé par Pierre. Quand il commença à laver les pieds de ses disciples, il vint d’abord à celui par lequel il commença, c’est-à-dire à Pierre, et c’est alors que Pierre exprima ce sentiment de frayeur et d’étonnement que tous les autres auraient éprouvé également.


« Jésus lui répondit : Vous ne savez pas maintenant ce que je fais, mais vous le saurez par la suite. » — S. Chrysostome : C’est-à-dire l’utilité de cet enseignement, et comment l’humilité suffit pour conduire jusqu’à Dieu. — ORIG. Ou bien le Seigneur veut nous faire comprendre que cette action cache un mystère ; en effet, en lavant leurs pieds et en les essuyant, il les rendait éclatants de blancheur, comme il convenait à ceux qui devaient évangéliser la vertu (Rm 10 ; Is 52), montrer le chemin de la sainteté, et marcher par celui qui a dit : « Je suis la voie. » (Jn 14) Jésus devait déposer ses vêtements avant de laver les pieds de ses disciples, afin de rendre plus purs encore leurs pieds, qui l’étaient déjà, ou pour recevoir sur son propre corps les souillures de leurs pieds, en ne gardant que le linge dont il était ceint ; car, « il a lui-même porté toutes nos langueurs. » (Is 53) Remarquez encore qu’il ne choisit pas d’autre temps pour laver les pieds de ses disciples que celui où le diable était déjà entré dans le cœur de Judas pour lui inspirer le dessein de livrer le Sauveur à ses ennemis, et où le mystère de la rédemption des hommes allait s’accomplir. Avant ce moment, il n’eût point été opportun que Jésus leur lavât les pieds ; car, qui leur aurait rendu cet office dans le temps qui devait s’écouler jusqu’à sa passion ? On ne pouvait non plus choisir le temps même de la passion ; car il n’y avait point un autre Jésus pour leur laver les pieds ; ni le temps qui la suivit, car alors leurs pieds furent purifiés par l’Esprit saint ; c’est à ce mystère que le Seigneur fait allusion, quand il dit à Pierre : « Vous n’êtes pas capable de le comprendre, mais vous le comprendrez plus tard, lorsqu’une lumière divine vous en donnera l’intelligence. »


S. AUG. Cependant Pierre, comme épouvanté de ce que le Sauveur voulait faire, continue de s’opposera une action dont il ignorait le motif ; il ne peut souffrir de voir Jésus-Christ s’humilier jusqu’à ses pieds, et il lui dit : « De l’éternité vous ne me laverez les pieds. » C’est-à-dire, jamais je ne le souffrirai ; car ce qui ne se fait de l’éternité, ne se fait jamais — ORIG. Nous apprenons, par cet exemple, qu’on peut dire dans une bonne intention, mais par ignorance, une chose qui n’est point avantageuse. Pierre, en effet, ignorant combien cette action du Sauveur devait lui être utile, s’en excuse en exprimant un doute plein de respect et de douceur : « Quoi ! Seigneur, vous, me laver les pieds ? » Ensuite il va plus loin : « Jamais vous ne me laverez les pieds ? » et s’oppose ainsi à une action qui devait le faire entrer en communication intime avec le Sauveur. En s’exprimant de la sorte, non-seulement il reprend Jésus de l’inconvenance qu’il y a pour lui de laver les pieds de ses disciples, mais il reproche aussi aux autres Apôtres de céder à ce désir inconvenant en présentant leurs pieds à Jésus. Comme ce refus de Pierre ne pouvait lui être avantageux, Notre-Seigneur ne voulut point lui donner raison : Jésus lui répondit : « Si je ne vous lave point, vous n’aurez point de part avec moi. » — S. AUG. Le Sauveur dit : « Si je ne vous lave, » bien qu’il ne s’agisse que des pieds seuls, comme on dit : Vous marchez sur moi, alors qu’on ne marche que sur les pieds.


ORIG. Comment ceux qui refusent d’entendre, dans un sens tropologique ou moral ce passage et d’autres semblables, pourront-ils expliquer que celui qui a dit à Jésus, par un sentiment de respect : « Vous ne me laverez jamais les pieds, » n’ait point de part avec lui pour ce seul fait de n’avoir point eu les pieds lavés par Jésus, comme s’il s’agissait d’un crime énorme ? Nous devons donc présenter à Jésus les pieds, c’est-à-dire les affections de notre âme, afin que nos pieds soient éclatants de blancheur, surtout lorsque nous aspirons à des grâces plus hautes et que nous voulons être du nombre de ceux qui évangélisent les biens du ciel.


S. Chrysostome : Jésus, au lieu de faire connaître à Pierre les motifs de sa conduite, lui fait des menaces, parce que Pierre n’était point alors en état d’être persuadé ; mais dès qu’il entend le Sauveur lui dire : « Vous le saurez par la suite, » il n’insiste pas et ne lui dit pas : Faites-le moi savoir actuellement pour que j’accède à votre désir ; la menace seule qui lui est faite, d’être séparé de Jésus, le détermine à se rendre. — ORIG. Nous nous servons de cette parole du Sauveur contre ceux qui prennent la résolution indiscrète de faire des actions qui doivent leur être nuisibles ; car, en leur montrant qu’en persévérant dans ce dessein indiscret et téméraire, ils n’auront point de part avec Jésus, nous leur persuadons d’y renoncer, lors même qu’emportés par la vivacité de leurs désirs, ils auraient donné à leur résolution la sanction du serment.


S. AUG. (Traité 56 sur S. Jean.) Mais Pierre, dans le trouble où le jettent à la fois l’amour et la crainte, redoute plus de perdre Jésus-Christ que de le voir s’humilier jusqu’à ses pieds, et Simon-Pierre lui dit : Seigneur, non-seulement les pieds, mais les mains et la tête. » — ORIG. Jésus ne voulait point laver les mains de ses disciples, pour montrer le mépris qu’il faisait de ce que disaient les pharisiens : « Vos disciples ne lavent point leurs mains lorsqu’ils se mettent à table pour manger. » (Mt 15) Il ne voulait point non plus laver la tête, qui reflétait l’image et la gloire du Père, et il lui suffisait que Pierre présentât ses pieds. « Jésus lui répondit : Celui qui est pur n’a plus besoin que de se laver les pieds, et il est pur tout entier. » — S. AUG. Il est pur tout entier, à l’exception des pieds ; ou si ce n’est ses pieds, qu’il a besoin de laver ; car l’homme, dans le baptême, est lavé tout entier, sans excepter même les pieds ; mais lorsque sa vie se trouve ensuite mêlée au commerce humain, il foule nécessairement la terre aux pieds. Les affections du cœur humain sans lesquelles cette vie mortelle ne peut ni exister ni se concevoir, sont comme les pieds ; et les choses de la terre nous affectent et nous impressionnent à ce point que si nous prétendons n’être coupables d’aucun péché, nous nous trompons nous-mêmes (Jn 1, 8) ; mais si nous confessons nos péchés, celui qui a lavé les pieds de ses disciples nous remet nos péchés, et purifie jusqu’à nos pieds, par lesquels nous sommes en contact avec la terre. — ORIG. Je regarde comme impossible que les extrémités de l’âme et ses parties inférieures ne contractent pas de souillures, quelle que soit la réputation de vertu et de perfection dont on jouisse aux yeux des hommes. Il en est même beaucoup qui, après leur baptême, sont couverts des pieds jusqu’à la tête de la poussière de leurs crimes ; mais ceux qui sont ses véritables disciples n’ont d’autre besoin que d’avoir les pieds lavés.


S. AUG. (Lettr. 108 à Seleuc.) De ce qui est dit ici, nous pouvons conclure que Pierre était déjà baptisé. Nous pouvons admettre, en effet, que les disciples, par le ministère desquels Jésus baptisait, avaient eux-mêmes reçu le baptême, soit le baptême de Jean, suivant l’opinion de quelques-uns, soit (ce qui est plus probable) le baptême de Jésus-Christ, car celui qui a bien voulu remplir l’humble office de laver les pieds à ses disciples, n’a point dédaigné de leur administrer lui-même le baptême, afin que ceux qui devaient être les ministres de son baptême fussent eux-mêmes baptisés. C’est pour cela que le Sauveur ajoute : « Vous êtes purs, mais non pas tous. » — S. AUG. (Tr. 58 sur S. Jean.) L’Evangéliste nous explique lui-même le sens de ces paroles, en ajoutant : « Car il savait quel était celui qui devait le trahir, c’est pour cela qu’il leur dit : Vous n’êtes pas tous purs. » — ORIG. Ces paroles : « Vous êtes purs, » s’adressent donc aux onze disciples, et cette restriction : « Mais non pas tous, » s’applique à Judas, dont la conscience était souillée, premièrement, parce qu’au lieu de prendre soin des pauvres, il dérobait l’argent qui leur était destiné, et en second lieu, parce que le démon était déjà entré dans son cœur pour lui inspirer de trahir Jésus-Christ. Nôtre-Seigneur lave les pieds à ses disciples, quoiqu’ils fussent purs, parce que la grâce de Dieu ne s’arrête pas à ce qui est seulement nécessaire ; et, comme le dit saint Jean : « Celui qui est pur doit encore se purifier. » (Ap 22, 6.) — S. AUG. Ou bien, Nôtre-Seigneur parle de la sorte à ses disciples, parce qu’étant déjà lavés, ils n’avaient plus besoin que de se laver les pieds, car tant que l’homme vit au milieu de ce monde, il foule la terre avec ses affections qui sont comme les pieds de l’âme et contracte des souillures inévitables. — S. Chrysostome : Ou bien encore, le Sauveur ne leur dit pas qu’ils sont purs, dans ce sens qu’ils soient purifiés de leurs péchés, puisque la victime qui devait les effacer n’était pas encore offerte, mais il vent parler de la pureté de l’intelligence, car ils étaient déjà délivrés des erreurs judaïques.

Versets. 12-20.


S. AUG. (Traité 58 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur se rappelle qu’il a promis à Pierre l’explication de ce qu’il venait de faire, lorsqu’il lui a dit : « Vous saurez par la suite (ce que j’ai fait) ; » et il commence à lui en faire connaître la raison : « Après donc qu’il leur eut lavé les pieds, il reprit ses vêtements, et s’étant remis à table, il leur dit : Savez-vous ce que je viens de vous faire ? » — ORIG. Nôtre-Seigneur parle ici, ou d’une manière interrogative, pour leur faire comprendre la grandeur de cette action, ou dans le sens impératif pour réveiller leur attention. — ALCUIN. Dans le sens allégorique, c’est après avoir consommé l’œuvre de notre purification et de notre rédemption par l’effusion de son sang qu’il reprend ses vêtements en ressuscitant et en sortant du tombeau le troisième jour, revêtu de son corps, doué d’immortalité. Et il s’assied de nouveau en montant au ciel, en prenant place à la droite de Dieu son Père, d’où il doit venir pour nom juger.


S. Chrysostome : (hom. 91 sur S. Jean.) Ce n’est pas à Pierre seul qu’il s’adresse, mais à tous les Apôtres, comme s’il leur disait : Vous m’appelez tous votre Seigneur et votre Maître. Nôtre-Seigneur en appelle ici à leur propre témoignage, et afin que ce témoignage ne pût être soupçonné de flatterie, il s’empresse d’ajouter : « Et vous avez raison, car je le suis en effet. » — S. AUG. Le sage donne à l’homme ce précepte : « Que ce ne soit point ta bouche qui te loue, mais la bouche de ton prochain. » Car la vaine complaisance est dangereuse pour l’homme qui doit éviter l’orgueil. Mais pour celui qui est au-dessus de tout, quelques louanges qu’il se donne, il ne peut s’élever au-dessus de ce qu’il est, et on ne peut légitimement accuser Dieu d’arrogance. En effet, c’est à nous et non pas à lui qu’il importe de connaître Dieu, et personne ne peut le connaître, si celui-là qui seul a cette connaissance, ne daigne nous la communiquer. Si donc il s’abstient de se louer lui-même pour éviter le reproche d’aimer la vaine gloire, il nous prive des leçons de la sagesse. Mais comment la vérité peut-elle craindre la tentation d’orgueil ? Personne ne peut lui reprocher de se donner le nom de maître, même celui qui ne verrait en lui qu’un homme, car il ne fait en cela que ce que font tous les jours les hommes qui enseignent les différentes branches des connaissances humaines, et qui prennent sans se rendre coupables d’arrogance, le nom de professeurs. Toutefois on ne pourrait supporter qu’un homme s’arrogeât le titre de seigneur de ses disciples qui seraient eux-mêmes de condition distinguée suivant le monde. Mais lorsque Dieu parle, ne craignez aucun orgueil d’une si grande élévation, aucun mensonge de la part de la vérité, nous avons tout profit à nous soumettre à cette hauteur, à obéira cette vérité. Vous avez donc raison de m’appeler votre Maître et votre Seigneur, car je le suis en effet, et si je ne l’étais pas, vous auriez tort de tenir ce langage. — ORIG. (Traité 32 sur S. Jean.) Ceux à qui Dieu dira à la fin du monde : « Retirez-vous de moi, vous qui opérez l’iniquité, » ne disent pas comme il le faut : « Seigneur, » mais pour les Apôtres, ils appellent légitimement Jésus, Maître et Seigneur, car ce n’est point l’hypocrisie, mais le Verbe de Dieu qui leur dictait ce langage.


« Si donc je vous ai lavé les pieds, moi votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. » — S. Chrysostome : Le Sauveur prend le terme de comparaison dans un ordre de choses plus élevé pour nous engager à faire une action qui doit nous coûter beaucoup moins, car pour lui il est notre Maître, tandis que pour nous, c’est à nos frères, serviteurs comme nous, que nous rendons cet office : « Je vous ai donné l’exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait moi-même. — Bède : Nôtre-Seigneur a commencé par pratiquer ce qu’il devait ensuite enseigner, selon ces paroles : « Jésus commença par faire. » (Ac 1) Voilà, bienheureux Pierre, ce que vous ne saviez pas, et ce dont le Sauveur vous promettait l’explication.


ORIG. Il nous faut examiner s’il est nécessaire que tout disciple qui veut accomplir dans sa perfection la doctrine de Jésus-Christ, doit pratiquer comme une œuvre d’obligation, le lavement extérieur des pieds, d’après ces paroles : « Vous devez vous laver les pieds les uns des autres ; » mais cette coutume ne se pratique plus ou se pratique rarement. — S. AUG. La plupart accomplissent ce devoir d’humilité lorsqu’ils se donnent mutuellement l’hospitalité, et lies chrétiens se le rendent les uns aux autres, même dans ce qu’il a d’extérieur. Sans aucun doute, il est mieux et plus conforme à la vérité, de le rendre extérieurement, en sorte qu’un chrétien ne dédaigne pas de faire ce qu’a fait Jésus-Christ lui-même, car lorsque notre corps s’incline et s’abaisse jusqu’aux pieds de nos frères, le sentiment de l’humilité se trouve on excité dans notre cœur, ou affermi s’il y était déjà. Mais indépendamment de cette interprétation morale, est-ce qu’un frère ne peut purifier son frère de la contagion du péché ? Confessons-nous mutuellement nos péchés, pardonnons-nous réciproquement nos fautes, prions pour les fautes les uns des autres, et nous nous serons en quelque sorte mutuellement lavé les pieds. — ORIG. On peut dire encore que ce lavement spirituel des pieds ne peut avoir pour principal auteur que Jésus seul, et ce n’est que secondairement que les disciples peuvent le pratiquer conformément à ces paroles : « Vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. » En effet, Jésus a lavé les pieds de ses disciples comme Maître, et ceux de ses serviteurs comme Seigneur ; or, le but que se propose le maître, c’est de rendre son disciple semblable à lui, c’est le but que s’est proposé le Sauveur ; il veut que ses disciples deviennent semblables à leur Maître, à leur Seigneur, et qu’ils n’aient point de servitude, mais l’esprit des enfants qui leur fait dire à Dieu : « Mon Père. » (Rm 8) Avant donc qu’ils deviennent comme le Maître et comme le Seigneur, ils ont besoin qu’on leur lave les pieds comme à des disciples qui ne sont point suffisamment instruits, et qui sont encore soumis à l’esprit de servitude. Mais lorsque l’un d’eux s’élève jusqu’au rang de maître et de seigneur, alors il peut imiter celui qui a lavé les pieds de ses disciples, et laver les pieds des autres par la doctrine en qualité de maître.


S. Chrysostome : Pour les exciter encore davantage à remplir ce devoir, il ajoute : « En vérité, en vérité je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que le maître, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé, » c’est-à-dire, si j’ai agi de la sorte, à plus forte raison, vous devez faire de même. — THEOPHYL. Il donne ici aux Apôtres une leçon nécessaire. Ils devaient tous être élevés un jour à des dignités plus ou moins importantes, il s’applique donc à modérer les sentiments ambitieux qui les porteraient à s’élever les uns au-dessus des autres. — Bède : Et comme la connaissance de ce qui est bien sans la pratique est un titre, non de félicité, mais de condamnation, selon ces paroles : « Celui qui connaît le bien et ne le pratique pas, est coupable de péché ; » le Sauveur ajoute : « Si vous savez ces choses, vous serez bienheureux, pourvu que vous les pratiquiez. » — S. Chrysostome : Tous peuvent arriver à savoir, mais tous ne parviennent pas à pratiquer. Le Sauveur condamne ensuite en termes couverts la conduite de son traître disciple : « Je ne dis pas ceci de vous tous. » — S. AUG. C’est-à-dire, il en est un parmi vous qui n’aura point part à ce bonheur et qui ne fera point ces choses : « Je sais ceux que j’ai choisis. » Quels sont-ils ? ceux qui seront heureux, en accomplissant les commandements du Sauveur. Ainsi Judas ne fut pas choisi de la sorte ; comment donc expliquer ce qu’il dit dans un autre endroit : « Est-ce que je ne vous ai pas choisis tous les douze ? » Judas a-t-il donc été choisi pour une œuvre où il était nécessaire, sans être choisi pour cette félicité dont Nôtre-Seigneur vient de dire : « Vous seriez bienheureux si vous les pratiquez ? »


ORIG. Voici une autre explication : Je ne pense pas qu’on puisse rattacher logiquement ces paroles : « Je ne dis pas ceci de vous tous, » à ces autres : « Vous serez bienheureux, pourvu que vous pratiquiez ces choses, » car on peut dire avec vérité de Judas, aussi bien que de tout autre : Il sera heureux s’il fait ces choses ; mais je crois qu’il faut les rattacher à la proposition qui précède : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé, » car Judas n’était ni serviteur de la parole divine, puisqu’il était esclave du péché, ni apôtre, puisque le démon était entré dans son cœur. Le Seigneur donc qui connaît ceux qui sont à lui, ne connaît pas ceux qui lui sont étrangers ; c’est pour cela qu’il ne dit pas : Je connais tous ceux qui sont ici présents, mais : « Je connais ceux que j’ai choisis, » c’est-à-dire, je connais mes élus.


S. Chrysostome : Toutefois, comme il ne veut point contrister le grand nombre de ses disciples, il ajoute : « Mais il faut que cette parole de l’Ecriture soit accomplie : Celui qui mange le pain avec moi lèvera le pied contre moi. » Il montrait ainsi qu’il n’ignorait pas qu’on devait le trahir, ce qui eût dû suffire pour retenir le perfide Judas. Et remarquez qu’il ne dit pas : Il me trahira, mais : « Il lèvera le pied contre moi, » pour faire ressortir la ruse et les embûches cachées qu’on devait employer contre lui. — S. AUG. (Traité 59.) Que signifient, en effet, ces paroles : « Il lèvera le pied contre moi, » si ce n’est : Il me foulera aux pieds ? Sous cette expression figurée, il veut désigner son traître disciple. — S. Chrysostome : Il dit : « Celui qui mange le pain avec moi, » c’est-à-dire, celui que j’ai nourri, celui qui a partagé ma table. Ne soyons donc point scandalisés, si nous essayons quelque injure de nos serviteurs ou de quelqu’un de nos inférieurs, en considérant l’exemple de Judas, qui, malgré les bienfaits infinis dont Jésus l’avait comblé, paya son bienfaiteur par la plus noire des trahisons. — S. AUG. Ceux qui avaient été choisis se nourrissaient du corps du Seigneur ; Judas, au contraire, mangeait le pain du Seigneur contre le Seigneur ; ceux-ci mangeaient la vie, celui-là mangeait son châtiment, car celui qui mange ce pain indignement, dit l’Apôtre, mange sa propre condamnation.


« Je vous dis ceci dès maintenant, et avant que la chose se fasse, afin que lorsqu’elle arrivera, vous me reconnaissiez pour ce que je suis, » c’est-à-dire, pour celui que cette prophétie avait pour objet. — ORIG. Jésus ne dit pas aux Apôtres : Afin que vous croyiez en général, comme s’ils ne croyaient point, mais il veut leur dire : Afin que non contents de croire vous arriviez à pratiquer. Il leur recommande de persévérer dans la foi, et de ne s’exposer à aucune des occasions qui pourrait la leur faire perdre. Et en effet, parmi tous les motifs de crédibilité sur lesquels reposait la foi des disciples, ils eurent celui de voir s’accomplir les prophéties qui avaient Jésus-Christ pour objet.


S. Chrysostome : (hom. 72.) Les Apôtres devaient bientôt partir pour prêcher l’Evangile et pour être exposés à toute sorte d’épreuves, il les console donc par avance de deux manières : d’abord en leur promettant d’être lui-même leur consolateur : « Vous serez heureux, pourvu que vous pratiquiez ces choses ; » puis en leur prédisant que les hommes eux mêmes s’empresseront de leur prodiguer les secours dont ils auront besoin : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui reçoit, celui que j’ai envoyé, c’est moi-même qu’il reçoit. » — ORIG. En effet celui qui reçoit l’envoyé de Jésus, reçoit Jésus, qui demeure dans celui qu’il a envoyé, et celui qui reçoit Jésus, reçoit son Père ; donc recevoir celui que Jésus envoie, c’est recevoir le Père lui-même. On peut encore donner cette explication. Celui qui reçoit mon envoyé, arrive jusqu’à me recevoir moi-même, mais celui qui me reçoit, non dans la personne d’un de mes envoyés, mais qui me reçoit même lorsque je viens dans les âmes, reçoit mon Père, de sorte que mon Père et moi nous demeurions en lui.


S. AUG. (Traité 59.) Les ariens, en entendant ces paroles, s’empressent de recourir à ces degrés, qui au lieu de les élever sur les hauteurs de la vie, les précipitent dans l’abîme de la mort. Autant, disent-ils, l’Apôtre diffère du Seigneur qui l’envoie, autant le Fils diffère du Père. Mais lorsque le Sauveur fait cette déclaration : « Mon Père et moi nous ne sommes qu’un, » il ne permet pas le moindre soupçon de différence entre le Père et le Fils. Comment donc devons-nous entendre ces paroles du Seigneur : « Celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé ? » Si nous voulons les entendre dans ce sens, que le Père et le Fils ont une même nature, la conséquence naturelle de ces autres paroles : « Celui qui reçoit mon envoyé, me reçoit, » paraît devoir être que le Fils et l’envoyé ont aussi une même nature. On pourrait donc supposer que le Sauveur a voulu dire : Qui reçoit celui que j’ai envoyé me reçoit en tant qu’homme, mais qui me reçoit comme Dieu, reçoit celui qui m’a envoyé. Toutefois, en s’exprimant de la sorte, ce n’est point l’unité de nature qu’il voulait faire ressortir dans la personne de celui qui est envoyé, mais l’autorité de celui qui envoie ; si donc vous considérez Jésus-Christ dans Pierre, vous y trouverez le maître du disciple ; si au contraire vous considérez le Père dans le Fils, vous trouverez le Père du Fils unique.


Versets. 21-30.


S. Chrysostome : (hom. 72 sur S. Jean.) Nôtre-Seigneur venait d’offrir cette double consolation à ses Apôtres, qui devaient bientôt parcourir le monde entier, mais il se trouble à la pensée que le traître disciple devait être privé : « Lorsqu’il eut dit ces choses, Jésus se troubla en son esprit, » etc. — S. AUG. (Traité 60 sur saint Jean.) Ce n’était pas la première fois que cette pensée lui venait dans l’esprit, mais il allait désigner si clairement celui qui devait le trahir, qu’il ne lui serait plus possible de rester caché parmi les autres, et c’est une des causes de son trouble. D’ailleurs, Judas allait bientôt sortir pour amener les Juifs et leur livrer le Sauveur, et Jésus était encore troublé par les approches de sa passion, par les dangers qui le menaçaient, et par la trahison imminente de son perfide disciple, dont il connaissait par avance les intentions. (Traité 6l.) Nôtre-Seigneur « voulu nous apprendre aussi par ce trouble, que lorsque la nécessité force l’Église de séparer de faux frères de son sein avant la moisson, ce ne doit jamais être sans un grand sentiment de trouble. Or, il fut troublé, non dans sa chair, mais dans son esprit ; car au milieu de ces scandales, le trouble des hommes vraiment spirituels ne vient pas d’un sentiment répréhensible, mais de la charité qui leur fait craindre qu’en arrachant l’ivraie, on ne déracine en même temps le bon grain. (Mat 13) — (Traité 60.) Que ce trouble ait eu pour cause ou un sentiment de compassion pour Judas, qui allait se perdre, ou les approches de sa mort, ce n’est point par faiblesse d’âme, mais par un acte de sa puissance que Jésus se trouble ; car ce trouble n’est point forcé, il est tout à fait volontaire, il se troubla lui-même, comme il est dit plus haut. Or, ce trouble est une source de consolation pour les membres faibles de son corps, c’est-à-dire, de son Église, que Jésus apprend à ne point se regarder comme coupables, si le trouble s’empare de leur âme aux approches de la mort de ceux qui leur sont chers. — ORIG. (Traité 32.) Jésus est troublé en esprit, c’est-à-dire, que ce sentiment humain était produit par la puissance de l’esprit. En effet, si tous les saints vivent, agissent et souffrent en esprit, à combien plus forte raison devons-nous l’assurer de Jésus, le premier et le chef de tous les saints.


S. AUG. (Traité 60.) Périssent donc tous les raisonnements des stoïciens, qui prétendent que l’âme du sage doit être complètement inaccessible au trouble ; de même qu’ils prennent la vanité pour la vérité, ils regardent l’insensibilité comme un indice de la force de l’âme. L’âme du chrétien peut donc légitimement être troublée, non par la souffrance, mais par un sentiment de compassion. (Traité 61.) Jésus dit : « L’un de vous, » par le nombre, non par le mérite ; l’un de vous par l’apparence et non par sa vertu.


S. Chrysostome : Mais comme il n’avait pas désigné le traître par son nom, ils sont tous de nouveau saisis de frayeur : « Les disciples donc se regardaient l’un l’autre, ne sachant de qui il parlait. » Leur conscience ne leur reprochait aucun dessein de ce genre, et cependant cette déclaration du Sauveur l’emportait dans leur esprit sur leurs propres pensées. — S. AUG. (Traité 61.) Leur pieuse tendresse pour leur maître ne les empêchait pas, sous l’impression d’un sentiment de faiblesse naturelle, de concevoir ces soupçons les uns à l’égard des autres. — ORIG. Ils se rappelaient d’ailleurs par l’expérience qu’ils avaient de la faiblesse humaine, que la vertu, chez les parfaits, n’est point à l’abri de la mutabilité, et que les désirs les plus louables peuvent facilement se changer en désirs contraires.


S. Chrysostome : Tous donc étant saisis de crainte, et Pierre, leur chef, tout tremblant lui-même ; Jean, comme le disciple bien-aimé, inclina sa tête sur la poitrine de Jésus : « Or, un des disciples de Jésus, que Jésus aimait, reposait sur son sein. » — S. AUG. C’était Jean, l’auteur de cet Evangile, comme il le déclare plus loin lui-même. En effet, lorsque les écrivains sacrés racontent un fait où il est question d’eux-mêmes, ils ont coutume d’en parler comme d’une tierce personne. Et en effet, en quoi peut souffrir la vérité du récit, lorsque les choses sont dites telles qu’elles sont, et qu’en même temps l’écrivain échappe au danger de la vanité ?


S. Chrysostome : Si vous désirez connaître la cause d’une si grande familiarité de la part de Jean, c’était l’amour de Jésus pour lui, c’est pour cela qu’il ajoute : « Celui qu’aimait Jésus. » Jésus aimait tous les autres Apôtres, mais il avait pour celui-ci une affection plus spéciale. — ORIG. Je pense que Jean, reposant sur le sein du Verbe, veut nous apprendre qu’il goûtait, un doux repos dans la considération des mystères secrets du Verbe. — S. Chrysostome : Il voulait encore montrer par là qu’il était innocent du crime de trahison, et il s’exprime de la sorte pour ne point vous laisser penser que Pierre lui fit signe comme à quelqu’un qui lui serait supérieur en dignité. En effet, l’Evangéliste ajoute : « Simon-Pierre lui fit signe et lui dit : Qui est celui dont on parle ? » En toutes circonstances, nous voyons Pierre comme emporté par la vivacité de son amour ; comme il en a déjà été repris par le Sauveur, il ne prend plus lui-même la parole, et cherche à savoir ce qu’il désire par l’intermédiaire de Jean, car le saint Evangile nous montre partout Pierre, plein de ferveur, et vivant dans une grande intimité avec Jean.


S. AUG. Remarquez ici cette manière de s’exprimer sans parler, et par un simple signe. Il lui fît signe dit l’Evangéliste, et il lui demande, c’est-à-dire, il lui demande par le signe même qu’il faisait ; car si la pensée seule est un véritable langage, comme l’atteste l’Ecriture dans ce passage : « Ils dirent en eux-mêmes, » combien plus peut-on parler par signes, puisqu’alors on manifeste au dehors par une expression quelconque la pensée qu’on a conçue dans son cœur ? — ORIG. On peut dire encore que Pierre commence par faire signe, et que non content de ce signe, il fit cette question : « Quel est celui dont il parle ? »


« C’est pourquoi ce disciple s’étant penché sur la poitrine de Jésus, lui dit : Seigneur, qui est-ce ? » Précédemment l’Evangéliste avait dit sur le sein, il dit maintenant sur la poitrine. — ORIG. On peut dire encore qu’il était couché sur le sein de Jésus, et qu’ensuite il monta plus haut et reposa sur sa poitrine. Il semble que s’il ne se fût point reposé sur la poitrine de Jésus, et qu’il fût resté couché sur son sein, le Seigneur ne lui aurait pas fait connaître ce que Pierre désirait savoir. En reposant donc en dernier lieu sur la poitrine de Jésus, il nous apprend qu’il était le disciple privilégié de Jésus, par l’effet d’une grâce plus haute et plus abondante. — Bède : Ce repos qu’il prend sur le sein et sur la poitrine de Jésus, n’est pas seulement la preuve de l’amour du Sauveur pour lui, mais le présage de ce qui devait arriver, c’est-à-dire, que Jean devait puiser sur la poitrine de Jésus cette voix qui devait retentir et qu’aucun des siècles précédents n’avait entendue. — S. AUG. (Traité 61 sur S. Jean.) Le sein est en effet ici la figure d’un mystère caché, et le sein de la poitrine est comme la source secrète de la sagesse.


S. Chrysostome : (hom. 72.) Cependant Nôtre-Seigneur ne fait pas encore connaître par son nom le traître disciple : « Jésus lui répondit : C’est celui à qui je présenterai le pain trempé. » Cette manière de le faire connaître avait pour but de lui faire changer de résolution ; et puisqu’il n’avait point rougi de s’asseoir à la même table que son divin Maître, il devait rougir au moins en mangeant le même pain.


« Et ayant trempé du pain, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon. » — S. AUG. (Traité 62.) On ne peut admettre, avec quelques lecteurs superficiels, que Judas reçut alors seul le corps du Seigneur ; nous devons admettre au contraire que le Sauveur avait déjà distribué le sacrement de son corps et de son sang à tous ses disciples, et que Judas était du nombre, au témoignage de saint Luc (Lc 22). Ce ne fut qu’après la communion que, suivant le récit de saint Jean, le Seigneur fit connaître celui qui devait le trahir en lui donnant un morceau de pain trempé. Peut-être, par ce pain trempé, voulut-il désigner l’hypocrisie du traître disciple, car tout ce qui est trempé n’est point pour cela purifié, et quelquefois une chose est souillée, par cela seul qu’elle est trempée ; si au contraire ce morceau de pain trempé est le symbole d’une grâce particulière, l’ingratitude de Judas, après le nouveau bienfait, rend plus juste encore sa réprobation.


« Et quand il eut pris ce morceau, Satan entra en lui. » — ORIG. Remarquez que Satan n’était pas tout d’abord entré dans le cœur de Judas, il lui avait seulement suggéré la pensée de trahir son Maître, ce ne fut qu’après ce morceau qu’il entra dans son âme. Prenons donc bien garde que le démon ne fasse pénétrer dans notre âme quelques-uns de ses traits enflammés, car s’il y réussit, il redouble ses efforts pour entrer lui-même. — S. Chrysostome : Tant que Judas fit partie du corps des Apôtres, le démon n’osait s’emparer entièrement de lui, il se contentait de l’attaquer extérieurement, mais lorsqu’il l’eût fait connaître et qu’il l’eût séparé des autres disciples, il se trouva plus libre pour se saisir de sa personne. — S. AUG. Ou bien : « Satan entra en lui, » dans ce sens qu’il prit complètement possession de celui Qui lui appartenait déjà, car il était déjà dans Judas, lorsque ce perfide disciple convint avec les Juifs du prix de sa trahison, comme saint Luc le dit clairement : « Or, Satan entra en Judas, surnommé Iscariote, l’un des douze ; et il s’en alla conférer avec les princes des prêtres et les officiers du temple, sur les moyens de le leur livrer. » Il était donc au pouvoir de Judas, lorsqu’il vint se mettre à table avec Jésus, mais après qu’il eut reçu ce morceau de pain, Satan entra en lui, non plus comme pour tenter un homme qui lui fût étranger, mais pour posséder plus pleinement celui qui lui appartenait déjà. — ORIG. Il était juste, à mon avis, qu’après que ce morceau de pain lui l’ut présenté, il perdit le bien dont il était indigne et qu’il croyait posséder, et qu’ainsi dépouillé de ce bien, le démon pût entrer plus facilement dans son âme.


S. AUG. Il en est qui disent : Est-ce qu’un morceau de pain pris sur la table du Seigneur, a pu avoir pour effet de livrer à Satan l’entrée du l’âme de ce perfide disciple ? Nous répondons que nous devons apprendre par là avec quel soin nous devons éviter de recevoir les grâces du ciel dans de mauvaises dispositions, car si Dieu traite si sévèrement celui qui ne discerne pas (c’est-à-dire, qui ne distingue pas des autres aliments) le corps du Seigneur, quelle sera la condamnation de celui qui, sous les dehors de l’amitié, s’approche de sa table avec un cœur hostile ?


« Et Jésus lui dit : Ce que vous faites, faites-le vite. » On ne peut dire avec certitude à qui s’adressent ces paroles, car Notre-Seigneur a pu dire également à Judas ou à Satan : « Ce que vous faites, faites-le vite, » en provoquant, pour ainsi dire, son ennemi au combat, ou en pressant le traître disciple d’aider à l’accomplissement du mystère, qui devait être le salut du inonde, et dont il pressait l’exécution, loin de vouloir la retarder. — S. AUG. Toutefois, il ne commande pas le crime, il le prédit simplement, non point pour hâter la perte de son perfide disciple, que pour accomplir au plutôt l’œuvre du salut des nommes. — S. Chrysostome : Ces paroles : « Ce que vous faites, faites-le au plus vite, ne sont ni un ordre ni un conseil, mais un reproche, et une preuve que le Sauveur ne voulait mettre aucun obstacle à la trahison de son disciple : « Aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui disait cela. » Une difficulté assez grande se présente ici, et on se demande comment les disciples qui avaient demandé quel était celui dont Jésus parlait, n’aient pas compris la réponse du Sauveur : « Celui à qui je présenterai un morceau de pain trempé. » Il faut donc admettre que Jésus fit cette réponse à voix basse, de manière que personne ne l’entendit, et que Jean, qui reposait sur son sein, lui fit précisément cette question à l’oreille, pour ne point faire connaître celui qui devait le trahir ; car, si le Sauveur l’eût clairement désigné, Pierre eût pu le mettre à mort. C’est pour cela que l’Evangéliste dit qu’aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui disait cela, pas même Jean, qui ne pouvait penser qu’un disciple de Jésus put se porter à cet excès de scélératesse ; ne pouvant soupçonner dans les autres l’idée d’un crime dont il était si éloigné lui-même. Les Apôtres ne comprirent donc point le véritable motif des paroles de Jésus. L’Evangéliste nous apprend dans quel sens ils les entendirent en ajoutant : « Quelques-uns pensaient que, comme Judas avait la bourse, Jésus lui avait dit : Achetez ce dont nous avons besoin pour la fête, » etc.


S. AUG. Nôtre-Seigneur avait donc une bourse, dans laquelle il conservait les offrandes des fidèles destinées à pourvoir aux besoins de ses disciples et au soulagement des pauvres. Telle fut la première institution de la propriété ecclésiastique. Lors donc que le Sauveur nous ordonne de ne point songer au lendemain, (Mt 6) ce précepte n’est pas une défense faite aux fidèles de ne conserver aucun argent, mais un avertissement de ne point servir Dieu en vue de l’argent, et de ne jamais sacrifier la justice par crainte de la pauvreté. — S. Chrysostome : Aucun des disciples de Jésus ne lui apportait d’argent ; mais l’Evangéliste nous fait entendre ici que de pieuses femmes fournissaient à Jésus ce qui lui était nécessaire pour son entretien. Or, celui qui ordonne à ses apôtres de ne porter ni sac, ni bâton, ni urgent, portait lui-même une bourse pour subvenir aux besoins des pauvres, afin de nous apprendre que celui même qui embrasse une vie de pauvreté et de crucifiement à tout ce qui est dans le monde, doit cependant avoir une grande sollicitude pour les pauvres ; car, Nôtre-Seigneur a fait beaucoup de choses dans sa vie, uniquement pour notre instruction.


ORIG. Le Sauveur avait dit à Judas : « Ce que vous faites, faites-le au plus vite, » et le traître disciple n’obéit que sur ce point à son Maître ; aussitôt qu’il a reçu ce morceau de pain, il se hâte d’accomplir, sans aucun retard, son criminel dessein. « Judas, ayant donc pris ce morceau de pain, sortit aussitôt. » Et, en effet, il sortit, non-seulement en quittant la maison où il se trouvait, mais en se séparant tout à fait de Jésus. Quant à moi, je pense que Satan, qui était entré dans Judas, après qu’il eut reçu ce morceau de pain, ne pouvait supporter d’être plus longtemps dans le même lieu que Jésus ; car il ne peut y avoir aucun point de contact entre Jésus et Satan. Il n’est pas inutile de rechercher pourquoi l’Evangéliste, qui nous rapporte que Judas reçut ce morceau de pain, n’ajoute pas qu’il le mangea. Est-ce qu’eu effet Judas ne mangea point le morceau de pain ? Ne peut-on pas dire que, lorsqu’il eut pris ce morceau de pain, le démon, qui lui avait suggéré la pensée de trahir son Maître, craignant qu’en mangeant de ce pain il ne renonçât à son dessein, se hâta d’entrer en lui aussitôt qu’il l’eut reçu des mains du Sauveur, et le fit sortir aussitôt de la maison ? On peut dire encore, avec autant de raison, que de même que celui qui mange indignement le pain du Seigneur ou boit indignement son calice, le mange et le boit pour sa condamnation ; ainsi Jésus donna ce pain aux uns pour leur salut, et à Judas pour sa perte ; en sorte que Satan entra en lui aussitôt qu’il l’eut reçu.


S. Chrysostome : L’Evangéliste ajoute : « Or, il était nuit, » pour faire ressortir l’audace téméraire de Judas, que le temps ne dut ni retenir ni détourner de son dessein. — ORIG. Cette nuit extérieure et sensible était d’ailleurs la figure des ténèbres, qui s’étendaient sur l’âme de Judas. — S. GREG. (Moral., 2, 2.) La circonstance du temps fait ressortir la nature et la fin de l’action, et l’Evangile nous fait voir Judas accomplissant dans la nuit son œuvre de trahison, parce qu’il ne devait jamais eu concevoir de repentir.


Versets. 31-32.


ORIG. (Traité 32 sur S. Jean.) Après les glorieux témoignages qu’avaient rendus au Sauveur les prodiges qu’il avait opérés, et le miracle de la transfiguration, la glorification du Fils de l’homme commença lorsque Judas, avec Satan, qui était entré en lui, sortirent du lieu où se trouvait Jésus. « Lorsqu’il fut sorti, Jésus dit : Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié. » Il ne s’agit pas ici de la gloire du Fils unique et immortel, du Verbe de Dieu, mais de la gloire de l’homme qui est né de la race de David. En effet, si dans la mort de Jésus-Christ, qui a glorifié Dieu, nous voyons s’accomplir ces paroles : « Il a dépouillé les puissances et les principautés, il les a menées hautement on triomphe à la face de tout le monde par le bois de sa croix » (Col 2, 15) et ces autres : « Il a pacifié, par le sang qu’il a répandu sur la croix, tant ce qui est sur la terre, que ce qui est dans le ciel ; » (Col 1, 20) la gloire qui en est résultée pour le Fils de l’homme, est inséparable de la gloire du Père, qui a été glorifié en lui ; car, on ne peut glorifier Jésus-Christ sans glorifier en même temps le Père. Mais comme celui qui est glorifié l’est nécessairement par quelqu’un, si vous demandez par qui le l’ils de l’homme a été glorifié, il vous répond lui-même : « Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même. » — S. Chrysostome : C’est-à-dire par lui-même et non par un autre. « Et c’est bientôt qu’il le glorifiera. » Comme il disait : Ce ne sera pas après un long espace de temps, car la croix fera bientôt éclater ces glorieux témoignages ; en effet, le soleil s’éclipsa, les rochers furent brisés, et un grand nombre de ceux qui étaient morts ressuscitèrent. C’est ainsi qu’il relève l’esprit abattu de ses disciples, et qu’il les excite non-seulement à bannir la tristesse, mais à se livrer à la joie.


S. Ane. (Traité 63 sur S. Jean.) Ou bien encore : Le disciple impur étant sorti, tous ceux qui étaient purs demeurèrent avec celui qui les avait purifiés. Il arrivera quelque chose de semblable lorsque l’ivraie, étant séparée du froment, les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. (Mt 13) C’est dans la prévision de cette séparation future que Nôtre-Seigneur, lorsque Judas fut sorti, c’est-à-dire lorsque l’ivraie fut séparée et qu’il ne resta plus que le bon grain, c’est-à-dire les saints Apôtres, dit : « Maintenant, le Fils de l’homme est glorifié. » Il semble dire : Voilà ce qui aura lieu dans ma glorification ; ou n’y verra aucun méchant ; aucun des bons qui s’y trouveront ne périra. Remarquez que Nôtre-Seigneur ne dit pas : C’est maintenant qu’est figurée la glorification du Fils de l’homme, mais : « C’est maintenant que le Fils de l’homme est glorifié ; » de même que l’Apôtre ne dit pas : La pierre signifiait le Christ ; mais : « La pierre était le Christ. » (1 Co 10) Car, les écrivains sacrés ont coutume de donner aux figures le nom des choses figurées. Or, la glorification du Fils de l’homme a pour but que Dieu soit glorifié en lui, comme Nôtre-Seigneur l’ajoute : « Et Dieu est glorifié en lui. » Il donne ensuite l’explication de ces paroles : « Si Dieu a été glorifié en lui (parce qu’il n’est point venu faire sa volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé), Dieu aussi le glorifiera en lui-même, » en donnant l’immortalité à la nature humaine, à laquelle le Verbe s’est uni. « Et bientôt il le glorifiera, » paroles qui sont une prédiction de sa résurrection, qui ne sera point retardée, comme la nôtre, à la fin du monde, mais qui suivra presque immédiatement sa mort. Ou peut aussi entendre, de cette résurrection prochaine, ce qu’il a dit plus haut : « Maintenant, le Fils de l’homme est glorifié ; » et l’expression : « Maintenant, » s’appliquerait non point à sa passion, qui était proche, mais à sa résurrection, qui devait suivre, et qui regardait comme déjà faite parce qu’elle devait arriver bientôt.


S. HIL. (de la Trin., 11) Ces paroles : « Dieu a été glorifié en lui, » se rapportent à la gloire du corps de Jésus-Christ, qui a fait ressortir la gloire de Dieu par celle qu’il empruntait lui-même de son union avec la nature divine. Dieu, en retour de cette gloire que son Fils lui donnait, l’a glorifié en lui-même, en augmentant la gloire que le Fils donnait en lui à Dieu, de telle sorte que celui qui règne dans la gloire (qui est la gloire de Dieu), fût comme transformé dans la gloire de Dieu, en demeurant tout entier Dieu par l’union de son humanité avec la divinité. Il ne veut pas laisser ignorer le temps de cette glorification : « Et bientôt il le glorifiera, » c’est-à-dire, qu’au moment où Judas sort pour le trahir, Jésus prédit la gloire que doit lui procurer bientôt sa résurrection après sa passion, et réserve pour un temps plus éloigné la gloire par laquelle Dieu devait le glorifier en lui-même, en faisant éclater aux yeux de tous la puissance de sa résurrection, tandis que lui-même devait rester en Dieu en vertu de cette mystérieuse disposition qui le soumet à son Père.


S. HIL. (de la Trin., 9) La première signification de ces paroles : « Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié, » ne peut être douteuse à mon avis, car ce n’est point le Verbe, mais la chair qu’il s’était unie qui était susceptible d’une nouvelle gloire. Mais je me demande ce que signifient les paroles qui suivent : « Et Dieu a été glorifié en lui ; » en effet, le Fils de l’homme n’est point autre que le Fils de Dieu (puisque c’est le Verbe qui s’est fait chair) ; je cherche donc comment Dieu a été glorifié dans ce Fils de l’homme qui est en même temps le Fils de Dieu. Examinons encore le sens de ces autres paroles : « Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu le glorifiera en lui-même. » L’homme ne peut être glorifié par lui-même, et d’autre part le Dieu qui est glorifié dans l’homme (bien qu’il reçoive de la gloire), ne peut être autre chose que Dieu ; il faut donc ou que ce soit le Christ qui est glorifié dans la chair, ou le Père qui est glorifié dans le Christ. Si c’est le Christ, il est certain que le Christ qui est glorifié dans la chair, est Dieu ; si c’est le Père (qui est Dieu), le Père est glorifié dans le Fils en vertu du mystère de l’unité. Mais de ce que Dieu glorifie en lui-même, le Dieu qui a été glorifié dans le Fils, comment peut-on encore tirer cette conclusion impie, que le Christ ne soit point vrai Dieu, et n’ait point une même nature avec Dieu le Père ? Est-ce que celui qu’il glorifie en lui-même serait en dehors de lui ? Celui que le Père, glorifie en lui-même partage nécessairement la même gloire, et celui qui doit être glorifié de la gloire du Père, entre nécessairement en participation de toutes les perfections du Père.


ORIG. Disons encore que le mot gloire n’a pas ici le sens que lui donnent quelques païens qui définissent la gloire, la réunion des louanges qui sont données par un grand nombre, car il est évident que ce n’est pas là le sens du mot gloire dans l’Exode, où il est dit : « Que le tabernacle fut rempli de la gloire de Dieu ; » (Ex 40, 32) et encore que la figure de Moïse fut resplendissante de gloire (Ex 34, 35). Dans le sens premier et littéral, on doit entendre qu’il y eut comme une apparition plus spéciale de la gloire divine dans le tabernacle aussi bien que sur le visage de Moïse, qui venait de s’entretenir avec Dieu. Mais dans le sens figuré, la gloire de Dieu apparut, parce que l’intelligence déifiée et s’élevant au-dessus de toutes les choses matérielles pour scruter la vision de Dieu, participe à l’éclat de la divinité qu’elle contemple, c’est dans ce sens que le visage de Moïse resplendit de gloire, parce que son intelligence fut comme déifiée ; or, on ne peut établir aucune comparaison entre la prééminence divine de Jésus-Christ et l’éclat qui rejaillissait de l’intelligence de Moïse sur son visage, car le Fils est la splendeur de toute la gloire, divine au témoignage de saint Paul : « Et comme il est la splendeur de sa gloire et l’image de sa substance. » (He 1, 3.) Bien plus, de ce foyer complet de gloire et de lumière partent des rayons éclatants qui se répandent sur la créature raisonnable, car je ne pense pas qu’aucune créature puisse comprendre toute la splendeur de la gloire divine, le Fils seul en est capable. Le Fils n’était donc, pas glorifié dans le monde, alors qu’il n’en était pas connu, mais lorsque le Père eut donné la connaissance de Jésus à quelques-uns de ceux qui existaient dans le monde, le Fils de l’homme fut glorifié dans ceux dont il était connu. Cette connaissance fut une cause de gloire pour ceux qui la possédaient, car ceux qui contemplent à visage découvert la gloire du Seigneur sont transformés en sa ressemblance (2 Co 3, 13) par la gloire de celui qui est glorifié qui rejaillit sur ceux qui le glorifient. Lors donc qu’il vit s’approcher l’accomplissement de ce mystère qui devait le faire connaître au monde et lui mériter cette gloire qui devait se répondre sur ceux qui le glorifieraient, il dit. : « C’est maintenant que le Fils de l’homme est glorifié. » Et comme nul n’a connu le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils l’a révélé, et qu’il entrait dans le plan de l’incarnation divine que le Fils fit connaître le Père, Dieu fut par cela même glorifié en lui. Pour bien comprendre ces paroles : « Dieu a été glorifié en lui, » vous les rapprocherez de ces autres : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père. » (Jn 14) On voit, en effet, le Père, parce que le Verbe est Dieu, et l’image invisible de Dieu le Père qui l’a engendré. On peut encore donner de ce passage une explication plus développée et plus claire. De même que le nom de Dieu est blasphémé par quelques-uns parmi les nations (Rm 2, 24), ainsi ce nom divin du Père est glorifié par les saints, dont les œuvres parfaites brillent aux yeux des autres hommes. Mais par qui Dieu a-t-il été plus glorifié que par Jésus, qui n’a commis aucun péché, et dans la bouche de qui le mensonge ne s’est point trouvé ? (1 P 2, 22.) C’est donc ainsi que le Fils a été glorifié, et que Dieu a été glorifié en lui ; mais si Dieu a été glorifié en lui, il lui rend une gloire bien supérieure à celle que le Fils lui a donnée, car la gloire que le Père donne au Fils de l’homme, lorsqu’il le glorifie, est incomparablement plus grande que celle qu’il rend lui-même à Dieu le Père qui est glorifié en lui. Il était convenable, en effet, que celui qui était le plus puissant, rendît aussi une gloire plus grande, et comme cette gloire que le Père devait accorder au Fils de l’homme ne devait point tarder, Jésus ajoute : « Et bientôt il le glorifiera. »


Versets. 33-35.


S. AUG. (Traité 64 sur S. Jean.) Ce que Nôtre-Seigneur venait de dire : « Et bientôt il le glorifiera, » pouvait laisser croire aux disciples qu’après que Dieu l’aurait glorifié, il cesserait de leur être uni et de vivre avec eux sur la terre, c’est pour cela qu’il ajoute : « Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour un peu de temps ; » c’est-à-dire, je serai immédiatement glorifié par ma résurrection, mais je ne remonterai pas aussitôt dans les deux, car comme il est écrit dans les Actes des Apôtres : « Il demeura quarante, jours avec eux après sa résurrection, » (chap. 1) et c’est à ces quarante jours qu’il fait allusion, lorsqu’il dit : « Je ne suis plus avec, vous que pour un peu de temps. »


ORIG. (Traité 32 sur S. Jean.) Ce nom de petits enfants qu’il leur donne, prouve que leur âme, était encore soumise aux faiblesses de l’enfance, mais ceux qu’il appelle maintenant des petits enfants deviennent ses frères après sa résurrection, de même qu’ils avaient été des serviteurs avant de devenir des petits enfants. — S. AUG. On peut entendre ces paroles dans ce sens : Je suis encore comme vous dans l’infirmité de la chair, c’est-à-dire, jusqu’au temps de ma mort et de ma résurrection. Après sa résurrection, il fut encore présent au milieu d’eux d’une présence corporelle, mais il cessa de partager les faiblesses de la nature humaine. Nous voyons, en effet, dans un autre évangéliste, qu’il tient ce langage à ses Apôtres : « C’est là ce que je vous ai dit, étant encore avec vous, » (Lc 24) c’est-à-dire, alors que j’étais dans cette chair mortelle qui nous est commune. Après sa résurrection, il était encore avec eux dans la même chair, mais il n’était plus comme eux soumis aux conditions de la mortalité. Il est encore une autre présence divine inaccessible aux sens, et dont le Sauveur veut parler quand il dit : « Voici que, je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. » (Mt 28) Il ne dit pas ici : « Je ne suis avec vous que pour un peu de temps, » car le temps qui doit s’écouler jusqu’à la consommation des siècles n’est pas de courte durée, ou s’il est de courte durée, parce que mille ans sont aux yeux de Dieu comme un seul jour (Ps 89), ce n’est pas cependant cette vérité que le Sauveur a voulu exprimer, puisqu’il ajoute : « Vous me chercherez, et comme j’ai dit aux Juifs : Où je vais vous ne pouvez venir. » Est-ce qu’à la fin du monde il y aurait encore impossibilité d’aller où il allait lui-même, pour ceux à qui il devait bientôt dire : « Mon Père, je veux que là où je suis, ils soient eux-mêmes avec moi. » (Jn 18)


ORIG. Dans leur sens le plus simple, ces paroles n’offrent aucune difficulté, parce qu’en effet, le Sauveur ne devait pas rester longtemps avec ses disciples ; mais si l’on veut leur donner une signification plus profonde et plus cachée, ou se demande s’il n’a pas cessé d’être avec eux après un peu de temps, non parce qu’il n’était plus présent corporellement au milieu d’eux, mais parce que peu de temps après s’accomplit cette prédiction qu’il avait faite : « Je vous serai un sujet de scandale cette nuit. » Ainsi il n’était plus avec eux, parce qu’il ne reste qu’avec ceux qui en sont dignes. Mais bien qu’il ne fût pas avec eux, ils savaient cependant chercher Jésus, comme Pierre, qui en répandant tant de larmes, après avoir renié son divin Maître, cherchait évidemment Jésus. C’est pourquoi Nôtre-Seigneur ajoute : « Vous me chercherez, et comme j’ai dit aux Juifs : Où je vais, vous ne pouvez venir. » Chercher Jésus, c’est chercher le Verbe, la sagesse, la justice, la vérité, la puissance divine, toutes choses qui se trouvent dans le Christ. Ils voulaient donc suivre Jésus, non pas corporellement, comme quelques ignorants le prétendent, mais dans le sens spirituel dont parle le Sauveur, quand il dit : « Celui qui ne porte point sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple. » (Lc 14, 27.) Et Jésus leur dit : « Là où je vais, vous ne pouvez venir ; » lors même qu’ils eussent voulu suivre le Verbe et le confesser publiquement, ils n’avaient pas la force nécessaire, car l’Esprit saint n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié.


S. AUG. Ou bien, Nôtre-Seigneur leur parle de la sorte, parce qu’ils n’étaient pas encore capables de le suivre jusqu’à la mort pour la justice ; car comment auraient-ils pu le suivre, n’étant pas encore mûrs pour la justice ? Ou comment auraient-ils pu suivre le Seigneur jusqu’à l’immortalité de sa chair, eux qui ne devaient ressusciter qu’à la fin des siècles, quelle que fût l’époque de leur mort ? Ou bien encore, comment auraient-ils pu suivre le Seigneur jusque dans le sein du Père, alors que la charité parfaite pouvait seule leur donner l’entrée de cette suprême félicité ? Lorsque Jésus s’adressait aux Juifs, il n’ajoutait point : « Maintenant, » car si ces disciples ne pouvaient le suivre actuellement, ils devaient le suivre plus tard, et c’est pour cela que le Sauveur ajoute : « Je vous le dis aussi maintenant. » — ORIG. Et je vous le dis, mais prenant soin de spécifier le temps par cette expression : « Maintenant, » car pour les Juifs qu’il prévoyait devoir mourir dans leurs crimes, ils ne pouvaient suivre bientôt Jésus où il allait, tandis que les disciples, dans un temps fort court, devaient suivre le Verbe.


S. Chrysostome : Il appelle ses disciples : « Mes petits enfants, » afin qu’ils ne s’appliquent point ces paroles qui semblaient les ranger avec les Juifs : « Ainsi que je l’ai dit aux Juifs, » et il leur donne ce nom pour rendre plus vif l’amour qu’ils avaient pour lui. En effet, c’est lorsque nous voyons une personne qui nous est chère sur le point de nous quitter, que nous sentons notre affection pour elle redoubler, surtout lorsque nous la voyons partir pour des lieux où il nous est impossible de la suivre. Il nous apprend en même temps que sa mort n’est qu’un déplacement, une translation heureuse dans un lieu où les corps mortels ne peuvent avoir d’accès.


S. AUG. Nôtre-Seigneur leur enseigne du reste la voie qu’ils devront suivre pour arriver là où il les précédait : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres. » (Traité 65) Mais est-ce que ce commandement n’existait pas déjà dans l’ancienne loi, qui avait Dieu pour auteur, et où il est écrit : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même ? » Pourquoi donc Nôtre-Seigneur l’appelle-t-il un commandement nouveau ? Est-ce qu’il nous a dépouillé du vieil homme pour nous revêtir du nouveau ? Celui, en effet, qui reçoit ce précepte, ou plutôt qui lui est fidèle, se trouve renouvelé, non point par toute espèce d’amour, mais par cet amour que le Sauveur distingue avec soin de l’affection purement naturelle, en ajoutant : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » Ne vous aimez pas comme s’aiment les hommes qui ne cherchent qu’à corrompre, ni comme ceux qui s’aiment, parce qu’ils ont une même nature, mais aimez-vous comme ceux qui s’aiment mutuellement, parce qu’ils sont dieux, et les fils du Très-Haut, pour devenir ainsi les frères du Fils unique de Dieu, en s’aimant mutuellement de cet amour qu’il a eu pour eux et qui le porte à les conduire à cette fin bienheureuse où il rassasiera leurs désirs dans l’abondance de tous les biens. — S. Chrysostome : Ou bien encore ces paroles : « Comme je vous ai aimés, » signifient que l’amour que j’ai eu pour vous, n’a pas été fondé sur vos mérites antérieurs, c’est moi qui vous ai prévenus, ainsi devez-vous faire le bien, sans y être forcés par aucune obligation de reconnaissance.


S. AUG. Ne croyez pas que le Sauveur ait oublié ici le commandement qui nous oblige d’aimer le Seigneur notre Dieu ; car, pour qui l’entend bien, chacun de ces deux commandements se retrouve dans l’autre. En effet, celui qui aime Dieu ne peut pas mépriser Dieu, qui lui recommande d’aimer le prochain ; et celui qui aime le prochain d’un amour surnaturel et spirituel, qu’aime-t-il en lui, si ce n’est Dieu ? C’est cet amour que Nôtre-Seigneur veut séparer de toute affection terrestre, lorsqu’il ajoute : « Comme je vous ai aimés. » Qu’a-t-il aimé en nous, en effet, si ce n’est Dieu ? Non pas Dieu que nous possédons, mais Dieu, qu’il désirait voir en nous. Aimons-nous donc ainsi les uns les autres, afin qu’autant que nous le pourrons, nous soyons attirés à la possession de Dieu seul par la force de cet amour mutuel.


S. Chrysostome : Nôtre-Seigneur laisse de côté les miracles que ses disciples devaient opérer, et veut qu’on ne les reconnaisse qu’à cet amour seul qu’ils auront les uns pour les autres : « C’est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez, de l’amour les uns pour les autres. » C’est à ce signe qu’on reconnaît la véritable sainteté, comme c’est à ce signe que le Sauveur reconnaît ses disciples. — S. AUG. Ne semble-t-il pas dire : Ceux qui ne sont pas mis disciples partagent avec vous d’autres grâces, d’autres faveurs ; non-seulement ils ont une même nature, une même vie, une même intelligence, une même raison, et cet ensemble de biens qui sont communs aux hommes et aux animaux, mais encore le don des langues, le pouvoir d’administrer les sacrements, le don de prophétie, la science, la foi, la distribution de leurs biens aux pauvres, le sacrifice de leur corps au milieu des flammes ; mais parce qu’ils n’ont point la charité, ce sont des tymbales retentissantes, ils ne sont rien, et tous ces dons ne leur servent de rien ?


Versets. 36-38.


S. Chrysostome : (hom. 73 sur S. Jean.) L’amour est quelque chose de grand, il est plus fort que le feu, et nul obstacle ne peut arrêter son élan. Aussi Pierre, sous l’impression de cet ardent amour, entendant le Sauveur lui dire : « Là où je vais, vous ne pouvez venir maintenant, » lui fait cette question : « Seigneur, où allez-vous ? » — S. AUG. (Traité 66 sur S. Jean.) C’est ainsi que le disciple parle à son Maître, disposé qu’il est à le suivre ; c’est pourquoi le Seigneur, qui voit le fond de son âme, lui fait cette réponse : « Là où je vais, vous ne pouvez maintenant me suivre. » Il retarde l’accomplissement de son désir, mais ne lui enlève pas toute espérance ; au contraire il l’affermit, en lui disant : a Vous me suivrez un jour. » Pourquoi donc cet empressement, Pierre ? Celui qui est la pierre ne vous a pas encore donné l’appui inébranlable de son esprit ; n’ayez donc point cette présomption orgueilleuse. « Vous ne le pouvez pas maintenant. » Ne vous laissez point abattre par le désespoir : « Vous me suivrez plus tard. »


S. Chrysostome : Malgré cette réponse, Pierre ne peut contenir la vivacité de son désir ; il se laisse emporter à la douce espérance qui vient de lui être donnée, et comme il ne craint pins maintenant de trahir son Maître, il l’interroge avec sécurité au milieu du silence que gardent les autres apôtres. « Pierre lui dit : Pourquoi ne puis-je pas vous suivre à présent ? Je donnerai ma vie pour vous. » Que dites-vous, Pierre ? Je viens de vous déclarer que vous ne pouvez pas, et vous insistez, en disant : Je le puis. Vous apprendrez donc par votre expérience que votre amour n’est rien sans la présence d’un secours surnaturel qui le dépouille de sa faiblesse. « Jésus lui répondit : Vous donnerez votre vie pour moi ? » — Bède : Cette proposition peut s’entendre de deux manières : premièrement, d’une manière affirmative, en ce sens : Vous donnerez votre vie pour moi, mais actuellement la crainte de la mort du corps vous fera tomber dans la mort de l’âme ; secondement, dans un sens ironique — S. AUG. C’est-à-dire, vous ferez pour moi ce que je n’ai pas encore fait pour vous ? Vous pouvez me precéder, vous qui n’êtes pas capable de me suivre ? Pourquoi tant de présomption ? Apprenez donc ce que vous êtes : « En vérité, en vérité, je vous le dis, le coq ne chantera pas que vous ne m’ayez renié trois fois, » vous qui promettez de mourir pour moi ? vous renierez trois fois celui qui est votre vie. Pierre voyait bien l’étendue du désir de son âme, mais il ne voyait pas sa faiblesse, malade qu’il était, il vantait bien haut l’ardeur de sa volonté, mais le Médecin connaissait son infirmité. Peut-on admettre, avec, quelques-uns qui, par une condescendance coupable, veulent excuser Pierre, que cet apôtre n’a point précisément renié le Christ, parce qu’à la question que lui fit la servante, il répondit qu’il ne connaissait pas cet homme, comme les autres évangélistes le disent expressément ? Comme si renier Jésus en tant qu’homme ne soit pas le renier comme Christ, et le renier dans ce qu’il a daigné se faire pour notre amour et pour nous sauver de la mort, nous ses créatures. Comment est-il devenu la tête de l’Église si ce n’est par son humanité ? Comment donc peut-on faire partie du corps de Jésus-Christ, en reniant Jésus-Christ comme homme ? Mais pourquoi nous arrêter davantage à cette difficulté ? Nôtre-Seigneur ne dit point : Le coq ne chantera pas que vous n’ayez renié l’homme où le Fils de l’homme ; mais : « Le coq ne chantera pas que vous ne m’ayez renié. » Que veut dire ici l’expression moi, si ce n’est ce que Jésus-Christ était alors ? donc tout ce que Pierre a renié dans le Christ, c’est Jésus-Christ lui-même qu’il a renié. En douter, ce serait un crime. Jésus-Christ l’a déclaré, il a prédit les deux choses ; il est donc certain que Pierre a renié Jésus-Christ. N’allons pas accuser Jésus-Christ, en voulant défendre Pierre. Pierre a reconnu pleinement son péché, et l’abondance des larmes qu’il a versées a témoigné de la grandeur du crime qu’il a commis. Si nous parlons de la sorte, ce n’est point pour le plaisir d’accuser le chef des Apôtres, mais la considération de sa chute nous apprend combien l’homme doit se défier de ses propres forces. — Bède : Que chacun cependant profite de cet exemple. pour ne point se laisser aller au désespoir lorsqu’il tombe dans quelque faute, et qu’il y puise l’espérance assurée d’obtenir son pardon. — S. Chrysostome : Nous devons aussi conclure de là que le Seigneur permit la chute de Pierre. Il aurait pu, sans doute, la prévenir tout d’abord ; mais comme cet apôtre persévérait dans ses protestations opiniâtres, le Sauveur ne le poussa point à le renier, mais il l’abandonna à ses propres forces, pour lui faire comprendre sa propre faiblesse, le préserver pour l’avenir d’une si déplorable chute, lorsqu’il serait chargé du gouvernement du monde entier, et lui donner la connaissance de lui-même par le souvenir de sa faiblesse.


S. AUG. Ce fut donc l’âme de Pierre qui souffrit la mort qu’il offrait de souffrir dans son corps, mais dans un sens différent de celui qu’il pensait ; car avant la mort et la résurrection du Seigneur, il mourut par son renoncement, et ressuscita par ses larmes. — S. AUG. (De l’Acc. des Evang., 2, 2.) Le renoncement dr Pierre, dont nous venons de parler, nous est raconté non-seulement par saint Jean, mais par les trois autres évangélistes, bien que tous ne le placent pas dans les mêmes circonstances ; car saint Matthieu et saint Marc le rattachent au discours qui suivit la sortie du Sauveur de la maison où il avait mangé la pâque ; tandis que saint Luc et saint Jean le placent avant qu’il en fût sorti : mais il nous est facile de comprendre ou que les deux premiers évangélistes en ont parlé par récapitulation, ou les deux derniers par anticipation. On serait peut-être plus fondé à admettre, en voyant les discours variés et les affirmations différentes du Seigneur, rapportées par les Evangélistes, que sous l’impression de ces paroles, Pierre a fait le serment téméraire de mourir pour son Maître ou avec son Maître, et qu’ainsi il a renouvelé trois fois cet engagement en divers endroits du discours du Sauveur, de même que Jésus lui a répondu, à trois reprises différentes, qu’il le renierait trois fois avant le chant du coq.