Grands névropathes (Cabanès)/Tome 1/4

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CHATEAUBRIAND

Quand on se dispose à soumettre à la dissection certains des personnages qui ont illustré la littérature ou l’histoire, on est saisi de l’effroi que l’on ressent à la vue d’une force de la nature, d’une de ces montagnes géantes qui vous écrasent de leur masse imposante.

Comme l’écrivait Thiers, à propos de Napoléon, « ce sont les balances de Dieu qu’il faudrait pour peser de tels hommes » ! Cette « anatomie morale » des surhumains passe, aux yeux du grand nombre, pour une sorte de profanation sacrilège, et si nous n’étions soutenu par l’idée d’éclairer leur psychologie par l’étude de leur physiologie et de leur pathologie, nous aurions peine à vaincre des répugnances dont la légitimité est, d’ailleurs, contestable.

Veut-on fixer la personnalité intellectuelle d’un sujet comme Chateaubriand, pénétrer son caractère, les sciences biologiques sont d’un trop grand secours pour que l’on se prive de leur appui.

Non point que l’auteur de René ait été sous la domination continue d’influences morbides ; mais, comme toute créature humaine, celle-ci a eu ses tares, elle a eu sa part de névrose et il faut bien admettre que « la tristesse extrême… qui le désola pendant une période de sa vie, alluma pour une part le flambeau du génie dans certaines de ses créations… comme un amour réel inspire l’écrivain érotique, comme la haine donne du souffle au pamphlétaire[1] ».

Dans une étude sur l’ennui, le docteur Émile Tardieu range Chateaubriand dans la catégorie des ennuyés par épuisement. Sans doute était-il déjà épuisé en venant au monde, car il nous confesse qu’il n’était pas « à une nagée du sein de sa mère », que déjà les tourments l’avaient assailli : mais ce n’est là que fiction poétique ou rhétorique affectée.

Si l’auteur de René a voulu prétendre qu’il fut mélancolique dès l’enfance, qu’il l’était même, en germe, dès la naissance, nous pouvons tenir son aveu pour véridique.

« Quand il a neigé sur le père, a dit le poète, l’avalanche est pour l’enfant. » Or, le père de Chateaubriand avait, outre un orgueil sans limites, des étrangetés de caractère, une inégalité d’humeur qui faisaient trembler tout le monde à son approche.

« Une seule passion dominait mon père, lit-on dans les Mémoires d’outre-tombe : celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde, que l’âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare, dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat ; hautain, aux États de Bretagne, avec les gentilshommes ; dur avec ses vassaux, à Combourg ; taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. »

Chateaubriand a fait, de son père, un portrait gravé au burin ; on évoque ce vieillard « dur et sévère, au nez aquilin, à la lèvre pâle et mince, aux yeux enfoncés[2] ». Son mutisme obstiné, et, par assauts, ses colères brusques, son verbe cinglant, courbant tout le monde sous son autorité, comme tout cela est marqué !

L’épouse et les enfants étaient « transformés en statues » par sa seule présence, ou « saisis de terreur » en l’entendant venir. Des heures s’écoulaient, sans qu’une parole fût prononcée ; à peine osait-on chuchoter quelques mots à voix basse, quand le comte de Chateaubriand était à l’autre bout de la salle.

« De quoi parliez-vous ? » s’écriait-il brusquement, quand il surprenait une conversation entre le frère et la sœur. Ceux-ci ne répondaient rien. « Il continuait sa marche ; le reste de la soirée, l’oreille n’était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent… » C’est parlant de son père que Chateaubriand a dit qu’il lui faisait éprouver « les affres de la vie ».

La morosité augmentait avec l’âge ; la vieillesse raidissait son âme comme son corps ; il épiait sans cesse son fils pour le gourmander.

« Sous les regards de mon père, écrit Chateaubriand, je demeurais immobile et la sueur couvrait mon front… Le caractère de mon père, un des plus sombres qui aient été, a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation. »

Et ailleurs, il trace ces lignes non moins significatives :

« De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie… La dure éducation que je reçus a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née, chez moi, de l’habitude de souffrir à l’âge de la faiblesse, de l’imprévoyance et de la joie. »

Le vieux gentilhomme n’était pas seulement un lypémaniaque ; il avait des hallucinations dont une, au rapport de son fils, fut des plus nettement caractérisées.

« Un soir de décembre, conte Chateaubriand, écrivant près du feu, dans la grande salle du château de Combourg, une porte s’ouvre derrière lui ; il tourne la tête et voit un homme qui le regarde avec des yeux flamboyants. M. de Chateaubriand se lève, armé d’énormes pincettes, mais l’homme avait disparu !… »

S’il avait hérité de son père sa mélancolie et son orgueil[3], l’auteur de René tenait de sa mère « l’imagination prodigieuse » qui a tant contribué à former son style enchanteur, sa prose magnifique.

« Ma mère, écrit-il, aimait la politique, le bruit, le monde. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours… »

Avec tout cela, d’une distraction inconcevable : son fils ne la rencontra-t-il pas un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras, en guise de livre de prières !

« Elle me faisait de beaux contes en vers, qu’elle improvisait », relate-t-il à un autre endroit ; et l’on devine quelle joie c’était pour l’enfant, de se bercer de ces chimériques récits ; joie que partageait sa sœur Lucile, « douce créature, camarade de ses études, compagne de ses jeux, confidente de ses chagrins, de ses inspirations, de ses espérances[4] ».

N’a-t-on pas osé prétendre que Chateaubriand s’est complu à raconter la passion incestueuse de sa sœur ; de même qu’on a reproché à Lamartine d’avoir décrit, dans tous ses détails, la beauté physique de sa mère[5] ? On a volontairement oublié que l’on était alors en pleine crise romantique.

Qui prendrait, au sens littéral, les déclamations des poètes ou les autobiographies des romanciers de cette époque, risquerait fort d’être dupe. Comme l’a fait ressortir notre distingué confrère Évariste Michel, dans la pénétrante étude qu’il a consacrée à l’interprétation médico-psychologique du caractère de Chateaubriand, les deux enfants « Lucile et François, étaient tout l’un pour l’autre ; ils s’aimaient d’une profonde tendresse, et cette intimité, pourtant si naturelle et si pure, a créé la plus regrettable des équivoques ».

Cette équivoque doit être dissipée. L’attachement profond et partagé que Chateaubriand conçut pour sa sœur Lucile, ne saurait être suspecté. « Ici tout fut absolument irréprochable », dit avec pleine raison le docteur Masoin, et rien ne prouve que la jeune fille soit « l’héroïne voilée d’un triste roman, encore qu’un caprice littéraire aurait voulu nous la présenter sous le nom d’Amélie. Sa vie tout entière est si haute, si digne, si pure que l’on ne doit même pas s’arrêter à un soupçon qui serait outrageant pour sa mémoire ».

Devenue par son mariage Mme de Caud, Lucile de Chateaubriand, ne tarda pas à perdre son mari et, dès ce moment, sa mélancolie s’aggrava de la manie des persécutions. Elle devint violente, impérieuse, même avec son frère qu’elle adorait, et avec l’ami de son père, le poète Chênedollé, qu’elle jeta dans le plus sombre désespoir.

Le génie de Lucile et son caractère, ainsi s’exprime Chateaubriand, étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau ; et il ajoute :

« Il lui prenait des accès de pensées noires, que j’avais peine à dissiper. À dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années… Tout lui était souci, chagrin, blessure : une expression qu’elle cherchait, une chimère qu’elle s’était faite, la tourmentaient des mois entiers… »

« De la concentration de l’âme, dit-il encore, naissaient, chez ma sœur, des effets d’esprit extraordinaires ; endormie, elle avait des songes prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l’avenir. »

« Sur un palier de l’escalier de la grande tour, battait une pendule qui sonnait les heures au silence ; Lucile, dans ses insomnies, allait s’asseoir sur une marche, en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l’heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains[6]… »

L’hallucination est des plus manifestes.

« Elle avait, d’ailleurs, la manie de Rousseau sans en avoir l’orgueil ; elle croyait que tout le monde était conjuré contre elle. »

Cette imagination exaltée, cette sensibilité morbide, cette variabilité d’humeur, un prosateur délicieux autant qu’analyste subtil les a bien mises en relief. « Elle était, dit Anatole France, parlant de Lucile, impétueuse, fantasque, pleine de contradictions, s’attachant à des riens, prête à tous les mouvements et multipliant les exigences ; sentimentale et défiante, se croyant sans cesse épiée, universellement persécutée, elle était parfaitement insociable. Elle cachait son adresse à ses amis, et ne trouvait jamais le cachet assez intact. »

Le sentiment et la désolation de sa déchéance ont arraché à Lucile de Chateaubriand les plus pathétiques accents qu’ait exhalés un cœur humain. Dans un intervalle de lucidité, elle écrivait à son frère :

« Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu’entièrement insensée ; ne te fatigue, ni de mes lettres, ni de ma présence : pense que, bientôt, tu seras délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s’est consumée dans les ténèbres d’une longue nuit, et qui voit naître l’aurore où elle va mourir… Dès notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami ; jamais tu ne m’as coûté une larme… Dieu ne peut plus m’affliger qu’en toi, je le remercie du précieux et cher présent qu’il m’a fait en ta personne, et d’avoir conservé ma vie sans tache ; voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise : Souvent obscurcie, jamais ternie.” »

L’infortunée sentait sa fin approcher ; peut-être se préparait-elle à hâter un dénouement qui n’arrivait pas assez tôt à son gré. Il paraît prouvé, en effet, qu’elle mit un terme, par le suicide, à une existence qui lui était à charge. Chênedollé, qui en était resté fort épris, pouvait, seul, exprimer un doute :

« Je crains, s’écrie-t-il dans un accès de désespoir, qu’elle n’ait attenté à ses jours. Grand Dieu, faites que cela ne soit pas, et ne permettez pas qu’une si belle âme soit morte votre ennemie ! »

Lucile avait été la sœur chérie, celle sur qui Chateaubriand avait reporté le meilleur de son cœur ; une autre de ses sœurs semble avoir été marquée de la griffe de la folie.

Julie de Chateaubriand, après avoir été sous le nom de comtesse de Farcy, une beauté des plus remarquées[7], avait quitté, en pleine jeunesse, le monde et sa dissipation, pour tourner à l’ascétisme, s’absorbant en une piété exagérée, en des pratiques dont l’austérité ne tarda pas à amener un dépérissement rapide, auquel sa santé délicate ne put longtemps résister. Elle reconnaissait, sur la fin de sa vie, avoir poussé trop loin l’amour de la pénitence : c’est elle qui, se reprochant des restes de beauté, l’éclat de son esprit, disait ces mots, qui peignent une âme : « Il faut que je m’éteigne ! »

Comme le fait observer un des biographes de Chateaubriand et de ses entours[8], le père, Lucile et René s’expliquent mutuellement : ils expliquent Julie, la sainte Mme de Farcy. Sainteté à part, on retrouve la tendance héréditaire, la marque de famille et jusqu’à l’insociabilité de Lucile dans les pénitences de Julie.

Pourquoi tel enfant est-il soumis aux lois de l’hérédité et pourquoi tel autre y échappe-t-il plus ou moins complètement ? Ne cherchons pas à pénétrer ce mystère. Contentons-nous de constater un fait, que nous ne saurions avoir la prétention d’expliquer.

Quand Chateaubriand vit le jour, son père avait atteint la cinquantaine. Avant François, étaient nés quatre enfants, qui, tous les quatre avaient péri de bonne heure, « d’un épanchement au cerveau », probablement une méningite, mais nous n’avons à cet égard que de vagues conjectures.

Dans la suite, étaient nés successivement cinq autres enfants, sans compter François : Jean-Baptiste, qui sera conduit à l’échafaud dans la même voiture que M. de Malesherbes, le vénérable défenseur de Louis XVI[9] ; puis, quatre sœurs, dont deux nous sont connues : Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763, mariée au comte de Farcy, morte le 26 juillet 1799 ; et Lucile-Angélique, née le 7 août 1764, mariée à M. de Caud, morte le 9 novembre 1804.

La troisième avait non Bénigne-Jeanne : née le 31 août 1761, elle avait été unie à M. de Québriac, puis à M. de Châteaubourg[10].

Enfin la quatrième, Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760, mariée le 11 janvier 1780 à Jean-Joseph Geffelot, comte de Marigny, s’était retirée à Dinan, couvent des Dames de la Sagesse, où elle mourut, le 18 juillet 1860, dans sa cent et unième année[11].

Sans présenter un exemple de longévité aussi remarquable, François de Chateaubriand peut cependant être rangé parmi les macrobites, puisqu’il devint plus qu’octogénaire ; et cela, en dépit de nombreux incidents morbides et d’une carrière passablement agitée.

Dernier-né d’une famille nombreuse, ce cadet de Bretagne était destiné à la vie nomade et aventureuse.

Après avoir terminé ses humanités au collège de Dol, où il eut, dit-on, pour condisciple son compatriote Broussais[12], le jeune Chateaubriand ne rêva plus que les grands espaces. Ce rêve, il ne l’accomplira que quelques années plus tard, après la mort de son père.

La troisième année de son séjour au collège de Dol avait été marquée par la révolution d’âme et de sens qu’amène d’ordinaire la puberté. C’est alors que deux livres tombèrent entre ses mains, un Horace non expurgé et le livre des Confessions mal faites, lui révélant certains secrets de la nature dont la connaissance produisit en lui le plus vif émoi.

Il entrevoyait, d’une part, la volupté avec ses secrets, pour l’enfant incompréhensibles, et, de l’autre, la mysticité délirante préparant ses bûchers ou ses chaînes. Il en perdit le sommeil ; arrivait-il à s’endormir, c’était en balbutiant des phrases incohérentes.

Avec son imagination exaltée, il s’était créé un fantôme d’amour et, pendant deux ans, il fut en proie à un véritable délire.

« Je me composais, avoue-t-il sans fausse honte, une femme de toutes les femmes que j’avais vues. Cette charmeresse me suivait partout, invisible ; je m’entretenais avec elle comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma folie… Pygmalion fut moins amoureux de sa statue…

« Les paroles que j’adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse, et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Ève tombée, l’enchanteresse par qui me venait ma folie, était un mélange de mystère et de passion : je la plaçais sur un autel et je l’adorais… je trouvais à la fois, dans ma création merveilleuse, toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l’âme ; accablé et comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était ma véritable existence, j’étais homme et n’étais pas homme ; je devenais le nuage, le vent, le bruit ; j’étais un pur esprit, un être aérien chantant la souveraine félicité. »

Et plus loin :

« Je parlais peu, je ne parlai plus ; j’étudiais encore, je jetai là les livres ; mon goût pour la solitude redoubla. J’avais tous les symptômes d’une passion violente ; mes yeux se creusaient ; je maigrissais, je ne dormais plus… »

Un aliéniste, sans plus attendre, aurait déjà formulé le diagnostic d’érotomanie, avec dépérissement et insomnie ; le tableau de ces sortes de malades tel que l’a tracé magistralement Benjamin Ball, s’applique de tous points à Chateaubriand. Le savant n’a fait que traduire en prose vulgaire les élans passionnés, l’exaltation amoureuse, l’enthousiasme lyrique de l’auteur de René.

Après le poète, écoutons le clinicien :

« L’enfant n’est plus, l’adolescent commence, et les idées, les penchants et les goûts subissent une métamorphose complète, sous l’influence d’une véritable invasion de sentiments et d’instincts nouveaux. L’individu s’affirme et la notion du moi paraît dans toute son ampleur. Mais cette transformation radicale, loin de s’opérer toujours en silence et dans le calme d’une évolution régulière, donne souvent lieu à des orages violents.

« Il est, en effet, deux types parmi les enfants qui arrivent à la puberté : les uns sont paisibles et, chez eux le changement s’opère sans secousse ; les autres sont agités ; ils ont des crises de tristesse, qui se manifestent par des pleurs, par de la mélancolie, par le tædium vitæ, enfin par des impulsions au suicide[13]… »

Cette impulsion au suicide, nous la retrouvons chez le sujet de l’observation que nous présentons en raccourci. Dans une heure de défaillance, Chateaubriand eut un jour, la pensée d’un homicide volontaire.

« Je possédais, nous dit-il, un fusil de chasse, dont la détente usée partait souvent au repos ; je chargeai le fusil de trois balles et je me rendis dans un endroit écarté du grand mail ; j’armai le fusil, introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre ; je réitérai plusieurs fois l’épreuve : le coup ne partit pas. L’apparition d’un garde suspendit ma résolution… la fièvre me saisit, je fus six semaines en péril. »

Une autre fois, il conte qu’à Saint-Malo, assis sur la pointe du cap Lavarde, il eut la tentation de se laisser choir dans l’eau.

Cet appétit de la mort, à maintes reprises il le manifestera :

« Que faisais-je dans ce monde, s’écrie-t-il dans un moment de désespérance ; puisqu’enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d’achever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour ?… Au temps des erreurs de ma jeunesse, j’ai souvent souhaité de ne pas survivre au bonheur ; il y avait dans le premier succès un degré de félicités qui me faisait aspirer à la destruction. »

Sainte-Beuve a écrit : « René commence par où Salomon finit : par la satiété et le dégoût[14]. » Il semble, au contraire, que René ait commencé par le désir le plus ardent et que, faute de le pouvoir satisfaire, il ait trouvé inutile de poursuivre une chimère insaisissable et ait été pris de la tentation d’en finir avec l’existence. Les médecins qui ont traité de la psychopathie sexuelle n’ont pas manqué de constater l’association des désirs, à l’âge de la puberté, avec un penchant voluptueux pour le suicide[15].

La cause principale de la mélancolie précoce de Chateaubriand vient, a-t-on dit, « de l’intensité de son désir d’amour, qui se leva brûlant dans un tempérament de feu et dans son imagination exaltée » : Quand je peignis René, écrit, en un jour de franchise, Chateaubriand, j’aurais dû demander à ses plaisirs le secret de mes ennuis[16].

Cette tristesse, elle reconnaissait, à la vérité, une double origine : l’influence héréditaire et l’action du milieu.

Combourg, avec ses donjons sinistres, avait contribué à la développer, plus encore qu’à la produire. La vie solitaire que l’enfant avait menée au château familial, l’éducation sévère qu’il avait reçue, les longues promenades et les rêveries dans les bois, toute cette atmosphère constituait un bouillon de culture éminemment favorable.

« On peut aimer l’ennui, y vivre comme le poisson dans l’eau et c’est ce qui m’arriva[17]… L’ennui m’a toujours dévoré, je voudrais n’être pas né. » Ces phrases reviennent sous sa plume, à la manière d’un leit-motiv.

Le 31 décembre 1811, exilé dans son ermitage de la Vallée-aux-Loups, loin du monde et de son tourbillon, Chateaubriand, se reportant par le souvenir aux circonstances qui avaient accompagné sa naissance, tracera ces lignes, empreintes d’une si douloureuse mélancolie :

« La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville et à travers les fenêtres de cette chambre, on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils… J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris. On m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le père infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances, pour placer dans mon berceau l’image de mes destinées… »

Toute sa vie, la même hantise le poursuivra. À peine vient-il de se marier, qu’il appréhende les conséquences naturelles du mariage. « J’allais m’exposer à donner la vie, moi, qui regardais la vie comme le présent le plus funeste ! » Et, dans une autre circonstance, si l’expression change, la pensée reste identique : « Je n’assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur… Après le malheur de naître, je n’en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme. »

Il faut dire, à sa décharge, que Chateaubriand s’était marié à son corps défendant. Il n’avait ni la vocation du mariage, ni manifesté le désir de posséder celle qu’on lui destinait pour femme. « L’affaire, dit-il, fut conduite à mon insu[18]… Je ne me sentais aucune qualité de mari. »

Mme de Chateaubriand était loin, cependant, d’être dépourvue sous le rapport du cœur et de l’esprit. Son mari lui reconnaissait un esprit original et cultivé ; elle était instruite, écrivait de la manière la plus piquante et racontait à merveille. « Lorsqu’elle nous trouvait écrivant ou lisant, raconte un des secrétaires de Chateaubriand, elle se jetait sur une bergère, où sa petite personne maigre, mince et courte disparaissait presque tout entière. Avec sa petite voix grêle, elle rompait le silence et se livrait à tous les spirituels, les mordants, espiègles et gentils propos d’une femme du monde. Impossible, quand elle le voulait bien, d’entendre rien de plus piquant, de plus gracieux : c’était un prisme aux couleurs inattendues, un diamant aux facettes, aux miroitations infinies. » Pour plusieurs chapitres des Mémoires, elle avait été plus qu’un conseiller, une collaboratrice. En mainte occasion, elle avait tenu la plume, et, soit que Chateaubriand fût trop pressé de travail, soit qu’il mît quelque négligence à tenir à jour sa correspondance, elle écrivait à sa place. « Parfois les deux écritures se suivent sur un même papier, symbole et preuve d’une commune amitié. » Mais, et ceci doit être noté, au point de vue qui nous occupe, elle avait une faiblesse superstitieuse qui étonne chez une femme supérieure. Elle croyait, notamment, au spiritisme : ayant vu tomber, un jour, ses robes et son chapeau de paille des crochets où ils étaient suspendus, elle en conclut que l’auberge où elle se trouvait alors, était hantée des esprits. « Vous autres, disait-elle à son mari, qui, à force de lire, êtes parvenus à croire l’impossible, pourquoi ne croiriez-vous pas à l’invisible aussi[19] ? »

On en a souvent fait la remarque, les névropathes recherchent les névropathes, comme « pour multiplier en leur descendance leur tache originelle, qui va toujours s’accroissant[20] ». On ne saurait dire, pour Chateaubriand, s’il s’est senti attiré vers sa femme pour ce motif ; mais il est certain qu’il a eu toujours du goût pour les déséquilibrées.

« Tout ce que j’ai aimé, connu, fréquenté, écrivait-il à Mme de Duras, est devenu fou. Moi-même, je finirai par là. » Que la folie soit parfois contagieuse, nul ne songe à le contester, bien qu’on n’ait jamais mis en évidence « le germe matériel qui se transmet de personne à personne et se développe par contact » ; mais, dans la plupart des cas, le délire ou la folie à deux paraît devoir être attribué « à la suggestion d’un esprit primitivement malade et énergique, sur un autre esprit débile et prédisposé, ou, à tout le moins, inférieur en volonté ».

Quoi qu’il en soit, il est d’observation courante que de mystérieuses affinités attirent l’un vers l’autre des êtres prédestinés à l’aliénation, « en vertu d’une loi de préservation sociale qui aboutit, avec le temps, à l’anéantissement de la postérité, n’associant des êtres voués dans leur descendance au même sort que pour mêler leurs tares et les mieux détruire ».

Pour le docteur Évariste Michel, qui, en sa qualité d’ancien médecin-adjoint du docteur Blanche, peut se réclamer d’une indéniable compétence, Chateaubriand, poussé « par des fatalités ataviques, par des forces aveugles, dont il subissait morbidement, et sans pouvoir s’y soustraire, l’inexorable étreinte », Chateaubriand se serait senti porté vers la plupart des femmes qu’il a aimées, parce qu’elles étaient plus ou moins névrosées.

Chez Mme de Beaumont, comme chez Mme de Custine et plus encore chez la comtesse de Noailles, on note des signes manifestes d’un état véritablement névropathique. «  Ceux qui ont vu Mme de Beaumont faisant les honneurs des soirées de son père, ou étant de service à la cour, rapporte le biographe de cette femme d’élite, dépeignent dans ces années sa personne comme alliant la vivacité à la tristesse, une spirituelle pétulance à la mélancolie. Elle avait toujours éprouvé le dégoût de la vie. »

À Mme de Beaumont succéda, dans le cœur volage de René[21], une autre grande dame. Mme de Custine avait eu, elle aussi, une jeunesse angoissée ; enfermée aux Carmes, elle avait assisté aux massacres de septembre, elle avait vu périr son beau-père et son mari de la main du bourreau. Cette catastrophe survenant en plein bonheur, elle en avait conservé une empreinte indélébile. Souvent, sans motif, elle était prise de crises bruyantes de rire, auxquelles succédait une crise de larmes. À ces accès hystériformes se joignaient des bizarreries de caractère, des craintes exagérées pour sa santé, qui l’avaient rendue de bonne heure hypocondriaque.

Son fils, Adolphe de Custine, fut, un moment, franchement aliéné. Le docteur Koreff, qui, lors du Congrès de Vienne, eut à le soigner, « raconte ses aberrations, ses emportements, ses violences, ses obstinations », triste lot qu’il avait reçu de sa mère en héritage[22].

Que dire qu’on ne sache de la troisième, de la très belle comtesse de Noailles, à laquelle Chateaubriand resta peut-être le plus durablement attaché ? En Espagne, peu avant le rendez-vous de l’Alhambra, Hyde de Neuville avait déjà remarqué chez l’adorable créature, des symptômes inquiétants.

« Un soir du Vendredi saint, rapporte-t-il, elle fut saisie, dans la cathédrale de Séville, d’un attendrissement impossible à réprimer, et cette belle âme, si ouverte à toutes les impressions, ne put contenir celles que lui inspirait la scène imposante de la cérémonie funèbre à laquelle ils assistaient. »

Bientôt, à ces exaltations succédèrent de fréquentes éclipses de raison et Mme de Mouchy[23] entra « dans une longue agonie de démence, submergée par le délire des persécutions, traînant, d’année en année, la plus lamentable des existences, jusqu’au jour où la mort vint enfin l’affranchir ».

« Voilà donc, conclut le savant aliéniste dont nous avons, à larges traits, exposé la thèse ingénieuse[24], trois amies de Chateaubriand, toutes trois empreintes d’une mentalité morbide prédominante : l’une, Mme de Beaumont, excessive par une sensibilité sans cesse inquiète et un profond dégoût de la vie ; une autre, Mme de Custine, agitée, mystique, hypocondriaque ; Mme de Mouchy, enfin, aliénée de bonne heure et pour toujours. »

Mais la liste des victimes de René n’est pas épuisée.

La cousine de Mme de Mouchy, la duchesse de Duras, n’a pas été exempte d’émotivité maladive, ni de singularité ; elle aussi, a été atteinte du tædium vitæ ; et, si elle n’a pas eu d’attaques franches d’hystérie, elle tombait en pâmoison, s’évanouissait avec facilité.

Sa fille, Clara, tenait d’elle en cela, comme en beaucoup d’autres traits. Elle avait hérité des mêmes prédispositions maladives et, comme elle, s’évanouissait dans l’émotion et la fatigue. Toutes les deux, la mère et la fille, ont été frappées de paralysie et y ont succombé, la fille à peu près au même âge que la mère.

Mme Récamier va-t-elle trouver grâce devant l’impitoyable scalpel de notre confrère ? « Elle n’était point exempte elle-même d’étrangetés et elle appartient, elle aussi, à ces désharmoniques dont il vient d’être question. »

Ici, l’argumentation faiblit ou, du moins, ne nous paraît pas suffisamment étayée. Mme Récamier doit être mise hors série, et nous n’avons pas besoin de rappeler pour quelle cause physiologique elle put, comme la salamandre, passer au travers de la flamme sans se brûler. À moins que, mais la question qui se pose est délicate et mérite examen, l’impotence sénile de René ne se soit parfaitement accommodée de la frigidité de Juliette.

Le problème est de ceux qui doivent être abordés avec précaution, mais puisque nous entendons fixer l’attitude de Chateaubriand à l’égard des femmes, il n’est pas interdit de rechercher comment il se comportait avec elles.

Au début, il offre tous les signes de ce qu’on a nommé le tempérament érotique : c’est presque un érotomane ; dans la maturité et passé la cinquantaine, l’âge n’a pas encore glacé ses ardeurs premières ; mais, particularité notable, aucun produit ne naît de ses relations amoureuses. « Jamais et nulle part, dans les nombreux documents que j’ai dépouillés, déclare le docteur Masoin[25], je n’ai aperçu la moindre trace d’un bâtard. »

Serait-ce que, par nature, Chateaubriand fut condamné à la stérilité, voire à l’impuissance ? Nous n’avons pas, on le pressent, à attendre des révélations sur ce sujet ni de l’intéressé, ni des intéressées ; mais à défaut d’aveu positif, nous avons pu recueillir çà et là quelques indices.

Le maréchal Marmont, duc de Raguse, ayant à parler de Chateaubriand[26], rapporte, comme un on dit, « qu’il est peu capable de tirer parti des faiblesses des femmes ». Philarète Chasles s’exprime avec plus d’assurance, qui le déclare « un amoureux sans danger pour la vertu[27] ».

Ce sont là, convenons-en, notions vagues, et l’énigme risque fort de demeurer indéchiffrable.

Quelle fut au juste, la nature des relations qui s’établirent entre Chateaubriand et madame Récamier ? Bien averti qui en pénétrerait le secret. René vieillissant, à côté de Juliette aveugle, spectacle attendrissant, mais combien pénible[28] !

Un de ceux qui en furent les témoins a conté une anecdote assez oubliée pour que nous prenions la liberté de la rappeler. C’est le vicomte d’Arlincourt qui le premier, la mit en circulation.

« En 1846, rapporte ce gentilhomme de lettres, je revenais de Venise où j’avais été faire ma cour à madame la duchesse de Berry. Arrivé à Rome, pour voir le Saint-Père, je trouvai, dans la capitale du monde chrétien, l’auteur du Génie du christianisme, Chateaubriand, voyageant en compagnie de la célèbre recluse de l’Abbaye-aux-Bois, madame Récamier.

« Madame de Chateaubriand était morte depuis peu ; cet événement avait donné au veuf illustre toute sa liberté d’action, et ce voyage d’Italie en était une preuve.

« Madame Récamier, qui avait eu tant à souffrir de l’esprit capricieux, maussade et personnel de Chateaubriand pour ne pas briser son idée fixe, se refusait, vis-à-vis d’elle-même, à voir l’homme dans l’auteur d’Atala ; d’un autre côté, tous les prestiges qui avaient illuminé cette femme célèbre étaient détruits ; elle était vieille et presque aveugle. Chateaubriand, plus vaincu par lui-même que par les révolutions, était vieux aussi, plus grondeur que jamais, et le sans-gêne qui est l’indépendance des vieillards, se manifestait chez lui par des duretés accablantes pour ceux qu’elles atteignaient[29].

« C’est dans ces conditions que je trouvai les deux voyageurs, lorsque j’allai leur faire visite. Madame Récamier, immobile dans son fauteuil, suivait de son regard éteint le bruit et la voix de Chateaubriand ; elle écoutait, la pauvre femme ! Elle qui, bercée par les adulations avait si peu écouté ses flatteurs !

– « Mon cher d’Arlincourt, me dit Chateaubriand en écrasant sur le marbre de la cheminée la plume qu’il tenait à la main, je suis las. Ce qu’on appelle le génie, j’en suis désabusé ! je n’écrirai plus une ligne désormais. »

« Je m’élevai chaleureusement contre une telle détermination.

– « Oh ! peut-on profaner ainsi sa propre renommée, s’écria madame Récamier, d’une voix toute peinée. Je vous en supplie, d’Arlincourt, dites donc à M. de Chateaubriand qu’il n’a pas le droit de briser sa plume, et que sa gloire doit encore grandir tant qu’il écrira. »

« Chateaubriand s’arrêta devant madame Récamier, haussa les épaules, puis se mit à marcher et, d’un ton dont la plume la plus vitriolée ne pourrait rendre la dureté cruelle :

– « Ne l’écoutez pas, d’Arlincourt ; ce n’est qu’un propos de vieille femme ! »

« Madame Récamier devint blême ; elle baissa la tête, assommée par cette injure, la première qu’elle eût jamais reçue[30]. »

Une question se pose, elle s’est souvent posée, parce qu’il est malaisé d’y répondre : Chateaubriand a-t-il jamais aimé une femme, fût-ce madame Récamier[31] ?

Il semble qu’il ait toujours été en quête d’un être idéal, poursuivi sans cesse et jamais atteint. Un écrivain, d’un sens psychologique exceptionnellement affiné[32], a mis en évidence ce côté de la nature de René. Jusqu’au jour où Chateaubriand viendra reposer au Grand-Bé, les diverses et sérieuses poursuites de sa vie n’auront qu’un but : étreindre la sylphide. On s’est moqué de cette invention, on a voulu y voir un exercice de style avec hallucination. Sa première chimère fut plus vivante, plus réelle que toutes les créatures de chair qu’il a possédées par la suite et qui n’en furent que les pâles incarnations.

Cette sylphide, il l’a cherchée, tour à tour ou simultanément dans la gloire, dans l’honneur et aussi dans la femme ; depuis Charlotte Yves, la jeune Anglaise dont il a troublé le cœur, jusqu’à madame Récamier, la sylphide a pris successivement la figure de toutes les nobles ombres qui passent dans ses Mémoires ; c’est à peu près toute la haute société féminine de l’Empire et de la Restauration, à l’exception peut-être, de madame de Chateaubriand.

On a pu dire de Chateaubriand qu’il adore et il fuit la femme ; il la désire et il la repousse et, cependant, il mène de front plusieurs intrigues : alors qu’il déclare que tout l’ennuie, qu’il a passé l’âge des joies, que l’heure de la retraite a sonné, il fréquente notoirement, trois jeunes dames, tandis qu’il expose à madame Récamier « un plan de vie que rempliraient la religion, l’amitié, les arts[33] ».

Est-ce duplicité ou fatuité ? On a été jusqu’à prononcer le mot de sadisme[34].

L’analyse du caractère de Chateaubriand est complexe ; mais ce qui vient d’être dit, nous permet d’en débrouiller l’énigme.

À travers tant de femmes, il cherche celle que poursuit son désir, et durant les minutes où il croit l’enlacer, il n’éprouve que lassitude et tristesse, « parce que le désir trop violent en a forcé d’avance les imaginations, parce qu’au moment de se donner, elle substitue à sa place une réalité grossière ».

Son orgueil fut heureusement le frein de ses désirs et, grâce à lui, il fut préservé d’une vieillesse indigne. Vieillir fut, pour lui, le pire de ses malheurs et il ne s’y résigna que de fort mauvaise grâce. Jusqu’au bout il travailla, comme on l’a dit, « pour et par ses inspiratrices », allant leur lire tout bouillant le chapitre ou l’article qu’il venait de composer, parfois le recevant de leur suggestion, ou le modifiant à leur caprice.

En 1801, il écrit la meilleure part du Génie du christianisme sous les yeux de madame de Beaumont, comme il composera, sur la fin de sa vie, ses Mémoires d’outre-tombe pour madame Récamier. Il reste toujours l’homme en quête de gloire pour se faire aimer et, à l’aurore comme au couchant, il a eu la bonne fortune de trouver la femme capable de le comprendre et de le souffrir.

Joubert appelait Chateaubriand « l’enchanteur », non qu’il fût parfaitement beau, mais du charme surtout se dégageait de sa personne.

À l’entendre, ses yeux étaient bleus, et non pas noirs comme l’écrivait une baronne allemande qui s’était, en traçant son portrait, avisée de lui faire hommage d’une taille élancée, alors qu’il était assez petit ; mais sa distinction, l’élégance de ses manières, rachetaient cette imperfection.

« Tout sexagénaire qu’il était, conte de lui une de ses adoratrices[35], son visage olympien et ses belles manières avaient gardé la séduction de la jeunesse ; toujours élégamment mis, d’un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s’oubliait ; il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes ; il était enjoué et semblait heureux. »

Pourquoi donc cette inquiétude, cette satiété, ce désir d’un perpétuel changement ? Serait-ce qu’il fut, durant toute son existence amoureuse, abusé par son imagination ; ou sa versatilité ne tenait-elle qu’à un état d’âme, qu’il subissait comme une fatalité atavique ?

Il s’ennuyait partout, répète-t-on sans cesse : toute sa vie il fut poursuivi par le spectre de la mélancolie.

Mais cette mélancolie était-elle réelle ?

Assurément, il porta longtemps le poids d’une hérédité dont il eut peine à s’affranchir ; mais, et c’est par là que son « cas » offre de l’intérêt, il se pourrait que son pessimisme n’ait été qu’en surface, une attitude, a-t-on dit, ou une manœuvre d’amoureux ; à moins que ce ne fût un effet de l’habitude, si puissante sur la nature humaine. « Le tourbillon des affaires, l’enivrement de la gloire, l’entraînement des voyages, les succès en amour, une activité merveilleuse, ne se concilient guère avec la mélancolie de René[36]. »

Il y a plus que ces hypothèses ; il y a des faits et il y a des témoignages, y compris le sien.

On sait, qu’enrôlé dans l’armée des princes, sans grand enthousiasme, mais parce qu’il croyait de son devoir de servir une cause à laquelle l’attachaient des traditions de famille et d’honneur, Chateaubriand avait reçu, au siège de Thionville, un éclat d’obus qui l’avait atteint à la cuisse droite. Tandis qu’il avait son membre tuméfié, gangrené, « la maladie prussienne », qu’on présume être la dysenterie, vint aggraver son état.

Dévoré par la fièvre, atteint par surcroît d’une affection éruptive qu’il croit être la variole et qui ressemble bien plutôt à de l’urticaire, soldat vaincu, mutilé, il n’a en perspective qu’une mort sans gloire ; et à 24 ans ! Maudira-t-il le sort, il en aurait le droit ; loin de là, il ne perd pas l’espoir de se rétablir et reste calme dans une situation où la désespérance eût été si légitime.

L’année suivante, pauvre, maladif, inconnu, il arrive à Londres. Il se loge dans un grenier ; plus tard dans une mansarde dont la lucarne s’ouvre sur un cimetière, où « chaque nuit l’on venait voler des cadavres ».

Il a des sueurs et des crachements de sang, une toux fréquente, la respiration pénible : on reconnaît les traits principaux de la tuberculose.

Des amis, aussi misérables que lui, le traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis, déclaraient, au prix d’une guinée, qu’il fallait qu’il prit son mal en patience. « Vous pouvez, lui dit l’un de ces médicastres, durer quelques mois, une ou deux années peut-être, pourvu que vous renonciez à toute fatigue ; mais ne comptez pas sur une longue carrière. » Tel fut le résumé de ces consultations.

La faim, la misère, la fièvre vinrent ajouter leurs affres, leurs tourments, à cette situation lamentable. « La faim, écrit-il, me dévorait ; j’étais brûlant, le sommeil m’avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l’eau ; je mâchais de l’herbe et du papier[37]. »

Exagérations sans doute ; mais le tableau, s’il est poussé au noir, doit refléter, pour une part, la réalité. Or, il restait, en dépit de tout, d’humeur enjouée ; il était même, parfois, facétieux et plaisant, faisant la nique au mauvais destin qui s’acharnait après lui.

Carlyle a dit de Byron : « Le seul emploi qu’il ait trouvé à faire de ses dons merveilleux a été d’annoncer à tout l’univers qu’il n’était pas heureux[38]. » Si on s’en tenait, pour juger Chateaubriand, à René, on pourrait lui appliquer le mot sévère de l’historien anglais, mais « la mélancolie de René demeurait reléguée dans la haute région de sa fantaisie ; peut-être se cachait-elle dans les secrètes profondeurs de son âme, elle ne troublait jamais, en tout cas, l’agrément de son commerce.

« Ceux qui arrivaient jusqu’à lui, après avoir traversé ses ouvrages et franchi, pour ainsi dire, son éblouissante renommée, étaient émerveillés de trouver chez lui une gaieté douce, une facilité charmante, une aimable sérénité[39] ».

Donc, Chateaubriand était gai et ce n’est point un témoignage isolé ; des amis, de ceux qui l’ont approché le plus près, Fontanes, Joubert, nous ont révélé que, du moins à partir de l’année 1800, il montra « une gaieté inépuisable », des « extravagances de gaieté », avec « des rires fous ».

Et c’est précisément vers l’époque où ces attestations de gaieté sont accumulées, qu’il livre au public son roman de René ; c’est-à-dire, comme le note judicieusement le professeur Masoin, que, « au moment où il propageait un type de caractère si morose et si mélancolique, il était lui-même dans les ébats du rire et de la joie ». Voilà qui va singulièrement à l’encontre de la légende.

L’éditeur des Souvenirs de Madame Récamier avait eu, du reste, le soin de nous prévenir que, lorsque Chateaubriand se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l’entrain de sa conversation qui, souvent, touchait à l’éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires, donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément. Nous sommes loin du spleen de l’enfant et de l’adolescent. Faut-il en induire que si, plus tard, la plainte coutumière revient encore sous sa plume, ce n’est que par un reste d’habitude ? Ou par pose, et pour garder son attitude devant la postérité ?

D’orgueil, certes, il fut pétri : ses Mémoires, où il se met complaisamment en scène, le trahissent à chaque ligne.

Il n’y a qu’un homme qu’il jugeait digne de lui être comparé : c’était Napoléon. « Bonaparte et moi, sous-lieutenants ignorés… », écrit-il. Cette fatuité, ne la tenait-il pas de son ascendance ? Il le reconnaît lui-même sans embarras :

« Cette hauteur était le défaut de ma famille ; elle était odieuse dans mon père ; mon frère la poussait jusqu’au ridicule ; elle a un peu passé à son fils aîné ; je ne suis pas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, de m’en être complètement affranchi, bien que je l’aie soigneusement cachée. »

Vain, il l’était de sa personne physique, autant que de son génie. Regardant des jeunes Anglaises qui passaient devant lui, à Hyde-Park, en 1793, il ne doute pas, avoue-t-il ingénument, que ces belles femmes auront deviné la présence de René.

Folie des grandeurs, mégalomanie, prononcent les aliénistes : estime de soi, conscience de sa valeur diront ceux dont le jugement n’a pas subi de déformation professionnelle.

Comment n’aurait-il pas été grisé par les hommages dont on l’assaillait, alors que tout un essaim de femmes jeunes, belles, distinguées, papillonnaient autour de lui, se disputant ce cœur, dont il leur faisait l’aumône, comme d’une grâce ?

Tout un groupe d’admirateurs, comprenant l’élite de la jeunesse pensante, brûle de l’encens devant le maître, devant le dieu ! Le Génie du christianisme est salué comme le chef-d’œuvre depuis longtemps attendu. C’est le livre que le Saint-Père avait sur sa table quand Chateaubriand alla lui présenter ses hommages.

Plus tard, il sera de l’Académie, pair de France, ambassadeur, ministre ; lors des journées populaires de 1830, il connaîtra les ivresses du triomphe ; comment n’éprouverait-il pas de vertiges ? La pathologie mentale n’a ici rien à revendiquer, d’autant que de son talent, de la portée glorieuse de son œuvre, Chateaubriand a bien des fois et très sincèrement douté.

Il s’en est expliqué avec trop de franchise, pour qu’on ait le droit de le suspecter.

« Il me passa par l’esprit, confesse-t-il, des vanités de renommée : je crus un moment à mon talent ; mais, bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j’en ai toujours douté… Je cessai d’écrire et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on pleurerait sa gloire passée… Quelquefois je ne me croyais qu’un être nul, incapable de s’élever au-dessus du vulgaire ; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités qui ne seraient jamais appréciées ; un secret instinct m’avertissait qu’en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de ce que je cherchais… Écrire aujourd’hui m’est odieux, non que j’affecte un sot dédain pour les lettres, mais c’est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que j’ai pris mes ouvrages en aversion… Pourquoi ai-je continué d’écrire ?… Est-il certain que j’ai un talent véritable ?… Dépasserai-je ma tombe ? On m’a supposé de l’ambition et je n’en ai aucune. »

Et, à une autre heure, il laisse échapper cet aveu de profond découragement :

« Je ne sache pas dans l’histoire une renommée qui me tente ; fallut-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire du monde, je ne m’en donnerais pas la fatigue. »

Ce détachement hautain, quel orgueil immense il atteste ! Mais pour y découvrir un élément morbide, il faudrait une loupe d’un singulier grossissement.

Est-ce à dire que Chateaubriand n’ait pas subi le sort de la plupart des supérieurs intellectuels, comme les nomme Grasset, et ait été complètement à l’abri des tares psychiques et physiologiques ?

À s’en tenir à sa propre déclaration, et combien de fois celle-ci a-t-elle dû subir un rigoureux contrôle, il serait, à un moment de sa vie, « tombé dans le délire, ne disant que des radoteries » ; et cet état n’aurait pas duré moins de quatre mois.

Des maladies à caractère délirant, il en est un certain nombre ; mais, comme l’observe le professeur Masoin, leur territoire le plus large est celui de la folie : « Toute aliénation se caractérise par du délire ; si ce n’est point le délire de l’intelligence, c’est le délire des sens, ou celui des actes. La durée de quatre mois milite grandement en faveur de ce soupçon… Elle se trouve conforme à l’évolution ordinaire des psychoses vers lesquelles se porte le diagnostic. » S’il était vrai, comme Chateaubriand l’a prétendu, qu’il ait eu une atteinte de variole, nous aurions l’explication de cette folie transitoire : c’est un fait bien connu, en pathologie mentale, que les fièvres éruptives éveillent parfois le germe latent de la folie et, parmi ces fièvres, la variole occupe une des premières places. Mais nous ne pensons pas que cette période d’excitation maniaque reconnaisse l’origine que nous venons de dire et qui, pour nous, reste inconnue.

Ce fut, dans tous les cas, un incident passager, un épisode sans lendemain ; si, toutefois, il importe de le répéter, nous devions ajouter une foi entière à un récit de longtemps postérieur aux événements et reconstitué par une mémoire plus ou moins fidèle.

On a voulu trouver une relation entre la mélancolie, pourrait-on dire, chronique de Chateaubriand, et l’affection rhumatismale et goutteuse dont toute sa vie il souffrit : « Peut-être le spécialiste, écrit l’abbé Pailhès, dans un livre que nous avons eu maintes fois à consulter[40], découvrirait-il entre le spleen et ces douleurs coutumières quelque étroite parenté. »

Plus encore que le rhumatisme ou la goutte qui, d’ailleurs survinrent assez tard, les affections du foie exercent une influence fâcheuse sur le moral ; or, l’on constate chez Chateaubriand, un trouble des fonctions hépatiques dès l’année 1800 : il avait alors 32 ans.

« Vers le mois de juillet (ou de juin), consigne Mme de Chateaubriand, dans ses Mémoires, M. de Chateaubriand tomba tout à fait malade… Cette maladie fut longue et extrêmement douloureuse. Quelques mois avant ou peu de temps après, Girodet fit le portrait en pied de mon mari ; il avait encore le teint fort jaune, ce qui ferait croire que ce portrait, d’ailleurs très ressemblant, a été poussé au noir, c’est ce qui arrive aux tableaux de Girodet et qui fit dire à Bonaparte qui le vit au salon : “Chateaubriand a l’air d’un conspirateur qui descend par la cheminée.” »

Les deux hivers qui suivent, son état ne s’est pas sensiblement amélioré ; des accès de fièvre tierce, une diarrhée bilieuse lui donnent du souci. Le 23 novembre 1803, il est au lit avec une jaunisse affreuse. Il n’en est pas encore rétabli un mois plus tard.

L’année suivante, il conduit Mme de Chateaubriand aux eaux de Vichy et peut-être y fit-il, lui-même, une cure.

À la veille de franchir le cap de la quarantaine, en juillet 1808, il éprouvait cette angoisse que donnent les approches de la mort ; il tombait en faiblesse, perdait connaissance. Ces défaillances se rattachaient-elles au rhumatisme ou à la goutte ? Les médecins de l’époque ne paraissent pas s’en être préoccupés. Chateaubriand, à l’encontre de ses habitudes[41], leur décoche sans trop de malice, cette épigramme.

« Les médecins rendirent ma maladie dangereuse. Du vivant d’Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers ; grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd’hui abondance. »

1809, l’année de la publication des Martyrs, soit par suite d’excès de travail, soit pour toute autre cause, Chateaubriand est sujet à de fréquentes et violentes migraines :

« Je n’ai pas souvent été malade, disait-il à son secrétaire ; mais après mon voyage en Orient et la publication des Martyrs, je tombais souvent en défaillance. Les médecins furent bien près de me tuer. Aujourd’hui, je ne prends du travail qu’à mon aise, et néanmoins mes migraines continuent. Que voulez-vous, ajoutait-il en souriant, j’ai une tête que rien de peut guérir : tribus Anticyris caput insanabile[42]. »

Au début de l’hiver 1811-1812, M. et Mme de Chateaubriand s’établissaient rue de Rivoli, dans une maison appartenant à M. de Laborde. À peine y étaient-ils installés, que Chateaubriand était pris de palpitations et de douleurs au cœur ; plusieurs médecins parlaient d’un commencement d’anévrisme.

« De retour à la campagne, conte madame de Chateaubriand, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent, au point qu’il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j’étais convaincue qu’il n’avait qu’une affection nerveuse. Cela ne m’empêchait pas d’être horriblement inquiète. »

Alors on pressa le malade de consulter son illustre compatriote Laennec. Un jour que madame de Lévis était venue voir Chateaubriand à la Vallée-aux-Loups, elle décida celui-ci à profiter de sa voiture, afin d’aller à Paris voir le célèbre médecin.

Laennec ne lui découvrit aucun symptôme alarmant ; il attribua la douleur qu’il éprouvait dans la région cardiaque au rhumatisme et ne voulut pas même lui prescrire la médication alors en vogue, les sangsues.

C’est par auto-suggestion que Chateaubriand s’était cru affligé d’un anévrisme.

« M…, qu’il rencontrait chez madame de Duras, avait un anévrisme des plus caractérisés, et l’imagination s’en étant mêlée, une douleur à laquelle M. de Chateaubriand n’aurait pas fait attention dans un autre moment, pensa lui causer une maladie réelle[43]. »

Au commencement de 1818, Mme de Duras écrivait à Mme Swetchine :

« M. de Chateaubriand s’est cassé un muscle de la jambe ; le voilà pour quarante jours sur son canapé[44]. »

À part ce léger accident, Chateaubriand ne ressentit pas de nouvelles atteintes de son mal habituel jusqu’en 1828 ; cette année-là, il alla faire une saison à Cauterets, pour accompagner sa femme, plus encore que pour se traiter.

Seulement dix ans plus tard, une attaque franche de rhumatisme, affectant plus spécialement la main droite, l’obligeait à recourir, pour écrire, à la plume de son secrétaire[45].

En 1841, les médecins l’envoyèrent à Néris, pour y soigner sa goutte[46] ; mais il n’en éprouva aucun soulagement, et le pays, les eaux, la médecine, tout lui devint odieux[47]. Il y retourne, néanmoins, l’année d’après pour essayer d’apaiser les douleurs de sa main et de son bras droits.

En 1843, il se rend à Bourbonne-les-Bains, mais il se plaint que les douches le fatiguent et il revient plus découragé que jamais, avec une faiblesse de plus en plus marquée dans les jambes.

Plus tard, Chateaubriand, est appelé auprès du comte de Chambord. Bien qu’accablé sous le poids de ses infirmités, il se rend avec empressement à l’appel du jeune prince. Après un court séjour à Venise[48], le noble invalide d’une noble cause, comme l’appelle Villemain[49], vaincu par les années et les souffrances revenait à Paris pour y chercher le repos.

À cette époque de sa vie peut se reporter le plus grave déclin de sa santé. Le travail d’écrire devenait de plus en plus impossible à ses doigts noués de goutte. La dictée fatiguait son attention[50].

Sa mémoire diminuait, son imagination restait toujours vive. Affaibli par une langueur graduelle, mêlée de tenaces douleurs, presque privé de mouvements, engourdi et irrité par sa souffrance et son immobilité forcée, le grand homme n’avait plus, pour trêve à sa tristesse, que de courts efforts de travail et les tendres soins de l’amitié.

Les billets de ses dernières années sont tristes, comme la vieillesse malade et déchue.

« J’ai beaucoup souffert la nuit dernière… J’ai eu une nuit déplorable… Je vais m’enfermer chez moi étant incapable de sortir… Je suis aux médecins et aux Eaux-Bonnes ; Dieu sait la foi que j’ai en tout cela ! » Le dernier verset du bréviaire pour le malade qui se sait incurable.

Malgré tout, il restait galant et empressé avec les femmes ; il leur adressait les billets les plus gracieux. À Delphine Gay, celle qu’on nommait alors la dixième muse, il envoyait cette jolie épître pour s’excuser de ne pas se rendre à une soirée, où le délicieux bas-bleu devait réciter une nouvelle poésie :

« Je n’ai jamais été si tenté de ma vie. J’ai besoin de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre esprit ; encore Dieu sait comment je m’en tire : Hélas ! Je ne sors point, je ne sors plus, je ne vis plus… que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malheureux que coupable[51]. »

Lamennais, qui le vit au début de l’hiver de 1845, l’avait trouvé changé, fatigué[52] ; mais si les jambes défaillaient, la tête restait saine.

Chateaubriand avait encore, deux ans avant sa mort, étant presque octogénaire, cette puissance de travail qui, comme au temps de sa prime jeunesse, faisait l’admiration de ceux qui l’approchaient[53] ; mais en 1847, un an avant de quitter ce monde, qu’il avait empli du fracas de sa renommée, on avait peine à le faire sortir d’un mutisme obstiné. Béranger, seul, trouvait le moyen de le faire causer un quart d’heure ou vingt minutes ; mais, soulignait malignement M. Thiers, « quand Béranger a parlé à quelqu’un, il s’imagine volontiers que ce quelqu’un a parlé[54] ».

Le moribond se survivait à lui-même. Dans les derniers temps de sa vie, dit crûment Victor Hugo[55], Chateaubriand était presque en enfance. Il n’avait, au dire de son ancien secrétaire, M. Pilorge, que deux ou trois heures à peu près lucides par jour. Et Sainte-Beuve poursuit : « Chateaubriand ne parle plus, il ne dit que des monosyllabes. »

Quand Béranger vint le voir, il ne trouva à lui dire que ces mots : « Eh bien ! vous l’avez votre République. – Oui, je l’ai, répondit Béranger, mais j’aimerais mieux la rêver que l’avoir. »

À la mort de sa femme, c’est Victor Hugo qui le relate, Chateaubriand alla au service funèbre et revint chez lui en riant aux éclats :

– Preuve d’affaiblissement du cerveau, disait Pilorge.

– Preuve de raison, reprenait Édouard Bertin.

Une anecdote qui nous fut naguère contée par notre ami Paul Ginisty, quelque pénible qu’elle soit, dans son réalisme choquant, vaut d’être rapportée.

La belle-fille de l’ancien secrétaire de Chateaubriand, de ce bon M. Pilorge dont il vient d’être question, était allée présenter son mari, quelques jours après ses noces, à l’auteur d’Atala. Le jeune homme se faisait une fête de cette visite à l’illustre écrivain qui était alors le patriarche de la littérature.

Chateaubriand accueillit, avec cette suprême courtoisie qu’il avait conservée, les nouveaux mariés ; faisant effort sur lui-même, pour triompher de sa fatigue, il leur posa quelques questions bienveillantes. Toujours généreux, même dans sa détresse relative, il s’enquit du cadeau qui pourrait leur faire plaisir, et qu’il tenait à leur offrir. Puis, peu à peu, ses idées se brouillèrent, quoi qu’il fît pour les rassembler ; et, n’ayant pas l’air de se douter de la présence de ses hôtes, il chantonna entre ses dents un refrain grossier, détonnant sur les lèvres de ce grand gentilhomme :


Les petits cochons mangent de la .....
Et nous dévorons les petits cochons.


Et il répétait avec insistance le scatologique couplet, les yeux perdus dans le vague, absent de lui-même, à la stupéfaction douloureuse du jeune couple qui se retira sans que Chateaubriand eût conscience du départ de ses visiteurs.

Après ce qu’on vient de lire, il n’est plus permis de dissimuler que Chateaubriand ait présenté les symptômes d’une affection des centres nerveux supérieurs, d’une paralysie d’origine cérébrale.

Quand une pneumonie intercurrente vint terminer son existence, il était depuis près de deux ans dans un état d’affaiblissement, qui avait fini par être une véritable oblitération de ses facultés. Il ne s’intéressait à rien, ne parlait plus, répondait à peine un oui tout court : en un mot, il ne vivait plus, il végétait[56].

L’abbé Deguerry qui était, avec Mme Récamier, au lit de mort de Chateaubriand, déclare qu’il a rendu son dernier soupir en pleine connaissance. « Une intelligence aussi belle, dit-il, devait dominer la mort et conserver sous son étreinte une visible liberté. » C’était, fit remarquer Sainte-Beuve, le contre-pied de la vérité.

Faudra-t-il en conclure que Chateaubriand doive être rangé dans la classe des dégénérés – même dits supérieurs ? Si on découvre chez lui quelques tares physiques on ne lui connaît aucune tare anatomique.

Avec le professeur Masoin, nous admettrons donc qu’il fut un arthritique, en donnant à ce terme toute l’extension qu’il comporte, et sans nier les relations qu’on a voulu établir entre cette diathèse et le nervosisme. Ses accidents traumatiques (fractures faciles), ses malaises cardiaques, ses douleurs et ses impotences fonctionnelles sont liés, incontestablement, à la même cause.

Quant aux obsessions, aux hallucinations, au délire, c’est la rançon, le tribut que le cerveau génial de Chateaubriand a dû acquitter, de par sa condition humaine.

« J’ai peur, dit-il à la fin de ses Mémoires, j’ai peur d’avoir eu une âme de l’espèce de celle qu’un philosophe ancien appelait une maladie sacrée. » Et il ajoute : « Beaucoup de personnes que j’ai connues et aimées ont vu se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de la contagion. »

Bien que prédisposé à l’aliénation, par son hérédité directe, on ne saurait dire qu’il ait même côtoyé les frontières de la folie. S’il a eu, par instants, son intelligence voilée, cette éclipse n’a été que partielle.

Ce n’est que tout à la fin de sa vie que l’obnubilation est venue.

Le génie de Chateaubriand ne l’a pas préservé de certaines faiblesses ; mais, il faut y insister, l’orgueil, l’honneur, ont toujours à temps barré la route au mauvais désir, l’ont gardé des catastrophes où sombre toute dignité et, s’il a cultivé sa névrose, tout en n’en ignorant pas le danger, c’est que, sans doute, il avait conscience, qu’à ce jeu mortel il gagnait l’immortalité.


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Notes :
  1. Chateaubriand, sa vie et son caractère ; essai médical et littéraire, par le docteur E. Masoin (Bruxelles, 1908).
  2. Sainte-Beuve.
  3. Chez le père de François-René, l’orgueil du nom était devenu une sorte de monomanie. Il passait ses journées à classer des parchemins généalogiques, comme son fils, en collectant ses souvenirs, poursuivra l’édification de sa gloire. Le père travaillait pour une race, le fils, pour son compte propre. Vanité pour vanité, comme on l’a fait observer, le père témoignait de plus de désintéressement. Il sentait, d’instinct, la valeur de l’hérédité dans la formation des groupes et des individus.
  4. Docteur Évariste Michel, Chateaubriand : interprétation médico-psychologique de son caractère. Paris, Perrin et Cie, 1911.
  5. L. Proal, Les Crimes et le suicide, 382.
  6. Se trouvant à Paris quelques jours avant le 10 août (1792), elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et s’écrie : « Je viens de voir entrer la mort ! » Hallucination télépathique, diraient les occultistes.
  7. Elle ressemblait en mieux, disait-on, aux portraits de Mme de Montespan : elle avait les yeux bleus et les cheveux bruns, des mains et des bras admirables. (Revue de France, 1875, 400.)
  8. Abbé G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis.
  9. J.-B. Chateaubriand avait épousé une petite-fille de Malesherbes, Mlle de Rosambo.
  10. On a découvert, récemment, dans le cimetière du Nord, à Rennes, la sépulture de cette sœur de Chateaubriand. Sur la pierre tombale, on lit :

    À la mémoire
    de Mme Jeanne-Bénigne de Chateaubriand,
    Dame de la Celle-de-Chateaubourg
    Décédée à Rennes le 16 mai 1848, dans sa 87e année.

     Au-dessous de cette inscription, celle d’une de ses filles décédée dans sa 28e année, sans date, puis une épitaphe en partie effacée, se rapportant à la mère et à la fille, et, au-dessus, bien lisible : « Priez Dieu pour Elles ! » Elle a donc précédé de quelques semaines dans la tombe son illustre frère, décédé le 4 juillet suivant.
  11. Les Dernières années de Chateaubriand, par Edm. Biré, 202-203.
  12. De Lescure, Chateaubriand, 19 ; et Revue de France, 1875, 398.
  13. Leçons sur les maladies mentales, par B. Ball (1880-1883).
  14. Chateaubriand et son groupe, I, 354.
  15. Kraft-Ebing, Psychopathia sexualis, 80, cité par Proal, op. cit., 333.
  16. Maurice Paléologue, Alfred de Vigny, 107.
  17. Edm. Biré, Les Dernières années de Chateaubriand, 97.
  18. Ce fut Lucile, amie de la jeune Mlle de Lavigne, qui proposa ce mariage, pour lequel son frère ne manifestait aucune inclination. Mlle de Lavigne était une jolie blonde de dix-sept ans, fille d’un ancien commandant de la marine à Lorient, et, par surcroît, munie d’une grosse fortune.
  19. Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellus, 329.
  20. Évariste Michel, loc. cit.
  21. Chateaubriand fut, cependant, très éprouvé par la mort de Mme de Beaumont. Affaissé, autant au physique qu’au moral, il fut malade, assez sérieusement, « d’une affreuse jaunisse, suite inévitable de ses chagrins », comme il l’écrivait, de son lit, à Fontanes, le 23 novembre 1803. (Pailhès, Du nouveau sur Joubert, 524.)
  22. Cf. Chateaubriand, interprétation médico-psychologique, etc., par le docteur Évariste Michel, 96.
  23. Elle était comtesse de Noailles, lors du voyage en Espagne ; elle devint, par la suite, duchesse de Mouchy, par suite de la mort de son beau-frère, en 1819.
  24. Le docteur Évariste Michel, nommé déjà.
  25. Étude médicale sur Chateaubriand.
  26. Dans ses Mémoires, VII, 208.
  27. Mémoires, I, 182.
  28. « Tous les jours, à trois heures, écrivait V. Hugo (Choses vues, 208), on portait M. de Chateaubriand près du lit de Mme Récamier. Cela était touchant et triste. La femme qui ne voyait plus cherchait l’homme qui ne sentait plus. Leurs deux mains se rencontraient. Que Dieu soit béni ! On va cesser de vivre qu’on s’aime encore. »
  29. « Le salon de Mme Récamier, écrivait la vicomtesse d’Agoult (Mes souvenirs, 338) se ressentait de la vieillesse morose de Chateaubriand. » D’autre part, Balzac, à la veille de quitter Paris pour se rendre à Aix-les-Bains, le 22 août 1832, écrivait au docteur P. Ménière : « … j’ai vu M. de Chateaubriand chez Mme Récamier ; je l’ai trouvé bien maussade, bien chagrin. »
  30. Avec l’âge, le caractère de Chateaubriand s’aigrit de plus en plus. Il avait toujours eu des inégalités d’humeur, même avec les personnes qu’il aimait le mieux, comme Mme de Beaumont et la duchesse de Duras. La « bile noire paternelle » refaisait des siennes dans le fils, comme dans Mme de Farcy et la pauvre Lucile. « La faute en est à mon organisation », reconnaissait-il lui-même. Les Dernières années de Chateaubriand, par Ch. Le Goffic (Revue hebdomadaire, 1898).
  31. « Je n’ai plus qu’un sentiment, écrivait-il à Mme Récamier, le 5 juillet 1838, achever ma vie auprès de vous. Je meurs de joie de nos arrangements futurs et de n’être plus qu’à dix minutes de votre porte, habitant du passé par mes souvenirs, du présent et de l’avenir avec vous ; je suis déterminé à faire du bonheur de tout, même de vos injustices. »
  32. Eugène-Melchior de Vogüé (Revue des Deux Mondes, 1892, t. CX, 450 et suiv.).
  33. Souvenirs et Correspondances tirés des papiers de Mme Récamier, II, 375.
  34. Docteur Masoin, loc. cit.
  35. Hortense Allart (de Méritens), Les Enchantements de Prudence.
  36. Chateaubriand, sa vie et son caractère, auct. cit., 66.
  37. Mémoires d’outre-tombe, édition Biré, t. II.
  38. M. Paléologue, Alfr. de Vigny, loc. cit.
  39. Discours prononcé aux funérailles de Chateaubriand, par J.-J. Ampère. (Cf. Journal des Débats, 24 juillet 1848.)
  40. Chateaubriand, sa femme et ses amis, 218.
  41. Chateaubriand a fait, dans une circonstance, le plus bel éloge de la médecine qui soit sorti de la plume d’un écrivain. (Cf. la Chronique médicale, 1898, 515-519.)
  42. Comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, 186.
  43. Pailhès, op. cit., 512.
  44. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, II, 407.
  45. Collombet, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, 408-413.
  46. Souvenirs de Mme Récamier, II, 337-341. Ne pouvant écrire, il se voyait contraint de dicter : « J’ai voulu faire disparaître le tiers entre vous et moi ce matin, mandait-il à Mme Récamier ; j’ai essayé d’écrire quelques mots, ils sont illisibles. »
  47. « On m’a frotté les mains et les pieds, en attendant les bains, avec une espèce d’herbe qui croît au fond des sources. Cela ne m’a fait ni bien ni mal. J’espère sortir d’ici plus incrédule en médecine que je ne l’ai jamais été… Les eaux et les médecins me sont odieux, s’écriait-il dans une autre lettre. Cette grande chaudière que le diable fait perpétuellement bouillir et où l’on puise de l’eau chaude pour les remèdes et pour la cuisine me gâte tout… Je souffre comme un enragé ; je passe les nuits à tousser et je me lève brisé, pour me jeter sur un vieux sofa. »
  48. Docteur P. Ménière, La Captivité de la duchesse de Berry à Blaye, II, 460-461.
  49. La Tribune moderne, I, 548-549.
  50. Sur sa manière de dicter, v. la Revue hebdomadaire, loc. cit.
  51. Chron. méd., 15 août 1898, note 2 de la page 507.
  52. Correspondance entre Lamennais et le baron de Vitrolles, pp. 403, 421-422.
  53. Chateaubriand a composé l’Avant-propos de ses mémoires au mois d’avril 1846 ; c’est au début de cette même année qu’Eugène Manuel, lui rendant visite avec quelques-uns de ses camarades de l’École normale, le trouvait d’intelligence très lucide, mais morose, désabusé. Chateaubriand se montra, dans la conversation, inquiet, mécontent, « presque un révolté sans tendresse » dit Eugène Manuel. Il fit entendre à ses jeunes visiteurs son refrain d’homme revenu de toutes choses : « Je suis las de la vie…, las d’écrire… À mon âge, on ne doit plus que rêver. »
  54. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, II, 397.
  55. Choses vues, 2e série, 205.
  56. Sainte-Beuve, loc. cit.