Chez les Moines de l'Athos - Un jour de Toussaint

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Chez les moines de l’Athos
Un jour de Toussaint

Jean de Seillon


Chez les moines de l’Athos
Un jour de Toussaint


1er novembre 1919 [1].

L’aube est indécise encore ; la nue est toute grise.

Comme une coulée de vieil étain, la mer, aux ondulations alourdies, n’a point encore reçu du soleil ses miroitements de mercure. Elle s’est tue ; la terre dort ; dans l’immensité, il s’est fait un grand calme accompagné de silence ; et, dans le voile de cendre impalpable qui semble tomber avec lenteur d’un ciel d’arrière-automne, l’olympienne silhouette de l’Athos dresse avec une majesté sainte sa pyramide de six mille pieds.

L’Athos ! Le mot avait eu sur mon imagination d’enfant une puissance de magie. Dans mes rêves d’adolescent, le pèlerinage à l’Athos prenait les allures fantastiques d’une visite en des régions de mirage, sous la conduite d’une petite Madone de la terre, ainsi qu’il en est encore aujourd’hui de par le monde Je ne savais point alors que la grande Madone du Ciel a seule droit de cité en la montagne sainte. Puis, dans mes espoirs d’homme, promenés au long de mes périples méditerranéens, ce fut comme un pieux voyage de dévotion au sublime refuge du recueillement et du mystère. Et l’Athos de mes songes surgissait, à l’appel de ma pensée, d’une mer bleu sombre, pareil à un gigantesque bastion de granit, aux pentes vertigineuses, aux parois très lisses, sur lequel, seul, un miracle du Ciel avait permis aux moines de se fixer. Pourtant, un matin de printemps, à l’époque héroïque des Dardanelles, dans la cristalline lumière de l’Egée, j’avais aperçu, plantée au-dessus de Samothrace, la flèche lancéolée et toute blanche de la sainte montagne. Quel tressaillement ! J’avais frémi, ainsi que les Croisés à la première vision de Jérusalem. Ce n’était que vision fugitive. Insensiblement, la cime éblouissante avait caché ses neiges derrière l’écran argenté de Lemnos, en m’abandonnant à mes rêves ressuscites. Durant des jours, durant des mois, flamboyant au soleil d’Asie, la pyramide sacrée m’avait montré, par-dessus les îles, ou suspendue dans les brumes de l’horizon, sa gemme terminale ; et je m’étais accoutumé de croire mélancoliquement que l’Hagion Oros serait à mes yeux une terre de Chanaan, où, comme Moïse, je n’entrerais jamais. Et voici qu’aujourd’hui, fête de tous les saints, annonciatrice de l’hiver, le vieil Athos, drapé en son manteau automnal de grisailles ouaté de floconneuses brumes, se montre à mes yeux de dévot dans sa hiératique majesté de gardien éternel, veillant sur la cité sainte.

L’Orient, champ clos de toutes les invasions dévastatrices, a perdu depuis longtemps sa chevelure de forêts et jusqu’aux chaumes de ses sommets. Les terres ont ruisselé dans les vallées et vers les eaux profondes. Partout des carcasses d’îles aux échines de granit ou de marbre ; des squelettes de montagnes, que l’implacable soleil calcine et blanchit. La malédiction inflexible des Dieux pèserait sur ces régions désolées, où l’âme antique vient sourire encore, s’il ne leur restait l’incomparable noblesse de leurs lignes et la féerie de leur lumière. Quand le soir tombe, que les crêtes étincellent, que les vallons s’éteignent, que les pentes éclairées se voilent légèrement de vieil argent, de mauve et de turquoise, que dans un indescriptible et mouvant chaos ombres et clartés s’entrechoquent, il monte de la terre un hymne si harmonieux de couleurs et de lignes que l’œil ne cherche plus les forêts chantées par les aèdes antiques et que l’âme pardonne à l’Orient son orgueilleuse nudité et son miroitement de sépulcre. Seule, par un privilège qui tient du miracle, la presqu’île sacrée garde encore ses bois inviolés et le rire sonore de ses cascades. Les Nymphes et les Dryades s’y seraient à coup sûr réfugiées, si l’ostracisme du vieil Athanase ne s’appesantissait sur elles pour l’infini des temps. Le Turc n’a point osé franchir le canal ensablé de Xerxès ni troubler les saintes méditations des anachorètes de l’Athos. L’Hagion Oros, toujours paré de son immuable jeunesse, passe depuis dix siècles à travers la vie, indifférent à ses convulsions et à ses troubles ; et, depuis dix siècles, les mêmes forêts de mélèzes, de chênes, de châtaigniers et de bouleaux étendent jusqu’à la mer leur mante de peluche aux couleurs changeantes. La presqu’île vit de recueillement et d’extase : il flotte autour d’elle un air d’éternité.

En ce premier jour de novembre, les frondaisons persistantes ont pris les tons délicatement variés de vert, de gris et de rouille de l’automne à l’agonie. N’était la mer, on se pourrait croire au pied de quelque contrefort boisé des Alpes, terminé par une magistrale aiguille de calcaire. Et l’on en veut presque aux moines d’avoir troublé l’harmonieuse beauté du trident sauvage de la Chalcidique !

Le jour se fait blafard et mouillé, tamisé par des vapeurs légères qui s’accrochent aux cimes, traînent en longues quenouilles effilochées le long des pentes. Dans le matin sans aurore et sans brise, pas une fumée, vivante, pas un tintement d’angélus, pas un bruissement de feuilles, pas même le frémissement lointain, montant des vallées comme la clameur assourdie de la vie qui s’éveille ! Au milieu de ses hautes futaies, le saint couvent de la très grande Lavra, — le plus ancien des monastères, — dort, semble-t-il, pour l’éternité. La montagne sacrée s’enveloppe d’un silencieux et troublant mystère, et l’on sent près d’elle peser sur l’âme recueillie les méditations accumulées de dix siècles.

Le Diderot, géant d’acier aux cinq cheminées, s’est présenté à la pointe extrême du promontoire, au pied même de l’Athos, afin de choisir, soit à l’Est soit à l’Ouest, suivant le temps, un point propice au débarquement. La Providence n’a-t-elle pas, pour répondre aux désirs de saint Athanase, entouré l’Hagion Oros d’une mer si profonde que nul bâtiment n’y peut jeter l’ancre ! On chercherait vainement — et le cas est très rare dans l’Egée — sur les deux versants, un havre naturel, un simple refuge de barques. Cà et là, de minuscules grèves marquent de leur croissant d’or l’aboutissement des torrents. A quoi bon communiquer avec le monde ? N’est-ce pas pour le fuir, pour mettre entre eux et lui de redoutables barrières, que les solitaires de l’Athos sont venus là ensevelir leur vie ?

— Savez-vous, me dit le commandant, que nous eûmes là pendant la guerre notre meilleur poste d’observation de sous-marins ?

Et il me montrait la cime aiguë, où se profilait, comme suspendue, une chapelle votive. Par les temps clairs l’horizon est immense et embrasse tout le Nord de l’Egée. S’ils avaient pu rêver, les guetteurs attentifs, de quelles émotions sacro-saintes ne se seraient-ils pas sentis troublés ? Là-bas, du côté du Levant, par-delà Lemnos et Imbros, le cône bleu de Ténédos, « notissima faraa insula ; » le plateau d’Ilion ; Sed-ul-Bahr, « la porte de la mer ; » la colline d’Atchi-Baba, de sinistre mémoire ; et, plus loin, aux confins de l’horizon, la ligne vaporeuse de la Marmara. Au Sud, le semis argenté des Sporades ; puis, si, aux approches du soir, leurs yeux s’étaient tournés vers le couchant, ils auraient vu les neiges de l’Olympe flamboyer d’éclats mauves, le Pélion et l’Ossa ceindre leur tête d’un diadème d’or et la masse confuse du Parnasse se perdre dans le sillage du soleil. L’Athos était le belvédère des Dieux.

Nulle brise solaire ne s’était levée avec le jour ; la mer était plate. Il était loisible d’aborder soit à l’Ouest, soit à l’Orient de la montagne. Mais vers l’Occident, le gentil débarcadère de Daphni nous attirait par la séduction même de son nom. Nous nous en approchâmes… Hélas ! les moines avertis par le Patriarche du Phanar, nous attendaient à l’Est. Car il faut montrer patte blanche pour visiter la République monacale de l’Athos : et ce serait grande imprudence de s’y présenter sans une bulle patriarcale. Sa Sainteté œcuménique n’avait pas manqué de l’accorder solennellement au général Franchet d’Espérey. Nous allions, précédés du héraut porteur d’une lettre autographe au large cachet de cire enrubanné de rose. A la vérité, depuis plusieurs jours, les religieux, animés d’un zèle patriotique, se préparaient de leur mieux à accueillir le vainqueur des Balkans et sa suite : M. S… ministre plénipotentiaire, ainsi qu’un groupe d’officiers du Diderot.


* * *

Le soleil glisse ses premiers rayons par-dessus la montagne, quand la baleinière accoste à Daphni. Plus de nuées grises ; sur la terre, L’abondante et froide rosée de la nuit ; l’eau a la transparence d’une pâle émeraude ; aux senteurs pénétrantes des mousses fraîches, des myrtes mouillés et des jeunes fougères, se mêle l’âpre odeur des algues marines. Nul ne nous attend ici. Un jeune gendarme hellène, joufflu et rubicond, s’empresse au-devant de nous. « Pas de mulets ? » interroge le général. Et le gendarme bébé d’expliquer que la surprise est complète, mais que du proche monastère chevaux et mulets vont accourir. Sous une pergola aux pampres couleur de rouille, nous nous laissons gagner sans impatience par le silence et la paix d’alentour. La montagne sainte n’est qu’un temple immense où des milliers de méditations inlassées font monter vers le ciel leur silencieuse prière. Il semble que tout bruit soit une impiété. La femme, être trois fois impur, n’apporte ici ni la grâce de son sourire, ni l’enchantement de ses cantilènes, ni les adorations éperdues ou passionnées de sa foi mystique. L’anathème farouche que, depuis mille ans, le vieil Athanase a jeté sur elle, la bannit pour toujours de cette terre inviolée. Elle viendra, semblable aux femmes de Russie, écrasée sous le poids de l’humiliation à laquelle son sexe la condamne, se prosterner sur le pont du navire, pleurer, sangloter, tendre les mains, comme si l’interdiction inexorable laissait subsister en son âme abandonnée les affres du péché originel. La haine de l’Athos pour la femme est telle que la prohibition s’étend aux femelles des animaux domestiques. La vie est grave, la vie est terne, la vie est muette à l’Hagion Oros. Il y flotte comme le deuil de toutes les délicieuses ivresses, de toutes les adorables tendresses de ce monde. Et c’est un contraste troublant que celui d’une nature façonnée par la Beauté, parée de toutes les grâces sylvestres, animée par toutes les puissances créatrices… et d’une Humanité contemplative, dolente, amputée de ses désirs terrestres, entrée pour ainsi dire à demi dans la tombe. Quel paradis d’amour pour une vie de sépulcre !

Tandis que nous rêvons, Daphni sort de sa torpeur nocturne. Des moines, surgis on ne sait d’où, vont de ci de là, de leur pas indolent et lourd, sans but, par curiosité, par habitude d’errer. Ils vont, les solitaires, dans leurs vieilles robes noires, lustrées par l’usage, effilochées à la traîne et aux manches, souillées de boue, attestant par leurs reflets mordorés qu’une vénérable crasse les a cirées au long des ans. Deux barques de pêche, halées sur la grève et montées par des moines, étalent au soleil leurs filets. Nulle voix ne s’élève de ce monde de fantômes.


* * *

Lorsque, au Xe siècle, Nicéphore Phocas énamouré se retira en sa cellule de Lavra, des cénobites peuplaient déjà l’Athos. Ils accoururent pour la plupart se ranger sous la règle sévère de l’implacable ascète. Lavra grandit, devint une cité monastique, s’enorgueillit de sa splendeur, de ses richesses, rançon du repentir impérial et se targua du titre de La Sainte Très Grande Lavra. L’éclat de sa réputation attira sur la montagne toutes les ardeurs mystiques de Byzance. Princes et grands seigneurs revenus de leur vie de passions et de débauches, généraux en disgrâce, empereurs en mal de pardon s’en vinrent à l’Athos ensevelir leurs désillusions ou leurs misères et s’y ménagèrent, par de pieuses fondations, des apaisements à leurs religieux effrois. Ainsi naquit le couvent d’Iviron, peu après Lavra. Presque dans le même temps, s’élevait Valopédi, le fameux monastère de l’enfant au framboisier, dont la légende attribue la fondation à l’empereur Théodose, en souvenir du sauvetage miraculeux de son fils Arcadius retrouvé, après naufrage, sous un framboisier. Puis les couvents, sous l’effet des munificences impériales ou privées, des dotations, des privilèges, se multiplièrent. Des Géorgiens, des Russes, des Serbes, des Bulgares, s’établirent pieusement sur la terre, athonite. On vit un roi de Serbie, Siméon Nemanya, s’enfermer avec son fils saint Sava dans le monastère de Hilandari qu’il avait bâti. Comblée des faveurs de Byzance, affranchie de toute autorité, obéissant à la règle de saint Athanase, régie par un « prôtos » nommé par l’Empereur, la république monacale de l’Athos connut sous les Paléologues une merveilleuse prospérité.

Depuis lors, de nombreuses convulsions en ont changé l’existence intime. L’idiorrythmie se substitua à la vie commune et permit aux moines de garder leur fortune propre, leur indépendance particulière, de ne former qu’une sorte d’association de prière. L’ascétisme se tempéra. Et l’autorité patriarcale jalouse, profitant de cette évolution aux tendances libérales, reprit la direction de la Sainte Montagne. Aujourd’hui les couvents sont réduits au nombre de vingt, chiffre pour toujours arrêté. Si les Higoumènes demeurent, sortes d’abbés élus à vie, le prôtos a disparu. Le gouvernement de la République monacale incombe à un conseil de vingt délégués, parmi lesquels sont choisis chaque année les quatre épistates détenteurs du grand sceau de la communauté.

Et cependant, tout organisée qu’elle paraisse, tout homogène et pieusement unie qu’elle se montre à nos yeux d’étrangers, tout retranchée qu’elle soit du reste de la terre, la république athonite souffre d’un mal interne grave, d’un mal mortel ) Les vicissitudes politiques s’y sont glissées. Athanase avait rêvé d’une Thébaïde grecque et voici que des Serbes élevaient le puissant monastère de Hilandari ; que les Bulgares s’établissaient au couvent de Zographou et que les Russes enfin, chassant, par un effort patient et opiniâtre, les Grecs de leur propres domaines, pullulaient dans l’orgueilleux couvent de Saint-Pantéleimon. Des Roumains même travaillaient à constituer un monastère. Les moines, en apportant à l’Athos leur foi réelle, y ont. traîné avec eux leurs misères humaines, leur orgueil national, leurs ambitions de races et leurs rancunes politiques. Inspirés, soutenus par leurs pays d’origine, qui trouvent en eux un incomparable instrument de propagande et de conquête, ils marchent à l’assaut de l’hellénisme religieux. ! L’évolution est de celles que rien n’arrête. Ni la résistance du patriarche, ni l’appui du panhellénisme, ni la sympathie faiblissante de l’Occident ne sauvera du naufrage la barque d’Athanase. Lavra se meurt : Pantéleimon grandit. L’église slave s’étend lentement, sûrement sur l’Athos.


* * *

— Ne vous semble-t-il pas que ces mulets sont longs à venir ? s’écrie le général impatienté. Si nous allions au-devant ?

L’acquiescement est unanime. Et nous voilà en file indienne, suivant, le long de la mer, une ravissante piste muletière. Sous les rayons du soleil, les vapeurs qui s’élèvent font un manteau de gaze à la montagne ; la matinée est balme et douce ; l’air a déjà la légèreté, la pureté de l’atmosphère des cimes. Nous passons à travers de hauts buissons de houx, entre des haies de jeunes fougères en crosse. La futaie s’élève. Nos regards, que les cyprès lugubres d’Anatolie ont endeuillés, s’émerveillent de se reposer sur une forêt de France et nos pas s’attardent à fouler des glacis de mousse humide, des jonchées de feuilles mortes. Il reste cependant sur l’âme l’impression étrange d’un silence mystérieux et sacré, d’une paix de tombeau. La forêt est sans vie. Nous cheminons gaiement, mais sans hâte. Xiro Potamou, — « le ruisseau desséché, » — dont la carrure massive émerge à flanc de coteau de ses bois de chênes et de châtaigniers, nous semblait a un jet de pierre : nous risquons de ne l’atteindre qu’à midi. Soudain le bruit d’un trottinement léger, des voix précipitées… nos mulets ! Dieu soit loué !

De leurs montures aux bâts recouverts de tapis d’Asie, trois moines, robes immaculées, cheveux en chignon, prestement ont sauté. Le premier, un dignitaire du monastère, porte sur son visage joufflu et rose de bébé quadragénaire la revanche de l’humaine nature sur les austérités monastiques. Saintes révérences et déluge de paroles. Le grec, sur des lèvres d’hellène, coule comme un torrent guilleret roulant des cailloux de montagne. Notre moine semble ne plus vouloir tarir. Il rougit ; le souffle lui manque ; on sent en lui l’humilité d’une confession que le général écoute sans broncher. La Providence n’abandonne jamais les chrétiens aux heures difficiles. Elle a eu soin d’incorporer à notre groupe M. S… Ministre plénipotentiaire, helléniste fervent, grâce à qui nous apprenons que l’higoumène de Xiro Potamou s’excuse de ce retard. Nous étions attendus sur l’autre versant, à Vatopédi. Xiro Potamou nous réservait les splendeurs de son soleil couchant.

Je dois avouer que, sur ce sentier de chèvre, pavé comme un lit de torrent, où les bêtes glissent des quatre pieds, les débuts de ma chevauchée me causent quelque inquiétude. Mais les pentes que nous gravissons sont si tourmentées, si changeantes et si belles qu’on admire et ne pense plus à soi. Notre caravane prend un aspect biblique. Elle chemine sans un cliquetis de métal, sans un tintement de clochette ou de grelot. Nos mulets, eux-mêmes, obéissent à la dure loi du silence et de la méditation athonite. Leur harnachement de cuir tressé ne se relie par aucune pièce de bronze, ne s’orne d’aucun parement de cuivre. Cloches et clochettes pourtant sont les voix graves, les voix mutines des montagnes. Mais la Montagne Sainte n’a pas de voix : c’est la terre des recueillements introublés, des ermitages muets. Nous causons peu. On n’entend guère que le cri des muletiers montant et dévalant la piste, pour exciter, je ne sais pourquoi, leurs bêtes dociles et le soufflet de forge du gros moine joufflu, suant et rougeoyant à nous suivre en piéton. Nous nous élevons très vile. Daphni et son monastère de Diochiarou ne sont déjà plus que des jouets d’enfant ; la mer d’un bleu d’acier s’enfonce et s’agrandit. A l’ivresse progressive de l’altitude se mêle l’illusion de planer sur les eaux.

Tout bas, vers le Nord, dans un cirque de frondaisons passées de l’automne, l’orgueilleux Pantéleimon érige ses multiples coupoles vertes, tandis qu’au Sud, par-dessus les crêtes boisées, la flèche de l’Athos semble trouer le ciel. Voici qu’apparaissent les frêles cyclamens mauves et les bleues gentianes des neiges. Leurs touffes de plus en plus pressées font à notre procession une double haie odorante. Les guides nous en cueillent à foison. Cyclamens élégiaques, cyclamens si gracieusement, si tendrement mélancoliques, douces fleurs des souvenirs en deuil et des regrets troublants, vous chantez en ce jour de Toussaint, dans le recueillement sacré de l’Athos, l’hymne silencieux de nos espoirs vivaces, de nos rêves pieux de bonheur…


* * *

Depuis combien de temps grimpons-nous ? Je ne sais. Les songes se rient de l’heure qui passe. A l’Athos, peut-on ne pas se laisser aller aux songes ? Brusquement, la forêt s’ouvre ; du lointain, une plainte monotone de cascade nous arrive ; et, sur une terrasse juste assez grande pour lui, dans un bain de soleil, le monastère de Xiro Potamou apparaît. Ah ! la puissante et farouche bâtisse ! Des assises énormes percées de meurtrières ; des murs que l’on devine épais, où s’accrochent des balcons en moucharabîehs ; et comme un air de robuste défiance. Dix siècles ont passé, sans vieillir le monastère.

Xiro Potamou est idiorrythme. Sur l’esplanade, les moines dispersés nous regardent avec des yeux emplis de curiosité naïve. Nul ne se départit de son silence ou de sa nonchalante méditation. Il est vrai que nous arrivons à l’heure où les religieux prennent leur sommeil. O surprise ! Tandis qu’à la suite de l’archimandrite nous marchons sur des rameaux de lauriers, tandis qu’à la porte massive un moine nous encense, la « simandra » de bronze grave et lente fait entendre sa voix à tous les échos de la montagne. Et il semble que la vie vient de ressusciter, que l’Hagion Oros s’éveille au matin d’un Noël joyeux. Illusion ! Ici la vie ne meurt ni ne s’éveille ; la vie s’immobilise dans une contemplation éternelle. En franchissant le seuil du monastère, nous avons retrouvé mille années mortes sans laisser de traces ; et nous ne savons plus vraiment si le présent existe, si la seule réalité n’est pas celle du passé, Car rien n’a changé dans la triste cour intérieure. C’est toujours la fontaine sacrée, les mêmes salles irrégulières, que les herbes déchaussent, les mêmes galeries en encorbellement, le même va-et-vient de fantômes muets ne se réunissant que pour l’office.

Nulle part, je n’ai ressenti plus nettement l’attrait singulier du moyen âge que dans les monastères de l’Athos. En parcourant les cloîtres, où l’on chercherait en vain une richesse architecturale, où flottent des senteurs violentes d’encens, de lauriers et de chaux vive, il me semblait, au temps où la terreur de l’an mille épouvantait le monde, m’en aller vers l’iconostase prier les saintes images. Xiro Potamou, comme tous les monastères de l’Athos, est fier de sa chapelle. D’où vient que l’Orient mystique n’ait su faire chanter en ses églises orthodoxes ni l’inspiration ni la majesté ? Sans doute l’iconostase, avec ses sculptures fouillées, ses parements de cuivre repoussé et doré, ses icônes d’argent, aux figures peintes, éblouit par ses éclats multiples ; sans doute, les vieilles mosaïques au dessin naïf mais aux couleurs vives, les fresques dont les piliers et les voûtes s’animent, donnent à la chapelle une apparence de vie étrange et quelque peu mystérieuse. Mais l’iconostase a trop de reflets métalliques et trop d’ornementation criarde, pour ne point apparaître comme un rideau fascinateur tendu par-devant le néant ; le lustre immense, qui force à baisser la tête, fait songer à un ciel prêt à écraser la terre ; et, dans le demi-jour intérieur, les fresques aux lignes noires, aux teintes assombries, évoquent invinciblement les figures troublantes qu’imaginait le moyen âge, hanté du jugement d’outre-tombe.

Une lumière indécise, tour à tour dorée et sépulcrale, tombe d’un ciel en grisailles sur le dôme. L’iconostase a des scintillements d’incendie, des chatoiements de gemmes suivis d’éclipsés ; puis il ne vient plus d’en haut qu’une clarté diffuse, couleur de cendre, donnant à la grande icône de la Vierge Mère un très deux reflet de vieil argent.

De quel culte tendre et presque dominateur n’est elle pas l’objet dans les églises orthodoxes, la Madone souriante de Nazareth ? Elle règne sur l’iconostase et son image est partout. Elle irradie la joie sereine, la quiétude angélique. Ce n’est plus la Vierge aux sept douleurs, la Mère au cœur percé de sept glaives ; et l’on croirait que, dans les temples vides de crucifix, les pieux artistes de Byzance n’ont pas voulu attrister la Madone par la vision de son Fils crucifié. On nous fait admirer une croix en bois de la vraie croix, des missels et des livres d’heures très anciens et surtout une cassolette d’argent du cinquième siècle, présent de l’impératrice Pulchérie.

Il ferait bon rester ici à l’heure de l’office conventuel ; mais le temps implacable passe. Par des couloirs compliqués, des escaliers un peu branlants, parmi les lauriers et les fumées d’encens, nous gagnons la salle de réception. Ohl l’horrible petite chambre au plafond bas, aux coussins défraîchis, aux murs de claire chaux blanche souillés par toute une galerie de chromes affreux et d’estampes communes ! Il faut un effort pour ne pas se croire en une salle d’estaminet de village. Vénizélos, cela s’entend, est en vedette. Là, le supplice du Général commence. C’est, d’abord, l’allocution, — en grec, hélas ! — prononcée, au nom de l’higoumène, par un des dignitaires du couvent et fort ému de cet honneur. L’ « Archistratigos » Franchet d’Esperey y est, comme bien l’on pense, copieusement encensé. Pourtant, la pieuse horreur du métier des armes règne en la Sainte Montagne. Aux yeux des moines, la guerre n’est qu’un assassinat en masse. C’est qu’à Xiro Potamou, nous sommes dans le vieil Athosgrec assailli par les Slaves. La foi qui soulève les montagnes, n’a pas éteint en ces âmes ardentes l’orgueil de la race. C’est avant tout le vainqueur des Bulgares… vainqueur avec l’aide des Hellènes… que l’on reçoit aujourd’hui. La cascade sonore ne s’est pas éteinte sur les lèvres du moine, que s’ouvre la deuxième phase du supplice. Voici venir, dans les mains de jeunes religieux aux visages d’éphèbes, les rituelles offrandes de l’hospitalité orientale : la gelée de coing cristalline, l’eau pure, le mastic odorant, les loukoums à la rose, le cognac de Syrie et la tasse de café. C’est au milieu de ces libations hétéroclites et très matinales, que s’annonce le délégué hellène à la Montagne. Sainte, accompagné du capitaine de gendarmerie. De son belvédère de Karyès, ce jeune Crétois aimable guettait notre venue. Il nous attendait à Valopédi, nous arrivions par Daphni : et deux heures de mulet séparent Karyès de Xiro Potamou.


* * *

Je ne sais si le silence de l’Athos prête aux cloches une gravité plus religieuse, une sonorité plus émouvante qu’ailleurs. Nous sortons du monastère. Nos pas retrouvent les rameaux de lauriers frais que nous n’osons fouler ; et sous les cloîtres que le soleil commence à dorer, les nuages d’encens s’en vont en tremblantes volutes. Soudain l’air tressaille, le silence se déchire : grave, sourde, majestueuse, la simandra entonne sa mélopée traînante, à la fois farouche prière, plainte résignée, cantique d’espérance. De toutes parts, sur les galeries intérieures, dans la grande cour grossièrement dallée, un à un les moines apparaissent : fantômes muets aux gestes las, aux airs de contemplation éternelle. Ils semblent sortir à l’appel d’une voix inentendue, d’un monastère endormi dans une méditation de dix siècles. Et la grande cloche, à laquelle répondent maintenant toutes les clochettes du monastère, enfle sa voix d’outre-tombe, emplit la cour, déborde alentour et va se briser contre les échos de la montagne. Vers le ciel de lumière vive, un hymne monte où s’assembleraient les extases, les adorations, les angoisses et les espérances de mille ans de vie monacale. Xiro Potamou s’enveloppe de son passé et chante son immuabilité éternelle. Sur la terrasse extérieure, l’higoumène s’arrête, lentement se tourne vers la mer nacrée ; sa main, en un geste sacerdotal, embrasse toute la Chalcidique et l’on ne sait s’il épand sur l’Egée indolente, sur la mer vaporeuse, ou son anathème ou sa bénédiction.

— Père, dit le Général, la vue est merveilleuse et votre accueil pieusement hospitalier ; mais voici que le soleil va franchir l’arête de l’Athos : il faut nous remettre en route.

L’higoumène sourit, s’incline ; et, dépouillant quelque peu de sa majesté apostolique, retrousse sa robe pour enfourcher son mulet.. Car il nous accompagne à Karyès. Le gros moine joufflu, à califourchon cette fois et jambes découvertes, est du cortège.

Mes pensées ont de la peine à se fixer. Elles vont du passé lointain, si près de nous cependant, à ce présent évocateur des temps évangéliques. Lointaines déjà, les voix assourdies des cloches continuent à chanter leur cantique mourant. Je revois les silhouettes spectrales des moines qui s’assemblent, le geste biblique du Père promenant sa main sur l’horizon ; et, cédant à la magie de mon rêve, je me figure que nous allons, pareils à de pauvres Rois Mages, porter au Jésus de Noël l’humble tribut de nos adorations mystiques. Puis, Je grand silence reprend de la forêt athonite. Plus de soleil. De l’Est, les nuées de novembre sont revenues et avec elles de fines gouttelettes hésitantes. Lorsqu’à la ligne de faite, près d’une croix marquant la rencontre de chemins, nous laissons souffler nos bêtes, Karyès, la ville des noyers, se montre comme une fiancée d’Orient toute voilée, sur un coussin de chênes rouilles, de noyers jaunis, de châtaigniers bruns et de lugubres cyprès. Une glissade de nos mulets nous y conduit rapidement.

Karyès ! Oh ! la singulière petite cité ! Village de montagne, agglomération de couvents, colonie religieuse ? on ne sait au juste. Il y règne le mystérieux silence de l’Athos et l’onctuosité dévote d’un monastère. Des ruelles au cailloutis tourmenté se fraient, malgré les pentes, un passage capricieux à travers maisons basses et jardins. Des pampres et des vignes vierges grimpent aux murs, s’élancent d’un toit à l’autre, s’épandent en arceaux de verdure. Quelques boutiques sans étalages, sans enseignes, sans acheteurs, sans bruit, sans vie. Partout, aux balcons, sur le seuil des portes, aux carrefours, des moines muets, dont les robes traînantes s’enflent et claquent au vent. Parmi ces groupes sombres ondulant comme une mer de l’Érèbe, des laïcs de tout âge sont mêlés. On sent autour de soi une atmosphère étrange de nécropole, de cité de fantômes. Karyès est en léthargie ; Karyès est en extase silencieuse ; Karyès, la masculine cénobitique, pour se préserver de l’ardent baiser de la femme, s’est fait un visage de cadavre. Et voilà que mon âme, échappant pour un instant à la religiosité de la Montagne Sainte, subit l’impression d’une ville marquée de la malédiction divine, dévastée par quelque fléau d’épouvante, d’une ville étiolée où nulle vie n’éclôt, où l’on ne sait que mourir. Il fait très gris, presque froid. De timides « Zito » poussés par des voix d’adolescents nous saluent au passage. Une neige odorante et légère de pétales de roses, de dahlias et de chrysanthèmes, tombe en papillonnant sur nos épaules. Qu’elle serait vivante et jolie, la Karyès de l’Athos, si le sourire d’Eve n’en était point absent !

Des sourires — de moines, cela s’entend ! — nous attendent proche la sainte église du Protatou et même nous barrent le chemin. C’est le conseil des Epistates, à longue barbe, bonnet voilé et collier bleu. Nous recevons ici l’hospitalité solennelle, qui ne va point sans une adresse pompeuse — en français — lue comme un psaume par l’higoumène du couvent de Dionysiou. Le vénérable Père, seul de tous ceux qui nous entourent, parle notre langue ; et l’on sent briller, dans ses yeux finauds de vieux renard ecclésiastique, quelque orgueil de ce privilège.

— Père, lui dis-je, vous plairait-il de me donner votre discours ?

Hésitation, petite grimace. Et l’excellent higoumène de me confier à l’oreille :

— C’est que mon texte comporte des ratures et je n’en ai pas pris copie !

L’église du Protatou est une des plus anciennes de l’Athos : c’est aussi l’une de celles qui, par le sombre de ses voûtes, ses senteurs de moisissure, de cire fuligineuse, le délabrement de son ornementation intérieure, rappellent le mieux les ténèbres poussiéreuses et froides des catacombes. Eglise sainte parmi les saintes cependant. Sur les piliers massifs, dans les arcatures des travées, des fresques, — malheureusement repeintes, — évoquent le souvenir du fameux décorateur byzantin Pansellinos ; et tout au fond, par derrière l’iconostase, dans une obscurité de tombeau, l’image très ancienne et miraculeuse de la Vierge à l’Enfant-Jésus attend qu’un rayon de funèbre lumière l’expose à la pieuse admiration des pèlerins. Il ne faut à la prière ardente et douloureuse qu’une pénombre. L’âme, pour contempler son Dieu, s’enveloppe de silence et d’un peu de nuit. A cette heure de midi, le Protatou résonne et tremble. Sous le grand lustre d’or aux miroitantes pierres, l’archimandrite se tient entouré de ses clercs. Ils sont là, rangés en arc, immobiles, les yeux perdus en une vision irréelle, telle une vivante iconostase respectée par les siècles. Tout l’Orient somptueux des Paléologues revit dans les lourdes dalmatiques largement brodées d’or ; dans les robes de moines, aux teintes vives, semées d’orfrois vieillis. En face de moi, un jeune diacre se tient dans une rigidité d’hypnose. Visage de vieil ivoire aux rudes saillies d’ascète, yeux très caves puissamment arqués de noir, au fond desquels rougeoie une pupille de braise, barbe en tresse encadrante, portant en soi une inexprimable noblesse et comme l’adorable folie de la croix, il me semble venu de la voluptueuse Byzance, effrénée et sordide, si riche de vocations cénobitiques. Durant tout l’office, aucun tressaillement ne fait vivre, ses traits ; il demeure lige dans son attitude de momie, cherchant à retrouver un songe interrompu par un sommeil de mille ans. Et je reste longtemps, par une sorte de fascination troublante, à contempler cette vivante incarnation de la mort. Debout, les bras aux accoudoirs de nos stalles, nous écoutons les psaumes hosanniques. Nul accompagnement. La grande berceuse : la voix sublime et suprême de l’âme, la divine prière de l’homme. La musique est bannie de l’Athos sous sa forme instrumentale. Aussi bien, quelle musique serait plus tristement plaintive, plus humiliée que les voix nasillardes des trois chantres du Protatou ? « Kyrie eleison » entonne la première, sourde, grave, comme lassée et mourante… c’est le chant de la résignation. « Kyrie eleison » répondent les autres. Et l’une d’elles, aigre, fausse, monte par degrés à l’aigu, glapit, déchire l’air, puis redescend en torrent l’octave sur une seule syllabe roulée indéfiniment… rie… rie… rie… rie…

C’est le cri de l’espérance inquiète, éperdue.

Et le chant continue, avec ses ondulations régulières, son chevrotement de vielle, son rythme monotone, pour la plus grande gloire de Dieu… et de l’archistratigos Franchet d’Esperey. Le nom, prononcé par l’officiant avec emphase, éclate comme un appel de fanfare au milieu du grec liturgique. Tout s’harmonise. Une clarté pareille à celle d’une lune voilée fuse des fenêtres hautes, une clarté dolente comme le chant des moines, triste comme la nef du Protatou… Et je songe à nos joyeuses églises de France, à la voix divine des orgues, aux autels resplendissants de lumière, aux crèches de Noël fleuries de roses, de violettes, de mimosas et de myrtes, auréolées de cierges aux flammes d’or. Un glorieux archistratigos n’échappe point au panégyrique. Ce que ce panégyrique fut, hélas J point ne le compris : mais je le devinai à la flamboyante mimique de l’orateur. Debout aux pieds du général, fièrement campé, tel un chrétien devant César, il dardait des éclairs de ses prunelles ; mais cette fois la parole cristalline, véhémente ou flûtée était une musique. Le vieil Athos grec célèbre en la personne du général son orgueil et sa propre gloire. J’en eus confirmation quelques instants après lorsque, dans la salle des Epistates conventuels, le Commandant en chef des armées d’Orient eut à répondre à une nouvelle allocution. Le général rendait hommage au pur traditionalisme et à l’esprit de foi inflexible qui avaient fait de la Sainte Montagne, à travers les siècles et malgré tous les assauts, une citadelle inviolée de la pensée religieuse.

Un silence impressionnant, que le tressaillement des âmes seul aurait pu troubler, accueillit ces paroles. Dans l’immuabilité du marbre, les représentants des monastères écoutaient ; et celui de Pantéleimon, le Rossikon tentaculaire, craignant de laisser échapper un mot d’importance, se pencha, prêta l’oreille avec un air de vigilante attention. On les dit quelquefois orageuses, ces assemblées de la très sainte Koinotis, conseil de la République athonite. S’il est vrai que l’Esprit Saint se plaît volontiers à présider aux conciles, tient-il quelque rigueur à la Synaxis de l’Athos ? Aussi, par prudence, celle-ci ne discute-t-elle que des règles générales fixant la vie temporelle de l’Hagion Oros. Aujourd’hui, c’est fête de fraternité évangélique et de pieux gaudissement.


* * *

Malgré l’heure méridienne, gelée de coing, loukoums, raki, cognac et minuscules tasses de café reprennent leur procession hospitalière, et je reconnais qu’à chaque station les bénédictions ne leur manquent point. En soumettant l’humanité pécheresse à la tare de l’estomac, le Créateur compatissant n’est point sans y avoir apporté quelque douceur. C’est pour moi, au banquet qui suit, matière à mille pensées consolatrices. Ils sont là, joyeusement mêlés aux nôtres, les vingt délégués des monastères athonites. Leurs hauts bonnets voilés, leurs cheveux relevés en chignons, leurs grandes manches flottantes mettent comme une note de féminité à ces très masculines agapes. La table est longue, droite, pareille à celle d’une cène eucharistique. Vers l’Orient, entre deux fenêtres, par où s’aperçoivent la mer huileuse et Thasos lointaine, l’icône de la Vierge Mère sourit aux convives ; et l’Enfant Jésus, de sa main tendue, semble lever, pour ce jour de liesse, le jeûne et l’abstinence qui sont de règle à l’Athos. De ces somptuosités gastronomiques, il ne m’est resté que le souvenir de quatre plats de poisson se succédant sous des aspects étranges.

— Père, dis-je à mon voisin, l’higoumène de Dionysiou, encore que les vignes de l’Athos fassent ruisseler aux vendanges un vin céleste, vos moines s’abstiennent de toute boisson alcoolique ?

L’Higoumène eut un sourire moqueur. Élevant, tel un calice, avec une componction sainte, le gobelet où tremblait une fluide topaze, il affirma :

— Nous buvons du vin, monsieur… et abondamment.

A cette déclaration, l’austérité des moines athonites reçut en mon esprit un choc qui l’ébranla. Il s’agissait sans doute des grands monastères, peut-être même des idiorrythmes, qui laissent à chaque religieux la pleine direction de sa vie temporelle. Non I Les anachorètes farouches, dont les cellules semblaient comme une semaille de Dieu sur la Sainte Montagne, ne connaissaient point de pareilles libertés. C’est justement à l’heure où la règle du vieil Athanase s’adoucissait, qu’ils s’en étaient allés nombreux vivre à leur guise d’isolement, de mortifications, d’austérités crucifiantes, sans rompre le lien spirituel avec leur monastère d’origine. Leurs cellules, suivant les lois mystérieuses de l’instinct grégaire, ou l’attirance mystique de certaines solitudes, — car la méditation et la prière ont des lieux d’élection, — avaient fini par former ces groupements de solitaires, ces skites, si nombreuses aujourd’hui : filiales plus pures et parfois aussi puissantes que la maison mère.


* * *

J’aurais voulu pénétrer la vie intérieure d’un cénobite. Et déjà les questions se pressaient sur mes lèvres, quand le général, soucieux de regagner le Diderot avant la nuit, se leva et commanda de seller les mulets. Point n’en était besoin au demeurant. Le couvent de Koutloumoussiou, hors Karyès, nous sollicitait. Nous nous y rendîmes à pied. Ce me fut délice mélancolique de cheminer encore dans cette ville de prières effarouchée de nous recevoir. Pourquoi ne retrouvais-je pas les murs crépis de chaux blanche, flamboyant au soleil, ni les volets aux teintes claires, ni les terrasses, ni ce sourire à la lumière qu’ont les cités d’Orient ? Serait-ce que les lieux d’où la femme est absente portent le deuil de leur beauté ? Ah ! je le sais : l’après-midi est gris et le solstice d’hiver est proche. Les feuilles jaunies tournoient ; le soleil est passé par-delà la montagne ; et Karyès frileuse attend déjà le crépuscule. N’importe ! il y a ici trop de silence, trop de renoncement austère, trop d’inquiétude d’un au-delà d’expiation. Par les rues caillouteuses, aux carrefours sans fontaines, nulle silhouette d’enfant, nul groupe de bambins rieurs chantant la vie à son aurore. La vie est ici trop penchée vers la tombe. Et je me demande si vraiment le printemps y met quelque douceur, un peu de cette ivresse d’être qui fait jaillir du cceur de l’homme pour son Dieu tant de consolante reconnaissance…

Koutloumoussiou s’entoure de châtaigniers, de bosquets, de coudriers, de noyers enveloppés de la grâce si délicatement triste de l’hiver. L’higoumène de Dionysiou s’est attaché à mes pas. Voilà qu’à son tour il me presse de questions. Cette France, dont on lui a tant parlé ; cette France de foi et de pure gloire, dont le rayonnement est venu frapper l’Athos, l’émerveille et l’attire irrésistiblement.

— La guerre a-t-elle réveillé l’esprit religieux en France ? Les vocations monastiques sont-elles plus nombreuses ?

— Père, l’esprit religieux n’a pas cessé d’être en éveil en France : et, s’il est trop tôt encore pour s’en rendre compte, il se peut que cette effroyable secousse ramène à Dieu plus d’une conscience endormie. La guerre aurait délivré au clergé ses lettres de noblesse… s’il en avait eu besoin.

— Vos prêtres et vos moines ont-ils sans hésitation accepté l’idée de se battre et de tuer ?

— Nos religieux avaient à défendre légitimement leur sol, leurs proches, leurs autels, tout ce qui pour eux était un objet de foi et qu’ils associaient naturellement à leur Dieu.

L’évocation du moine déposant le froc pour faire le coup de feu plonge mon interlocuteur en un océan de stupéfaction. — « Tu ne tueras point, » murmure-t-il.

— « Tu ne te laisseras pas tuer, » répliquai-je.

— Les religieux en France savent-ils tous lire et écrire ? Je ne pus m’empêcher de rire irrévérencieusement à cette question naïve.

— Oui, Père, les religieux de France savent tous lire et écrire. Cette condition ne se pose même pas. Un moine ne saurait être illettré.

— Hélas ! beaucoup trop des nôtres le sont encore !

La pensée attristée de l’higoumène s’était noyée dans le silence… Il m’advint de questionner aussi :

— Ne constatez-vous point, Père, avec l’évolution politique et sociale de l’Orient, un fléchissement des vocations athonites ?

— A la vérité, elles diminuent. Aussi bien n’est-ce là qu’un effet des guerres de ces dernières années. Le très Saint Athos ne mourra pas. Il compte encore huit mille moines.

Ainsi, devisant amicalement comme des bergers de Virgile, nous allions sur les gazons mouillés, tapissés de feuilles de noyers jaunies et de cosses épineuses de châtaignes. La bonne odeur fraîche des mousses et des vivaces frondaisons s’épandait en l’air vif. Nos pas ne s’entendaient point. Il y avait de la douceur dans nos propos, dans le sol que nous foulions, dans tout ce qui nous entourait et jusque dans la mélancolie de ce ciel automnal, où s’allongeaient des traînées de suie. La grande cloche de Koutloumoussiou nous tira de notre dialogue. Ce fut le même accueil, le même cérémonial qu’à Xiro Potamou. Les deux monastères sont idiorrythmes. Ce fut aussi la même majesté triste dans la grande cour intérieure, le même air de féodalité survécue, faisant osciller l’imagination entre un château fort et un couvent. Comme à l’appel des offices nocturnes, un moine s’en allait, portant sur son épaule une longue barre de châtaignier : et il la frappait en cadence avec une fourche de coudrier armée de deux galets. En cet instrument primitif se synthétisait l’immuable simplicité du vieil Athos. L’appel, d’une sonorité claire et douce, faisait rouler en cascades ses notes moelleuses, amplifiées par les échos du monastère. Çà et là des religieux, arrachés à leur diurne sommeil, se joignaient à notre cortège. Nous allions faire nos dévotions à l’icône très miraculeuse de la Vierge sauvée des eaux, que Koutloumoussiou entoure d’une filiale vénération. Du visage et des mains de Marie, le temps a fait des taches sombres que les demi-ténèbres rendent noires. Il ne reste en lumière que la robe d’argent aux plis rigides, aux éclatants reliefs. Et l’on a l’impression d’un linceul raide épousant encore les formes d’une Madone ressuscitée, mystérieusement sortie de son tombeau.

De Koutloumoussiou à Iviron, sur la côte orientale, la route est longue et se fait à des de mulet. En hâte, car l’heure presse, la caravane se reforme. Déjà le général a pris les devants. Une bête drapée d’une superbe couverture de laine s’offre à mes convoitises. Prestement, j’engage l’étrier et d’un élan, où passe toute la grâce dont je suis capable, j’enfourche gaillardement ma monture. « J’enfourche » est un euphémisme. Etrier qui tourne, jambe qui s’accroche au bât, embrassade éperdue de l’encolure, vitesse, hélas ! acquise… mon orgueilleuse seigneurie s’allonge en croix sur un lit de fange. Quel émoi ! Pas d’autre blessure que celle de mon amour-propre. A peine au sol, me voici debout. Une houle humaine m’assaille. On m’entoure, on me palpe, on rit sans pitié. La réponse de l’higoumène traverse ma pensée. « Nous buvons du vin… et abondamment ! » Serait-il possible que l’on crût ?… Irrité de cette méchanceté que je crois lire dans tous les yeux, je regarde mon mulet. Il n’a pas plus bougé que s’il fût de carton. Le col tendu, le mufle à terre, les oreilles basses, il semble rêvasser avec résignation et me dire philosophiquement : « J’en ai vu bien d’autres ! »

Délicieuse était la montée de Xiro Potamou, délicieuse fut la descente sur Iviron. Le sentier a tant de caprices qu’on ne sait plus où il vous mène. Des ponts sur d’adorables torrents, des cheminements sous des chênes qui décoiffent les cavaliers, des passages en escarpement : tout l’attrait de la belle montagne. Il passe sur nous des trouées de soleil, de larges pans d’ombre et, par intervalles, des tamisées de pluie. On sent le jour baisser… Iviron ne paraît point. « Iviron va bientôt se dressera vos yeux, à vos pieds ! » me crie M. S… Quelques pas encore ; un coude brusque du sentier ; et voici qu’en effet l’horizon s’ouvre soudain sur une mer de plomb figé ; voici que, du fond de son ravin, tout près du rivage, l’imposante bâtisse carrée d’Iviron monte jusqu’à nous ses trois clochers en dôme, où le branle est donné à toute volée.

Iviron tire quelque fierté d’être un des plus anciens monastères de l’Athos. Il n’a ni l’orgueilleux aspect de Zographou ou de Pantéleimon, ni la puissante masse de Hilandari, ni le pittoresque de Simonopétra, mais il garde l’air vénérable et comme l’odeur de sainteté des vieux couvents athonites. La mer vient à ses portes. Haut perché sur ses assises millénaires de forteresse, Iviron ne sourit pas. Sa physionomie a la gravité de la vieillesse. D’un côté, les flots lui apportent la vie, les agitations de la tempête, un écho des frémissements du monde ; de l’autre, la montagne lui offre le recueillement, le silence, la paix propice à la méditation. Ses moines idiorrythmes peuvent, selon le gré de leurs dispositions intérieures, se griser des gémissements hurleurs de l’Egée ou se laisser aller à l’extase des solitudes sylvestres. Et je m’imagine que de cette double contemplation Iviron garde un respect fidèle des traditions héroïques, allié merveilleusement à une évolution constante de sa vie intérieure. C’est une des citadelles les plus farouches de l’hellénisme, un des couvents comptant le plus de lettrés. Ah ! comme nous désirions visiter une de ces fameuses bibliothèques de l’Athos si riches, malgré les nombreux actes de vandalisme des Turcs, en manuscrits anciens, en recueils de vieille musique religieuse ! Xiro Potamou était resté prudemment sourd à nos prières : le Protatou et Koutloumoussiou n’avaient point eu le temps d’y déférer. Allions-nous rentrer à bord en mal de ce désir ? Par bonheur, Iviron nous ouvre les portes de sa bibliothèque. Bien petite, cette cité des livres ! Mais que de richesses mal classées, mal rangées, mal soignées qui mériteraient la sacro-sainte tendresse d’un bibliophile !

Le vélin que je feuillette trop vite, dans le jour mourant d’une fenêtre, me parait être d’abord un palimpseste. Un examen plus attentif me fait découvrir en marge une écriture en semi-onciale gothique, pâlie, très lisible encore. O surprise ! C’est du français le plus pur. Les caractères, — ainsi, hélas ! qu’il en fut trop souvent au moyen âge, — ont été chimiquement effacés pour faire place au texte. Le copiste, avare de son temps ou de sa peine, s’est contenté de blanchir la surface strictement indispensable, laissant ainsi une triple marge de français. Qu’il serait intéressant de pousser plus avant l’étude de ces précieux manuscrits ! Ils viennent d’être, nous affirment les moines, minutieusement étudiés par un paléographe français : M. M… Je considère du coin de l’œil le général plongé dans une admiration extasiée devant des enluminures et des miniatures ornementales de toute beauté. Les couleurs, — à moins que, semblables à celles des fresques religieuses, elles n’aient été rafraîchies, — sont d’une éclatante jeunesse. L’archistratigos a l’âme d’un bibliophile.

Mais le jour se meurt ; il nous faut encore passer par les rites de la gelée de coing, des loukoums, du café et du cognac ; et puis là-bas, sur la mer cauteleuse, le Diderot se laisse aller à la houle et nous attend. Avec un soupir irradiant la mélancolique nostalgie des lectures méditatives dans la paix auguste des cloîtres, le général se lève. Bien d’autres richesses seraient dignes de notre attention. Le trésor du couvent recèle des merveilles. Dalmatiques impériales lamées d’orfrois massifs, tiares scintillant de pierreries, robes de soie aux ravissantes broderies de Brousse… nous ne pouvons que leur jeter, dans le crépuscule naissant, un regard fugitif. Et c’est misère de passer ainsi en éclair, là où l’esprit demanderait à vivre des mois. Passer… toujours passer ! Habiller sa mémoire et son cœur d’impressions rapides, traînant après soi des regrets ! N’était-il pas plus sage de se choisir comme les moines de l’Athos une immuable retraite et d’en savourer jusque dans leur tréfonds la douceur ou l’amertume, la tristesse ou la beauté ? La question morose m’obsédait, dans le temps qu’entourés des dignitaires d’Iviron, nous nous dirigions vers la plage. Le soir était venu. En dépit des exhortations désespérées du délégué hellène, il fallait sacrifier une des plus attrayantes parties de notre programme : la visite au couvent de Vatopédi.

— Mon général, vous ne pouvez abandonner Vatopédi. C’est là que nous vous attendions ce matin. Les religieux, depuis plusieurs jours, avec un enthousiasme débordant, se préparent à vous recevoir ; ils sont sous les armes : ils ont fait de leur monastère un temple de triomphe ; ils vous veulent !

Dans l’âme du commandant en chef un combat se livrait, où le désir d’une douce violence menait rude bataille. Se tournant vers moi :

— Qu’en pensez-vous ? interrogea le général.

Ce que j’en pensais ?… Qu’il était bien dommage de jeter ainsi la plus belle fleur de son bouquet… et j’allais timidement l’affirmer, quand d’instinct je songeai au Diderot qui patiemment nous attendait, aux hommes de la baleinière frileusement blottis dans leur embarcation, à la houle sinistre annonciatrice, à la nuit inclémente aux marins. — Il faut rentrer, mon général !

Il y avait dans cette parole la tristesse d’un adieu suprême, l’abandon résigné d’un rêve que l’on a touché du doigt.

— Les embarcations nous conduiront à Vatopédi… Un quart d’heure y suffira,… suppliaient nos hôtes.

Le général me fixa silencieusement. « Rentrons ! » fit-il.

C’était l’heure adorablement triste du crépuscule. Une lumière d’opale trouble miroitait sur les eaux, s’éteignait peu à peu dans le gris opaque de l’automne. Le Diderot n’était déjà plus qu’une masse bleuâtre aux contours imprécis. Le grand silence nocturne s’ajoutait au silence recueilli de la Montagne Sainte. On n’entendait que la plainte assourdie de la houle brisée sur la plage. A l’heure où, dans le libre espace, la voix de l’homme monte, volontiers mélancolique, en un hymne à son Dieu, l’Hagion Oros ne faisait même pas au jour agonisant l’aumône d’une chanson de berger 1 Sur une avancée de pierre, les moines s’étaient groupés en silence.

— Mon général, murmura en hésitant l’higoumène, puis-je vous présenter une requête ?

— J’écoute.

— Nos propriétés de Macédoine ont été saisies par les Bulgares et sans doute dévastées. Vous plairait-il de nous faire rendre justice ?

A cet instant du crépuscule mystique donné à l’âme pour se recueillir et s’extérioriser de la terre, cette préoccupation temporelle me choqua. Est-ce que l’Athos, dont la flèche triangulaire ne s’était point chaperonnée de brumes, veillerait, sentinelle inlassée, sur une Thébaïde trompeuse ? Ce ne fut qu’une impression fugitive, emportée par les « Zito » enthousiastes des religieux. Tandis qu’au rythme majestueusement cadencé de ses rameurs, la baleinière s’éloignait de la terre, ils restaient, les moines d’Iviron, immobiles, robes flottant au vent, bras tendus vers le large, troublant de leurs vivats mourants la muette quiétude de la Montagne Sainte… Et j’eus la vision païenne de prêtres du silence jetant, exaspérés, le dernier anathème aux profanateurs de leur retraite sacrée.


JEAN DE SEILLON.


  1. Ces pages sont le récit d’une visite aux couvents du Mont Athos, faite par l’auteur, il y a deux ans, à pareille date, à la suite du maréchal Franchet d’Espérey, alors général, commandant en chef les armées alliées d’Orient.