Charité !

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AnonymeFulgence Girard

Charité !
E. Tostain, Avranches, 7 p., poème



                         I.

Si déjà nos forêts, par les vents dépouillées,
De leur feuillage aride ont jonché leurs allées ;
             Si la nature prend le deuil,
L’art nous rend les trésors que le temps nous enlève ;
Au sein de nos hôtels un jour plus doux se lève :
             L’hiver n’ose en franchir le seuil.


Le plaisir, dont la voix aux fêtes nous convie,
Remplit nos coeurs d’amour, nos salons d’harmonie,
             Nos corridors de fleurs ;
Les jours sont aux festins, les nuits sont à la danse ;
Mais la saison des ris, qui pour nous recommence,
             Pour le pauvre est celle des pleurs !


Trop souvent l’indigent, en ces courtes journées,
Tend en vain au travail ses mains infortunées ;
             Or, point de travail, pas de pain !
Puis, sur le soir, il voit se glisser sous son chaume
Son plus sombre ennemi : le froid, hideux fantôme,
             Plus redoutable que la faim !


Qui pourrait évoquer tous les drames funèbres
Dont ces fatales nuits voilent de leurs ténèbres
             Les secrets d’angoisses et de deuil?....
C’est un pauvre vieillard, au front octogénaire,
Dont le vent glacé fait des haillons le suaire,
             Et du froid grabat le cercueil.


C’est une mère, en proie à toutes les détresses,
Qui n’a, pour réchauffer son fils, que ses caresses ;
             Et qui, sur son lit de douleur,
Invoque en vain le ciel, crie et se désespère
En sentant son enfant, créature éphémère,
             Se glacer.... jusque sur son cœur !


                         II.

Vous l’avez bien compris ; vous êtes accourues,
Femmes au front candide et vierges ingénues,
             Ames ardentes, tendres cœurs !
Oui, c’est la charité qui, sur ces bancs, déploie
Ce frais cercle d’atours, de blondes et de soie,
             Ce riant parterre de fleurs.


Car nos chants, loin d’aller irriter la misère,
Auront, pour tout écho, les voeux et la prière
             Qu’exhale un cœur reconnaissant.
Les roses du plaisir qu’ici votre main cueille,
S’échappant de vos doigts, s’en iront, feuille à feuille,
             Tomber sur le toit indigent.


Ce lustre, dont l’éclat en ces lieux vous éclaire,
Au-delà de ces murs projette sa lumière :
             Ses rayons purs et généreux
Pénétrant sous le chaume où gémit l’indigence
Iront, reflets d’amour, par leur douce influence,
             Y réchauffer le malheureux.


Et vous avez voulu, dans votre ardeur pieuse,
Religieux essaim et foule gracieuse,
             Apporter le sel et le pain
Au modeste banquet que notre main prépare,
Banquet où, grâce à vous, le pauvre, ce Lazare,
             Viendra prendre place demain.


                         III.

Si vous saviez combien la bonté vous rend belles !
Quels doux feux son éclat allume en vos prunelles !
             Grâces, attraits, précieux dons,
Beauté, dont la fraîcheur se déflore et s’envole,
Que sont-ils donc auprès de la sainte auréole
             Dont la charité ceint vos fronts ?....


Quand il voulut créer la femme, Dieu lui-même
Emprunta trois rayons à son pur diadème :
             Amour, bienfaisance, beauté !
Sa droite en condensa l’essence lumineuse
Pour en former le cœur, pléïade radieuse,
             Autre ineffable trinité !

Quelle âme ne s’émeut devant ces jeunes femmes
Qui, dans cet âge heureux où le cœur n’est que flammes,
             Où le monde n’est que splendeurs,
Rejetant leurs atours comme un linceul funeste,
Pour mériter l’amour de leur époux céleste
             Se fiancent à nos douleurs !

C’est qu’aux regards charmés une clarté divine,
S’élevant de leur cœur sur leur front, l’illumine
             Du plus chaste rayonnement ;
Ainsi qu’une veilleuse, en sa prison d’opale,
De son toit précieux avivant le ton pâle,
             Le nacre de reflets d’argent.


                         IV.

Vous, Mesdames, ô vous dont la tendre magie
Dore notre bonheur et charme notre vie,
             Enchanteresses aux doux yeux ;
Quittez parfois, quittez votre splendide sphère,
Et descendez semer, au seuil de la chaumière,
             Le grain que l’on récolte aux cieux.


Dieu met dans votre voix de suaves dyctames ;
Lisez en votre cœur, votre tâche est, ô femmes,
             De secourir et consoler ;
Des plus divins trésors, mystérieux mélanges,
Sous le toit du malheur vous paraissez des anges
             Qu’on s’attend à voir s’envoler.


Oh ! remplissez-la bien, votre tâche bénie ;
Soyez le pur esprit, soyez le bon génie
             Qui veille sur le malheureux ;
Quand il gémit, soyez l’écho qui lui réponde,
Soyez le doux soleil dont la chaleur féconde,
             Sèche les larmes dans ses yeux.


Etouffez ses soupirs et prévenez sa plainte ;
Versez, pour l’adoucir, dans sa coupe d’absinthe
             Quelques gouttes de votre miel.
Le Seigneur compte en haut vos bienfaits : chaque aumône
Ajoute un diamant de plus à la couronne
             Qui vous attend un jour au ciel.


Donnez donc ! l’indigent que ces bienfaits consolent
Cherchera dans son cœur les plus douces paroles
             Pour vous louer et vous bénir !
Donnez ! et vous verrez la vieillesse et l’enfance,
Dont vos secours auront allégé la souffrance,
             Dans vos rêves se réunir.

Donnez !.... Riches, d’ailleurs le pauvre est votre frère !
Celui que, chaque soir, vous nommez votre Père
             N’est-il pas le père de tous ?
Le Prophète divin, celui dont le calvaire
Étendit les deux bras pour qu’il bénît la terre,
             Est mort pour lui.... comme pour vous.