Chronique de la quinzaine - 29 octobre 1898

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Chronique n° 1597
29 octobre 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 octobre.


Les Chambres se sont réunies le mardi 25 octobre, à deux heures de l’après-midi : à sept heures, le ministère Brisson avait vécu. La rapidité de sa chute a déjoué tous les calculs. Malgré les fautes qu’il avait multipliées au cours de sa brève carrière, et qu’il avait accumulées dans ces derniers temps, on ne s’attendait généralement pas à une solution aussi rapide, et peu de personnes la désiraient. On aurait préféré avoir quelques jours pour procéder à l’inventaire de la succession avant de l’ouvrir : sentiment assez naturel, surtout avec une Chambre que personne ne connaît et qui peut-être ne se connaît pas elle-même. Il n’y a rien de plus artificiel que le classement des partis au sortir des élections, et les circonstances actuelles sont plutôt de nature à y ajouter de la confusion qu’à y mettre de l’ordre. Mais une autre préoccupation, sur laquelle nous aurons à revenir dans un moment, rendait plus inopportune encore une solution prématurée et improvisée. On sait qu’une très grave controverse est pendante entre le gouvernement anglais et le nôtre. Un vieux proverbe dit que ce n’est pas au milieu du gué qu’il faut changer de chevaux. Les groupes, dans leurs réunions avant l’ouverture de la session, avaient paru tenir un certain compte de ces circonstances. Il y avait, chez les plus raisonnables d’entre eux, une tendance marquée à prendre attitude pour un avenir prochain, mais à ne pas précipiter les solutions. Le malheur est qu’on avait affaire à un attelage si mal assorti que la main la plus ferme et la plus adroite aurait à peine suffi à en modérer les mouvemens. Où était cette main ? On ne l’a même pas cherchée : tout le monde savait parfaitement qu’elle n’existait pas.

Le ministère aurait pourtant pu se sauver. S’il n’y avait nulle part de la bonne volonté pour lui, il n’y en avait d’irréductiblement mauvaise que dans des groupes excentriques, qui, même unis à la droite, ne formaient pas la majorité. Mais le ministère n’a rien fait pour gouverner au milieu de la tempête, et dès les premières atteintes de l’orage il s’est trouvé désemparé. Un passé très court au point de vue de la durée, mais très lourd au point de vue des responsabilités, pesait déjà sur sa tête. Il avait créé autour de lui une atmosphère de mécontentement où il ne pouvait plus respirer. Nous ne perdrons pas de temps à le plaindre : c’est nous, c’est le pays que nous plaignons de la situation dans laquelle il nous laisse, et dont il nous reste à sortir. Voilà le second essai que nous faisons d’un gouvernement purement radical : il y a de quoi nous guérir de la tentation d’en faire un troisième. M. Bourgeois avait duré six mois, M. Brisson en a duré quatre : les temps sont légèrement inégaux, les résultats sont les mêmes.

Bien entendu, l’affaire Dreyfus a influé sur la situation et en a déterminé le brusque dénouement. De cette affaire elle-même, nous ne dirons rien aujourd’hui. La réserve qui s’impose à tout le monde s’impose particulièrement à ceux qui ont cru inévitable la révision d’un procès trop fameux, quelque regrettable qu’elle puisse être à beaucoup d’égards. La juridiction compétente a été régulièrement saisie, et peut-être même est-elle sur le point de prononcer son arrêt : dès lors, nous n’avons qu’à nous taire et à attendre. Il ne s’agit pour le moment que du ministère qui vient de tomber. Nous ne lui reprochons à coup sûr pas ce qu’il a fait pour ramener le jour dans cette ténébreuse affaire ; après l’incident Henry, il ne pouvait pas procéder différemment ; mais, si nous l’avons approuvé alors, il nous a été impossible de ne pas faire dès le lendemain les plus expresses réserves sur les ténèbres nouvelles dont il enveloppait toute sa conduite. Au milieu de l’intensité et de la nervosité de l’attention publique, il a eu l’air de jouer une pantomime sans paroles à laquelle, avec beaucoup d’autres, nous avouons n’avoir rien compris. Les actes les plus contradictoires, et pourquoi ne pas dire les plus incohérens, se sont succédé. L’opinion était engagée un jour dans une voie et le lendemain dans une autre. Les bruits les plus déconcertans couraient, sans être démentis, sur les sentimens personnels de tels ou tels ministres, qu’on voyait d’ailleurs faire tout juste l’opposé de ce qu’on devait naturellement attendre d’eux. L’absence des Chambres, en ajournant les responsabilités, permettait au gouvernement de réfléchir sur lui-même et sur son œuvre, de rectifier ce que celle-ci pouvait avoir d’incorrect ou d’aventureux, d’adopter une attitude définitive, avouable et défendable : il n’a pas profité de ces longues semaines de répit que la fortune semblait lui attribuer. Ici encore, c’est sa faiblesse qu’il faut accuser. Il n’a jamais très bien su ce qu’il voulait. Il y avait en lui, s’il est permis de parler ainsi, des membres actifs et des membres passifs. Les premiers, chargés de prendre des résolutions, étaient le plus souvent en désaccord les uns avec les autres. Les seconds n’avaient d’autre idée que de se tenir à l’écart et le plus loin possible de leurs collègues, de manière à pouvoir les désavouer ou se séparer d’eux après les événemens. Quand on avait besoin de leur concours, ils étaient absens et il fallait leur télégraphier à travers toute la province, quelquefois même en dehors des frontières. Les télégrammes parvenaient difficilement à les « toucher, » suivant l’expression consacrée. Tel est le spectacle que le gouvernement a donné pendant les vacances. Parfois un ministre, ou deux, donnaient leur démission, et un autre ministre, ou deux, exprimaient le désir de donner la leur, sans aller toutefois jusqu’au bout. Rien de plus déconcertant, ni de plus démoralisant pour l’esprit public, auquel le principal devoir du gouvernement est de donner une direction. Comment l’aurait-il fait, puisqu’il n’en avait pas ? Les girouettes conservaient du moins sur lui la supériorité de ne tourner qu’avec le vent, tandis qu’il tournait de lui-même et sur lui-même, en vertu d’un mécanisme intérieur dont la perspicacité la plus aiguisée reste impuissante à déterminer la loi.

Cet état de fluctuation intérieure a probablement agi sur M. le ministre de la Guerre, et l’a conduit à donner sa démission dans les circonstances qu’on connaît. Il est impossible d’approuver la conduite de M. le général Chanoine, ou même de l’excuser ; mais il reste à l’expliquer, si ce n’est pas trop ambitieux dans l’extrême confusion où nous sommes. Sans doute il a eu tort de remettre sa démission à la Chambre des députés, qui n’était pas apte à la recevoir, et il a méconnu en agissant ainsi quelque chose de plus sacré encore qu’un usage. Au moment même où l’incident s’est produit, et au milieu du désarroi qu’il a fait naître, M. Brisson a déclaré qu’il en était le premier surpris. M. le général Chanoine n’avait pas prévenu ses collègues de son intention ; il avait pris part à toutes les délibérations du Conseil ; il s’y était associé. Dès lors, avait-il le droit de décliner tout d’un coup une responsabilité qu’il avait acceptée jusque-là ? Non, certes. Il y a, en politique, des points qui restent tellement clairs, même au milieu des obscurités ambiantes, qu’il n’est pas permis d’y fermer les yeux. M. le général Zurlinden était venu, il avait vu le dossier, et il était parti. Nous n’avons rien à reprendre à cette conduite. Mais M. le général Chanoine est venu, il a vu le dossier, il l’a communiqué au ministère public, et il est resté. Tout le monde a pu, et même dû croire qu’il était d’accord avec M. Brisson. Peut-être l’aurait-il été jusqu’au bout si M. Brisson avait été vraiment d’accord avec tous ses autres collègues, et si lui, général Chanoine, pour son apprentissage politique, ne s’était pas trouvé dans un ministère où régnait la plus parfaite anarchie. Un tel spectacle, surtout lorsqu’on le voit du côté des coulisses, est bien fait pour mettre le trouble dans l’âme d’un soldat. Quoi qu’il en soit, M. le général Chanoine a donné sa démission en affirmant qu’il croyait fermement à la culpabilité de Dreyfus. C’est le cinquième ministre de la Guerre qui fait cette déclaration, et le fait a certainement son importance. Seulement, si M. le général Chanoine a cru donner plus de poids à sa conviction personnelle par la manière dont il l’a exprimée, il s’est trompé.

Un grand désordre a suivi cet incident. La séance a été suspendue. Les ministres se sont enfermés pour délibérer. Les conversations ont empli les couloirs. On a cherché à se mettre d’accord sur quelque chose, et on a cru d’abord y avoir réussi ; mais on n’a pas tardé à reconnaître qu’on s’était trompé. C’est qu’en vérité, le quelque chose sur quoi on s’était mis d’accord ne signifiait rien du tout. Les groupes républicains de la Chambre, jugeant le ministère compromis, ont voulu le sauver, ceux-ci parce qu’ils tenaient à lui, ceux-là parce qu’ils ne se sentaient pas en état de lui succéder, et quelques-uns sans doute parce qu’ils estimaient que, quelque désirable que fût sa chute, il était peu opportun de la réaliser au moment le plus aigu de nos négociations avec l’Angleterre et à la veille de l’arrêt de la Cour de cassation. Nous sommes très loin de désapprouver ces derniers ; mais pourquoi se sont-ils tus ? On aurait compris deux ordres du jour, aussi dignes l’un que l’autre de rallier la majorité : l’un aurait fait allusion à la situation extérieure, l’autre aurait invoqué le principe de la séparation des pouvoirs. Au lieu de cela, qu’ont fait les groupes républicains ? Ils ont déposé un papier affirmant la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. M. Brisson les y avait conviés, et cette indication leur a suffi. Ils se sont empressés d’apporter à M. Brisson l’ordre du jour désiré. Avons-nous besoin de dire qu’il a été voté ? Il l’a même été par tout le monde, précisément à cause de son insignifiance. Nous nous rappelons le temps où, lorsque le ministère et la majorité, après s’être quelque peu disputés, cherchaient un terrain de raccommodement, ils s’entendaient sur un ordre du jour qui maintenait les lois scolaire et militaire. Elles ont bien été votées ainsi une vingtaine de fois. Cela ne servait à rien, mais faisait plaisir à la gauche et ennuyait la droite. L’autre jour, on n’a même pas réussi à ennuyer la droite : elle est toute prête à reconnaître la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Mais en quoi cette affirmation était-elle nécessaire ou même utile ? En quoi surtout était-elle opportune ? On ne fera croire à personne que les conditions bizarres où la démission du ministre de la Guerre a été donnée portaient atteinte à la suprématie du pouvoir civil : il semble plutôt que le général Chanoine ait reconnu cette suprématie à sa manière, c’est-à-dire avec quelque excès, en remettant sa démission à la Chambre, qu’il a très incorrectement qualifiée de souveraine. La situation est trop grave pour qu’on ne la regarde pas en face ; le mal est trop dangereux pour qu’on le traite seulement par des dérivatifs. Il y a quelques jours, on a parlé dans certains journaux d’un prétendu complot militaire, dont il a bien fallu reconnaître le lendemain la parfaite inanité ; et d’autres journaux ont accusé l’entourage de M. le président du Conseil d’avoir fait circuler ce bruit destiné à produire quelque sensation. Nous n’avons rien cru de ce qu’on disait, ni de la nouvelle elle-même, ni de son origine ; mais il semble que la Chambre des députés ait été plus crédule. Elle a eu tort. On risque de susciter un danger à force de le dénoncer. Ce serait une très fâcheuse habitude, dans une affaire comme celle qui se déroule devant nous et qui, malheureusement, n’est pas close, que d’affirmer à tout propos et hors de propos, comme si elle était sérieusement menacée, la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Cette proposition est trop banale pour n’être pas accueillie par la majorité, ou même par l’unanimité de la Chambre, mais elle appelle aussitôt une adjonction qui ressemble à un correctif.

Oui, l’armée doit obéir au pouvoir civil : mais, de son côté, le pouvoir civil doit protéger l’armée et la défendre contre toutes les attaques. A-t-il rempli ce devoir ? La question se posait si naturellement après le premier vote qu’il a bien fallu y répondre, et la réponse ne pouvait être que négative. Depuis le jour où la procédure de révision a été ouverte, les attaques contre l’armée et les injures contre quelques-uns des chefs ont redoublé d’énergie. Que leur a-t-on opposé ? Une circulaire ministérielle, et une circulaire qui n’a pas été appliquée.

Il faut dire un mot de ce document qui a pris une place considérable dans le débat. C’est au moment même où l’affaire Dreyfus était déférée à la Cour de cassation, et où M. le général Chanoine entrait au ministère de la Guerre, que M. Sarrien a adressé aux procureurs généraux une circulaire qu’on avait crue importante. M. le garde des Sceaux demandait à ces magistrats de lui signaler toutes les attaques, injures, offenses qui seraient dirigées contre l’armée ou contre ses chefs. L’opinion avait été à peu près unanime à l’approuver, mais, depuis, aucune poursuite sérieuse n’a eu lieu, et ce n’est pourtant pas l’occasion qui en a manqué. Des explications étaient nécessaires ; M. Sarrien les a fournies ; elles ont été pitoyables. Le ministre de la Justice, pour se disculper lui-même, a accusé l’insuffisance de la loi sur la presse et la mauvaise volonté du ministre de la Guerre qui venait de donner sa démission.

Si la loi est insuffisante, il fallait s’en apercevoir et le dire à temps, annoncer qu’on en demanderait la réforme, et déposer effectivement un projet dès l’ouverture de la session. Si M. le général Chanoine a fait réellement obstacle à l’application de la loi telle qu’elle existe, il fallait se séparer de M. le général Chanoine et en dire le motif. Le pays tout entier aurait été avec le gouvernement, s’il avait eu cette franchise et ce courage. Mais il s’est bien gardé d’agir ainsi. Fidèle à sa politique d’obscurité et de silence, il n’a rien fait, il n’a rien dit. Il a laissé, sur ce point comme sur tant d’autres, les esprits s’exalter de plus en plus, et peut-être s’égarer ; mais alors de quoi se plaint-il ? En dehors du devoir général qu’il a d’éclairer l’opinion, il avait ici un devoir particulier encore plus étroit, après avoir fait publiquement une promesse qu’il ne pouvait pas tenir. M. Sarrien a essayé d’expliquer qu’il n’avait pas pu le faire, parce que la loi ne permettait au ministère public de poursuivre que sur la demande du ministre de la Guerre s’il s’agissait de l’armée, ou des officiers injuriés ou calomniés s’il s’agissait des personnes : or, a-t-il dit, malgré une correspondance pressante qu’il a échangée avec son collègue de la Guerre, celui-ci s’est constamment refusé à prendre les initiatives qui lui appartenaient. Il faut le croire, puisque M. Sarrien l’a dit ; mais alors, nous en revenons à ce que nous avons dit nous-mêmes : — Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas proposé une modification de la loi ? Pourquoi n’a-t-il pas cherché un autre ministre ? — Le premier point était facile ; le second, avouons-le, l’était moins. On comprend que M. Brisson, après avoir fait l’essai de trois ministres de la Guerre, ait été un peu découragé, et qu’il ait eu un médiocre espoir de trouver mieux. Mais il est des circonstances où il n’est pas permis de s’arrêter aux considérations secondaires : il faut, avant tout, être énergique et clair. Un peu de prévoyance, aussi, est indispensable. Si sa circulaire était condamnée d’avance à rester lettre morte, M. Sarrien aurait dû le prévoir et ne pas l’écrire, puisqu’en l’écrivant, il donnait une espérance destinée à ne pas se réaliser. Si sa circulaire pouvait, au contraire, être appliquée, il fallait en prendre les moyens, et cela à tout prix. Pour n’avoir rempli ni l’une ni l’autre de ces obligations, le gouvernement a paru manquer de cette absolue sincérité que la Chambre était en droit d’exiger de lui, et c’est pour cela qu’il est tombé. M. Georges Berger a voulu très délibérément le renverser : il n’y a pas réussi, mais il a ouvert la voie à M. de Mahy. Les intentions de M. de Mahy n’étaient pas aussi meurtrières, mais le gouvernement, par sa maladresse, les a rendues telles, et c’est sur l’ordre du jour du député de la Réunion qu’il est venu s’enferrer.

M. Georges Berger exprimait un blâme contre le cabinet, parce qu’il n’avait pas défendu l’armée et ses chefs. La question était bien posée, trop bien peut-être : aussi quelques timides ont-ils hésité, et un moment le cabinet a pu se croire sauvé. Mais M. de Mahy a demandé pour l’avenir ce qui n’avait pas été fait dans le passé ; il a exprimé un désir, une espérance, et cela sous une forme si bénigne et si naturelle qu’on ne s’explique pas l’opposition de M. le président du Conseil. Il n’avait qu’à dire oui, et le ministère restait debout ; il a préféré dire non, et le ministère s’est effondré. Quos vult perdere… ! Nous ne comprenons pas encore aujourd’hui pourquoi M. Brisson s’est opposé au vote de l’ordre du jour de Mahy. A quoi s’engageait-il en l’acceptant ? Sans doute à déposer un projet modifiant la loi sur la presse, et c’est devant cette obligation qu’il a reculé. La loi sur la presse est-elle donc à ce point sacrée, non seulement dans ses principes généraux, mais dans toutes ses parties ? Quoi ! le ministère qui avait compris la nécessité de protéger l’armée, et qui avait promis d’y pourvoir par la circulaire de M. Sarrien, venait ensuite confesser que l’imperfection de la loi ne lui en avait pas donné les moyens, et il se refusait à corriger la loi ! En vérité, l’attitude de M. Brisson est sans excuses. Bien qu’il eût mérité de tomber dix fois au cours des vacances, il dépendait encore de lui, au dernier moment, d’échapper à son sort. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Ne l’a-t-il pas voulu ? Se sentait-il las et fatigué ? Aspirait-il au repos ? Mais alors, pourquoi s’être prêté à la dernière tentative de sauvetage faite par M. Berteaux, un imprudent ami ? A peine l’ordre du jour de M. de Mahy était-il voté, que M. Berteaux a proposé à la Chambre d’y ajouter qu’elle avait confiance dans le gouvernement pour l’appliquer. L’expression de cette confiance aurait dépassé la mesure ordinaire. M. Brisson venait de repousser la proposition de Mahy, et M. Berteaux se disait sûr qu’il l’appliquerait ! La Chambre ne s’est pas prêtée à cette comédie. Quelques minutes plus tard, M. Brisson et ses collègues remettaient leurs démissions entre les mains de M. le président de la République.

Nous ne savons pas si, suivant un mot historique, c’est bien coupé ; mais certainement il faut recoudre, et le plus vite possible, car la situation générale se prête mal à un long interrègne gouvernemental. Quelque médiocre qu’ait été le ministère radical, peut-être est-il tombé quelques jours trop tôt. La Chambre actuelle est toute neuve ; elle est mal connue ; elle s’ignore elle-même ; les indications qu’elle a données jusqu’ici permettent difficilement à M. le Président de la République de distinguer sa véritable majorité. Un point seulement est hors de doute, à savoir que cette majorité n’appartient pas aux radicaux. Il est malheureusement possible qu’elle n’appartienne pas davantage à un autre parti, et alors la situation apparaîtra plus grave encore qu’elle ne s’est révélée jusqu’ici. Mais c’est une expérience à tenter. Celle d’un ministère radical a été faite, et il faut espérer qu’elle sera jugée suffisante. Nous avons dit quelle part de fantaisie il y avait eue dans cet essai de radicalisme que rien n’avait indiqué, ni recommandé comme opportun. M. Brisson avait été battu trois fois à la présidence de la Chambre avant d’être appelé à la présidence du Conseil. Pourquoi y a-t-il été appelé ? C’est un mystère que nous ne nous chargeons pas d’éclaircir. Cependant la Chambre s’est inclinée devant le fait accompli. Elle était à la veille des vacances, et pressée de se disperser. Elle a très largement accordé à M. Brisson cette majorité banale qu’elle marchande rarement à un ministère qui débute, et quelques personnes se sont complaisamment fait illusion sur la longévité de celui-ci. La vérité est qu’il ne pouvait subsister qu’avec l’appoint et l’appui des nationalistes, groupe nouveau qui a pour principaux représentans MM. Déroulède, Drumont, Millevoye, et qui se tenait pour le moment satisfait par la présence de M. Cavaignac au ministère de la Guerre. Il était sûr, dès lors, que l’affaire Dreyfus ne serait pas rouverte. On sait ce qui s’est passé, et nous n’y reviendrons pas. Les nationalistes sont devenus les pires ennemis de M. Brisson. Affranchi de cette tutelle incommode, le ministère pouvait, malgré les légitimes préventions des modérés, grouper au moins pendant quelque temps autour de lui toutes les fractions du Centre : n’avait-il pas annoncé qu’il était venu pour opérer la réconciliation du parti républicain ? En réalité, il l’a plus profondément divisé que jamais. Dès lors, sa chute pouvait être ajournée, mais non plus conjurée, et il s’est conduit de manière qu’elle ne fût même pas ajournée. La seul leçon à tirer de cette expérience, — puisqu’elle a eu lieu, encore faut-il qu’elle serve à quelque chose, — est qu’un gouvernement purement radical est impossible. Un autre, qui succéderait à celui-ci, vivrait moins encore, le premier n’ayant vécu quatre mois que grâce aux vacances. Or, nous aurions grand besoin en ce moment d’un ministère qui présentât au moins quelques chances de durée : quant à la certitude, ce serait trop exiger.

Nous nous sommes tournés du côté de l’Angleterre pour savoir quelles conclusions on y tirait de la crise qui a éclaté au Palais-Bourbon. Les journaux anglais, le Times en tête, ont affecté de dire qu’on s’était mépris à Londres sur l’état moral de la France, et qu’évidemment elle n’attachait pas à la question de Fachoda toute l’importance qu’on aurait pu imaginer. L’affaire Dreyfus, seule, la passionnait et l’absorbait. C’est là ce qu’on appelle un argument de polémique : à ce titre il est peut-être ingénieux, mais ceux mêmes qui l’emploient ne le prennent pas au sérieux. Nous avons le tort de ne pas toujours choisir le meilleur moment pour renverser nos ministères ; mais ce manque d’à-propos, que nous n’hésitons pas à reconnaître, a une cause qui n’est ni l’inattention, ni surtout l’indifférence. C’est que nous avons pris l’habitude de croire que notre politique extérieure est indépendante de notre politique intérieure. Si nous nous disputons beaucoup entre nous, nous sommes d’accord aussitôt que nous regardons de l’autre côté des frontières. La valeur personnelle du ministre qui siège au quai d’Orsay apporte, à coup sûr, un coefficient utile à la politique qu’il applique ; mais son prédécesseur appliquait et son successeur appliquera la même. Nous n’avons qu’une politique étrangère. Cela est vrai d’une manière générale, et l’est encore plus dans les circonstances actuelles. Cette unanimité de l’opinion, qu’il est si difficile et si rare de voir chez nous, s’est formée sans le moindre effort et sans la moindre divergence appréciable autour de la politique de M. Delcassé : elle a été tout de suite la politique nationale. Il est très probable, quel que soit le ministère de demain, que M. Delcassé en fera partie, et qu’il sera appelée y continuer l’œuvre qu’il a commencée. A son défaut, un autre ministre des Affaires étrangères n’aurait pas une autre attitude que la sienne et ne tiendrait pas un autre langage. Et c’est parce que tout le monde, en France, avait cette confiance qu’on ne s’y est peut-être pas suffisamment demandé quel contre-coup sur nos affaires internationales pouvait avoir la crise qui vient de se produire. Rion ne sera changé ; mais il y aura eu un ralentissement inévitable dans l’échange de vues entre Londres et Paris, et cela est très regrettable.

Lord Salisbury a publié deux Livres Bleus sur l’affaire de Fachoda, et M. Delcassé un Livre Jaune. On peut relever des nuances entre les documens anglais et les documens français ; toutefois le fond en est le même, et ils aboutissent au même résultat. La comparaison à établir entre les uns et les autres est instructive : elle montre jusqu’à quel point la même conversation peut être reproduite différemment par deux hommes d’une égale compétence et d’une égale bonne foi, sans que les détails en soient d’ailleurs altérés. Tout consiste dans le ton à prêter aux choses, dans les couleurs dont on les revêt, dans l’importance ou seulement dans l’étendue plus ou moins considérable qu’on donne de préférence à tel développement ou à tel autre. L’art des diplomates s’applique à ces exercices dont le but est d’atteindre une précision de plus en plus grande, et nous ne nous chargeons pas de dire quel est celui qui y a le mieux réussi, de lord Salisbury ou de M. le baron de Courcel. Quant à M. Delcassé, ses conversations avec sir Edmund Monson sont rapportées presque dans les mêmes termes par l’un et par l’autre interlocuteur, et c’est un hommage que nous rendons à la correction de l’ambassadeur britannique à Paris et à la fidélité de ses dépêches. Les choses étant ainsi, il nous semble impossible qu’on ne finisse pas par s’entendre. Nous avons déjà exposé, sur cette malheureuse affaire de Fachoda, la thèse française et la thèse anglaise : à quoi bon y insister ? Ces répétitions n’auraient aucune utilité. Les deux thèses sont très différentes l’une de l’autre ; elles sont même opposées. Nous maintenons le droit que nous avons eu d’aller à Fachoda, et le gouvernement de la Reine persiste à considérer ce point du Nil comme appartenant à l’Egypte, et par conséquent à l’Angleterre. Quelquefois il aime mieux dire que Fachoda, conquis par le Mahdi, lui a légitimement appartenu, mais cela ne modifie pas la conclusion, à savoir qu’il appartient aujourd’hui à l’Angleterre, puisqu’elle a battu le Mahdi, et lui a repris sa conquête. Lord Salisbury a inventé la pittoresque expression de « droits dormans », qui auraient persisté sans que personne s’en doutât à travers toutes les révolutions soudanaises et qui, comme dans notre conte de fées, auraient été réveillés par l’intervention d’un Prince Charmant, nommé le général Kitchener. S’ils ont dormi quinze ans au lieu de cent, la différence importe peu, et lord Salisbury paraît croire qu’ils auraient pu le faire beaucoup plus longtemps sans rien perdre de leur jeunesse : on ne vieillit pas en dormant. Chose singulière, et qui serait, celle-là encore, très difficile à expliquer, si nous n’étions évidemment pas dans le domaine du merveilleux : ces droits ont cessé de dormir pour le Mahdi qui a légitimement pu y substituer les siens, mais non pas pour la France à laquelle on conteste la même faculté. Comment discuter avec un interlocuteur qui change de thèse aussi souvent que lord Salisbury ? Il est bien clair que toute cette argumentation n’a d’autre valeur pratique que celle qu’on veut, ou qu’on peut lui donner. Nous laisserons volontiers le gouvernement anglais dans son opinion, et pourquoi ne nous laisserait-il pas dans la nôtre, si nous arrivions à nous mettre d’accord en fait ? Nous n’avons jamais exprimé l’intention de rester à Fachoda, où les Anglais ont de très grands intérêts et où nous en avons de très modestes : toute la question est de savoir dans quelles conditions nous en sortirons, et il nous semble dès lors qu’une entente n’est pas impossible. Elle aurait même été facile, si l’opinion chez nos voisins avait toujours gardé le même sang-froid que chez nous : malheureusement, il n’en a rien été. La dernière conversation entre lord Salisbury et M. de Courcel, — nous parlons de celle qui est relatée dans les documens diplomatiques, car celles qui ont pu suivre sont encore secrètes, — semble avoir eu une importance plus grande que les précédentes, et qui peut devenir décisive. M. de Courcel dit que lord Salisbury l’a pressé de faire des propositions, si ses instructions l’y autorisaient, tandis que lord Salisbury dit que M. de Courcel a fait des propositions spontanément. Qu’importent ces distinctions ? Les propositions ont été faites et elles n’ont pas été déclinées. Lord Salisbury les a écoutées, au contraire, avec une grande attention et a promis d’en délibérer avec ses collègues dans un prochain Conseil des ministres. Ou les apparences sont trompeuses, ou cela ressemble à un commencement de négociation. Mais les choses s’arrêtent là, et notre crise ministérielle retardera fatalement de quelques jours une solution qui serait pourtant si urgente.

Il ne faut pas se faire d’illusion : l’avenir reste très précaire. L’opinion anglaise ne désarme pas, et le gouvernement ne se sent pas la force de la conduire. Il vit tout entier dans le présent et ne parait pas se rendre compte des responsabilités du lendemain. En attendant les événemens, que nous aurons tout fait pour conjurer, détournons les yeux des tristesses présentes et peut-être futures, pour les reporter sur ce qui est de nature à nous réconforter.

Le dernier Livre Bleu a publié des documens qui font le plus grand honneur au commandant Marchand. Dans une situation dont les Anglais exagèrent peut-être les difficultés, mais qui est certainement difficile et pénible, notre compatriote a montré une présence d’esprit et une fermeté de caractère admirables. Sa correspondance et sa conversation avec le général Kitchener sont relatées dans des termes où nous ne voudrions pas changer un mot. Le commandant Marchand n’a pas hésité, au nom de la civilisation, à féliciter le sirdar de sa victoire d’Omdurman, et il a parlé modestement de ses propres travaux : le seul mérite qu’il s’est attribué est d’avoir fidèlement rempli les instructions qu’il avait reçues. On lui avait dit d’aller à Fachoda, il y était allé. Arrivé là, il a eu à repousser une attaque des Mahdistes, et il y a réussi. Le général Kitchener lui a notifié que le gouvernement anglais considérait Fachoda comme son bien, et il a proposé de lui en faciliter l’évacuation par le Nil : le commandant Marchand s’est contenté de répondre qu’il occuperait son poste jusqu’à ce qu’il eût reçu de nouvelles instructions de son gouvernement. Le sirdar lui a fait alors remarquer que ses forces étaient trop faibles pour résister aux revendications de l’Egypte, c’est-à-dire de l’armée anglo-égyptienne : le commandant Marchand en est convenu, mais il a ajouté qu’il était soldat, et que, si on en venait là, ses compagnons et lui mourraient autour du drapeau. Un soldat ne transige pas avec le devoir qui lui a été imposé, de même qu’un ministre des Affaires étrangères ne transige pas avec l’honneur du pays qui lui a été confié. Tout le reste, au contraire, est matière à transactions. Le général Kitchener et le commandant Marchand se sont séparés amicalement. Le second est resté à Fachoda, le premier est parti pour le Caire, et quelques jours après, pour Marseille. Il a fait route avec le capitaine Baratier, qui portait à Paris le rapport du commandant Marchand. A Marseille, à l’embarcadère du chemin de fer, le capitaine Baratier a été entouré par les membres de la Société de géographie, qui l’ont quitté un moment pour aller, toujours au nom de la science et de la civilisation, féliciter le général Kitchener de sa belle campagne sur le Nil. Le sirdar s’est exprimé dans les termes les plus sympathiques pour le commandant, et n’a pas caché l’estime qu’il éprouvait pour lui. C’est ainsi qu’il convient de se conduire entre représentans de deux grandes nations, placées à la tête de la civilisation occidentale. Les soldats donnent l’exemple aux diplomates : cet exemple sera-t-il suivi ? Il est douloureux de penser que la question reste en suspens. La France aura fait tout ce qui dépendait d’elle, non seulement pour dissiper le malentendu qui s’est produit, mais pour en effacer toutes les traces. Mais une seule bonne volonté n’y suffit pas.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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