Chez l’Illustre écrivain/V

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Flammarion (pp. 31-37).
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V


L’Illustre Écrivain a fini de s’habiller… Il prend son porte-cigarettes et son portefeuille, qu’il met dans la poche de son veston ; un mouchoir qu’il insère méthodiquement dans la poche de poitrine… quelques louis sur la cheminée, qu’il met dans la poche de son gilet… Puis, frais, rasé, astiqué, boutonné, parfumé, il se regarde dans la glace, longuement, avec satisfaction…


L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, au Valet de chambre. — Suis-je bien ?…

LE VALET DE CHAMBRE. Monsieur brille, tel un phare !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, avec un geste d’ennui. — Allons !… fais entrer Mme Beauduit !

LE VALET DE CHAMBRE. — Bien, monsieur.

Le valet sort.

L’ILLUSTRE ÉCRIVA1N. — Ce qu’elle va me raser encore !…

Il commence à mettre ses gants. Entre Mme Beauduit.

Mme BEAUDUIT, fâchée. — En voilà, maintenant, du nouveau !… Et pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps, dans l’antichambre, comme un ami pauvre ou comme un fournisseur ?

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, très sec. — Je ne pouvais pourtant pas vous recevoir dans ma chambre, pendant que je m’habillais. Ce n’eût pas été convenable !

Mme BEAUDUIT. — Pas convenable !… Tu ne pouvais pas !… Est-ce que tu es fou ?… Et quand je te recevais, dans mon lit, moi… est-ce que je te faisais attendre dans l’antichambre, pour que ce fût convenable ?…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, agacé. — Ma chère amie… ces manières… vraiment !…

Mme BEAUDUIT. — Ces manieres !… Ah ! ça, dis donc… Et voilà que tu me dis « vous », maintenant !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Il est convenable aujourd’hui que je ne vous tutoie plus !… Et je vous serai obligé, désormais, de faire de même ! D’ailleurs, je sors, je suis pressé… Vous avez quelque chose à me dire ?

Mme BEAUDUIT. — Non… mais, pressé !… Qu’est-ce qui se passe ?

L’ILLUSTRE ÉCR1VAIN. — Il se passe que je suis très pressé… Si vous avez quelque chose à me dire, faites, faites vite !…

Mme BEAUDUIT, après un silence et le regardant fixement. — Canaille !… Canaille !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, très froid. — Je ne vous reçois pas pour que vous veniez m’insulter… Vous savez que je n’aime pas les scènes.

Mme BEAUDUIT, même jeu. — Canaille !… Canaille !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Ah ! en voilà assez !… Pas de drame ici… n’est-ce pas !… J’ai horreur des drames !

Mme BEAUDUIT, elle se laisse tomber dans un fauteuil. — Canaille !… Canaille !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, il se met à marcher dans la pièce avec agitation. — Eh bien !… soit !… Je suis une canaille !… c’est entendu… je suis une canaille !… Raison de plus pour vous en aller d’ici… pour vous en aller de ma vie !… Il y a longtemps que vous auriez dû comprendre que nos relations ne peuvent plus durer !… (Mme Beauduit fait des gestes violents, atteste le ciel…) Non, elles ne peuvent plus durer !… Mon existence s’est agrandie… s’est développée… elle est prise par trop de choses délicates et difficiles… Vous n’y avez plus de place !

Mme BEAUDUIT. — Est-ce possible d’entendre cela ?

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Si vous m’aimiez… si vous m’étiez une femme dévouée… comment n’avez-vous pas compris cette situation nouvelle ?… Comment n’avez-vous pas senti que vous deviez vous effacer, disparaître… vous auriez évité cette scène pénible… pour moi !…

Mme BEAUDUIT, levant les bras au ciel. — Mon Dieu !… Mon Dieu !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Car vous me gênez… vous me compromettez… Vous êtes dans toutes mes affaires et dans tous mes succès… On ne voit que vous, partout !… Et, partout, on dit de vous « Cette solliciteuse… cette raseuse, cette mère au cabas… c’est la vieille maîtresse de l’Illustre Écrivain ! »… Comme c’est gai pour moi, n’est-ce pas ?… Comme ça me donne de la considération !… Comme ça rehausse mon prestige !… (Sur un mouvement de Mme Beauduit.) Oui, mon prestige !… Enfin, voyons, est-ce que vous êtes ma maitresse, maintenant ?… Est-ce que nous couchons ensemble, maintenant ?… (Il s’anime, s’emporte.)… Mais c’est intolérable à la fin ! Vous me gâchez toute ma vie !… Vous êtes le point noir de ma célébrité et de ma réputation !…

Mme BEAUDUIT. — Mon Dieu !… Mon Dieu !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Grâce â vous, cet édifice de ma fortune, que j’ai eu tant de mal à élever, il peut s’écrouler tout d’un coup !

Mme BEAUDUIT. — Ah !… Ah !… Ah !

L’ILLUSTRE ÉCR1VAIN. — Comment !… On imprime, partout, dans les journaux sérieux, que je suis « L’Illustre Écrivain !… » On raconte que je suis fèté, adulé dans le monde… Que les femmes les plus élégantes raffolent de moi… Que les salons les plus difficiles se disputent ma présence… On m’attribue les adultères les plus glorieux… Je suis à la fois quelqu’un comme Balzac et comme Brummel… Tout cela, pour qu’un misérable vienne affirmer, comme hier, dans Le Mouvement : « Mais non ! C’est de la blague !… Et l’Illustre Écrivain est collé avec une vieille femme !… »

Mme BEAUDUIT. — Mon Dieu !… Mon Dieu !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Avez-vous lu cet article ?… L’avez-vous lu ?…

Mme BEAUDUIT. — Mon Dieu !… Mon Dieu !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Et les insinuations malpropres… Et les allusions déshonorantes ?… ça vous est égal, à vous !… avouez, parbleu ?…

Mme BEAUDUIT. — Le misérable ! mon Dieu !… le misérable !… Tant d’infamie ! Est-ce possible ?

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Et si ce bruit se propage… s’il est prouvé que mes triomphes mondains ne sont rien… qu’il n’y a pas, dans ma vie, ces aristocratiques adultères, qui me font une auréole de chic, d’élégance exceptionnelle… comment voulez-vous que l’Académie me nomme ?…

Mme BEAUDUIT, toujours atterrée. — Le misérable !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Et quand vous auriez inspiré cet article… pour qu’on dise partout que je vis de vous. Cela ne m’étonnerait pas… cela serait dans la logique de vos manœuvres… Eh bien, non !… j’en ai assez de cette persécution… En voilà assez !…

Mme BEAUDIJIT, elle se lève et marche sur l’Illustre Écrivain, les poings crispés. — Canaille… Canaille… tu me dois tout… tout… tout !… Ta fortune… tes succès, ta situation dans le monde… tu me les dois.. Ce que tu es… le mensonge… l’effronté, le hideux mensonge que tu es… C’est moi qui l’ai fait… Qu’étais—tu donc, quand je suis allée t’arracher aux basses crapules de la la vie… à ta sale brasserie…. à ta sale choucroute ?… Je t’ai nourri… habillé, décrassé, façonné… Je t’ai donné de l’argent… Je t’ai donné tout… tout… tout ! Oui… ah !… oui !… on ne voyait que moi, partout !… Mais partout je te créais… Du petit morceau de boue que tu étais et que j’avais ramassé dans les ordures du chemin, je faisais peu à peu une statue !… Et je n’avais qu’une joie, moi !… celle de te voir t’élever, t’élever, t’élever !… Misérable !… ma vie, à moi, elle a été tout entière de dévouement, de désintéressement… d’effacement… J’ai rogné, comme une avare, sur mes toilettes, sur ma table, sur les douceurs de mon intérieur, pour te donner, à toi, ce qu’il fallait… Et j’ai fait ce miracle d’imposer à la critique, au public, à tout le monde… l’imbécile, le rien… le dessous de rien que tu es !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, — Permettez !… Ah ! permettez !…

Mme BEAUDUIT. — Et voilà ma récompense ! Eh bien, soit !… Je m’en vais de ta vie !… Ah ! nous allons rire maintenant !… Je te jure que nous allons rire…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, très noble. —Vous ne pourrez toujours pas m’enlever mon talent…

Mme BEAUDUIT, avec un rire grinçant. — Son talent !… son talent !… Non, mais il croit qu’il a du talent !… Son talent !… Ah ! ah ! ah !… Il ne voit même pas la mystification que c’est !… Imbécile !… Eh bien, je vais leur montrer, moi, ce que c’est que ton talent !… Adieu !…

Elle sort, furieuse. Le valet de chambre rentre, regarde son maître et hausse les épaules. Il prend le chapeau de l’Illustre Écrivain, qu’il lisse avec des foulards.

LE VALET DE CHAMBRE. — Dans la vie littéraire, l’important n’est pas d’avoir du talent… L’important, c’est d’être classé… Or, Monsieur est classé… Monsieur n’a donc rien à craindre.

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Tu crois ?…

LE VALET DE CHAMBRE. — Mais oui… Monsieur est classé comme « notre éminent et illustre psychologue »… On ne peut rien contre ça ! Et Monsieur n’écrirait plus de livres… Monsieur ferait de l’architecture ou du notariat, qu’il serait toujours et pour tout le monde… « notre éminent et illustre psychologue »… (Tendant le chapeau.) Qu’est-ce que vous voulez qu’elle fasse, la malheureuse ?… Que Monsieur ne s’inquiète pas… et qu’il dorme sur ses deux oreilles… Il y a toujours quelqu’un de plus bête que l’auteur… c’est le public !… Sans ça !