Calligrammes/Chant de l’horizon en Champagne

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Calligrammes
Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)
Mercure de France (p. 137-141).
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CHANT DE L’HORIZON EN CHAMPAGNE


À M. Joseph Granié


Voici le tétin rose de l’euphorbe verruquée
Voici le nez des soldats invisibles
Moi l’horizon invisible je chante
Que les civils et les femmes écoutent ces chansons
Et voici d’abord la cantilène du brancardier blessé


            Le sol est blanc la nuit l’azure
            Saigne la crucifixion
            Tandis que saigne la blessure
            Du soldat de Promission


            Un chien jappait l’obus miaule
            La lueur muette a jailli
            À savoir si la guerre est drôle
            Les masques n’ont pas tressailli

            Mais quel fou rire sous le masque
            Blancheur éternelle d’ici
            Où la colombe porte un casque
            Et l’acier s’envole aussi


Je suis seul sur le champ de bataille
Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux
L’obus miaule
Je te tuerai
Animez-vous fantassins à passepoil jaune
Grands artilleurs roux comme des taupes
Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens
Veloutés de toutes les nuances du velours
Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres
Ou déteints
Venez le pot en tête
Debout fusée éclairante
Danse grenadier en agitant tes pommes de pin
Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs
Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous
            Sculptez les profondeurs

Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les avettes

Moi l’horizon je fais la roue comme un grand Paon
Écoutez renaître les oracles qui avaient cessé
            Le grand Pan est ressuscité

Champagne viril qui émoustille la Champagne
Hommes faits jeunes gens
Caméléon des autos-canons
Et vous classe 16

Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans les cieux

J’était content pourtant ça brûlait la paupière
Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms
Œil du Breton blessé couché sur la civière
Et qui criait aux morts aux sapins aux canons
Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre


            Boyaux et rumeur du canon
            Sur cette mer aux blanches vagues
            Fou stoïque comme Zénon
            Pilote du cœur tu zigzagues


            Petites forêts de sapins
            La nichée attend la becquée
            Pointe-t-il des nez de lapins
            Comme l’euphorbe verruquée


            Ainsi que l’euphorbe d’ici
            Le soleil à peine boutonne
            Je l’adore comme un Parsi
            Ce tout petit soleil d’automne

            Un fantassin presque un enfant
            Bleu comme le jour qui s’écoule
            Beau comme mon cœur triomphant
            Disait en mettant sa cagoule


            Tandis que nous n’y sommes pas
            Que de filles deviennent belles
            Voici l’hiver et pas à pas
            Leur beauté s’éloignera d’elles


            Ô Lueurs soudaines des tirs
            Cette beauté que j’imagine
            Faute d’avoir des souvenirs
            Tire de vous son origine


            Car elle n’est rien que l’ardeur
            De la bataille violente
            Et de la terrible lueur
            Il s’est fait une muse ardente


Il regarde longtemps l’horizon
Couteaux tonneaux d’eaux
Des lanternes allumées se sont croisées
Moi l’horizon je combattrai pour la victoire

Je suis l’invisible qui ne peut disparaître
Je suis comme l’onde

Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout