Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1847

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Chronique n° 371
30 septembre 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1847.


Ainsi que nous l’avions prévu, la nomination de M. le duc d’Aumale comme gouverneur-général de l’Algérie a soulevé de violentes réclamations, soit en France, soit au dehors. C’est en Angleterre que cette nomination devait faire et a fait en effet le plus de bruit ; l’organe favori de lord Palmerston, le Morning Chronicle, a publié à ce sujet un article vraiment bouffon, où la colère avait fini par atteindre les dernières limites du ridicule. Nous comprenons que tout ce qui peut accroître la grandeur de la France et l’éclat de la monarchie déplaise souverainement à l’orgueil britannique ; mais ce que nous comprenons moins, c’est que le mécontentement de nos voisins s’exprime dans ce langage grotesque. Le Morning Chronicle ne connaît pas la France, il aurait beaucoup à apprendre, s’il voulait se faire sur notre pays des idées justes ; avant tout, il aurait besoin d’apprendre de nous à changer de ton, quand il parle d’une nation qui a été long-temps l’alliée de l’Angleterre et d’une famille royale que la reine Victoria a vue quelquefois avec plaisir. La presse française ne s’exprime pas ainsi sur la nation et sur la famille royale anglaises.

Quoi qu’il en soit, nous ne nous étonnons pas des susceptibilités de lord Palmerston ; nous les avions annoncées d’avance. Ce fougueux adversaire de notre gouvernement ne pouvait voir avec indifférence un acte aussi significatif. L’Angleterre comprend-elle bien maintenant que l’Afrique est une terre pour toujours française ; et que nous n’y avons pas dépensé un milliard pour reculer ? Nous ignorons si, comme on le dit, la nomination de M. le duc d’Aumale a été la réponse du gouvernement français à une notification de lord Palmerston au sujet de l’Algérie ; mais, à coup sûr, s’il n’y a pas eu une correspondance officielle entre les deux cabinets, cette nomination n’en est pas moins une réponse, non peut-être à telle ou telle dépêche du ministre britannique, mais à l’ensemble de sa conduite à notre égard depuis qu’il a pris les affaires. Avec lord Aberdeen, le gouvernement français aurait hésité, il n’aurait probablement pas voulu se montrer aussi net dans une question délicate pour tout ministre anglais en présence d’un homme qui n’avait pour nous que des égards ; mais, avec lord Palmerston, il n’a pas voulu faire tant de façons, et il a eu raison. Voici jusqu’à présent ce que l’Angleterre a gagné à l’hostilité déclarée de lord Palmerston contre nous : le mariage de M. le duc de Montpensier avec l’héritière du trône d’Espagne et l’identification éclatante de l’Afrique à la France par l’avènement d’un fils du roi au gouvernement de cette colonie.

En France, le principal organe de l’opinion radicale a vivement attaqué ce choix ; cela devait être ainsi. Le National est très peu monarchique, tout le monde le sait, et tout ce qui peut profiter à la dynastie de juillet lui déplaît nécessairement. D’après la thèse de ce journal, les rois s’en vont partout, les princes ne sont bons à rien, les familles régnantes arrivent peu à peu au dernier degré de la décadence. Dès qu’un prince montre de l’énergie, du courage, de la capacité, il ne fait pas le compte du parti radical. Ce qu’il lui faut, c’est l’oisiveté des fils du roi, c’est leur amollissement dans les plaisirs, afin qu’on puisse crier à l’aise contre l’ignorance et la pusillanimité de ceux qui naissent sur les marches des trônes. Que des princes sollicitent l’honneur de servir leur pays et de faire leurs preuves comme d’autres hommes, que M. le duc de Nemours prenne part à la prise de Constantine, que M. le prince de Joinville bombarde Tanger et prenne Mogador, que M. le duc d’Aumale enlève la smala ou accepte le lourd fardeau du gouvernement de l’Algérie, voilà ce qui est particulièrement insupportable aux radicaux. Encore un coup, nous le concevons sans peine, et nous reconnaissons volontiers qu’il n’en peut pas être autrement.

Mais ce qui aurait lieu d’étonner, si l’on ne connaissait pas les mobiles qui font mouvoir les partis, c’est que des journaux qui se disent nationaux se fassent les échos de la presse anglaise dans cette question, et que des journaux qui se disent monarchiques se constituent les satellites du radicalisme. On veut de la puissance nationale, de l’indépendance nationale, et on attaque ce qui est un acte de puissance et d’indépendance, si jamais il en fut ; on veut de la monarchie, une grande et sérieuse monarchie, et on se plaint de ce qui peut ajouter à l’éclat et à la solidité du principe monarchique. Il est vrai que, pour déguiser cette inconséquence, quelques-uns, plus habiles que les autres, essaient de dire que leur opposition est dans l’intérêt même de la monarchie, de la dynastie de juillet ; malheureusement on appuie cette prétention de tels argumens, que la vérité ne tarde pas à percer. Un journal essentiellement dynastique ne disait-il pas dernièrement que le père serait responsable de la gestion du fils, et que, si M. le duc d’Aumale commettait des fautes ou éprouvait des malheurs, la solidarité de ces malheurs et de ces fautes remonterait jusqu’au roi ? Étrange manière, on en conviendra, de se montrer dévoué à la monarchie constitutionnelle !

La grande objection à la nomination de M. le duc d’Aumale, c’est qu’elle blesse l’égalité. Il y a du vrai dans cette objection, car il est bien évident que, si M. le duc d’Aumale n’était pas né prince, il ne serait pas arrivé à vingt-cinq ans à l’une des premières places de l’état ; mais, d’un autre côté, cette nomination est aussi un hommage à l’égalité, car M. le duc d’Aumale a accepté le simple titre de gouverneur-général avec les exigences d’obéissance et de responsabilité que ce titre entraîne avec lui, de sorte qu’en même temps que ce principe d’égalité reçoit une atteinte dans un certain sens, il reçoit aussi une consécration bien autrement importante. Désormais un principe est acquis à la société nouvelle ; ce principe, c’est celui de la responsabilité des princes, dans quelque situation qu’ils soient placés. En voyant se multiplier les rejetons mâles de la famille royale, on pouvait se demander avec inquiétude ce que deviendraient un jour dans l’état tous ces princes, et s’ils demeureraient placés au milieu des citoyens dans une condition exceptionnelle. On sait maintenant qu’il n’en sera rien, et que, s’ils sont employés par l’état, ils rentreront dans la catégorie des simples fonctionnaires. C’est bien quelque chose, ce nous semble, que cette certitude.

Il y a d’ailleurs un autre point de vue qui se rattache à la question générale d’égalité. Les princes sont, par le fait de la naissance, dans une situation telle que, si on ne permet pas à leur égard une exception à l’égalité absolue, le privilège est retourné contre eux, et l’égalité est encore blessée dans leur personne, non plus par la faveur, mais par l’exclusion. Eux seuls, dans un pays où tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois, ne seraient admissibles à aucun. Ce serait là, certes, une inégalité, et la plus choquante de toutes. Si un prince avait, dans une situation donnée, des qualités spéciales parfaitement appropriées au besoin des circonstances, il ne pourrait pas rendre à son pays des services dont lui seul serait capable ! Une telle conséquence ne saurait être admise, même par les plus fougueux partisans de l’égalité. Reconnaissons donc qu’il est des cas où l’application absolue d’un principe nuit à ce principe lui-même, ce que l’antiquité latine avait parfaitement compris et exprimé par cet axiome de droit Summum jus, summa injuria. Admettons en même temps que la puissance des principes la puissance des faits, et sachons avouer que le culte de l’égalité doit être, comme tous les cultes de ce monde, professé avec modération pour ne pas dégénérer en fanatisme.

Pour que ce principe d’égalité ait été respecté dans ce qu’il a de raisonnable et de pratique, il faut que le choix de M. le duc d’Aumale ait été le meilleur qu’il fût possible de faire pour l’Afrique. S’il y a quelque autre candidat naturellement désigné par ses services à qui M. le duc d’Aumale ait fait tort, s’il y a quelque part un homme entre les mains de qui l’Algérie eût prospéré à coup sûr, le gouvernement a mal fait ; mais où est cet homme ? Dès l’instant que M. le maréchal Bugeaud se retirait, à qui revenait de droit sa succession ? Trois noms ont été prononcés, trois noms qui résument en effet presque toute l’histoire de l’Afrique, ceux des généraux Lamoricière, Bedeau et Changarnier. Lequel des trois fallait-il choisir ? Quel que fût celui des trois qui eût été désigné, il fallait se priver des services des deux autres, car aucun ne s’élevait assez au-dessus de ses rivaux pour justifier à leurs yeux cette distinction. Par suite de la position particulière du prince, les trois généraux dont il s’agit restent tous les trois sous ses ordres. Au lieu d’en perdre deux pour en garder un, l’Afrique les garde tous les trois. Il y a plus, elle en regagne deux, car le général Changarnier, n’ayant pu s’entendre avec le maréchal Bugeaud, avait déjà quitté la colonie, et M. le général Lamoricière, engagé dans une lutte personnelle et directe avec le maréchal, paraissait également dans l’impossibilité de retourner à son poste. Quand le choix d’un prince pour gouverneur-général n’aurait eu d’autre avantage que de rendre à l’œuvre commune ces deux hommes qui ont gagné tous leurs grades en Afrique, sans en faire sortir un autre enfant de la même guerre, le général Bedeau, il nous semble que cette nomination serait déjà suffisamment justifiée, car nous ne connaissons aucun autre nom qui pût opérer ce rapprochement.

Ce n’est pas tout. On sait que l’Afrique est le théâtre d’une grande lutte entre le principe civil et le principe militaire. Le principe civil a pour lui l’avenir, car toute société constituée est de nos jours éminemment civile ; le principe militaire a pour lui le passé, car c’est l’armée qui a conquis pied à pied le sol africain et qui y a déposé tous les germes de civilisation. Jusqu’ici, l’armée a régné en Afrique et avec raison, mais la société civile grandit peu à peu et commence à balancer l’influence militaire. Dans ce moment de transition, où l’armée tient encore le premier rang, mais où le pouvoir civil va le lui disputer, qui fallait-il nommer ? Un gouverneur civil ou un gouverneur militaire ? Mais un gouverneur civil eût été en contradiction avec ce qui domine aujourd’hui, et un gouverneur militaire eût été en lutte ouverte avec ce qui dominera demain. Quand une société est partagée en deux fractions à peu près égales qui se combattent, il est imprudent de mettre à la tête de cette société un chef qui appartienne trop exclusivement à l’une des deux fractions. Ce chef ne peut pas faire du gouvernement, car le gouvernement c’est l’impartialité ; il faut de toute nécessité qu’il entre dans la lutte, et c’est ce qui était arrivé à M. le maréchal Bugeaud, malgré la distinction de son esprit. Un prince n’a pas cet inconvénient ; un prince est le seul homme qui ne soit, à proprement parler, ni civil ni militaire, et qui puisse en même temps être obéi du soldat et respecté du colon. Que ceci soit juste ou non, c’est un fait.

Le prince a un autre avantage qui ne peut non plus être contesté : il sera plus promptement et plus aisément accepté par les Arabes. Le peuple arabe est vaincu sans doute, mais il n’est pas détruit. Deux millions d’indigènes suivant les uns, trois millions suivant les autres, et nous croyons ce dernier chiffre le plus près de la vérité, habitent encore ce sol, qu’ils regardent comme leur propriété. Ces trois millions d’hommes appartiennent aux races les plus belliqueuses du monde entier ; ils l’ont prouvé par seize ans de résistance à nos meilleures troupes commandées par nos meilleurs généraux. Certainement, si les indigènes se révoltaient aujourd’hui, ils seraient battus, mais ne vaut-il pas mieux qu’ils ne se révoltent pas ? La guerre en Afrique est glorieuse, mais elle est rude et impose de grands sacrifices ; la paix est bien préférable à tous égards. Or, s’il est quelque chose qui puisse ajouter aux garanties de la paix, c’est la qualité du gouverneur-général qui doit représenter la France aux yeux des indigènes. Quand les Arabes liront le National, ils perdront leurs préjugés, nous n’en doutons pas ; mais, pour le moment, ils ne l’ont pas lu, et il est à croire qu’ils ne le liront pas de quelque temps. En attendant, ils ont plus qu’aucune nation du monde le respect de ces familles privilégiées appelées à régner sur les autres hommes, et ce qu’ils ne souffriraient d’un autre que par la force, ils le recevront plus volontiers de la part d’un fils du sultan des Français. Leur vanité, la plus grande de leurs passions, en sera flattée. N’a-t-on pas déjà vu certains chefs, qui avaient fièrement refusé de faire leur soumission à des généraux victorieux, venir spontanément, sans armes, au-devant d’un prince, et déposer à ses pieds un hommage volontaire ? Les Arabes ont tort, c’est possible, mais ils sont ainsi, et une bonne politique doit tenir compte de leur caractère et de leurs idées.

Un prince était donc ce qu’il y avait de mieux au triple point de vue de l’armée, de la société civile et des Arabes. Ceci posé, quel était celui de nos princes qui se présentait naturellement ? M. le duc d’Aumale était sans comparaison celui qui connaissait le mieux l’Afrique et qui en était le plus connu. Il avait commandé quelque temps avec succès la subdivision de Medeah et la province de Constantine ; il avait eu le bonheur insigne d’obtenir sur Abd-el-Kader le plus grand avantage qui eût encore été obtenu, et de le serrer de plus près que personne. De plus, il aimait l’Afrique passionnément, il briguait avec ardeur l’honneur de lui dévouer sa vie ; il s’offrait de lui-même à compromettre son rang, sa jeunesse, son avenir, dans cette œuvre vraiment formidable qui se présente encore aux plus hardis que comme un problème obscur et gigantesque. Le gouvernement pouvait-il, devait-il résister, et n’était-ce pas une véritable bonne fortune pour le pays que cette généreuse ambition ? M. le duc d’Aumale est jeune, dit-on, il est inexpérimenté ; mais ne voit-on pas qu’il sera mieux entouré, mieux conseillé que personne ? Ne sait-on pas que, dans ces situations élevées, l’expérience vient vite, parce qu’on a des moyens d’instruction que d’autres n’ont pas ? Et ce prince lui-même n’a-t-il pas prouvé plusieurs fois qu’il avait su profiter de tout ce qu’il avait vu ?

M. le duc d’Aumale prend au sérieux sa position ; il est déjà parti pour Alger ; Mme la duchesse d’Aumale ira le rejoindre avec ses enfans, dès que sa santé le lui permettra. Les jeunes époux auront à Alger un établissement complet et se proposent d’y mener un train presque royal. On dit que l’intention du prince est de dépenser tous les ans, en Afrique, huit cent mille francs pour sa maison. Voilà encore un de ces avantages qu’un prince seul pouvait avoir. Dans une capitale naissante comme Alger, ce n’est pas un petit intérêt. Quel est le personnage qui aurait fourni une si magnifique liste civile aux industries de tout genre que fait vivre le luxe d’une grande ville ? Aussi n’est-ce pas Alger qui se plaint ; Alger attend avec impatience M. le duc d’Aumale, et nous apprendrons bientôt qu’il y a été reçu aux acclamations de la population tout entière. Pendant qu’on blâme et qu’on critique ici, là-bas on applaudit et on espère. Nous craignons plutôt, nous l’avouerons, l’excès de la joie en Afrique que tout autre sentiment. Le plus grand écueil de M. le duc d’Aumale, c’est l’ardeur illimitée des espérances que sa nomination aura fait naître. Si heureux et si habile qu’il soit, il ne lui sera pas facile de réaliser tout ce qu’on attend de lui.

Ce n’est pas d’hier que la présidence du conseil n’était plus entre les mains de M. le maréchal Soult qu’une distinction purement honorifique. Quand le cabinet du 29 octobre se forma, il n’avait pas été sans habileté de lui donner pour chef M. le duc de Dalmatie, qui se trouvait représenter ce qu’on appelait alors la paix armée. Tant que les graves difficultés soulevées par le traité du 15 juillet 1840 furent sur le premier plan, la présidence de M. le duc de Dalmatie eut une signification qu’on vit s’affaiblir peu à peu, à mesure que d’autres questions surgissaient. Plus le ministère du 29 octobre s’éloignait de son point de départ, moins la présence de M. le maréchal Soult devenait nécessaire, jusqu’à ce qu’enfin il fut bien constaté que la direction du cabinet avait passé en d’autres mains. Le titre était d’un côté, l’autorité réelle était de l’autre. Cette situation n’était pas bonne ; elle était contraire aux principes de notre gouvernement, qui ne veulent pas que les attributions et la responsabilité se trouvent divisées, et ce qu’elle avait d’irrégulier devint encore plus manifeste quand M. le maréchal Soult eut résigné le portefeuille de la guerre, comme s’il eût voulu s’y prendre à deux fois pour se séparer entièrement du pouvoir. On comprend que ses collègues se soient fait un scrupule de se conformer à toutes ses convenances et d’attendre son heure. Enfin aujourd’hui M. le duc de Dalmatie a pensé que le moment de la retraite était venu pour lui, et il a demandé au roi le repos de ses vieux services. En lui accordant ce repos, la couronne a décoré le lieutenant de Napoléon d’un titre qui, dans les anciens temps, fut accordé de loin en loin à des illustrations militaires. C’est une politesse royale qui, en vérité, ne mérite pas tout le bruit qui a été fait à cette occasion. Le gouvernement des invalides avait été mis à la disposition de M. le maréchal Soult ; à cette situation, il a préféré un titre sans traitement et sans attributions. Ce titre l’a comblé de joie ; il charmera sa vieillesse. Une satisfaction aussi innocente devait-elle soulever tant de critiques et de clameurs ?

Revenons aux choses vraiment sérieuses. En passant des mains de M. le maréchal Soult dans celles de M. Guizot, la présidence du conseil doit reprendre toute son importance ; s’il en était autrement, le statu quo eût été préférable pour le cabinet. A coup sûr, M. le ministre des affaires étrangères verra dans son avènement une obligation et un moyen d’imprimer à la marche des affaires une direction plus une et plus ferme. Ce n’est pas un médiocre avantage pour le nouveau président du conseil que ses droits à cette prééminence soient si généralement reconnus. Sur ce point, adversaires et amis sont d’accord. On avait parlé d’un antagonisme secret entre les deux principaux ministres du cabinet ; tout cela était sans fondement. La force des choses, aussi bien que le consentement de ses collègues, a porté M. Guizot à un poste qu’il méritait depuis long-temps sans l’occuper.

Cette nouvelle modification du 29 octobre ne doit pas être stérile. Jamais il n’a été plus nécessaire pour le pouvoir de se rendre bien compte de la situation morale du pays. Quelle est la véritable valeur des manifestations politiques dont nous avons en ce moment le spectacle ? N’y a-t-il pas là des indications dont un pouvoir prévoyant et avisé doit faire son profit ? Qui mieux que M. le ministre des affaires étrangères, avec l’impartiale élévation de son esprit, peut distinguer ce qu’il y a de mûr et de pratique dans les réformes demandées ? Il ne saurait ignorer que, dans les conseils-généraux, où assurément les novateurs téméraires n’ont pas la majorité, il s’est manifesté de notables tendances à poursuivre des améliorations tant administratives que politiques. Dans ces assemblées, les hommes les plus conservateurs trouvent excessif le nombre des fonctionnaires siégeant à la chambre ; il y en a beaucoup qui ne voient dans l’adjonction des capacités qu’un développement naturel de l’esprit de la charte ; d’autres enfin envisagent les changemens judicieux qui pourraient être faits à la loi des élections de 1831 comme un gage de stabilité, comme un moyen habile et sûr de combattre les théories des partis extrêmes. De pareils sentimens ne doivent-ils pas être pris en sérieuse considération par le pouvoir ? En dépit des sombres peintures par lesquelles on a voulu épouvanter l’opinion, le pays sait très bien qu’il ne marche pas à l’abîme, et que notre époque n’est pas le triomphe d’une corruption inouïe jusqu’à nos jours. Ces déclamations commencent même à s’user, et elles ont eu peu de prise sur le bon sens public ; mais, si le pays est calme, il est exigeant ; s’il ne s’associe pas aux adversaires passionnés de nos institutions, c’est qu’il les croit efficaces et espère les voir fécondes ; en un mot, s’il n’est pas révolutionnaire, il ne veut pas non plus rester immobile. Ces instincts sont excellens, et tout notre désir est que le pouvoir s’en inspire. De cette façon, il maintiendra à la politique conservatrice son véritable caractère, et il ralliera cette majorité si nombreuse qui cherche de bonne foi à traduire et à satisfaire par ses actes l’esprit du pays.

Pourquoi cette majorité s’est-elle ébranlée dans la dernière session ? C’est surtout parce qu’elle n’a pas cru trouver dans le pouvoir une allure assez résolue pour accomplir les réformes dont elle avait le pressentiment et la pensée. Alors elle s’est divisée, et l’on peut se rappeler les conséquences fâcheuses de ses déchiremens. On évitera ces périls par une politique nette et décidée, qui satisfasse dans une juste mesure les deux tendances qui se partagent la majorité, maintenir et améliorer. Pourquoi l’opinion conservatrice et le gouvernement s’affaibliraient-ils de gaieté de cœur en acceptant toutes les apparences d’une politique obstinément stationnaire ? Questions politiques, questions financières, tout appelle au plus haut degré de la part du ministère non-seulement une active vigilance, mais nous dirions volontiers un esprit de création, d’invention. Nous croyons que, dans la sphère des problèmes politiques, la tâche du pouvoir n’est pas accomplie, parce qu’il aura répondu par une résistance systématique à toutes les théories de l’opposition. Les questions financières joueront un grand rôle dans la session prochaine ; sur ce point, le cabinet a pris des engagemens qu’à coup sûr il ne songe pas à éluder, mais qui ne sont pas toujours faciles à accomplir, il faut l’avouer. L’emprunt est ajourné. Le gouvernement a eu raison de ne pas se hâter de le conclure, s’il s’est effectivement trouvé en face d’exigences excessives de la part des hommes d’affaires et de finances. Est-il vrai que ces derniers avaient la prétention d’imposer certains engagemens fort onéreux, comme l’obligation d’introduire de nouveaux changemens dans les lois relatives aux chemins de fer, comme la promesse d’élever le taux des cautionnemens des fonctionnaires publics ?

La mort de M. Coletti est le plus grave des incidens extérieurs qui aient signalé ces derniers temps. Cet homme énergique a succombé au milieu de ses efforts pour fonder dans son pays le régime représentatif, pour donner à la Grèce une organisation administrative qui pût assurer son avenir. Sur quelques points, ses efforts avaient été heureux. Les dernières élections lui avaient apporté une majorité considérable ; il allait, avec cet appui, tenter de résoudre les difficultés diplomatiques et financières qu’il avait exposées avec franchise dans le discours de la couronne, quand un mal dont déjà l’an dernier il avait reçu les atteintes l’a enlevé en moins de quinze jours à cette tâche laborieuse et patriotique. Dans quelles mains cette tâche va-t-elle tomber ?

Ce qui préoccupait surtout M. Coletti au moment même où sa santé recevait un choc qui devait être mortel, c’était le désir de trouver un remède aux embarras pécuniaires de la Grèce, embarras qui se reproduisent avec une gravité nouvelle à chaque échéance des intérêts de la dette contractée en 1832. On sait qu’à cette époque, les trois puissances qui fondèrent le royaume de Grèce garantirent en sa faveur un emprunt qui s’élevait à 60 millions. Pourquoi a-t-il toujours été si difficile à la Grèce de servir les intérêts et l’amortissement de ce capital ? C’est à cette question que M. Coletti avait résolu de répondre de la manière la plus péremptoire. Il voulait aussi convaincre les trois puissances garantes du désir sincère qu’avait le gouvernement grec de remplir ses obligations. Dans cette pensée, il adressa, il y a un mois, le 30 août dernier, une note collective aux trois cours d’Angleterre, de France et de Russie. Cette note a été probablement son dernier travail.

Un organe de la presse anglaise reprochait ces jours passés à M. Coletti de chercher, dans ses budgets, à donner le change sur les ressources financières de la Grèce. Jamais accusation ne fut moins fondée. En effet, si nos informations sont exactes, M. Coletti, dans sa note du 30 août dernier, ne se contentait pas de rappeler les obstacles contre lesquels a dû lutter le gouvernement grec depuis son origine, tels que l’insuffisance des revenus, la tendance des assemblées à réduire les impôts tout en augmentant les dépenses, l’impossibilité pour le pouvoir exécutif d’accomplir certaines améliorations, mais il offrait aux puissances garantes de l’emprunt de leur soumettre les budgets de la Grèce avec tous les détails des divers services financiers. Cet examen serait pour le cabinet d’Athènes la meilleure des apologies. Toutefois il ne suffit pas de se justifier pour le passé, il faut songer à l’avenir. C’est ce que ne niait pas M. Coletti ; aussi faisait-il connaître aux trois puissances les résolutions qu’il avait prises. Le gouvernement grec s’était déterminé à l’aliénation, sinon de la totalité des biens nationaux, au moins de ceux qui ont une valeur productive actuelle et qui dépérissent sous le régime du fermage. Au moyen de ces ressources nouvelles, la Grèce s’engagerait à payer annuellement, de 1848 à 1850, le tiers des intérêts et de l’amortissement ; de 1851 à 1853, la moitié ; de 1854 à 1856, les deux tiers ; de 1857 à 1859, les trois quarts. A partir de 1860, les puissances cesseraient de venir en aide à la Grèce, qui fournirait seule au service intégral de l’emprunt. Non content de ces offres, M. Coletti proposait d’affecter les produits de la douane de Syra à la garantie de la somme que devait payer la Grèce pendant la première période de trois ans : ces produits seraient versés annuellement à la banque d’Athènes sous la surveillance des légations, et si, pour les autres périodes, ils ne formaient pas un gage suffisant, on y joindrait d’autres branches de revenus. En face de pareilles propositions, les trois puissances protectrices pourraient-elles méconnaître que le gouvernement grec s’offrait lui-même à l’application rigoureuse de la convention de 1832, qui a stipulé dans son article 6 que les premiers revenus de l’état seraient consacrés avant tout au paiement des intérêts et de l’amortissement de la dette ?

A de semblables ouvertures, il n’y avait qu’une objection à prévoir, celle relative au semestre de septembre 1847. Dans sa communication diplomatique, M. Coletti allait au-devant : d’ailleurs, il ne pouvait oublier une pareille objection après la note remise à ce sujet par sir Edm. Lyons. Tout en rappelant les circonstances difficiles où se trouve la Grèce par une mauvaise récolte, par des événemens qui ont nécessité des dépenses imprévues, le chef du cabinet d’Athènes annonçait que, dans le cas où les puissances exigeraient que l’arrangement à intervenir eût son effet pour le semestre qui devait échoir dans quelques jours, il mettrait à leur disposition les cinq cents actions de la banque dont le gouvernement grec est encore aujourd’hui propriétaire. Enfin, si la valeur de ces cinq cents actions devait être complétée, le trésor y pourvoirait en numéraire. Était-ce assez loin pousser les sacrifices ?

Quand la France, l’Angleterre et la Russie fondaient à Athènes un état indépendant, quand elles arrachaient la Grèce à la domination à la fois impuissante et cruelle de l’empire ottoman, elles obéissaient à des vues grandes et sages qu’elles ne sauraient aujourd’hui répudier. À côté et au-dessus des stipulations littérales de la convention de 1832, il y a l’esprit même du traité, et cet esprit, au tribunal de l’opinion, est encore plus obligatoire que la lettre même. C’est ce que depuis quinze ans a toujours pensé la France, qui n’a pas cessé de venir en aide à la Grèce. Dans ces derniers temps encore, elle encourageait les efforts que faisait M. Coletti pour éclaircir une situation financière si embarrassée et si difficile ; elle l’excitait à trouver les moyens d’arriver, dans un avenir déterminé, à la liquidation de la dette contractée envers les puissances. Si la Russie n’a pas témoigné à la Grèce une bienveillance égale à la nôtre, si son représentant, M. Persiani, n’a pas donné au cabinet d’Athènes les mêmes conseils que M. Piscatory, du moins il faut lui rendre cette justice, qu’elle n’a pas partagé les exigences avides et hautaines de lord Palmerston. Son attitude a été plus calme et plus généreuse. D’ailleurs, le gouvernement russe, par des actes récens, a montré combien il était riche en numéraire ; ira-t-il malmener un débiteur dont la bonne foi n’est pas suspecte ?

Il ne faut pas se dissimuler que la disparition de M. Coletti de la scène politique compromet sérieusement la tranquillité et l’avenir de la Grèce, en remettant en question les résultats conquis par une politique ferme et modérée. Coletti n’avait pas encore fermé les yeux, que ses ennemis ne gardaient plus de mesure dans l’expression de leur haine et de leurs espérances. Quelques organes de la presse d’Athènes nous en ont donné la triste preuve. Dès que M. Coletti eut succombé, la minorité vaincue dans les élections s’est considérée sur-le-champ comme maîtresse du pouvoir, et, s’inspirant à la fois de ses propres passions et des suggestions de sir Edm. Lyons, elle a déjà fait connaître à quelles conditions elle accepterait le ministère. Elle demande avant tout deux choses, une amnistie générale pour tous les révoltés et la dissolution de la chambre nouvellement élue. Or, promulguer une amnistie générale au moment où, sur plusieurs points, la révolte a éclaté et se prolonge encore, n’est-ce pas affaiblir le pouvoir, qui déjà, par la mort de M. Coletti, reçoit une rude atteinte ? Mais la minorité qui s’appuie sur l’Angleterre songe surtout à ses affaires ; aussi veut-elle dissoudre la nouvelle chambre, dussent d’autres élections amener la guerre civile. A quel parti s’arrêtera le roi Othon ? C’est ce qu’il est impossible de prévoir, surtout quand on songe à l’indécision de caractère de ce prince, dont, au reste, les intentions sont loyales. Aura-t-il la force de maintenir son gouvernement sur le terrain conquis depuis quatre ans ? Coletti ne laisse-t-il après lui aucun homme capable de continuer sa politique ? On a prononcé le nom de M. Rigas Palamidès. Jamais la mort d’un homme politique n’aura pris plus au dépourvu un pays et un gouvernement. Coletti disparaît à cinquante-neuf ans, après avoir puissamment contribué à l’affranchissement de son pays, mais sans avoir eu le temps d’organiser sa liberté intérieure et de résoudre des questions d’où dépend l’existence même de la Grèce. Dans ces circonstances difficiles, le rôle de la France est tracé. Si elle a des conseils à donner, ils doivent être pour la continuation de l’œuvre de Coletti, sans esprit exclusif, et, s’il le faut, en élargissant la base. Après M. Coletti, qui avait une notabilité européenne, les affaires vont tomber entre les mains d’hommes contre lesquels la France ne saurait avoir de préventions anticipées ; elle n’a qu’un désir, dont personne en Europe ne peut révoquer en doute la sincérité : c’est de voir s’affermir à Athènes la monarchie représentative.

Il est curieux de voir les efforts de lord Palmerston pour afficher une politique tout-à-fait distincte de celle de la France sur les points même où ces deux gouvernemens ont un intérêt commun. C’est dans cette pensée qu’il vient de confier une mission extraordinaire à un membre du parti whig, lord Minto, beau-père de lord John Russell. Lord Minto, pour se rendre en Italie, passe par la Suisse. Doit-on penser qu’en voyant les chefs du gouvernement radical, il leur tiendra un langage de nature à exciter encore leurs passions ? En aucune manière. Il n’ira pas plus loin dans sa conversation que M. Peel dans la note remise à M. Ochsenbein, et le fond de cette note, nous l’avons dit, était sage et pacifique. Quel intérêt a l’Angleterre à provoquer une guerre civile à la suite de laquelle pourraient venir des interventions étrangères qui lui déplairaient fort ? Mais lord Palmerston veut se donner les apparences d’une politique plus libérale que la nôtre. C’est sa vanité. Lord Minto ira à Turin. Là sans doute il parlera très haut de l’indépendance de l’Italie, ce qu’on remarquera d’autant plus qu’à la cour du roi de Sardaigne notre diplomatie s’efface trop. Les absences de notre ambassadeur sont fréquentes, et peut-être son langage a-t-il quelquefois blessé les susceptibilités du patriotisme piémontais. Nous aimons assez l’Italie pour ne pas nous plaindre si lord Minto inspirait à la cour de Turin plus de fermeté, tant il importe à la péninsule de trouver chez le roi Charles-Albert de la persévérance dans ses premières résolutions, et de voir ses actes d’accord avec ses paroles, avec certaines lettres dont l’authenticité n’est pas si invraisemblable. A Rome, lord Minto ne saurait avoir un caractère officiel comme à Turin et à Florence. Le parlement n’a pas encore permis au ministère anglais d’accréditer un agent politique auprès du gouvernement pontifical. Ce sera comme voyageur qu’il verra les hommes et les choses. Toutefois il faut considérer sa présence comme une première tentative de la part de l’Angleterre pour nous combattre sur un terrain où nous ne l’avions pas encore rencontrée. C’est ce qui doit éveiller la vigilance de notre diplomatie. A Rome, elle a un représentant habile. Dans quelques semaines, M. Bresson sera rendu à Naples, où la présence d’un ambassadeur français est vivement souhaitée par tous les hommes modérés, parce que dans une époque de réactions politiques elle peut être pour les opprimés une protection.

Si quelquefois les Italiens ont pu trouver dans notre attitude une réserve, une froideur qui les ont blessés, ils ne sauraient mettre en doute pour cela la sincérité des sympathies non-seulement de la France, mais de son gouvernement. Ils ne peuvent méconnaître que tout établit, entre l’Italie qui travaille à se régénérer et la France de 1830, de véritables liens de bienveillance et d’affection. Seulement un gouvernement ne saurait avoir l’allure et le langage d’un parti propagandiste, c’est ce que ne doivent pas oublier les Italiens quand ils se sentent disposés à se plaindre de nous. La diplomatie de lord Palmerston aura, nous n’en doutons pas, un ton plus bruyant ; mais soutiendra-t-elle ce qu’elle aura excité ? Que l’Italie se demande si elle croit lord Palmerston bien décidé à se brouiller sérieusement avec l’Autriche en sa faveur. Si elle nous juge avec sévérité, qu’au moins elle ne soit pas dupe des séductions dont en ce moment l’environne l’Angleterre.

Du reste, entre Rome et l’Autriche, la question de Ferrare est en voie d’arrangement, et tout sera rétabli sur l’ancien pied. On ne saurait disconvenir que dans cette circonstance, si la cour de Vienne retire effectivement ses troupes des positions nouvelles qu’elle avait prises dans la ville de Ferrare, elle fait preuve d’une louable modération. Cet acte et d’autres symptômes montrent que l’Autriche ne méconnaît pas les changemens qui se sont opérés depuis plus de vingt ans tant en Italie que dans le reste de l’Europe. Nous ne sommes plus au temps où la sainte-alliance établissait la solidarité des gouvernemens contre les peuples, où des congrès comme ceux de Laybach et de Vérone donnaient à cette politique peu libérale une consécration solennelle. Aujourd’hui un autre principe tend à prévaloir : c’est celui de l’indépendance des souverainetés et des peuples. C’est sous l’égide de ce principe que Pie IX accomplira, nous l’espérons, son œuvre de sage réforme, qui sera pour toute la péninsule un exemple, un encouragement à conquérir pacifiquement des résultats durables, parce qu’ils ont pour base la double volonté des peuples et des gouvernemens. Sur tous les points des états du saint-siège, l’ordre est respecté et le pouvoir obéi. Une légère émotion qui, dans ces derniers temps, s’était manifestée à Bologne, a été réprimée par le bon sens et la sagesse de la population.

La question du moment en Toscane, c’est la création de la garde nationale. Un vif mécontentement a accueilli la loi qui l’institue. On s’est plaint des restrictions multipliées et des réserves introduites par le gouvernement, qui sembleraient l’indice d’une défiance injurieuse pour la population. Cette loi présente en effet des ambiguïtés dont pourrait tirer parti une administration malintentionnée. Il est du devoir du gouvernement de lui donner dans la pratique une interprétation plus large ; le temps et l’habitude devront aussi modifier et corriger les parties défectueuses. En Toscane comme à Rome, dans des états où la liberté est de si fraîche date, les tâtonnemens, les hésitations, sont inévitables. L’important est de n’avoir point à douter des dispositions du chef de l’état et d’être assuré que ses intentions loyales ne seront point faussées dans l’application, comme on l’a vu à Rome au temps de MM. Santucci, Grassellini. L’opinion à Florence n’est pas très favorable, sous ce rapport, aux ministres actuels. On accuse M. Paver d’être ennemi du progrès, M. Baldasseroni de se ménager adroitement entre les deux camps. Au lieu de prendre d’une part l’initiative des réformes et de réprimer en même temps les tentatives qui pouvaient compromettre la liberté d’action du gouvernement, ces deux ministres ont résisté jusqu’au bout, puis ils ont composé avec le mouvement. Alors, soit calcul, soit faiblesse, ils ont affecté de se décharger de la responsabilité des concessions qu’ils faisaient si tardivement, et, le jour même où ils créaient la consulte d’état, ils ont remis à sa décision l’institution de la garde nationale. La consulte renferme dans son sein des hommes d’une capacité et d’un patriotisme éprouvés, tels que MM. Ridolfi, Capponi. Il était habile de s’abriter derrière ces noms populaires. Cependant ce n’est pas à eux qu’on a fait remonter le blâme que soulèvent certains articles de la nouvelle loi. M. le marquis Capponi vient de publier un examen critique de la loi, à la rédaction de laquelle il a concouru en sa qualité de membre de la consulte d’état. Il reconnaît qu’elle est compliquée et surchargée de détails, mieux placés dans un règlement que dans une loi organique ; telle qu’elle est néanmoins, elle offre des garanties que ne présente pas celle de Rome, à laquelle on la compare. Au surplus, il serait oiseux de rechercher minutieusement en quoi elle se rapproche ou s’éloigne de la loi romaine ou de la loi française, qui en est le type. La loi toscane a dû être appropriée aux coutumes et à l’esprit du pays. Les Toscans depuis une année ne pèchent que trop par excès d’imitation. On pourrait observer seulement que, les traditions de l’Italie n’étant rien moins qu’unitaires, il convient, sans les choquer trop ouvertement, de faire concorder entre elles toutes les réformes qui s’opèrent simultanément sur les divers points de la péninsule, et, tout en s’accommodant aux tendances particulières, de préparer le rapprochement des états italiens par la similitude des codes, le rapport des institutions, l’union des douanes, l’unité de monnaies, et un réseau de chemins de fer commun.

C’est à la question du Zollverein italien que se rapporte la mission à Turin de M. Martini, secrétaire-général du ministère des affaires étrangères de Toscane. Jusqu’à ce jour, la Toscane n’avait traité avec le Piémont que par l’entremise de l’ambassadeur d’Autriche. Cette détermination nouvelle, importante en elle-même, aurait été prise de concert avec le pape, et l’envoyé de Toscane devrait joindre ses efforts à ceux de monsign. Corboli-Bussi, qui, avant d’aller à Turin, s’est abouché avec le grand-duc à son passage à Florence. L’union douanière est la base et une des conditions essentielles de la ligue politique dans laquelle l’Italie doit trouver son salut. Comment le roi Charles-Albert, qui affecte de se montrer si zélé pour l’indépendance nationale, n’accéderait-il pas à une alliance étroite qui, mieux que tout secours étranger, tiendrait l’Autriche en respect ? Il est vrai que, tout en manifestant en mainte occasion son dévouement au saint-siège et ses sympathies pour la cause italienne, le roi de Piémont est beaucoup moins explicite quand il s’agit de concessions à faire à l’opinion libérale. Il ne procède guère que par voie de réformes administratives, et redoute la contagion des idées libérales. Nous ne pensons pas que les idées s’arrêtent aux barrières de douanes, et d’ailleurs l’exemple de ce qui se passe dans les autres parties de l’Italie ne prouve-t-il pas que les princes trouvent un plus solide appui dans la satisfaction accordée aux besoins et aux légitimes désirs de leurs sujets que dans les répressions violentes ? L’insurrection de la Sicile et des Abruzzes nous reporte aux calamités de 1820. Les arrestations en masse, l’espionnage, les condamnations et le massacre des prisonniers, telles sont les nouvelles qui transpirent à travers les frontières impénétrables de ce malheureux pays. La révolte paraît avoir pris des proportions considérables. Si des réactions terribles n’en devaient être la suite, on serait presque tenté de souhaiter, dans l’intérêt de la cause italienne, un prompt succès aux troupes royales. Le triomphe momentané des révoltés serait le coup de mort de la révolution qui s’accomplit dans le reste de l’Italie, et à laquelle Naples n’était point encore préparé. L’Autriche aurait, dit-on, déjà demandé au pape le passage à travers ses états d’un corps de troupes. Si le pape s’y refuse, ne se trouverait-il pas, en quelque sorte, engagé à intervenir lui-même auprès du roi de Naples pour lui conseiller la clémence, auprès des révoltés pour les ramener dans le devoir ? Le caractère sacré du pontife et la vénération qui entoure sa personne ne permettraient qu’à lui seul de tenter une semblable démarche, qui, en sauvant l’honneur du souverain, mettrait un terme à la guerre civile, préparerait le gouvernement napolitain à un système de réformes et consacrerait l’influence modératrice du saint-siège sur toute la péninsule.

L’Espagne est le pays où les situations fausses se perpétuent le plus aisément. La politique, telle qu’on la conçoit et qu’on la pratique malheureusement au-delà des Pyrénées depuis long-temps, a tous les caractères d’une crise continuelle ; c’est une politique au jour le jour ; toutes les violences, toutes les ambitions y trouvent place, et cet esprit de désordre est tellement puissant encore en Espagne, qu’il peut se produire, s’emparer du gouvernement même, sans qu’il faille trop s’en étonner. À nos yeux, le ministère actuel, qu’on est parvenu enfin à compléter en y introduisant deux modestes nullités politiques, n’est point autre chose qu’un des plus tristes épisodes de cette crise chronique qui travaille la Péninsule. Ce ne sont pas MM. Goyena et Cortazar qui peuvent changer pour nous la signification de ce cabinet, dont M. Salamanca est l’ame. Certainement ce ministère restera dans l’histoire constitutionnelle de l’Espagne comme le type des ministères de hasard. C’est tout ce qu’il faut pour faire croire aux étrangers qu’il y a un gouvernement au-delà des Pyrénées ; le cabinet Salamanca remplit merveilleusement cet office. Nettement désavoué dès l’origine par le parti modéré, ne voilà-t-il pas qu’il a aujourd’hui à subir les rigueurs du parti progressiste, dont il ne satisfait pas tous les vœux ? Hésitant entre le parti modéré, qui demande la convocation des cortès, et le parti progressiste, qui demande leur dissolution, il se borne à ajourner, à louvoyer. S’il réunit, en effet, les chambres en ce moment, il n’est pas douteux qu’il ne soit immédiatement renversé par une forte majorité conservatrice ; s’il les dissout, les progressistes tenteront, et non sans succès peut-être, de passer par la brèche qui leur a été ouverte. On voit sur quelles bases repose la fortune ministérielle de M. Salamanca, si on la juge au point de vue des probabilités constitutionnelles ; mais, au fond, ce n’est point de cela que s’inquiète l’illustre banquier : il puise sa force ailleurs ; il la trouve dans ceux qui l’ont fait ministre. M. Bulwer est là pour l’appuyer de son influence jusqu’au moment où la situation sera assez critique pour que de plus fidèles amis de l’ambassadeur anglais viennent tenter de mener à fin l’œuvre qu’il prépare, la dissolution du mariage de la reine Isabelle et un changement dans la loi de succession. Jamais ministre, il faut le dire, ne fut mieux secondé par son agent que lord Palmerston par M. Bulwer. L’ambassadeur anglais est partout à Madrid ; on le voit aller d’un ministère à l’autre, multiplier ses visites et ses correspondances. Il pousse la complaisance jusqu’à dénoncer à la police espagnole des complots qui n’existent pas et à les attribuer à un parti honorable qui a le malheur de n’avoir point voulu servir ses vues. M. Bulwer continue enfin le rôle qu’il a pris depuis que la question du palais est venue jeter une si malheureuse incertitude dans les affaires de la Péninsule ; il s’est fait le protecteur du plus grand désordre politique qui puisse affliger un pays, parce que c’est par le désordre seul que l’influence anglaise peut arriver à ses fins au-delà des Pyrénées. Seulement, ce que l’ambassadeur anglais faisait d’une manière souterraine il y a quelques mois, il le fait aujourd’hui publiquement. Les beaux jours où Espartero allait prendre ses conseils à l’hôtel de M. Asthon sont maintenant revenus. L’ambassadeur anglais a même tellement affiché son protectorat, que la susceptibilité espagnole n’a point tardé à s’en émouvoir, et qu’elle s’en irrite de jour en jour contre lui. Quant à nous, nous ne désirons qu’une chose : c’est que l’Espagne voie clairement où on veut en effet la mener, c’est qu’elle aperçoive distinctement cette main étrangère qui s’efforce de jeter le trouble dans ses affaires ; il ne lui sera pas difficile de reconnaître les dangers de toute sorte qu’on prépare à son avenir constitutionnel et à son industrie, à sa prospérité matérielle. C’est la bonne fortune de la France d’avoir pour elle l’intérêt bien entendu de l’Espagne.




Le spectacle qu’offre la littérature ne change guère depuis quelque temps. C’est toujours le même calme que nous avons si souvent constaté. La critique voudrait avoir à proclamer de nouveaux talens et ne trouve à signaler que de nouvelles pertes. A un moment où les imaginations actives deviennent si rares, nous ne pouvons rester insensibles à la mort d’un écrivain plein d’énergie, qui vient de succomber dans la force de l’âge. Cette perte est d’autant plus regrettable, que M. Frédéric Soulié disparaît au moment où son talent se purifiait, tout en gardant sa vigueur. Dans tout ce qu’a écrit ce romancier dramaturge, on sent l’effort, effort qui enfin, dans la seconde partie de sa carrière, avait abouti à de remarquables effets. Il y a dix ans, les Mémoires du Diable ouvraient la série de ces interminables romans dont l’existence est à la fois si bruyante et si éphémère ; ces mémoires sont le patron sur lequel ont été taillés les Mystères de Paris et Monte-Cristo. Il y avait dans M. Frédéric Soulié une puissance d’invention dont la fécondité fut laborieuse et tardive. Que d’essais malheureux, incomplets, avant qu’il obtînt au théâtre des victoires méritées ! Enfin le jour du triomphe était venu pour lui, et la Closerie des genêts avait attesté un talent dramatique sur lequel il était permis de fonder les plus légitimes espérances. M. Frédéric Soulié aspirait désormais surtout à l’honneur d’écrire pour notre première scène. Nous croyons qu’il serait parvenu à mêler d’une manière heureuse le drame à l’élément comique. Pourquoi est-il mort avant le temps ? Au surplus, la célébrité entourait réellement son nom ; nous n’en voulons d’autre preuve que l’immense affluence qui se pressait à ses funérailles.


LES OISEAUX ET LES FLEURS, par M. Isidore de Gaillon [1]. — On s’est plaint souvent de l’esprit d’exclusion que le public professe à l’égard des vers. Nous sommes loin de nous associer complètement aux reproches que les poètes ne lui ménagent guère à ce sujet ; mais, en admettant que le public n’ait souvent que trop raison quand il refuse d’encourager certaines prétentions poétiques, il faut bien reconnaître aussi qu’un peu plus d’indulgence déployée à propos ne messiérait pas de temps en temps. Je sais bien qu’ils sont souvent insupportables, ces jeunes gens pleins de santé qui veulent mourir à vingt ans, ces jeunes cœurs pleins de passion qui renoncent à l’amour avant d’avoir aimé ; mais quel est celui d’entre nous qui n’a pas à se reprocher quelque peccadille de ce genre ? Qui de nous, aux beaux jours de la vie, n’a annoncé sa fin prochaine dans quelque larmoyante élégie, et n’a conjuré ses amis de venir répandre des fleurs et des larmes sur sa tombe ? Nous sommes tous un peu coupables de ce péché-là ; c’est le destin commun, et M. de Gaillon, l’auteur des Oiseaux et les Fleurs, le dit agréablement :

C’est le destin commun,
La fleur à son matin et l’ame en sa jeunesse
Exhalent toutes deux, celle-ci sa tristesse,
Et l’autre son parfum.

Si c’est le sort de tous, si, par une de ces étranges contradictions dont le cœur humain semble formé, nous devons éprouver d’inexplicables langueurs à l’âge où toutes les joies nous convient, et si, pour rencontrer des accens énergiques et joyeux, le poète doit attendre l’heure des peines véritables et de la lassitude, encore une fois soyons indulgens et passons quelques larmes à cette trop heureuse jeunesse que vient surprendre le premier baiser de la mélancolie. Pour moi, je me sens pris souvent d’une secrète sympathie pour ces petits livres dédaignés que l’oubli attend, et où pourtant est renfermée la meilleure part d’un jeune cœur. Je prends aisément en grande pitié les angoisses d’un début, et quand je vois un jeune poète effeuiller avec tendresse ses plus chères pensées, les livrer, ainsi que des feuilles de saule, au torrent redoutable et suivre d’un œil inquiet leur course rapide, je voudrais pouvoir sauver quelques débris du naufrage.

Ce n’est pas au livre de M. de Gaillon, je me hâte de le dire, que peut s’appliquer cette pensée de sauvetage. Il y a, dans ce petit volume, assez de qualités aimables pour conjurer la tempête. Amant passionné de la nature, le jeune poète a su se préserver d’un travers commun aux écrivains qui débutent, le travers de l’imitation. Il s’est choisi une place à l’écart, dans une forêt ombreuse où les oiseaux gazouillent, où murmure un clair ruisseau, d’où l’on aperçoit une grande prairie éclairée par le soleil, pleine de parfums et de bourdonnemens ; dans le silence des champs, il écoute ce que les fleurs soupirent et ce que chantent les oiseaux, car, il le dit très bien,

Les fleurs ont un langage, heureux qui le comprend !


De là ce livre modeste par le titre, par le genre, par le format. M. de Gaillon n’a pas de prétentions. S’il réussit, la gloire en appartient tout entière à la nature, dont il a cherché à surprendre et à traduire la langue inintelligible pour tant d’autres. Avant d’arriver à cette douce philosophie, à cette profonde et délicate contemplation des choses qui nous entourent, M. de Gaillon a pu payer comme tout le monde son tribut à l’élégie larmoyante ; mais il s’est aperçu un beau jour qu’en définitive son cœur ne demandait qu’à aimer, et que la Chute des feuilles n’était pas à refaire ; il a laissé cette littérature de poitrinaire à de plus malheureux que lui. Il aima, j’imagine, et tout aussitôt la joie le reprit, et un hymne s’est élancé de son ame. La manière de M. de Gaillon est simple et facile. Il ne faut chercher dans son volume ni des accens bien mâles ni des tableaux bien éblouissans ; mais aux fleurs et aux oiseaux on ne saurait tant demander. En résumé, ce petit volume est aimable et gracieux. Il contraste si agréablement avec les œuvres bruyantes qui éclatent de tous côtés, qu’il nous a paru mériter une mention particulière. Au temps où nous sommes, de pareilles poésies, un peu féminines, si cela peut se dire, ne conduisent pas à la célébrité ; elles passent presque toujours inaperçues. Les poètes secondaires sont en si grand nombre, à vrai dire, qu’on ne les compte plus, mais ce n’est pas une raison pour oublier quelle prodigieuse quantité d’esprit et de talent il se dépense souvent aujourd’hui faute de génie ; ce n’est pas une raison surtout pour refuser un regard sympathique et bienveillant à quelques-unes de ces jeunes muses modestes du moins et souriantes dans leur obscurité.


LES SOIRÉES DE CARTHAGE, par l’abbé Bourgade, curé de Saint-Louis à Carthage [2]. — L’église n’a pas été jusqu’à présent fort heureuse dans ses essais d’apostolat en Afrique, et la philosophie de son côté s’est fort peu occupée des obstacles moraux que notre civilisation devait partout y rencontrer. Ces obstacles, un prêtre catholique et de tout point orthodoxe vient aujourd’hui de la meilleure foi du monde nous annoncer qu’il croit pouvoir les vaincre ; il regarde comme possible la conversion des musulmans au christianisme, et nous indique en outre la méthode qu’il a suivie lui-même avec succès dans ses rapports avec des mahométans de Tunis. En quoi M. Bourgade se distingue-t-il des missionnaires qui ont si tristement échoué dans l’Algérie ? Par une qualité précieuse et décisive : il connaît les Orientaux et l’islam ; il a fait une étude approfondie du Koran parmi les populations arabes. Certes il combat l’œuvre de Mahomet sur beaucoup de points du dogme et de la morale ; mais il ne dit pas qu’il méprise l’islamisme, il n’en fait pas un objet de risées ni d’injures, et son effort est principalement de rechercher les côtés par lesquels le livre des croyans se rapproche de l’Évangile, afin de trouver mieux le lien des deux cultes et la transition possible de l’un à l’autre. Ce langage modéré, cette réserve prudente, cette justice rendue à l’islamisme par un prêtre très catholique, sont autant d’indications instructives pour l’état comme pour l’église, car, on le comprend, c’est à la condition d’une connaissance étendue de la législation musulmane et de ménagemens habilement calculés pour l’esprit du Koran, c’est à cette condition seule que nous pouvons gouverner et civiliser les indigènes de l’Algérie.

Dans un accès de bon sens, Voltaire écrivait déjà qu’il fallait jeter au feu tout ce que l’on avait dit jusqu’alors sur les musulmans. L’on s’est bien gardé d’en rien faire, et l’opinion en est encore à cet égard dans l’ignorance où Voltaire l’a laissée. Cependant une réaction a commencé hors de France en faveur des peuples de l’Orient. Quelques voyageurs anglais qui ont vécu parmi les Turcs, en Espagne la jeune école historique, très riche en documens sur l’ancienne civilisation arabe, les chrétiens slaves, hellènes ou valaques de la Turquie, se rencontrent aujourd’hui dans le même sentiment : l’islam n’est point cette aveugle superstition, ce n’est pas ce fatalisme grossier, ce n’est pas ce zèle toujours prêt à frapper et à conquérir, que des annalistes superficiels et des érudits à la suite nous ont représentés sous des couleurs si sombres. La vérité est, comme on l’a dit sans insister assez fort, que le Koran est une édition manquée de l’Évangile. Le livre des musulmans est écrit dans une pensée hostile aux idolâtres, oui sans doute ; mais Mahomet, si ferme qu’il fût dans sa croyance au Dieu unique, a toujours témoigné du respect pour les dogmes chrétiens, pour la révélation chrétienne et pour les personnes mêmes de la Vierge et du Christ.

Quant à l’attitude militante des deux cultes sur tous les points du monde où ils se trouvent en contact, voici ce qui l’explique. C’est que les musulmans, fort disposés à la guerre et à la conquête, n’ont pas cessé d’être provoqués, harcelés par les chrétiens au nom du principe chrétien, depuis les croisades du moyen-âge jusqu’à la bataille de Navarin et à l’invasion de l’Algérie. Oui, l’islamisme à peine naissant a pris l’épée, mais contre les idolâtres. Entraîné par l’appât de la gloire, il a quelquefois dépassé son but ; cependant, au bout du compte, s’il est venu s’établir en Europe, s’il a combattu les chrétiens, c’est que nous sommes allés le chercher en Asie. On pourrait aller plus loin et examiner s’il n’est pas historiquement certain que la tolérance, cette vertu toute récente dans nos pays, est depuis des siècles pratiquée par les musulmans. Les Turcs, par exemple, ont-ils essayé de convertir une seule tribu chrétienne en. Europe ? N’ont-ils pas au contraire laissé à tous les peuples conquis leur religion et leurs lois ? Le reproche de propagande adressé à l’islamisme est donc une calomnie de l’histoire contre laquelle tous les faits protestent. Et pour conclure, on pourrait encore invoquer en témoignage cette déclaration rigoureusement juste d’un poète polonais, M. Mickiewicz, parlant au nom des Slaves de l’empire ottoman : « De tous les territoires acquis aux étrangers, le plus heureux, c’est celui que gouvernent les Turcs,… et les Slaves leur doivent une véritable reconnaissance. »

L’islamisme, véritable hérésie chrétienne, ne prêche pas seulement la tolérance, il prêche l’égalité. L’affirmation semble étrange, et pourtant rien n’est plus exact. Un vieil auteur italien appelait la Turquie une démocratie. Tous les pays musulmans qui n’ont rien emprunté aux institutions de l’Occident sont en effet dans l’état de démocraties gouvernées par des monarchies tempérées. L’autorité du chef ou sultan, à la fois politique et religieuse, est limitée par des corps politiques et religieux sans lesquels il ne peut rien ni au dedans ni au dehors, et tous les sujets sont égaux devant la loi. Il n’y a point entre eux d’autre distinction que celle des grades et des fonctions, et la fortune ou la naissance n’y compte pour rien. Mais l’esclavage ? dira-t-on. A proprement parler, il n’en existe point, car ce que l’on appelle esclavage chez les musulmans est une sorte d’adoption qui ne détruit point l’égalité. Reste la polygamie, le grand sujet d’accusation contre les législations sorties du Loran. On est obligé de reconnaître que la polygamie existe en principe sous le régime de l’islam ; mais on peut nier qu’elle existe réellement comme un fait social. Chacun sait les obligations de fortune que le prophète impose au croyant qui veut profiter de toute la latitude de la loi sur le mariage. Dans ces derniers temps, les mœurs en ont encore restreint les effets, et en Turquie on compte à peine aujourd’hui trois cas de polygamie sur une population de cent mille musulmans.

On pourrait prendre ainsi tous les points de la législation politique et civile de ces peuples, montrer combien elle est loin de répondre aux idées si légères que l’on s’en fait, et il deviendrait clair pour tous les esprits droits que nous ne sommes point séparés des Arabes par des lois incompatibles et inconciliables avec les nôtres. La différence, car il y en a une cependant, n’a donc pas le caractère qu’on lui attribue, et, sauf erreur, c’est simplement la différence de l’enfant à l’homme, des institutions primitives à des institutions savantes, de la notion de famille et de tribu à la notion de société et d’état, et surtout de la vie militaire à la vie civile.

C’est de l’application du régime militaire au gouvernement des sociétés que viennent toutes les misères et tous les désordres dans lesquels sont encore plongés les pays musulmans ; mais là aussi est le secret des procédés à l’aide desquels nous pouvons les arracher à ces souffrances physiques et morales et leur faire accepter le bienfait de nos usages et de nos croyances. Laissons de côté cette rudesse des mœurs militaires, source naturelle des crimes que l’on explique à tort par le fanatisme ou le despotisme, et voyons comment cette nature primitive des Arabes veut être traitée, le langage qu’elle nous commande et les hommes qui sont capables de le tenir avec le plus d’autorité. Assurément nos systèmes, nos abstractions, nos formules métaphysiques, le langage de la science moderne, tout cela est lettre close pour les musulmans de l’Algérie. Les plus simples idées morales, les plus simples faits sociaux exposés dans l’idiome du pur bon sens, voilà les seuls objets intelligibles pour leur dialectique inexpérimentée. Il est une considération non moins grave et peut-être décisive. Par suite de la simplicité des sentimens auxquels ils obéissent, et par une façon de voir commune à tous les peuples primitifs, ces grands enfans ont pour la valeur individuelle un respect profond ; mais le trait le plus frappant de leurs idées sur l’homme, c’est qu’ils le conçoivent en quelque sorte tout d’une pièce nous voulons dire qu’ils n’analysent pas l’individu, qu’ils n’attribuent pas sa supériorité à telle ou telle vertu, à telle ou telle qualité, et qu’ils les veulent toutes réunies en une seule et même personne. Dans l’état actuel de l’opinion en Europe, l’homme religieux, l’homme politique, l’homme moral, sont trois hommes très distincts, quelquefois même très opposés. En pays musulman, il n’en est point ainsi ; ce qui n’est ni moral ni religieux ne saurait être politique. Il n’y a pas pour la volonté trois principes d’action, il y en a un seulement : la justice, dont la religion, la morale et la politique ne sont que les trois branches. Où trouver des hommes qui répondent à cet idéal ? C’est le dernier terme du problème posé dans les Soirées de Carthage. L’abbé Bourgade, étant lui-même un homme simple, biblique, presque oriental, et ayant obtenu quelques conversions remarquables dans la régence de Tunis, ne doute pas que des prêtres catholiques, préparés par une instruction spéciale, ne puissent remplir à souhait ces fonctions apostoliques. Il est évident que l’état peut aussi se servir, pour soumettre à son influence l’esprit oriental, des moyens et des hommes dont il dispose. Il peut du moins, de son point de vue purement temporel, diriger lui-même la machine administrative dans cet esprit de transaction. Il peut, lui aussi, former ou trouver des hommes qui sachent ce que les civilisations primitives ont de vrai et de faux, et par quels procédés de législation et de gouvernement nous pouvons les régénérer en les transformant. Les idées nouvelles que l’église et l’état puiseront dans l’étude consciencieuse de l’islamisme et des législations musulmanes seront pour l’un comme pour l’auge un appui précieux dans l’accomplissement de leur mission distincte. Cette étude, l’auteur des Soirées de Carthage l’a commencée du point de vue de l’église. Il faut espérer que l’état ne restera point en arrière et que notre gouvernement se convaincra qu’une connaissance approfondie des institutions orientales doit régler à l’avenir sa politique en Algérie.




  1. Un volume in-12, chez Garnier, Palais-Royal.
  2. Un vol. in-80, chez Firmin Didot, rue Jacob.