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Chronique de la quinzaine - 31 août 1847

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Chronique n° 369
31 août 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1847.


Les traités de Vienne reparaissent de nouveau dans les discussions de la diplomatie européenne ; il s’agit encore de les interpréter soit au profit du plus fort, soit dans l’intérêt du droit et de la liberté. Il y a bientôt un an, l’Autriche absorbait la petite république de Cracovie ; aujourd’hui elle envahit une des villes des états romains. L’article 103 de l’acte du congrès de Vienne du 9 juin 1815, en rendant au pape les légations de Ravenne, de Bologne et de Ferrare, a stipulé que l’Autriche aurait droit de garnison dans les places de Ferrare et de Comachio. C’était une grave dérogation aux prérogatives de la souveraineté pontificale : aussi, dès le 12 juin 1815, la cour de Rome protesta contre une pareille clause ; pourtant elle dut la subir. Le gouvernement autrichien, non content de tenir garnison dans les deux places, c’est-à-dire dans les deux forteresses, voulut souvent étendre son occupation à des postes en dehors des citadelles. A ces empiétemens, la cour de Rome a toujours opposé les réclamations les plus vives. Cependant, depuis plusieurs années, il ne s’était plus élevé sur ce point de difficultés nouvelles entre le cabinet de Vienne et le saint-siège, lorsque, dans ces derniers temps, Pie IX reçut la nouvelle que l’Autriche avait pris véritablement possession de Ferrare, car elle avait fait occuper, le 13 août, par ses troupes tous postes de la ville. Le même jour, une protestation solennelle du cardinal Ciacchi, légat de Ferrare, a déclaré illégale et arbitraire une pareille occupation. Le cabinet autrichien a répondu, par son organe officiel, qu’il avait toujours exercé son droit de garnison d’une manière plus ou moins étendue, suivant les circonstances. Si aujourd’hui il a réparti des troupes dans les différens postes et dans les casernes de la ville de Ferrare, c’est que l’agitation excitée par la presse et les clubs lui a paru menacer la tranquillité publique. Ce langage n’indique que trop que l’Autriche n’a jamais eu la pensée, comme le bruit en avait couru, de revenir sur les mesures qu’elle avait prises, et de retirer de Ferrare les renforts qu’elle y avait envoyés.

Telle est la situation. Par l’occupation de la ville de Ferrare, l’Autriche blesse vivement les droits de la souveraineté pontificale, et néanmoins elle prétend qu’elle n’a pas outrepassé les termes des traités. Quant à une intervention, le cabinet de Vienne en désavoue la pensée. Pourquoi ? Quand même la cour de Rome n’aurait pas déclaré d’une manière absolue qu’en aucun cas elle ne solliciterait une intervention étrangère, il est certain qu’en ce moment, loin de réclamer auprès d’aucun cabinet un pareil secours, elle manifeste l’intention de faire elle-même ses affaires en s’appuyant sur les libéraux modérés. Or, comment l’Autriche, sans violer tous les principes et tous les droits, sans montrer qu’elle entend traiter l’Italie en pays conquis, pourrait-elle intervenir dans les états du pape contre la volonté bien connue de Pie IX ? En 1831, quand l’effervescence qui régnait dans la péninsule éclata par une triple insurrection à Modène, à Parme, à Bologne, les trois gouvernemens qui se trouvaient ainsi assaillis invoquèrent sur-le-champ l’intervention de l’Autriche. Pour ne parler que des états pontificaux, les troupes autrichiennes les occupèrent plusieurs mois, sur l’invitation et du consentement du pape, dont elles n’évacuèrent le territoire qu’à la fin de juillet. L’année suivante, d’autres troubles amenèrent une nouvelle intervention de l’Autriche, encore sur la demande du pape. Il faut même remarquer qu’à cette époque les soldats pontificaux inspiraient une telle aversion aux Romagnols, que plusieurs villes se félicitèrent de recevoir dans leurs murs les Autrichiens, qui, par une discipline sévère, protégeaient au moins la tranquillité publique. Au surplus, cette popularité passagère des Autrichiens s’évanouit bientôt à la nouvelle que le drapeau français allait paraître en Italie. En effet, cette seconde invasion de l’Autriche dans les états romains mécontenta assez vivement M. Casimir Périer pour le déterminer à l’expédition d’Ancône, conduite avec tant d’audace et de bonheur. On voit que si l’Autriche, depuis 1830, est entrée deux fois sur le territoire pontifical, c’est qu’elle y fut appelée par Grégoire XVI. Aujourd’hui Pie IX lui déclare au contraire qu’il entend faire face aux nécessités de la situation sans le secours de l’étranger ; il a un langage tout-à-fait national, il a le cœur d’un véritable Italien, et il croit qu’il aura plus de puissance par sa popularité qu’il n’en pourrait trouver dans l’intervention autrichienne.

C’est ainsi que seize années d’ordre et de paix ont apporté dans la péninsule des modifications politiques et morales qui doivent inspirer au gouvernement autrichien des réflexions sérieuses. Il y a là des sentimens, des tendances, des progrès, dont on ne triomphe pas avec des baïonnettes. De quelque côté qu’elle tourne ses regards, en Toscane, en Piémont, l’Autriche est entourée de populations intelligentes travaillant à conquérir le bien-être matériel et la liberté civile. A coup sûr, un pareil esprit n’a rien qui puisse alarmer les gouvernemens ; aussi ces derniers, loin d’invoquer la protection étrangère, ont-ils vu, avec un chagrin qu’ils ont plus ou moins manifesté, l’occupation de la ville de Ferrare ; par ce nouvel empiétement, ils se sont sentis atteints dans leur souveraineté et dans leur indépendance. L’Autriche ne doit pas non plus oublier que, si Pie IX est faible comme prince temporel, il dispose d’une autorité morale contre laquelle il ne serait pas d’une habile politique d’entrer en lutte ouverte. Quelque opinion que le gouvernement autrichien puisse avoir de sa force, il ne se croit pas sans doute plus maître en Italie que ne l’était Napoléon il y a quarante ans. Cependant Napoléon, au milieu de ses triomphes, après Austerlitz et Iéna, s’irritait des obstacles que lui opposait la fermeté de Pie VII. « Je trouve dans mon siècle, s’écriait-il, un prêtre plus puissant que moi, car il règne sur les esprits, et moi je ne règne que sur la matière. » Dans des circonstances analogues, la puissance de Pie IX serait plus grande encore que celle de Pie VII, car à l’autorité de la religion se joindrait le prestige des idées de liberté. L’Autriche a-t-elle intérêt à provoquer un pape à reprendre l’antique et glorieux rôle de représentant de l’indépendance italienne ? D’un autre côté, ne serait-il pas étrange qu’un cabinet qui professe si hautement les principes conservateurs se constituât l’adversaire de la papauté ? Aujourd’hui donc, tout conseille à la cour de Vienne d’apporter dans les affaires de l’Italie la plus grande réserve ; elle y est invitée par son intérêt, par la politique d’ordre et de stabilité qu’elle prétend exprimer et servir plus que personne, par les changemens moraux qui se sont opérés autour d’elle.

Il y a, pour ce qui concerne l’Italie, un complet contraste entre l’Autriche et la France. A l’Autriche la prépondérance matérielle, à la France l’influence morale. Notre rôle dans la péninsule est d’autant plus facile et peut-être d’autant plus considérable, qu’il est plus désintéressé. L’Italie est bien convaincue que la France fait les vœux les plus sincères pour son indépendance, et qu’elle a abdiqué à son égard tout projet de conquête et de domination. Cette persuasion, jointe au souvenir de la régénération morale que lui apportèrent, à la fin du dernier siècle, les armées victorieuses de la révolution française, lui inspire pour nous une confiance, une sympathie qu’il serait bien peu politique de tromper. D’ailleurs, les traités de Vienne ont créé à l’Autriche en Italie une situation si formidable, qu’il faut au moins veiller à ce qu’elle ne s’agrandisse pas encore. En 1831, en 1832, la France posait avec fermeté le principe de l’indépendance et de l’intégrité des états du saint-siège. Ce principe domine tout, et nous sommes convaincus que le gouvernement français n’a rien fait, n’a rien dit qui puisse l’affaiblir et en entraver l’application. Pourquoi se désarmer de gaieté de cœur ? La cour de Rome a fait connaître qu’elle ne réclamerait pas d’intervention étrangère c’est bien ; mais, sur cette assurance, notre diplomatie n’a pas dû se hâter de déclarer qu’elle ne se mêlerait des affaires des états romains que dans le cas où une puissance se permettrait d’intervenir sans la demande préalable du pape. A quoi bon limiter ainsi sa propre action dans l’avenir ? Pourquoi prévoir le cas où une intervention étrangère ne provoquerait de notre part aucune réclamation, aucune résistance ? La France doit garder toute la liberté de ses mouvemens pour les éventualités qui peuvent se produire d’un instant à l’autre.

Il lui importe d’autant plus d’avoir une contenance ferme et décidée, qu’elle ne laisse pas que d’être observée avec une curiosité malveillante par des adversaires et des rivaux. La presse anglaise ne nous épargne pas ses critiques et l’expression d’une joie injurieuse, à l’idée que notre politique abandonne les principes que jusqu’ici elle avait toujours défendus. Elle nous représente comme désertant des traditions séculaires, comme abdiquant des prétentions pour le triomphe desquelles nous avons autrefois si souvent combattu. Nous savons tout ce qu’il faut rabattre de ces déclamations ; toutefois ce langage doit nous tenir en éveil. Les organes de lord Palmerston dénoncent à l’Europe le gouvernement français comme coupable de complicité avec l’absolutisme de l’Autriche. La meilleure réponse à cette accusation sera dans l’habile fermeté de notre diplomatie, qui doit montrer que nous n’abandonnerons pas à l’Angleterre l’honneur de défendre en Europe les saines idées libérales. Que lord Palmerston prenne partout fait et cause pour les partis extrêmes, quel que soit leur drapeau, le carlisme ou la démagogie, nous ne lui envions pas ce rôle d’agitateur, qui demande à l’anarchie d’ouvrir des chances heureuses aux intérêts, à l’influence, au commerce de l’Angleterre. La mission de la France est autre : prêtant partout son appui moral à la liberté modérée, aux idées de sages réformes, la France inspirera plus de confiance et d’estime que si elle se montrait ici absolutiste, là radicale, au gré de ses caprices ou de ses spéculations. Du reste, il ne serait pas impossible que les vivacités de lord Palmerston eussent un résultat qu’à coup sûr il n’a ni désiré, ni prévu : c’est d’inspirer à l’Autriche une plus grande circonspection. Le ministre whig ne doit rien souhaiter avec plus d’ardeur que des événemens, des circonstances, qui amènent sur quelque point de l’Italie une intervention d’une puissance étrangère. Lui aussi pourrait alors se mêler des affaires de la péninsule, et montrer le pavillon anglais devant Naples, devant Civita-Vecchia, et dans le golfe de Palerme. D’ailleurs, ne pourrait-on trouver dans les conditions actuelles de la politique anglaise plus d’un motif de se prononcer en faveur du saint-siège ? Déjà les difficultés de l’Irlande avaient fait comprendre à l’Angleterre la nécessité d’un rapprochement avec Rome ; la question du rétablissement des relations diplomatiques par l’envoi d’un ambassadeur auprès du Vatican a été plus d’une fois agitée, et elle se reproduira lorsque le parlement devra plus tard discuter la dotation du clergé catholique. Enfin il est certain que le gouvernement anglais cherche à établir le transit de la malle de l’Inde à travers les états pontificaux. Voilà bien des raisons pour que l’Italie ne croie pas au désintéressement de l’Angleterre, comme elle croit aujourd’hui à celui de la France. S’il y a de la prévoyance dans les gouvernemens, un sage instinct dans les populations, on évitera, de part et d’autre, tout ce qui pourrait amener dans les états indépendans de l’Italie des drapeaux étrangers.

En effet, c’est surtout d’elle-même que l’Italie peut attendre son salut et sa force, et dès à présent d’heureux symptômes se manifestent au-delà des Alpes. Dans une lettre adressée à un personnage aussi connu par ses principes libéraux que par son dévouement à la personne du, roi Charles-Albert, ce prince s’est prononcé d’une manière formelle contre l’occupation de Ferrare. Le roi aurait renouvelé l’expression de son mécontentement en présence de plusieurs membres du corps diplomatique, et notamment du nonce du saint-siège, monsignor Antonucci, à qui il aurait offert l’appui du Piémont contre les exigences de l’Autriche. Cette détermination serait due aux conseils de M. de la Villamarina, ministre de la guerre, et du duc de Savoie, qui, bien que marié à une princesse autrichienne, se fait, en cette circonstance, l’organe des vœux de la nation. Cependant il ne paraît pas qu’aucune démarche officielle ait encore eu lieu, et il n’est pas certain, comme on l’a dit, qu’une note dans ce sens ait été adressée au cabinet de Vienne, bien qu’une polémique assez aigre entre la Gazette piémontaise et le journal officiel de Milan en ait donné l’espérance à Turin. L’agitation est grande en Piémont, surtout dans l’armée, ce qui est un symptôme considérable pour qui connaît le caractère méthodique et froid des Piémontais. Cette attitude du Piémont ne sera pas sans influence dans la question actuelle ; il faut la constater comme l’indice d’une tendance vers la seule politique qui convienne à l’Italie : nous voulons parler d’une alliance défensive qui, en mettant les souverains de la péninsule à couvert de l’influence étrangère, établirait entre eux une certaine solidarité dans l’accomplissement des réformes pacifiques et progressives. En unissant sa cause à celle du reste de l’Italie, le roi Charles-Albert servirait tout ensemble les intérêts de son pays et se montrerait fidèle aux traditions de la maison de Savoie. Le Piémont a une armée de 52,000 hommes en temps de paix, qui, sur le pied de guerre et en appelant sous les drapeaux les bataillons provinciaux, peut être promptement portée au double ; qu’on ajoute à cela une marine déjà respectable, des finances en excellent état et une administration qui compte dans son sein des hommes véritablement distingués : que manque-t-il donc au Piémont pour prendre une plus grande part d’influence dans les affaires italiennes ? Un peu plus de décision et une contenance assez ferme pour inspirer désormais plus de confiance à la péninsule.

À côté du Piémont, les états de Parme, de Modène et de Lucques sont complètement soumis à l’influence du cabinet de Vienne ; l’archiduchesse Marie-Louise administre pour l’empereur Ferdinand ; Modène est la citadelle et le chef-lieu du parti rétrograde, et l’imprudent souverain de Lucques semble s’appliquer à soulever ses sujets par ses caprices tyranniques et à ouvrir de ce côté une porte à l’intervention autrichienne. L’importance de ces petits états est peu considérable, et leur opposition ne serait pas très dangereuse, s’ils ne constituaient pour leurs voisins une cause permanente de troubles, ainsi qu’il est arrivé récemment encore à l’occasion des massacres de Parme. En Toscane, l’opinion libérale trouve un plus sûr appui. Le grand-duc a donné des gages de ses bonnes dispositions, et la droiture de son caractère ne peut être révoquée en doute. Les concessions qu’il a faites à l’opinion ont été spontanées, et il a su s’identifier franchement avec les intérêts de son peuple. Quant au roi de Naples, il serait injuste de ne pas reconnaître l’importance des réformes économiques qu’il vient d’introduire dans ses états, surtout si on tient compte des difficultés de sa position vis-à-vis de l’Autriche, et rien ne peut faire douter un jour ou l’autre de son adhésion à l’alliance italienne. Jamais les circonstances ne furent donc plus favorables pour cette union, garantie essentielle de l’indépendance nationale, comme l’union des populations avec les gouvernemens est la seule garantie de la liberté.

C’est en posant ce principe que le parti modéré a rendu moins épineuse la tâche des gouvernemens italiens, en même temps qu’il a mis ceux du dehors en demeure de se prononcer en sa faveur, s’ils veulent sauver la cause de l’ordre et du progrès, et, à ce point de vue, on n’a peut-être point assez apprécié les services rendus par ce parti dans les derniers événemens. Grace à ses efforts et à son influence, le gouvernement du pape a pu conserver jusqu’à présent, dans le différend survenu avec l’Autriche, les avantages que lui donne sa position. A la voix de ses chefs, l’attitude du peuple de Rome et des légations est restée calme. Sauf l’émotion inévitable causée à Rome le jour où y parvint la nouvelle de la première entrée des Autrichiens à Ferrare, aucune manifestation intempestive n’est venue entraver l’action du gouvernement. Le pape ayant exprimé le désir de voir le peuple s’abstenir de toute démonstration, le mot d’ordre a été donné aux clubs, à la garde nationale, aux journaux ; Ciciruacchio l’a transmis à la foule, et tout s’est passé dans un ordre parfait. Le gouvernement pontifical, assuré de la tranquillité publique, a pu en toute sécurité organiser les gardes nationales, et, confiant dans son bon droit, opposer une réponse énergique aux prétentions de l’Autriche. On sait en quels termes il l’a fait. Le cardinal secrétaire d’état n’a point oublié l’ancien évêque de Rieti, courant, en 1831, sur les remparts et distribuant des armes à la population. Sa franchise un peu rude ne s’accommode guère des formes diplomatiques, et déroute parfois les habitudes et les traditions. Son allure loyale et résolue gêne beaucoup le parti rétrograde. Aussi la cabale tout entière est-elle conjurée contre lui, et sa ruine est le but de tous ses efforts. Elle a malheureusement encore plus d’une voie détournée pour faire arriver ses insinuations à l’oreille du pape, mais nous avons trop de confiance dans la sagesse de Pie IX pour croire qu’il puisse se laisser surprendre et donner sur ce point la moindre satisfaction à ses ennemis, qui ne manqueraient pas de l’interpréter comme un triomphe complet et décisif.

Les peuples qui traversent de laborieuses épreuves pour conquérir une liberté régulière peuvent prendre exemple sur une nation qui, depuis vingt ans, a été aux prises avec des difficultés de tout genre, sans y succomber : nous voulons parler de la Grèce. Les chambres viennent de s’ouvrir à Athènes, et le gouvernement a pu leur apprendre qu’il se croyait en mesure d’effectuer progressivement le paiement de la dette nationale, sans compromettre d’une manière fâcheuse les intérêts du trésor, de l’agriculture et de la navigation. Nous serions presque tentés de faire honneur de ce résultat aux exigences persévérantes de lord Palmerston, pour employer les expressions du discours de la couronne. En effet, c’est pour ainsi dire sous le feu des attaques du ministre anglais que M. Coletti a trouvé l’énergie nécessaire pour dissoudre la dernière chambre des députés, dans laquelle une opposition violente entravait la marche du gouvernement, pour en appeler à des élections nouvelles, y conquérir une majorité incontestable, et préparer les mesures importantes qui doivent fonder le crédit national. Cette fois encore, le gouvernement grec a trouvé l’assistance d’un généreux étranger, M. Eynard de Genève, qui continue de servir la cause de l’indépendance hellénique avec un dévouement que le temps n’a pu refroidir. Si M. Coletti n’a pas annoncé dans le discours de la couronne un heureux dénoûment des difficultés qui se sont élevées entre la Porte et la Grèce à l’occasion de M. Mussurus, c’est qu’il résiste encore à de nouvelles exigences du divan, qui paraît avoir été trop accessible aux suggestions de la diplomatie britannique. Toutefois le roi Othon a exprimé l’espoir que ce différend ne tarderait pas à se terminer d’une manière conforme à la dignité des deux états. Quand l’incident relatif à M. Mussurus éclata, il semblait, à voir l’effroi de bien des gens, que la guerre allait en sortir ; aujourd’hui l’affaire se trouve réduite à de plus modestes proportions : ce n’est plus guère qu’une pointillerie d’étiquette. Il est plus que temps d’en finir.

C’est à tort qu’on avait voulu faire un événement diplomatique de la note remise en Suisse à M. Ochsenbein par le représentant de l’Angleterre, M. Peel. Dans cette note, il n’y a pas autre chose que des politesses pour M. Ochsenbein et des vœux pour le bonheur et la liberté de la Suisse, qui doit, par le maintien de l’ordre, ôter tout prétexte à une intervention étrangère Si la diplomatie de lord Palmerston tenait toujours le même langage, nous n’aurions jamais pour elle que des éloges. Plus encore que le gouvernement anglais, la France, en sa qualité de puissance limitrophe, considérerait comme chose très fâcheuse la nécessité d’une intervention en Suisse ; aussi n’a-t-elle épargné ni avertissemens ni conseils pour engager la confédération à se préserver des excès qui seuls pourraient amener un semblable résultat : elle a reconnu le droit qu’avait la nation helvétique de réviser son pacte fédéral, mais elle lui a signalé les écueils où elle pouvait tomber en remaniant sa constitution, et les dangers où la précipiteraient les exagérations des partis qui la divisent. Ce langage est-il suspect ? Ces sentimens sont-ils hostiles ? En parlant ainsi, la France n’a pas laissé que de produire une impression assez profonde non-seulement sur les hommes modérés, mais même sur ceux des radicaux qui sont au gouvernement, et qui, en dépit de leurs préjugés et de leurs passions, ne peuvent fermer les yeux à l’évidence. Depuis quelque temps, le radicalisme se divise, se fractionne : il y a les radicaux gouvernant et les radicaux clubistes. Les premiers, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent pas toujours contenter les seconds, qui ne leur ménagent pas les accusations. De là des luttes au sein du parti extrême qui domine aujourd’hui en Suisse. Ce parti est, on le voit, livré à la guerre civile, qui, aux yeux des radicaux, semble être un instrument légitime de réformes et de progrès. Un prédicateur qui s’était avisé dernièrement de déplorer l’état d’anarchie où est aujourd’hui plongée la Suisse, n’a-t-il pas été menacé d’être mis en jugement ? Il était en effet bien coupable ; il avait demandé, à la fin de son sermon, que la guerre civile fût détournée de la Suisse, ou que du moins, si elle éclatait, elle retombât sur la tête de ceux qui l’auraient provoquée. La propagande organisée à l’étranger, des comités directeurs qui, de Paris et de Londres, travailleront à imprimer en Suisse plus d’unité à la marche de la démocratie, tels sont encore les moyens auxquels le radicalisme demande son triomphe. Faut-il s’étonner que de pareilles démonstrations en provoquent d’autres ? Des évêques de France se prononcent de leur côté en faveur des catholiques suisses. Cette sorte d’intervention est fâcheuse : tout ce qui donne aux cantons conservateurs une couleur trop exclusivement catholique peut leur faire perdre de puissans appuis et mettre des obstacles à une fusion nécessaire. C’est, en effet, plus que jamais le moment pour l’opinion modérée de rassembler ses forces et ses élémens. Il importe à la Suisse de voir s’élever un parti intermédiaire qui sache faire de précieuses recrues tant parmi les protestans que parmi les catholiques. Ce parti ne peut obtenir la prépondérance qui lui permettra de rendre de véritables services à son pays qu’en subordonnant aux grands intérêts nationaux les passions religieuses. Les conservateurs suisses doivent agir non pas en sectaires, mais en hommes politiques ; ils doivent de plus en plus dégager leur cause de tout ce qui peut la compromettre et la dénaturer. Quelle est l’accusation sans cesse renouvelée par le radicalisme ? C’est que l’opinion conservatrice en Suisse s’identifie avec la cause des jésuites. N’y a-t-il donc aucun moyen de faire tomber une accusation semblable ? N’y a-t-il pas, au sein de la religion catholique, une autorité compétente pour trancher l’épineuse question du séjour des jésuites à Lucerne ? Le pontife qui, dans la chaire de saint Pierre, montre un zèle si ardent pour le bonheur et la liberté des peuples, ne pourrait-il, par une intervention souveraine, contre laquelle à coup sûr personne ne s’élèverait, inviter les jésuites à quitter un pays où leur présence sème l’agitation et sert de prétexte à la guerre civile ? A Genève déjà, les catholiques ont fait connaître qu’ils ne marcheraient pas contre les sept cantons, et les conservateurs protestans de la ville de Calvin ont manifesté les mêmes intentions. Il n’y aurait ainsi à Genève, pour attaquer le Sonderbund, que les radicaux ; mais ces derniers formeraient une trop petite armée pour hasarder l’expédition. On s’abstiendra donc selon toute apparence, et on donne pour raison qu’il ne serait pas prudent de dégarnir la frontière du côté de la France, qui sans doute pourrait profiter de l’occasion pour conquérir la république de Genève. C’est par cette plaisante explication qu’on cherche à sauver l’amour-propre du radicalisme ; mais nous venons de donner les véritables motifs de sa modération momentanée. Au surplus, entre les résolutions prises par la diète et le commencement des hostilités, il y a heureusement bien des degrés à franchir, et nous espérons encore que des Suisses ne feront pas la faute d’aller porter la guerre dans ces petits cantons qui fondèrent l’indépendance helvétique en triomphant des Autrichiens.

Nous n’avons pas encore parlé du recès adressé par le roi de Prusse à ses fidèles états ; nous avons toujours peur de nous trop hâter dans nos opinions quand il s’agit de l’Allemagne, et les esprits vont, au-delà du Rhin, d’une allure qui leur est si particulière, que nous avons beaucoup à faire en France pour y accommoder la nôtre. Nous voulons aujourd’hui non pas expliquer ou commenter le recès royal (tout le monde sait à quoi il se réduit), mais le juger pour ainsi dire et juger des dispositions du pays par l’effet que ce nouvel acte semble y produire.

Le recès (Abschied), dans la langue politique de l’Allemagne, équivaut justement à cette série de réponses avec lesquelles le roi, du temps de notre ancienne monarchie, faisait annoter les cahiers de doléances des états-généraux ou provinciaux. C’est la voie la plus naturelle que puisse suivre un gouvernement en face d’une assemblée délibérante dont la compétence se borne au droit d’avis. Jusqu’ici donc, chacune des huit diètes provinciales avait eu son recès après la session finie. On a traité la grande diète comme on traitait les petites, on a gardé rigoureusement les mêmes formules, et l’on a obstinément nié de la sorte qu’il y eût la moindre différence de caractère et d’autorité entre les petites et la grande. On a passé tout-à-fait sous silence les prétentions politiques qui s’étaient frayé une route si légitime, et l’on n’a rien voulu voir d’autre dans cette assemblée toute nouvelle que la réunion pure et simple des vieilles assemblées provinciales, renfermées comme auparavant dans l’humble rôle d’une conférence administrative. Était-ce le vrai de la situation ? Nous ne le croyons pas.

Il courait à Berlin, au commencement de la session, un mot qui rendait bien l’aspect de la diète à son début. On avait cru en haut lieu, disait-on, que l’on n’aurait devant soi que les représentans de huit provinces et de quatre ordres ; mais, quand une fois on a vu ces six cents personnes : — Tonnerre ! éclairs ! a-t-on crié tout d’un coup, c’est la nation ! — Il sera donc très difficile de rapetisser les états-généraux à la taille des états provinciaux, et l’on peut tenir au contraire pour certain que les prochaines diètes provinciales, au lieu de rester isolées comme elles l’étaient les unes des autres, ne seront plus que des tronçons de la diète générale qui aspireront toujours à se rejoindre.

Telle étant d’une part la réalité, de l’autre l’attitude prise par le gouvernement dans son recès, quelle a été l’impression du public ? Nous sommes en mesure d’affirmer que cette conduite, d’ailleurs assez prévue, a blessé tous les cœurs sans les décourager. La presse censurée ne peut assurément donner une idée très exacte de l’état moral des pays allemands, mais elle traduit toujours avec plus ou moins d’habileté les tendances de l’opinion, et la censure ne pèse point partout du même poids. On laisse aux feuilles du Rhin plus de liberté qu’à celles de la Saxe ou du Brandebourg. La Gazette de Cologne sait très heureusement profiter de cette tolérance pour défendre les principes constitutionnels, et la mesure, le tact qu’elle apporte au service d’une cause à la fois si compromettante et si chère, doivent lui mériter tous les éloges. La manière dont elle a parlé du recès est un exemple curieux de cette adroite polémique : n’en pouvant dire beaucoup de bien, la Gazette de Cologne s’est beaucoup félicitée de n’en avoir pas à penser plus de mal. Il existe, à l’en croire, dans les hautes régions du pouvoir et de la cour, un parti rétrograde qui voulait tout pousser à l’excès, tout rompre ; la couronne a résisté, elle a laissé tout en suspens : il faut encore l’en remercier. Le roi ne répond pas aux vœux des états, mais il ne leur reproche pas de les avoir exprimés, il ne recommence pas ce terrible discours du 11 avril, comme on l’avait conseillé, comme on l’avait craint. Le roi ne tient pas compte, n’entend même rien connaître des réserves formelles sous lesquelles un grand nombre des députés nommés aux Auschüsse (comités) avaient accepté leur mandat ; mais il ne les punit pas pour cette demi-obéissance, il ne poursuit pas même devant la justice, comme on l’avait annoncé, les sujets rebelles qui avaient refusé de choisir les Auschüsse et contrecarré directement ses ordres (Befehl). Nouvelle victoire du parti libéral sur le parti absolutiste !

On ne saurait se dissimuler qu’on sent bien quelque chose d’arbitraire et de fictif dans cette place improvisée que l’on fait ainsi à la royauté prussienne au juste milieu des partis, et cette royauté si personnelle, si vivante par elle-même et pour elle-même, se prête assez médiocrement à la froide et majestueuse neutralité qu’on lui suppose. Ce n’est pas là cependant une pure invention de polémiste. La Gazette de Cologne a devant elle un adversaire quotidien qui représente, avec toute l’étroitesse et toute l’âcreté possible, les préjugés les plus hostiles à ses idées nous voulons parler de l’Observateur Rhénan, l’organe semi-officiel d’une portion du cabinet de Berlin ; mais ce qui se trahit surtout dans cette manière de se consoler d’un mal par la joie de n’en pas éprouver un pire, c’est une sorte d’accommodement qui flatte ce besoin de temporiser dont l’Allemagne est toujours possédée même au milieu de ses plus vifs accès d’indignation, et, sous ce rapport, la tactique du journaliste se rencontre certainement avec le fond de bien des esprits.

Il ne faudrait pas croire cependant que cette inclination peut-être un peu forte pour les atermoiemens exclût une certaine décision de caractère propre à la nature allemande, cet entêtement germanique qui peut avoir l’air de lâcher tout sans démordre de rien. La Gazette de Cologne termine les articles d’intention si conciliante qu’elle a publiés sur le recès du 24 juillet par quelques mots beaucoup plus expressifs : « En somme, si nous marchons lentement, nous marchons d’un pas sûr et qu’on n’arrêtera point. Il n’y a rien encore qui doive nous décourager ; c’est notre affaire à nous, aux électeurs, aux élus, au peuple entier, de nous montrer fermes et opiniâtres. » M. Hanssmann s’exprimait avec la même constance en revenant, pour la première fois depuis la diète, siéger à sa place ordinaire dans le conseil municipal d’Aix-la-Chapelle. M. Hanssmann, on le sait, est un des cinquante-huit qui, malgré le commandement du roi, n’ont pas voulu nommer les Ausschüsse ; il se fait moins d’illusions que personne sur la portée immédiate des institutions actuelles, sur la valeur d’initiative de l’esprit allemand. Il ne se cache point pour dire en pleine assemblée que les résultats de la diète, à plus d’un égard, ont été fort petits ; que le plus clair désir des ministres, ce serait de les diminuer encore et surtout d’ajourner le plus possible une nouvelle convocation ; et néanmoins, au milieu de tous ces déboires, M. Hanssmann maintient et affirme publiquement que le pays ne peut plus vivre sans états-généraux, qu’il ne peut se passer quatre ans avant qu’on les rassemble, et que la sagesse du roi aussi bien que sa magnanimité lui garantit cette inébranlable espérance.

Du reste, la déclaration signifiée par le gouvernement au sujet des futurs Ausschüsse a déjà porté quelques-uns des fruits qu’on en pouvait attendre. Le roi fait connaître qu’il confirme la nomination des membres choisis par la diète pour entrer dans ces comités, mais qu’il n’accepte point les conditions auxquelles le plus grand nombre d’entre eux a été nommé : aussitôt un député d’Elbing, M. de Bardeleben, dépose son mandat. Tous les représentans de la province de Prusse ayant pris le leur sous les mêmes réserves, on doit croire qu’ils se sentiront placés sous la même obligation, et il est probable que cette démonstration collective aura plus d’effet politique que la démarche isolée de M. de Bardeleben. Celui-ci est un de ces combattans d’avant-garde qui n’attendent jamais leur tour ; l’armée parlementaire de la Prusse a déjà montré toutes ces variétés de personnages. C’est M. de Bardeleben qui, un jour qu’un orateur ministériel disait à la tribune que la diète représentait les ordres, se leva brusquement et s’écria : « Nous représentons la nation ! »

Un homme d’une autorité bien autrement grave, M. de Schwerin, qui, sur la fin de la session, avait sacrifié la rigueur de ses principes constitutionnels aux exigences de la royauté, M. de Schwerin doit, assure-t-on, se décharger de ses fonctions administratives pour appartenir tout entier à la vie publique. Il remplissait la charge de Landrath, charge analogue à ce que serait chez nous celle d’un sous-préfet nommé par les propriétaires de l’arrondissement. Le gouvernement se proposant, à ce qu’il parait, de soumettre à son autorisation l’entrée des employés dans la diète, M. de Schwerin, malgré tout son zèle monarchique, n’a pas voulu subir cette gêne. Il semble donc que les gens les plus modérés s’attendent encore à de grandes épreuves politiques. M. de Vincke, également revêtu du caractère de Landrath ; s’en démettra de même, s’il ne l’a déjà fait. La vivacité de son opposition ne s’arrangeait guère de la subordination où sa place le retenait vis-à-vis du ministre de l’intérieur, M. de Bodelschwing, son parent et son adversaire de préférence. M. de Vincke, entouré maintenant d’une popularité singulière, se prépare sans doute à de plus hautes destinées ; le mot reçu à propos de cette physionomie trop originale pour qu’il faille lui chercher des ressemblances, c’est que M. de Vincke doit être le Mirabeau de la nouvelle monarchie.

Vienne donc cette nouvelle monarchie prussienne, et à la façon dont on en discute maintenant la possibilité, même dans les régions officielles, on s’aperçoit bien en effet que, si son temps n’est peut-être pas très proche, il est du moins inévitable. La Gazette d’état de Berlin engageait dernièrement sur ces délicats problèmes une polémique très curieuse avec la Gazette allemande. Publiée à Heidelberg par M. Gervinus, aidé de quelques jeunes et brillans collègues qu’il a dans l’université, la Gazette allemande prêche le constitutionnalisme avec des formes un peu doctrinales, mais avec une grande autorité. Tout en critiquant les tendances trop françaises du journal badois, son penchant pour le dogme du gouvernement des majorités, pour celui de la responsabilité ministérielle, la Gazette prussienne se plaçait cependant sur un terrain bien autrement libéral que celui où se maintiennent les vrais absolutistes ; elle repoussait l’absolutisme en lui-même, les vieux droits, le vieux régime ; elle demandait seulement qu’on en gardât la sève nationale, le fond allemand et primitif. S’il y a quelque sentiment sérieux derrière ce suprême retranchement, c’est un sentiment injuste contre lequel nous sommes bien aises de nous élever.

Jadis, en effet, les puissances allemandes, confondant exprès la révolution et le progrès, le mouvement et l’anarchie, s’attachaient à dégoûter leurs peuples des biens de la liberté en les effrayant des horreurs du désordre ; c’était ainsi qu’on formait, qu’on nourrissait les préjugés de l’Allemagne contre la France, et l’on avait par là un moyen de plus pour raviver toujours les rancunes de 1807, dont on tirait si bon parti. Aujourd’hui que l’Allemagne commence à découvrir par sa propre expérience que l’ordre et la liberté ne sont point inconciliables, on voudrait encore l’armer contre nous non plus en lui faisant peur d’institutions qu’elle va bientôt partager, mais en éveillant à leur sujet cet amour-propre d’auteur que tout Allemand porte en soi, en insinuant à plaisir aux vanités nationales la prétention puérile de tout créer sans l’aide de personne et surtout sans l’aide de la France. Le premier progrès qui prouvera l’avancement de l’Allemagne dans sa nouvelle carrière, ce sera quand on la verra débarrassée de cette envie secrète qui la tourmente à notre endroit. Elle s’en défend pourtant avec amertume et nous demande d’un air triomphant ce qu’elle pourrait à présent nous envier. A quoi nous répondrons qu’elle se réjouit trop malignement de nos torts ou de nos fautes pour n’avoir pas l’air d’appréhender nos succès. Il y a moins de fiel dans toutes les injures de John Bull que dans ce dénigrement acharné avec lequel certaines feuilles allemandes exploitent les misères de notre temps et de notre pays pour la plus grande joie des philistins vertueux. Que les hommes de bon sens s’efforcent seulement de persuader à l’honnête Michel qu’il n’est pas absolument nécessaire de refaire le monde ab ovo pour son propre usage, et qu’il peut bien marcher comme a marché la France sans nuire à l’opinion qu’il veut donner de son mérite ; que les patriotes d’outre-Rhin soutiennent hardiment que tout n’est pas mal en France, que tous les employés n’y sont pas corrompus, que tous les hymens n’y sont pas adultères (il n’est point de sage ménagère allemande qui doute de cette abomination), et alors, nous le disons sans paradoxe, l’Allemagne aura fait un grand pas sur le chemin de la vie politique.

Nous ne voulons point quitter les affaires allemandes sans parler du procès des Polonais qui se vide maintenant à Berlin. Nous trouvons dans la Gazette d’Augsbourg une correspondance intéressante qui rend bien la physionomie particulière de cet incident si considérable dans l’histoire du moment. L’impression produite par la première séance a surtout été très frappante. La cour de justice, construite pour la circonstance, est spacieuse et aérée. Les accusés arrivent en masse, se divisent par groupes, se serrent la main ou s’embrassent à la mode de leur pays et causent vivement entre eux ; ils ont la plus complète liberté d’aller et de venir, on ne voit pas la moindre apparence de contrainte, et il n’y a que quatre gendarmes dans cette grande salle ; encore sont-ils postés au milieu de l’auditoire. Le correspondant de la Gazette d’ Augsbourg se rappelle, devant ce tableau pacifique, les formes rigoureuses avec lesquelles ce même tribunal instrumentait, il y a quinze ans, contre la Burschenchaft, et nous nous joignons à lui pour reconnaître cette belle amélioration introduite enfin dans les mœurs politiques de la Prusse. On ne pouvait d’ailleurs choisir d’occasion plus éclatante et mieux appropriée pour inaugurer la liberté, la publicité des institutions judiciaires. Le gouvernement prussien ne saurait voir que des coupables dans les infortunés conspirateurs de Bromberg, mais il sent bien le juste prestige qui les couvre, et il ne prétend point subordonner l’opinion à la sévérité de son point de vue officiel. L’opinion se prononce à Berlin avec un intérêt touchant en faveur des accusés. La mâle figure de Dombrowski, « la beauté plus douce, mais plus idéale » de Mieroslawski, saisissent l’imagination populaire, et la Gazette de Voss enchante par ces images séduisantes les caustiques bourgeois de la capitale. Enfin les dames elles-mêmes professent un naïf enthousiasme et se disputent le portrait lithographié de Mieroslawski, que la censure vient de confisquer. On peut croire que les séances de la haute cour criminelle sont assidûment suivies, et elles ont offert plus d’un contraste dramatique. Le langage clair, froid et grave, tenu par le ministère public au nom de la stricte légalité ; la vigueur de Dombrowski, dénonçant en allemand les éternelles rancunes de la Pologne contre la Russie, et conviant la Prusse à les seconder ; l’emphase poétique de Mieroslawski, racontant en français les merveilles de la révolution polonaise, au lieu de songer à sa propre défense ; l’émotion de l’auditoire et des co-accusés, la propagande politique improvisée par les chefs du complot à la face même de leurs juges, tous les traits inattendus de ce grand événement judiciaire se gravent dans les mémoires. Nous ne pouvons supposer qu’un procès ainsi entamé devant l’opinion en même temps que devant la justice ait maintenant des suites sanglantes. Nous sommes sûrs que la cause sacrée de la nationalité polonaise, loin de perdre à cette nouvelle épreuve, où l’on doit dire que le gouvernement prussien a mis toute loyauté, y gagnera bien au contraire ce sérieux avantage de s’être concilié les sympathies allemandes, jusque-là si rebelles.

Il est une autre nationalité pour laquelle nous voudrions ressentir le même penchant sans pouvoir jamais y réussir assez, c’est la nationalité irlandaise. Nous l’avouons, tout en étant sincèrement touchés des misères de l’Irlande, nous ne pouvons nous en émouvoir d’une façon plus profonde que ceux même qui les souffrent. Ce peuple enfant tromperait jusqu’à la pitié. Le voilà maintenant qui se reprend plus que jamais à la folle adoration de cette fausse idole du rappel, et qui escorte en aveugle les chefs les moins dignes. Nous avons dernièrement expliqué l’ensemble des élections anglaises ; les élections irlandaises, tout récemment terminées, méritent une mention spéciale, tant elles sont caractéristiques. Ce qu’il y a d’effervescence puérile dans les masses, d’absurde brutalité dans les leaders populaires, on ne l’imagine point, si l’on n’écoute jour par jour les échos bizarres des hustings irlandais. La grossièreté de la populace anglaise ne manque jamais d’un certain sens ; elle a même en ses excès quelque chose de plus rassis que ce délire furieux des bons gars du Tipperary, et il n’est pas de candidat anglais qui consentit à être appuyé avec les colères excentriques qui sont presque la règle des luttes électorales de l’Irlande. Essayons seulement d’en donner une idée.

Il s’agit d’une élection de comté dans le Tipperary. Un prêtre de l’église catholique, l’archidiacre Laffan, se lève au milieu d’une explosion de bravos. Il tire de sa poche un numéro du Times, et le jetant avec violence sur la table : « Voilà votre discours de Lincoln, » dit-il à M. Collett, assis à côté de lui. (M. Collett est le candidat ennemi, qui, déjà malheureux en Angleterre, vient chercher un plus rude désappointement en Irlande.) « Qui donc allez-vous aujourd’hui porter, gentlemen tories du Tipperary ? Vous me faite honte. Qui allez-vous porter, je le répète, respectables propriétaires indépendans du Tipperary ? L’homme qui siégeait aux communes le jour où Roebuck vous a appelé des meurtriers et qui ne s’est point levé pour vous défendre. O respectables descendans de l’aristocratie du Tipperary, vous êtes tories, c’est vrai, mais je vous aime encore mieux que je n’aime John Bull, et c’est John Bull qui rira de vous quand il verra vos domaines confisqués et vos enfans mendier. Ces gueux d’Anglais n’ont pas dans le cœur une goutte du lait de la tendresse humaine. Qu’est-ce que veut ce vilain monsieur ? (Montrant M. Collett du doigt.) N’est-ce pas que c’est un laid personnage ? (M. Collett commence à écrire sur son portefeuille.) Mettez cela dans vos papiers ; mettez cela dans votre tabatière, comme nous disons en Tipperary, et ne me regardez pas si fort de travers, monsieur ! Ne croyez pas que vous allez m’intimider, monsieur John Bull ! » - Ici le reporter remarque que c’était réellement risible de voir la mine confuse et colère du pauvre M. Collett, qui ne s’attendait pas à cette chaude attaque de la part du très révérend gentleman. — Celui-ci continue : « Collett, on ne vous a pas trouvé assez bon pour Lincoln, et vous vous croyez bon pour Tipperary. L’Angleterre se fait beaucoup d’argent en revendant les vieux habits, c’est son métier d’être revendeuse ; aussi voilà qu’elle nous dépêche un député d’occasion : cela suffit bien pour Paddy, a-t-on sans doute pensé. Ah ! vous avez eu 200 suffrages à Lincoln, et vous venez essayer les gars du Tipperary ! (Quelle chance ! crie une voix.) Oui, il a de la chance, reprend le vénérable archidiacre ; il y a déjà plus de votans contre lui dans mes deux paroisses qu’il n’y en a pour lui dans toute la baronie. Mettez cela dans votre pipe, M. Collett, et fumez-le. Ah ! n’avez-vous pas entendu conter que le Times, ce brutal journal, nous appelait des prêtres sanguinaires ? » — Ditez-vous toujours vos prières ? interrompt M. Collett d’un air de bonne humeur et tout au moins avec un merveilleux sang-froid. — Je vous ferai dire les vôtres avant d’en avoir fini avec vous, reprend de plus belle l’archidiacre Laffan.

Pour rendre l’effet de cette éloquence, il faudrait à chaque mot intercaler entre ces phrases décousues, entre ces lambeaux d’injures, les rires, les grognemens, les applaudissemens de la multitude. À Limerick, en Kilkenny, ce sont les mêmes fureurs, et tout cela sans passions énergiques, sans volonté ferme et constante, avec la mobilité fiévreuse d’imaginations désordonnées. Plus en vérité nous considérons la situation morale de l’Irlande, plus nous désirons ardemment que les principes libéraux remportent une victoire définitive dans le parlement anglais. Ce n’est pas seulement le pain de l’aumône qu’il faut à cette population sans ressource, il faut avant tout lui donner cette éducation morale avec laquelle on gagne le pain du travailleur. Il faut la soustraire à cette influence d’un clergé qui use du patriotisme comme d’un instrument de domination. Or, la seule manière dont l’Angleterre puisse aujourd’hui combattre l’antagonisme du clergé catholique d’Irlande, c’est de mettre le catholicisme sur le même pied que la religion anglicane, c’est de donner les mêmes droits aux deux cultes pour leur imposer les mêmes devoirs. Avant d’accomplir cette tâche, le gouvernement britannique aura sans doute beaucoup à lutter contre d’autres obstacles, contre d’autres préjugés plus nationaux et peut-être plus étroits. Il ne peut dompter le fanatisme catholique qu’à la condition d’irriter le fanatisme protestant. A quoi cependant l’Angleterre pourrait-elle mieux employer l’autorité de cette merveilleuse position qu’elle a maintenant acquise au dehors, si ce n’est à reconstituer solidement, à rajeunir les vieilles bases de son existence intérieure ?

La guerre entre les États-Unis et le Mexique semble toucher à sa fin ; des ouvertures pacifiques sont dernièrement encore parties de Washington, et l’état d’anarchie où se trouve la république envahie ne permet guère de croire à la prolongation des hostilités. Depuis l’occupation de Puebla par les Américains, Santa-Anna, après avoir repris la démission qu’il avait donnée deux fois au congrès, a pu réunir à peu près 20,000 hommes et a fortifié quelques points des environs de Mexico. Ces moyens de défense, en admettant même comme exact le chiffre des troupes de Santa-Anna, sont loin de répondre à la gravité de la situation. Non-seulement tout accord est rompu entre le gouvernement mexicain et les états fédéraux, mais la discorde a pénétré au sein même de chaque état. Ainsi, le gouverneur de l’état de Mexico est en révolte contre le congrès ; l’état de Oajaca a deux gouverneurs et deux congrès, dont l’un est uniquement occupé à annuler les décrets de l’autre ; l’état de Zacatecas a fait scission à son tour, et il oppose au congrès souverain un simulacre d’assemblée nationale réunie à Lagos. Tandis qu’une inquiétude fébrile règne ainsi à la surface de la société mexicaine, un découragement absolu a gagné la masse de la population. En présence d’une désorganisation si complète, on a pu s’étonner de l’inaction des Américains, dont le moindre mouvement semblerait devoir terminer la guerre. Le fait est que l’armée américaine, commandée par le général Scott, est aux prises, de son côté, avec des difficultés très graves. Ne recevant pas les renforts qu’on lui avait promis et qui devaient lui permettre de marcher sur Mexico, le général Scott a dû donner ordre aux garnisons précédemment laissées à Perote, à Jalapa, et même à Vera-Cruz, de venir le rejoindre à Puebla. L’exécution de cet ordre a présenté de sérieux obstacles : sur toute la route de Vera-Cruz à Puebla, de nombreuses guerillas se sont organisées, et le général Pearce, qui conduisait au général Scott 2,500 hommes de la garnison de Vera-Cruz, ayant rencontré près du Pont-National un corps de 1,400 Mexicains, a dû rétrograder après un engagement assez vif. D’autres rencontres partielles et moins importantes ont eu lieu entre les soldats des deux nations près de Tampico. En ordonnant l’évacuation de Jalapa et de Perote, le général Scott a sacrifié au besoin de fortifier son armée, portée présentement à 12,000 hommes, l’intérêt qu’il avait à maintenir ses communications avec la mer. Il s’est placé dans une situation difficile, qui lui ferait un devoir d’en finir promptement, si les propositions pacifiques du gouvernement de Washington n’étaient pas favorablement accueillies. Ces propositions, que le secrétaire de la légation anglaise à Mexico a eu la mission d’aller examiner à Puebla, consisteraient dans la demande de cession du territoire placé sous le 36° de latitude nord, y compris la haute Californie. Une somme destinée à représenter la valeur des terres concédées et débattue en conséquence indemniserait le Mexique, mais jusqu’à un certain point toutefois, en ce sens que le produit de cette indemnité serait appliqué à l’amortissement de la dette mexicaine en Angleterre. L’intervention de l’Angleterre dans cette tentative de négociation aurait eu pour but, comme on le voit, de lui assurer un profit immédiat dans les conquêtes américaines et plus tard une situation avantageuse au Mexique, dans l’hypothèse de nouveaux démembremens de ce pays. Santa-Anna (et ceci accréditerait les soupçons qui ont plané sur lui depuis son retour de la Havane) garderait le pouvoir encore quelques années, sous le protectorat immédiat des États-Unis. Telles seraient les propositions sur lesquelles le congrès mexicain aurait eu à délibérer, si cette assemblée suprême avait été encore en nombre. Malheureusement la plupart des membres du congrès ont quitté Mexico, et ceux qui y sont restés, tout entiers au soin de se faire payer leurs diètes (émolumens), n’ont ni pu, ni voulu trouver le temps de se rassembler pour discuter les offres de l’Union. C’est donc au pouvoir exécutif qu’a été communiquée la lettre de M. Buchanan, relative aux conditions de la paix ; c’est entre les mains de Santa-Anna qu’est remise encore une fois la fortune du pays. Les bruits qui se sont répandus récemment, au sujet de la rupture des négociations et de l’entrée du général Scott à Mexico, ne sauraient mériter, dès à présent, une entière confiance, mais ils sont un indice sûr de l’état des esprits, convaincus désormais qu’une solution décisive ne peut long-temps se faire attendre.

La politique a de plus en plus, en Espagne, la physionomie d’un imbroglio. Tantôt on apprend que la reine a eu tel caprice, tantôt on annonce que le roi a repoussé les offres de réconciliation qui lui ont été faites. Pousserait-il le dépit jusqu’à refuser à la reine, dans une situation compromettante, la protection de sa présence ? Il est certain que le ministère Pacheco s’est trouvé incapable de dénouer les difficultés de la situation. Il a reconnu son impuissance, et il a appelé en toute hâte à Madrid, comme son héritier, le général Narvaez. C’est au nom de la reine d’Espagne que le duc de Valence a été mandé. Tout le monde s’est tourné vers lui, comme vers le seul homme qui pouvait encore raffermir le trône et le gouvernement de la reine Isabelle, en obtenant de chacun les concessions qu’exige l’intérêt général. Il y a des conseils et des vérités que le général Narvaez est seul en position de faire entendre à la couronne. Si l’époux de la reine Isabelle finit par se prêter au rapprochement qui lui est demandé, ce sera sous l’influence du général Narvaez. Enfin le personnage qui joue en ce moment le rôle de favori n’a pas attendu la présence du duc de Valence à Madrid pour rechercher sa bienveillance. Le général Narvaez est donc arrivé en Espagne comme un arbitre attendu, comme un médiateur nécessaire. Que sortira-t-il d’une pareille situation ? C’est ce qu’il est impossible de prévoir. Nous dirons seulement que si les progrès de la guerre civile en Catalogne, où les carlistes et les progressistes exaltés paraissent déterminés à faire cause commune, rendent nécessaire de la part du gouvernement espagnol une répression énergique, si l’anarchie intérieure appelle sur tous les points une direction vigoureuse, l’avènement du général Narvaez à la présidence du conseil aura le caractère d’une nécessité politique. Il aura été ramené au pouvoir par la force des événemens.

Dans cette dernière quinzaine, la politique intérieure a manqué d’alimens. C’est ce qui arrive d’ordinaire dans l’intervalle des sessions, pendant le silence de la tribune. Les préoccupations politiques se sont surtout concentrées sur les questions extérieures, dont la gravité n’échappe à personne. L’agitation qui règne en Italie, la situation si précaire de l’Espagne, les résolutions soudaines, les coups de tête qui sont à craindre du côté de lord Palmerston, depuis que le ministre whig peut compter sur un avenir parlementaire de quelque durée, voilà de notables sujets de sollicitude. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que les membres du cabinet aient senti le besoin de se réunir pour aviser aux complications du dehors. M. Guizot avait quitté le Val-Richer pour assister au conseil qui s’est tenu dimanche à Saint-Cloud sous la présidence du roi, de retour du château d’Eu. Nous ne croyons pas, comme on l’a dit, que le gouvernement ait proposé à lord Palmerston, par l’organe de M. le duc de Broglie, au pape, par l’entremise de M. Rossi, une conférence pour traiter des affaires d’Italie et de Suisse. Si le gouvernement se préoccupe avec raison de ce qui se passe à Rome et à Berne, son attention doit se diriger plus vivement encore du côté de Madrid ; le moment serait d’ailleurs mal choisi pour proposer à lord Palmerston une action commune.

Quant à l’intérieur, si quelque question eût surgi, nous doutons qu’elle eût attiré l’attention, tristement absorbée par une épouvantable catastrophe. Faut-il donc enregistrer parmi les événemens qui appartiennent à la physionomie générale de notre époque le hideux assassinat de Mme la duchesse de Praslin ? Si jamais crime fut exceptionnel, c’est l’inexplicable attentat qui a consterné Paris. En vérité, il n’est pas possible de le mettre à la charge des classes élevées et de ce qu’on appelle la corruption sociale. Il y a eu dans tous les temps, dans toutes les civilisations, les plus raffinées comme les plus simples, des organisations anormales, monstrueuses, dans lesquelles la pensée du mal peut s’élever jusqu’au délire le plus féroce et le plus stupide. Ce sont là de ces horribles énigmes de la nature dont aucune société ne saurait être déclarée responsable, et qu’en même temps elle ne saurait signaler à la réprobation publique avec trop d’éclat. C’est ce qu’a paru penser la chambre des pairs, quand elle a fait précéder l’arrêt par lequel elle s’est dessaisie, d’un rapport remarquable en tous points. Ce rapport est une nouveauté dans les fastes judiciaires. Il y a très peu d’exemples d’arrêts précédés d’une sorte de compte-rendu émané, non pas du ministère public, mais de la cour elle-même dans la personne de son chef. La pairie a voulu, par l’organe de M. le chancelier, frapper moralement, autant qu’il était en elle, l’homme qui par le suicide s’était soustrait à sa justice ; elle l’a cherché dans la tombe pour le condamner, pour le flétrir ; elle a fait ce qu’aucune autre juridiction n’eût osé faire, tant elle avait à cœur de prouver que, dans une pareille circonstance, le privilège d’être jugé par les pairs ne pouvait aboutir qu’à un châtiment exceptionnel comme le crime.

La publicité, une publicité sans limites, est devenue de nos jours la loi commune, l’inflexible niveau sous lequel toutes les têtes doivent se courber. La cour des pairs a considéré comme un devoir de porter à la connaissance du pays les documens qu’un commencement d’instruction avait mis entre ses mains. Ces documens ne pouvaient rien apprendre sur le crime même, mais ils jettent sur la noble victime un intérêt indéfinissable. Si dans un aussi déplorable sujet il était permis de songer à tout ce qui tient aux graces de l’esprit et de se laisser ressaisir par des pensées littéraires, nous dirions que les lettres de Mme la duchesse de Praslin, les fragmens tracés par elle, prendront place parmi les pages remarquables que nous devons au talent épistolaire des femmes. Quelle inépuisable abondance dans l’expansion de ses sentimens ! Comme elle aime cet indigne mari ! Que de fois, après lui avoir dit qu’elle renonce à son amour, elle travaille à reconquérir l’affection qu’elle a perdue, à reprendre quelques droits sur un cœur qui ne bat plus pour elle ! Cependant elle arrive à comprendre l’inutilité de ses efforts. « Je sens avec amertume, écrit-elle, que je perds tous les avantages qu’il serait indispensable, pour te ramener, de mettre en jeu. Mes traits s’altèrent, mes forces diminuent, mon caractère s’aigrit, mon humeur s’assombrit, mon esprit s’éteint, mon énergie s’affaisse. Songe à la douleur, au découragement où t’a jeté la perte de ton père ; moi, j’ai perdu mon mari, mes enfans ; je suis près d’eux, et il ne m’est pas permis d’en jouir ; je sais que je suis un fardeau méprisé.Il faudrait que je fusse bien comédienne pour être aimable et gaie avec des douleurs si amères ! » Cinq ans après, car c’était en 1842 que furent tracées les lignes que nous venons de citer, cinq ans après, un mois avant sa fin tragique, le 13 juillet 1847, Mme la duchesse de Praslin s’étonnait d’avoir tant aimé celui qui continuait de répondre si mal à sa tendresse ; plus d’illusions, ses yeux s’étaient ouverts, et elle jugeait cet homme avec une accablante pénétration « Ce pauvre homme ! je le plains réellement ; quelle vie il mène ! quel avenir il se prépare ! S’il se laisse ainsi dominer et tirailler par des intrigantes à quarante-deux ans, que sera-ce en vieillissant !… Rien ne l’anime, rien ne l’intéresse, rien ne l’exalte ; tous les sentimens généreux, passionnés, enthousiastes, n’ont pas l’air de vibrer dans son cœur, dans son esprit… Il ne s’intéresse à rien, ni pour son pays, ni pour ses enfans ; il tient compagnie à des gouvernantes ! » Devant quel tribunal redoutable ce malheureux duc de Praslin comparaissait sans le savoir ! Peut-être s’était-il aperçu du mépris qu’il avait fini par inspirer à sa femme ; peut-être ce sentiment avait-il excité chez lui une implacable irritation. À la fin du même écrit de la duchesse, qu’elle a intitulé mes impressions, nous trouvons ces mots : « Mon Dieu ! mon Dieu ! soutenez-moi, dirigez-moi ; j’ai peur de l’avenir, des menaces qu’il m’a faites, des difficultés qui s’élèveront tous les jours… » On ne peut lire ces papiers, ces confidences, que la plus effroyable fatalité a pu seule amener à la lumière, sans une déchirante émotion. C’est la réalité avec son éloquence poignante, inimitable : il y a là un accent de vérité que ne saurait atteindre la fantaisie la plus industrieuse. En parlant de cet homme que rien de généreux et d’enthousiaste ne pouvait émouvoir, et qui n’avait pas une pensée soit pour son pays, soit pour sa famille, Mme la duchesse de Praslin, sans y songer, caractérisait d’une manière piquante et sévère cet égoïsme apathique qu’on ne remarque que trop souvent dans les classes les plus opulentes de la société. Jamais cependant les hommes que distingue une haute naissance ou une grande fortune n’ont été plus mis en demeure par l’opinion de se montrer dignes de ces faveurs du sort. Il ne faut pas confondre cette exigence sévère de la société avec le sentiment vil et condamnable de l’envie. Autrefois l’aristocratie brillait sur les champs de bataille et à la cour ; elle avait deux grandes occupations : la galanterie et la guerre. Parce qu’elle ne peut plus mener le même genre de vie, doit-elle languir dans une oisiveté obscure et souvent funeste ? La politique, l’industrie, le culte et la protection des arts et des lettres, n’offrent-ils pas aux ambitions les plus difficiles un noble et solide aliment ? Que personne ne l’oublie, ce qui se pardonne le moins dans ce siècle affairé et positif, c’est d’être inutile.


— RECHERCHES SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE QUELQUES PEINTRES PROVINCIAUX DE L’ANCIENNE FRANCE, par M. Ph. de Pointel[1]. — Entre les différentes écoles de peinture qui se partageaient la France au temps où la centralisation du gouvernement n’avait pas encore amené la centralisation des arts et des études, M. de Pointel a choisi l’école provençale, qui, parmi un grand nombre de noms estimables et ignorés, se glorifie de compter les Mignard, les Vanloo, les Vernet. La Provence, sœur de l’Italie, fut pendant deux siècles, pour la peinture, une seconde patrie. Ses artistes empruntèrent à la nature semi-italienne au milieu de laquelle ils vivaient un coloris délicat et une grace qui, en se combinant à la verve septentrionale des Watteau et des Jouvenet, formèrent la manière tant critiquée et pourtant si élégante du XVIIIe siècle. Nous louons M. de Pointel de ne s’être pas borné à enregistrer avec exactitude la série des ouvrages enfantés durant cette période. En étudiant le développement de l’art en Provence, les modifications auxquelles il fut soumis d’abord par l’influence des Italiens, plus tard par celle de Paris, et le rôle qui lui revient dans la fusion des styles au XVIIIe siècle, l’auteur fait preuve d’une critique ingénieuse qui répand un agrément de plus sur cette excursion dans une voie assez peu explorée de l’érudition.



  1. Un volume in-8e, chez Dumoulin, 13, quai des Augustins.