Chasse et pêche au Canada/Le Chasseur Préhistorique

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Chasse et pêche au Canada
N. S. Hardy, Libraire-éditeurs (p. 1-5).


LE CHASSEUR PRÉHISTORIQUE


La Chasse et la Pêche, comme délassement ou comme moyen d’existence, ont existé aux premiers âges du monde. Chaque jour la géologie se charge de nous en donner de nouvelles preuves : mais le gibier du présent a perdu en stature.

La plus grande bête de nos bois — l’élan ou orignal (Cervus elaphus) — mesure sept pieds à l’épaule, tandis que l’élan géant de l’Irlande — race éteinte depuis des siècles, atteignait, à en juger par ce qui en reste[1], jusqu’à dix pieds de hauteur ; son superbe panache mesurait onze pieds de pointe en pointe.

Quels délicieux passe-temps, pour nos ancêtres, les chasseurs des temps antiques, que la capture des colosses qui alors ruminaient dans les forêts, ou qui prenaient leurs ébats sur les plages de l’océan, ou dans les lagunes et les estuaires des fleuves, ou, qui, à leur vue, s’enfonçaient, en hurlant, dans leurs sombres cavernes.

On cite, entre autres gigantesques créatures des temps qui ne sont plus, l’Urus, qui existait encore à l’ère de Jules César ; il était presque aussi grand que l’éléphant, et par la couleur, la conformation, les habitudes se rangeait avec le bœuf ; l’ours des cavernes, encore plus gros que notre énorme Grizzly des Montagnes Rocheuses ; l’hyène et le rhinocéros, ce dernier recouvert d’une espèce de toison laineuse ; l’hippopotame qui fréquentait tantôt le lit des fleuves, tantôt leurs humides bords ; le mammouth, l’auroch, le bison préhistorique ; le bœuf musqué. Ces formidables[2] habitants du monde primitif, objets de convoitise journalière du chasseur, sont disparus, à l’exception du bœuf musqué, relégué maintenant au voisinage du pôle arctique, et à l’exception de l’auroch, espèce de cheval sauvage, dont le czar de Russie conserve encore quelques individus dans les forêts de la Lithuanie. Les autres nous sont connus par leurs os, leurs dents, leur squelette enfouis dans l’alluvion des rivières, à l’intérieur des cavernes, ou, au sein des banquises glacées de la Sibérie, où ils se rencontrent en chair et en os, congelés après des séries de siècles.

C’est donc aux géologues à reconstruire pour le chasseur, ces colosses ; à lui figurer d’après leurs savantes découvertes, les engins et appareils que le chasseur primitif employait pour les capturer, recherchant dans leur chair l’aliment et le vêtement dans leurs dépouilles.

Lyell prétend que les armes en pierre et les ossements déterrés hors du lit de la Somme, en France, accusent une antiquité, d’au moins cent mille ans. D’autres savants ont porté à deux cents cinquante mille ans, l’ère où l’on chassait le Grand Elan d’Irlande, l’Urus et l’ours des cavernes. Pour les abattre, leur enlever la peau, le rude Nemrod d’alors n’avait que sa hache en pierre, sa lance et son couteau de silex.

J’ai souvenance d’une agréable matinée passée à York, Angleterre, en septembre 1881, à entendre un des nôtres, le savant professeur O. C. Marsh, de Yale College, Amérique, discourir, en présence de l’Association Britannique, sur les races éteintes. Il avait tracé en craie — grandeur naturelle — la silhouette d’un oiseau de la période Jurassique — l’archœoptérix — serpent quant à la partie inférieure ; se guidant sur trois squelettes, plus ou moins complets qui nous en restent : l’un déposé au British Museum, à Londres ; le second, à Munich, Bavière ; le troisième, au Muséum de Berlin ; cet animal d’après son étrange conformation, ses vertèbres, sa queue de serpent, semblait appartenir au genre Struthionidœ : les écrivains les plus célèbres, Sir Richard Owen en tête, le classent maintenant parmi les oiseaux ; on en voit une bonne représentation au Museum Redpath, à Montréal.

Le professeur Marsh avait minutieusement examiné et comparé les trois spécimens. Sa théorie, ses lumineuses explications, parurent créer une vive impression sur les savants d’Europe réunis en ce mémorable sanhédrin, à York, au cinquantième anniversaire de l’association. Un disciple de Saint-Hubert présent fit la remarque qu’il aurait fallu plus que du plomb No. 8 pour abattre un archœptérix.

Redemandons aux géologues, le chasseur du passé, ses armes, ses leurres, ses caches, ses affûts...

La chasse, avant d’être pour l’homme un délassement, avait dû être une nécessité. Il fallait se vêtir, se nourrir, se protéger contre les animaux incommodes. Plongez votre regard, sur la mer des âges : voyez cet homme alerte, athlétique, injambe, vêtu de peaux. Voyez-le s’élancer à travers les vastes plaines de l’Europe et de l’Amérique : il traque sans sourciller, sur les glaces et les neiges, le gros gibier, sans autre arme que son couteau de pierre assujetti à un long manche. La victime, il est vrai, n’a pas encore appris à se défier de l’homme. Seul, peut-être, il ne saurait la capturer ; mais réuni en bande, rien de plus facile pour lui que de cerner ces géants. Il leur creusera des fosses, qu’il masquera habilement ; ou il les refoulera dans l’angle d’un rocher ; ou il les fera se jeter d’effroi du haut d’un précipice ; il leur tendra enfin, comme le chasseur d’aujourd’hui, avec succès, mille embûches : car, n’est-il pas le roi de la création  ! [3]

Bientôt, en quête d’abri, il s’aventurera dans les souterrains creusés par les courants dans la berge des rivières ; là, le besoin, père de l’industrie, lui suggérera d’ajouter la pêche à la chasse. Il se créera des armes moins grossières, plus effectives. Puis, gagnant chaque jour en force, en confiance, il prolongera ses courses, jusqu’aux confins de l’océan, découvrira dans l’ami de l’homme, le chien, une bête de trait, un compagnon, un guide dans ses chasses.

Puis, il ensemencera une lisière de terre ; pour s’assurer un gîte, au-dessus de l’onde des lacs et puiser à sa porte l’alimentation, il élèvera sur pilotis, sa demeure lacustre, que la crue des eaux ne pourra atteindre ; témoins : certains lacs de la Suisse, de l’Allemagne, de la France, de l’Italie.

Ses loisirs, il les emploiera à repolir, à ajuster, à aiguiser ses armes, ses appareils de chasse et de pêche. Les métaux arrachés aux flancs de la montagne seront utilisés pour ses nouveaux engins : il coulera le bronze dans la pierre ; il en fera des hameçons qu’il garnira d’os : il se creusera une pirogue dans le tronc d’un arbre. Son chien, gardien du toit domestique, deviendra son inséparable compagnon de chasse, etc.[4].

Tel se lit l’histoire du sportsman des jours qui ne sont plus, tracée sur les os, le bronze, les restes de ses banquets, le squelette de ses chiens, mêlés à ceux du gibier et du poisson, enfouis dans les cavernes, [5] ou le soleil a cessé de luire depuis des séries de siècles.

  1. Le squelette de cette énorme bête existe au musée d’Histoire Naturelle, à New-York.
  2. La tradition de ces effroyables colosses se conserve encore parmi les tribus indiennes. Voici comment un chef Shawnee, dans son langage imagé les a décrits : “ Il y a dix milles lunes, lorsque de sombres forêts envahissaient le domaine du soleil endormi, bien longtemps avant que les faces pâles armées de leur tonnerre, fussent venu sur l’aile des vents, ravager ce jardin de la nature, lorsque les bêtes fauves et des chasseurs libres et sauvages comme elles, régnaient en maîtres sur la terre, il existait une race d’animaux hauts comme des rochers, féroces comme la panthère, rapides comme l’aigle s’élançant de la nue, terribles comme l’esprit des ténèbres. Les grands pins se rompaient sous leur étreinte, les lacs s’asséchaient, quand ils s’y désaltéraient : le dard le plus aigu, la flèche la plus meurtrière rebondissaient, inoffensifs, de leurs flancs rugueux. Un repas de ces monstres suffisait pour dépeupler une forêt : on n’entendait partout que gémissements des victimes. Des villages entiers perdaient en un instant leur population humaine.
    Un cri de détresse universelle atteignit enfin les paisibles régions de l’Ouest : le Bon Esprit vint au secours des malheureux. La nue vomit des éclairs; les éclats du tonnerre remuèrent le monde jusque dans ses plus profondes assises. Le ciel fit main-basse sur ces agents de destruction : les monts retentirent de leurs rugissements, du rôle de leur agonie.
    Tous succombèrent, excepté un mâle énorme, le plus féroce de tous, que l’artillerie céleste fut impuissante à foudroyer. Il gravit les cimes sourcilleuses qui cachent les sources de la Monongahela, et ivre de rage, il y défia la vengeance céleste.
    Le feu du ciel calcina les épinettes altières et fit jaillir en éclats les vieux chênes : mais le terrible monstre narguait les éléments conjurés…
    Rugissant, furieux, il enjamba les flots de la mer à l’Ouest ; en ce moment, il règne, en monarque absolu, au désert, malgré le Grand Esprit…"
  3. Praesit piscibus maris et volatilibus cœli et bestiis, universæ que terrae omnique reptili quod movetur in terrâ. Genèse, ch. V. 26
  4. Voir une intéressante étude sur cette matière, par le Professeur Alfred M. Mayer, du Steven Institute of Technology, dans son magnifique volume sur le Sport, intitulé Sport with Gun and Rod.
  5. Les cavernes dans la vallée de la Dordogne et de la Vesères, en France, ont fourni aux savants de curieuses révélations.