Charles de Pomairols

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Charles de Pomairols
Revue des Deux Mondes6e période, tome 31 (p. 923-934).
Charles de Pomairols


Le spiritualisme vient de perdre deux de ses plus fervens adeptes. L’un était un philosophe, de professeur devenu sénateur, bientôt délaissé par le flot politique, et qui, dans sa retraite, visité par la grâce, s’était consacré au culte de Jeanne d’Arc. J’ai connu Joseph Fabre dans des temps très anciens : il corrigeait les copies au Concours général. Il m’avait su gré d’avoir affirmé en latin que toutes nos fautes proviennent uniquement d’un manque d’instruction, qu’on n’a jamais vu et qu’on ne verra jamais les passions détourner de la bonne voie un homme tant soit peu éclairé. Ce sont choses auxquelles il est bon de croire à quinze ans ; Joseph Fabre en fut convaincu toute sa vie. C’était un doux illuminé. Il avait puisé ses idées dans l’enseignement de Jules Simon. A cette époque, on estimait que le gouvernement de la République appartenait de droit aux philosophes : Joseph Fabre fut un républicain des temps héroïques. Ame naturellement pieuse, il était libre penseur avec intransigeance. On contait que fils excellent, vivant avec une vieille mère, il ne manquait jamais un dimanche de la conduire à la messe et de l’y aller rechercher ; mais il ne franchissait pas le seuil de l’église. D’une absolue sincérité, honnête et probe jusqu’à l’ascétisme, il personnifiait le type de ces universitaires candides, que Paul Bourget dépeint dans ses romans sociaux. Comment vint-il à Jeanne d’Arc ? Il avait vu la guerre de 1870 ; il gravitait dans l’orbite de Gambetta, qui l’avait en haute estime ; il était, avec la même ardeur, humanitaire et patriote. Pour suffire aux besoins de la prédication à laquelle il se dévoua désormais tout entier, il se fit historien, érudit, fouilleur d’archives et compulseur de parchemins. Ce n’était pas assez : pour atteindre la foule, il s’improvisa auteur dramatique ! On le vit chez les directeurs de théâtre, dans les coulisses, dans le guignol et sur le plateau. Il avait d’abord composé une Jeanne d’Arc de son cru, et elle n’est pas sensiblement plus médiocre que beaucoup d’autres signées de noms plus illustres ; puis, il avait restreint son ambition à rajeunir les anciens textes inspirés par Jeanne. Il avait translaté du vieux français en langage moderne le Mistère d’Orléans. Il le promenait à travers les fêtes scolaires, les patronages et les théâtres de verdure. Son zèle naïf et touchant atteignait à une sorte de beauté. Devant ses écrits sans art, mais imprégnés d’amour, on songeait à certains imagiers d’autrefois. Et c’était un anachronisme plein de saveur, de rencontrer au déclin du XIXe siècle ce dernier des Primitifs.

Des deux spiritualistes qui viennent de nous quitter, l’autre était un poète auquel on doit de très beaux vers. Le grand public connaissait peu Charles de Pomairols. Quand il se présenta à l’Académie, où il fut bien près d’être élu, les journaux se montrèrent peu documentés. Quand on apprit sa mort, les mêmes journaux s’accordèrent à déclarer que cela faisait encore un fauteuil vacant à l’AcadémieI C’est qu’il était déjà le poète d’une autre génération, ayant été presque le contemporain des maîtres d’hier, les Sully Prudhomme, les Heredia, les Coppée, qui le tenaient pour un des leurs. Puis on avait peu d’occasions de le coudoyer : il ne fréquentait ni les milieux mondains, ni les cercles littéraires. Il passait la plus grande partie de l’année à la campagne, puis il venait s’installer dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain ; il aimait à y recevoir les jeunes poètes ; il les exhortait à cultiver les genres les moins à la mode ; même il avait fondé pour eux un prix de spiritualisme. Modeste, jusqu’à une sorte de raffinement dans la modestie, il jouissait en dilettante de sa demi-obscurité. Dans une pièce intitulée la Cabane, il imagine qu’un jour de pluie il s’est réfugié dans une hutte au fond des bois ; là, il songe aux amoureux de la renommée, avides de gagner les sommets éclatans, rêvant que par eux l’histoire s’accomplisse :

Et me serrant alors plus près du petit mur,
Je me dis, pénétré d’un étrange délice :
« O la douce retraite ! Oh ! que je suis obscur ! »

Mais toutes ces raisons ne suffiraient pas à expliquer l’espèce d’isolement où le nom de Ch. de Pomairols était confiné, loin de l’applaudissement du vulgaire. II en est une autre, plus profonde, tirée de la nature même de son œuvre, et qu’a excellemment indiquée M. Maurice Barrés dans une notice placée en tête des Poèmes choisis [1]. « Dans le monde spiritualisé où nous entraîne M. de Pomairols, écrit-il, on éprouve une sorte de joie délicate, dépouillée, choisie. Délivré de la pesanteur brutale, on se trouve dans un milieu plus affiné que baigne une transparence légère. Oublier le corps, associé fortuit, souvent hostile, avoir présent le principe essentiel de sa personne, sentir uniquement son âme, l’âme qui pense et qui aime, c’est un état aérien, sublime, qui donnerait une félicité d’espèce supérieure. C’est l’état que goûtait pleinement Joubert, le délicat, le raffiné, à peine mêlé à la vie ! Mais précisément ce nom m’éclaire sur le spiritualisme de M. de Pomairols. Nous entrons au royaume des anges de la littérature. Et c’est bien la raison de la solitude où son œuvre demeure en dépit d’illustres suffrages. Un jeune homme qui vit à Paris, dans le monde du plaisir et du travail, peut comprendre comme une chose vivante les poèmes de Leconte de Lisle et de Baudelaire : ils expriment des conceptions sur lesquelles ses livres l’ont fait réfléchir, des sentimens qu’il a éprouvés et des drames qu’il vit se jouer tout autour de lui. Mais il n’a pas de vrais rapports, sauf peut-être quelques souvenirs d’enfance, avec les poèmes de Pomairols… Mieux que personne, ce poète a chanté une tradition qui nous vient du fond des âges celtiques, une tradition qui fait notre gloire, l’attrait infini pour tout ce qui est pur, vierge, enfantin, intact dans la nature. Il restera le poète de la pureté. » Telle est bien l’atmosphère de cette poésie et celle où baignait cette âme. Quand on avait le très noble plaisir de s’entretenir avec Ch. de Pomairols, on était émerveillé de voir comme, en dépit de l’âge et des épreuves, il avait gardé toute la jeunesse et toute la fraîcheur de ses sentimens. Rien n’avait pu l’atteindre de ce qui est la laideur humaine et la dureté de la vie. De sa vision de l’univers, il avait éliminé d’instinct tout ce qui pouvait en troubler l’harmonie et la blancheur. On sentait que tous les tumultes du dehors étaient venus expirer au seuil de son paisible monde intérieur. Il marchait les yeux fixés sur son rêve.

Le trait essentiel chez lui, c’était l’attachement au sol natal. Il avait passé toute son enfance, toute sa jeunesse dans la maison de famille, celle qu’un lointain ancêtre a construite et que les pères lèguent à leurs fils, celle que, dans notre époque changeante et mouvante, si peu d’entre nous connaissent. C’était un rural, descendant d’une longue lignée de gentilshommes campagnards. Son pays, sa maison, il les a décrits maintes fois, notamment au début d’Ascension qui est, dans sa première partie, un roman autobiographique. Le pays, aux environs de Villefranche-de-Rouergue, est rude, puisque la pierre s’y montre, mais d’une rudesse harmonieuse, élégante. Du moins est-ce ainsi que le poète le voyait, et c’est ce qui importe. C’est le pays d’Emile Pouvillon, avec qui Charles de Pomairols fut étroitement lié : les mêmes goûts, les mêmes tendances unissaient les deux écrivains qui retrouvaient dans leurs souvenirs les mêmes images familières. La maison est, au milieu d’un cercle de collines, une bâtisse claire sur un promontoire, où souffle l’autan. Elle ressemble à beaucoup d’autres, et sa façade blanche n’a rien qui la différencie de toutes les autres façades blanches ; mais c’est elle, la maison qu’aucune autre n’égale. Une éducation toute rustique. « J’ai appris à lire à l’école du village, et j’ai, durant toute mon enfance, partagé les occupations champêtres et les simples jeux des petits paysans. Il m’en est resté une impression très fraîche, comme d’une origine tout près de terre, et j’ai gardé avec les meilleurs de mes camarades des amitiés naïves, auxquelles je suis attaché comme à quelque chose d’essentiel dans ma vie. Jusqu’à huit ou neuf ans, je suis demeuré confondu avec les petits garçons sauvages, gardiens de brebis, coureurs de chemins et dénicheurs d’oiseaux. » Si l’on veut se représenter celle enfance d’un fils de famille noble élevé parmi les paysans, cette formation d’une sensibilité de poète par la double influence de la nature et de la famille, il n’est besoin que de se rappeler un exemple illustre et de rouvrir les Confidences. Aussi quel ravissement pour l’adolescent, le jour où il lut la confession de Lamartine ! C’était sa propre histoire qu’il y retrouvait, illuminée par le génie. « Il était né comme moi parmi les pasteurs, il avait grandi comme moi dans une maison champêtre dont l’image le ravissait, il goûtait par-dessus tout les affections de famille, il était plein de tendresse pour un père et pour une mère semblables aux miens… Tout ce qu’il avait aimé, je l’aimais, et, pendant que je le lisais, des sentimens analogues aux siens se reconnaissaient, s’exaltaient en moi sous l’influence de sa magique parole. » Sans doute est-ce là qu’il faut chercher l’origine de ce culte de Lamartine, dont on peut dire qu’il a empli la vie et l’œuvre de Charles de Pomairols.

Non content de célébrer Lamartine en vers et en prose, et de mêler le souvenir du poète à ses plus hautes aspirations, comme à ses plus intimes effusions sentimentales, il lui a consacré tout un livre et s’est fait critique en son honneur. Chateaubriand recommandait la critique des beautés ; et il est exact que la sympathie est à la base de l’intelligence. Le livre de Ch. de Pomairols est un des meilleurs qu’on ait écrits sur Lamartine, un des plus intelligens et des plus pénétrans. Il fait désormais partie de la « littérature du sujet. » A la date où il a paru, il est un de ceux qui ont contribué à ramener la jeunesse vers le chanteur inspiré dont les Parnassiens l’avaient un peu détournée. Nul n’a fait mieux sentir ce qu’il y a de distingué, d’élevé, de pur dans la poésie de Lamartine et ce que son vers a d’immatériel. Mais un poète a beau se changer en critique, il reste poète, et surtout lorsqu’il interprète un autre poète. Il l’interprète à sa manière ; il l’aperçoit à travers sa propre sensibilité. Ch. de Pomairols a parlé à merveille de la tendresse de Lamartine : il n’a pas aussi bien mis en relief le côté hardi, volontaire, impérieux de son génie, celui-là même que M. Lanson découvre jusque dans les Méditations. L’image n’est certes pas fausse, mais elle est incomplète. Ce Lamartine-là n’aurait jamais écrit les Girondins, ni harangué les foules, ni renversé un gouvernement. Et peut-être cela eût-il mieux valu, mais évidemment ce n’est pas la question.

Ici se place, dans la jeunesse laborieuse et pensive de Ch. de Pomairols, un épisode singulier, qui n’est pas sans importance pour l’histoire des idées en France. Quand il eut fait ses classes au lycée de Toulouse, épris de philosophie, il partit pour l’Allemagne, afin d’y étudier dans les Universités. Comme si la France n’eût pas offert de suffisantes ressources à la curiosité intellectuelle d’un jeune homme ! Il est vrai qu’on était en 1867. La philosophie, sous le second Empire, était suspecte, passait pour subversive, et, afin de la mettre dans l’impossibilité de nuire, on l’avait réduite à n’être que la logique. Qu’un étudiant de la Sorbonne rêvât de suivre des cours à Heidelberg ou à Iéna, cela peut s’expliquer ; mais au fond du Rouergue, chez le fils de gentilshommes terriens, cette fantaisie étonne. Elle n’en fait que mieux comprendre l’engouement qui, dès cette époque, conduisait la pensée française à s’absorber dans la pensée étrangère ; elle atteste l’invasion intellectuelle qui précédait et préparait l’invasion.

Ch. de Pomairols était un Français de pure race : sa fugue germanique eut pour tout résultat de le dégoûter à jamais de la métaphysique et de troubler pour un temps la clarté de son esprit. Il reprit pied dans sa province, rentra dans sa maison, épousa une jeune fille du voisinage, et commença d’écouter la voix intérieure qui chantait en lui. Ses deux premiers recueils, la Vie meilleure et Rêves et pensées, sont d’un débutant qui a beaucoup lu Sully Prudhomme. Il s’essaie, non toujours sans succès, à tracer avec précision et finesse de petits tableaux qui deviennent de Iransparens symboles. L’hiver, dans la campagne où s’allonge un ciel gris, on voit parfois un rayon de pâle soleil percer la nue, illuminer ici un coin de paysage, frapper là un étang qui chatoie ; puis tout rentre dans l’uniformité d’une morne grisaille. Ainsi ces joies furtives qui brillent un instant dans une âme emplie par un noir chagrin : la douleur bientôt se reforme et couvre cet éclair. C’est Joie brève. On voit encore aux arbres pleins de sève sécher et mourir des branches qui gardent dans leur nudité languissante une grâce innée, une beauté qui émeut : on dirait des âmes qui souffrent. Ce sont Les branches mortes. Beaucoup de descriptions où se traduit déjà un sentiment très direct et très personnel de la nature : aspects de campagne, éclosions printanières, pluies d’été, lacs sur une cime, paysages volontiers voilés de mélancolie et rendus avec des teintes discrètes d’aquarelle. Mainte rêverie inspirée par le sentiment des existences multiples qui, de siècle en siècle, se sont succédé sur un même point du sol, qui y ont créé une tradition et qui en font l’atmosphère morale. Devant de vieux murs croulans le poète songe à ceux qui les ont bâtis jadis, dont le nom même s’est perdu et cependant qui ne sont pas morts tout entiers, car il subsiste d’eux plus qu’un souvenir : une influence. A de certains jours, il sent en lui une volonté qui s’impose à la sienne, un esprit qui n’est pas le sien et qui pourtant ne lui est pas étranger : ce sont ses morts qui parlent en lui. Et il vit trop par le cœur pour ne pas célébrer l’amour ; mais c’est ce fidèle amour, cet amour unique qui emplit une existence tout entière et parfume toute l’âme.

Il y a dans ces premiers recueils bien des défaillances. L’auteur y tombe souvent dans l’abstrait. Quand il versifie l’Idée, le Nombre, la Vérité et la Beauté, voire la Philosophie de l’Inconnaissable, il se souvient trop de ses cahiers de philosophie. L’expression surtout est faible. Ch. de Pomairols était trop avisé pour ne pas s’apercevoir de ces défauts et trop vraiment artiste pour ne pas travailler à s’en corriger. L’habitude de l’analyse l’avait mal préparé à la langue poétique. Il ignorait le métier, ayant fait son apprentissage à la campagne, sans guide et sans conseil. Il en convenait volontiers. « J’eus le tort, disait-il, de publier deux volumes de vers dont la forme est trop souvent prosaïque et défectueuse. » Il vint à Paris pour se mettre à l’école. Il fréquenta les Parnassiens dont on sait qu’ils furent d’admirables ouvriers d’art, amoureux de leur métier et qui se plaisaient à l’enseigner. Quand il publia la Nature et l’âme et Regards intimes, il était en pleine possession de son talent. Ne croyons pas d’ailleurs qu’il s’agisse uniquement ici d’un progrès dans la manière de faire les vers. Ce travail de la forme, dont on s’imagine parfois qu’il est tout extérieur, eut pour résultat de lui faire prendre nettement conscience de sa pensée profonde et de son sentiment intime. Peut-être aussi, en s’éloignant de sa terre natale, avait-il senti, presque douloureusement, par quelles fortes et subtiles racines il y tenait. C’est dans ces deux volumes qu’il a donné sa note la plus originale et vraiment personnelle, une note « terrienne » dont il a enrichi notre poésie. Cependant, une cruelle épreuve allait fondre sur lui, la mort d’une fille tendrement aimée. Le père souffrit, le poète chanta. Ce furent ses vers les plus touchans. Et ce furent les derniers. Cette suprême floraison poétique, il l’apporta en hommage funèbre à l’enfant disparue.

Toutefois, Ch. de Pomairols devait, après un assez long espace de temps, revenir à la littérature. A l’âge où l’on écrit ses Souvenirs, il se fit romancier. Un premier roman abondant, touffu, dont la composition l’occupa pendant plusieurs années, Ascension, est en effet moins un roman qu’un testament biographique, littéraire, philosophique. L’auteur a voulu tout dire, exprimer toutes ses idées, rendre hommage à tous ceux qu’il a aimés et qui furent sur cette terre sa raison d’être, adresser son adieu aux choses et aux gens. Le personnage dont il fait son porte-parole est, lui aussi, un hobereau, grandi dans une gentilhommière méridionale. Il a épousé, par amour, un être trop délicat, trop pur, qui n’était pas fait pour notre monde et que la mort lui a bientôt ravi. Il est resté chargé de l’éducation d’une fille dont la naissance a coûté la vie à sa mère. Il a choyé l’enfant, admiré comme elle grandissait en grâce et en sagesse. Quelle douleur nouvelle l’attend pour le jour où il faudra la marier ! Mais la vocation religieuse appelle la jeune fille. En se consacrant à Dieu, cette dernière descendante d’une race de croyans achève et parfait les mérites de tous ceux qui l’ont précédée. Cela même est le sens du livre, et c’est la doctrine qui s’exprime dans ce mot : ascension. Et comme il faut que les choses d’ici-bas, pour avoir toute leur beauté, soient consacrées par le sacrifice, les politiciens anticléricaux interviennent à propos : la congrégation enseignante, dont fait partie la jeune religieuse, est expulsée. Ainsi se termine, par un dénouement de polémique, cette longue méditation. Car il faut lui restituer son véritable caractère et l’appeler par son nom. Ceux qui chercheraient dans Ascension un roman à proprement parler, risqueraient d’être déçus. Le récit n’y a guère de mouvement, et les personnages y restent quasiment impalpables. Imaginez plutôt une de ces conversations sur les choses de la vie et de l’autre vie comme pouvaient en avoir les Messieurs de Port-Royal. C’est le même ton de gravité et d’élévation. Si Nicole eût fait des romans, il aurait pu écrire Ascension.

Il n’aurait sûrement pas écrit Repentir, qui est, celui-là, un roman, romanesque, dramatique, mélodramatique, et dont j’ai à peine besoin de dire que je le goûte peu. Mais n’ai-je pas déjà trop parlé du prosateur, puisque c’est parmi les poètes que Ch. de Pomairols a sa juste place ? Et n’est-il pas temps de montrer, par quelques exemples, ce que fut ce bon poète de la terre. ? D’autres ont chanté les émotions de l’A me au milieu de la Nature, et associé aux aspects du paysage leurs tristesses et leurs joies. Ce n’est pas parmi eux qu’il faut ranger Ch. de Pomairols. Il n’a pas l’imagination champêtre ; il a l’âme paysanne — et c’est très différent. Il célèbre la terre pour la fierté de la posséder, et aussi parce que d’elle émane une vertu morale : elle est un symbole du travail et de la famille. Ces vers d’un délicat sont aussi bien ceux que pourrait faire un paysan, qui saurait découvrir au plus profond de lui-même les sentimens accumulés par une longue hérédité et en dégager la poésie. On cite toujours le premier vers de la pièce intitulée Honneur, et c’est une trahison. Ainsi isolé, il sonne comme un vers prosaïque de l’école du bon sens et fait pendant au fameux « O père de famille, ô poète, je t’aime. » Mais c’est la pièce tout entière qu’il faut juger dans son ensemble, pour en goûter la saine et robuste beauté :

C’est un très grand honneur de posséder un champ,
Soit riche, soit stérile, en plaine ou bien penchant,
Une part en tout cas de l’immense nature,
Le visible sommet de cette architecture
Qui descend par degrés dans la compacte nuit
De la masse terrestre où le songe la suit.
Le bord étroit d’un champ enferme un lac de sève,
Que le maître orgueilleux entend frémir en rêve,
Et dont les flots domptés, sans jamais sourdre ailleurs,
Lancent pour lui leurs jets de verdure et de fleurs.
Un champ, avec ses plis, sa pente, est une forme,
Long ouvrage sans fin de la durée énorme,
Où des forces sans nombre en d’innombrables jours
Lentement ébauchaient et changeaient les contours
Qui se sont fixés la dans leurs métamorphoses :
Oh ! comme tout est vaste, antique et plein de choses !
Un champ résume en lui la terre avec les cieux ;
C’est la nature libre aux sucs mystérieux,
Par ses seules vertus en ses oeuvres guidée,
Et cependant par nous surprise et possédée
Dans un lien où l’homme, être éphémère et vain,
S’unit quelques instans à l’infini divin.

Ainsi entendue, cette idée de la « possession » du sol prend une singulière grandeur. C’est un élargissement de la personne. Ces pentes, ces surfaces, ces lignes qui m’entourent, sont moi-même encore : il semble que mon être envahisse et s’adjoigne un fragment de la vaste nature, comme faisaient jadis le dieu Pan et les agrestes Sylvains. Un champ, c’est quelque chose qui dure, qui se perpétue, une victoire remportée sur l’éternelle fuite du temps. Le domaine s’est accru peu à peu, par l’effort successif des générations, et celui qui en reçoit l’héritage se tient pour obligé de ne le laisser qu’agrandi à ceux qui viendront après lui. Il y travaille non pas pour lui, mais pour d’autres qu’il ne connaîtra pas ; il ne lui suffit ni de semer des blés, ni de cultiver des roses : il plante des chênes afin de ménager à ses arrière-neveux l’ombre héréditaire qu’ils lui devront. Des siècles passeront et, un jour, le vent qui frémira parmi le feuillage aérien fera courir un frisson de gloire jusqu’au lointain semeur.

A vivre ainsi tout près de la terre, dans la fréquentation quotidienne des forêts, des plaines, des montagnes parcourues à toutes les saisons de l’année, à toutes les heures du jour et de la nuit, le poète ressuscite en lui un état d’âme primitif et retrouve le sens des anciens mythes naturalistes. Certaines pièces antiques de Ch. de Pomairols font songer, tantôt pour le tour libre, aisé, pour la forme fluide, aux vers les plus souples d’André Chénier, et tantôt, pour une sorte d’ivresse mystique, à l’auteur du Centaure. Je néglige telles rêveries sur les jeux de l’ombre et de la lumière qui changent les arbres de la forêt en autant de nymphes qu’Artémis domine de son front radieux : elles sont d’une grâce facile plutôt que nouvelle. Mais en face de sa maison le poète voit s’élever un coteau, toujours présent à ses yeux, et changeant d’aspect et de coloration suivant l’état de l’atmosphère : il salue en lui un témoin, un confident, un ami, fidèle jusque dans la mort, car le cimetière de campagne s’abrite sous son ombre protectrice. Aussi, comme il comprend que les anciens l’aient divinisé ! Et lorsqu’il déchiffre l’inscription votive, Mimonti deo, comme il a tôt fait d’en retrouver dans ses propres impressions le sens mystérieux et profond !

A cette inspiration se rattache une pièce fameuse, qui est probablement le chef-d’œuvre de Ch. de Pomairols : les Romains dans mon champ. Le souvenir de Virgile y plane : c’est le commentaire ardent et religieux du vers prophétique : Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris. Les laboureurs, en retournant le champ du poète, mettent au, jour des débris de l’époque romaine, des vases, des lampes, des médailles :

<poem> O Virgile, voilà qu’il est venu cet âge

Dont ton esprit plaintif concevait le présage,

Cet âge par toi-même à ton peuple annoncé
En des vers murmurans de tristesse infinie,
Où ton mélancolique et suave génie
Ressentait le présent comme déjà passé.

Voilà que sur ce bord de frontière lointaine,
Le laboureur poussant sa charrue avec peine,
Fait résonner le soc sur des restes humains,
Des javelots rouillés, d’énormes casques vides
Et, mesurant leur masse à ses forces timides,
Admire la grandeur des ossemens romains.

L’antiquité romaine, elle est partout dans nos vieilles provinces latines, jusque dans le type de la race, dans la grâce de nos filles et la force de nos fils ; les outils décrits dans les Géorgiques creusent encore le terroir gaulois ; les mêmes spectacles que ramène le rythme immuable de la nature, nos lointains aïeux les ont contemplés aux mêmes endroits, et ils en ont transposé l’émotion dans l’ordre mythologique. Ils ont vu passer ces oiseaux, et ils ont salué en eux les messagers des destins et des dieux ; ils ont reconnu dans l’étoile du soir l’étoile de Vénus, et dans la pourpre du couchant le bûcher d’Hercule. Pour eux, la lune était Diane, chaque source était une Nymphe. Et nous qui les continuons, un instinct filial nous dit que nous avons raison de sentir comme eux et de voir flotter sur les mêmes espaces les mêmes rêves… Largeur de l’idée, ampleur de la composition, solidité du vers, tout se réunit pour faire de cette pièce un morceau d’anthologie.

Je ne voudrais au contraire ni détacher une pièce, ni isoler un vers du recueil Pour l’Enfant : c’est une lamentation continue qu’il faut écouter l’oreille près des lèvres et le cœur près du cœur. Le poète sur qui vient de s’abattre le malheur, n’en ressent pas, dans le premier moment, toute l’âpre torture : il en est à la période de stupeur, à l’effroi devant l’incompréhensible. Celle qui était tout pour lui, se peut-il qu’elle ne soit plus rien, rien qu’une ombre et rien qu’un souvenir ? Se peut-il que d’autres vivent, aillent et viennent, d’autres et non plus elle ! A mesure qu’il prend conscience de l’atroce réalité, tout un monde de pensées se lève dans son âme meurtrie et pour la faire saigner davantage. S’il n’y avait que le regret ! Mais il y a les remords, et c’est cela qui est horrible. Car elle lui était confiée ; il était fort, qu’a-t-il fait pour protéger sa faiblesse ? Et dans ce peu de temps qu’il a pu la garder, combien a-t-il laissé perdre de ces instans sans prix ! Un geste, un mot qui semblaient insignifians, quelle importance ils reçoivent de l’amère consécration ! Ah ! s’il avait su ! Maintenant les années peuvent venir : que lui importe ? tout ce qui n’aura pas reflété lé cher visage lui est étranger. Maintenant que faire, après que tout est fini, et comment ruser avec le néant ? Par quels vains artifices entretenir l’illusion que celle qui n’est plus est encore présente ? Du moins que les choses où s’est encadrée sa grâce éphémère restent intactes ! Et chaque jour agenouillé sur sa tombe, celui qui survit ira s’entretenir avec elle, lui porter des nouvelles de la maison ! Hélas ! ne pouvoir même rien soupçonner de ce qu’elle est devenue dans ce noir mystère où elle a sombré ! Le voilà le dédale où la raison ne se retrouve plus. En présence de ces grandes douleurs qui ravagent une âme, on a coutume de faire appel au temps, on parle d’apaisement. Ces vers, et c’est ce que j’en aime, ne portent nulle part la trace de cet apaisement sacrilège. Après cela, est-il besoin de répondre à l’objection d’après laquelle ce serait profaner certains sentimens trop intimes que de les livrer au public ? Le poète a une mission ; il chante sa douleur ; mais tous ceux qui ont perdu un être faible, et cher, et qui leur était confié, y reconnaîtront leur propre douleur… Charles de Pomairols n’a jamais écrit que pour une élite : elle lui restera fidèle. Plus que certaines réputations bruyantes, elle gardera cette mémoire discrète et noble. Ainsi ce poète, étranger aux soucis de son époque, ignorant des troubles de la passion, et qui a volontairement restreint son horizon, aura quand même sa place dans la phalange sacrée : il se l’est faite, presque sans y songer, à force de sincérité et de belle candeur.


RENE DOUMIC

  1. Ch. de Pomairols. Poésie : La vie meilleure (1879). — Rêves et pensées (1881). — La Nature et l’âme (1887). — Regards intimes (1895), chez Lemerre. — Pour l’enfant (1904). — Roman : Ascension. — Le Repentir, chez Plon. — Critique : Lamartine, chez Hachette. — Poèmes choisis, préface de Maurice Barrès. Éditions du Temps présent.