Chroniques (Fabre)/1

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Imprimerie L'Événement (p. 1-14).

CHRONIQUES

Québec[1]


Mesdames et Messieurs


Le désastre qui vient de frapper Québec a excité dans le cœur de la population de Montréal, toujours ouvert aux nobles sentiments, une vive et profonde sympathie. Si la souscription qu’elle a versée jusqu’ici dans le fonds de secours n’a pas été aussi forte que l’émotion qu’elle a ressentie, il faut l’attribuer uniquement aux appels réitérés faits à sa générosité, dans ces derniers temps surtout, au nom d’infortunes augustes ou touchantes. Montréal est la patrie adoptive des souscriptions : elles y poussent en toute saison ; si quelques-unes n’arrivent pas au chiffre que l’on comptait atteindre, c’est que d’autres leur ont nui et que le terrain épuisé n’a pas eu le temps de se renouveler.

Je ne viens pas vous faire un nouveau récit de l’incendie dont les poignants détails vous sont connus. Ce qui était le plus propre à émouvoir vos cœurs, on vous l’a dit, et je n’y pourrais rien ajouter. Permettez-moi donc de vous présenter, en regard de cette sombre peinture de Québec désolé, un tableau de Québec dans ses beaux jours, lorsqu’aucun nuage ne l’assombrit, tel que le voient et le regrettent, du fond de leur exil lointain d’Ottawa, les employés du gouvernement. Ce sera une manière comme une autre, je m’en flatte, de vous le faire aimer, de vous intéresser à son sort.

C’était autrefois une affaire capitale, un événement dans la vie d’un homme, qu’un voyage de Montréal à Québec. Il y pensait longtemps d’avance et, avant de partir, ajoutait un codicille à son testament. On se décide plus vite maintenant à aller en Europe et les malles sont plus tôt prêtes. La famille éplorée allait reconduire au port le hardi voyageur ; on lui faisait des recommandations touchantes, des adieux émouvants ; on se jetait à l’eau pour lui serrer une dernière fois la main.

Le voyage se faisait en goélette. Parfois, au bout de huit jours de vents contraires et de navigation en arrière, on apercevait encore le toit de la maison paternelle et le mouchoir agité en signe d’adieu par une main infatigable : heureux si la barque ne faisait pas naufrage sur l’Île Ste. Hélène ou n’allait pas se perdre dans les Iles de Boucherville.

Le lac St. Pierre était redouté à l’égal de la mer. On lui prêtait une humeur d’Océan ; on lui attribuait des naufrages dont il était innocent. Régulièrement, en le traversant, les estomacs sensibles avaient le mal de mer.

Le voyage durait parfois quinze jours. Les gens qui faisaient le trajet à pied vous dépassaient sans allonger le pas. Aux goélettes succédèrent des bateaux à vapeur, qui n’allaient guère mieux. Il fallait les faire remorquer par des chavaux pour qu’ils pussent remonter le Pied-du-Courant. Ils arrivaient essoufflés.

Plus tard, les bateaux devinrent meilleurs, mais il fallut, par patriotisme, continuer à voyager dans ceux qui n’allaient pas. Les bons appartenaient à des Anglais, les mauvais à des Canadiens, et le prix de passage sur ceux-ci n’en était que plus cher. N’importe ! on n’hésitait pas : on laissait les bureaucrates voyager à l’aise, et l’on montait, le cœur joyeux, le corps résigné, à bord du Charlevoix, du Patriote ou du Trois-Rivières.

J’en ai bien peur, il ne faudrait pas recommencer l’épreuve. De ce temps-ci, le Patriote voyagerait à peu près vide. Parmi ceux qui m’écoutent cependant, il y en a qui se souviennent avec bonheur du temps que je rappelle et qui recommenceraient volontiers à voyager dans le Charlevoix, si on leur rendait la jeunesse qui leur faisait trouver les lits moins durs et le trajet trop court.

Québec avait, à cette époque, un renom d’hospitalité, d’amabilité qu’il a conservé, quoique nos mœurs aient perdu de leur entrain. Aussitôt qu’on signalait un étranger à l’horizon, une partie de la population se portait à sa rencontre. Les uns s’occupaient de ses malles, les autres lui offraient leur voiture ou le débarrassaient de sa canne, de son chapeau, de ses enfants. C’était à qui l’aurait le premier. On l’invitait à dîner, à se promener, à se fixer dans nos murs, à prendre une femme sans dot. Et du premier jour au dernier, il s’amusait, il engraissait. De retour à Montréal, on lui trouvait dix livres de plus et un entrain, une gaieté qu’on ne lui avait pas connus. Il ne se faisait pas répéter deux fois une invitation et se plaignait du sérieux de ses concitoyens. Le printemps suivant, il reprenait à petit bruit la route de Québec et allait, dans la capitale, se dégourdir de son hiver.

L’hospitalité québecquoise, de nos jours encore, a cela de particulier, qu’elle n’attend pas pour s’offrir que le temps soit passé de l’accepter. Elle est spontanée, aimable, pressante.

Dès l’arrivée, les invitations pleuvent, les portes s’ouvrent et les plats sont sur la table. En abordant les étrangers, on ne leur dit pas comme ailleurs :

— Tiens ! vous voilà, vous arrivez ! Quand partez-vous ?

Il y a toujours un plaisir en train, une fête en voie de préparation. Si l’on ne se gaudit pas chez vous c’est chez le voisin. Cela s’organise en un clin d’œil ; le temps de faire aux invités habituels le signal convenu ; pas de scène domestique, pas de complication de réveillon.

En revanche, l’on ignore le secret ou l’on n’a point le goût des grandes démonstrations, où d’infortunés orateurs sont mis au supplice du discours perpétuel, sont condamnés à réchauffer les mêmes harangues jusqu’à ce qu’elles perdent leur saveur ; où l’on élève aux nues, dans un immense ballon-omnibus, le personnage qu’il s’agit d’honorer, qu’il faut louer, l’événement, le héros, la souscription du jour.

Québec, le vieux Québec, le Québec d’en dedans des murs, est avant tout une ville aristocratique. Il n’est pas permis de se loger dans les faubourgs sans sortir de ce qu’en appelle la société ; il faut ne pas franchir les fortifications, limites sociales aussi bien que militaires, ou aller hors barrières. Une fois qu’on a émigré dans le faubourg, on ne rentre jamais complètement en ville ; on repasse la porte St. Jean, mais les portes des salons vous restent fermées. Ne pas être de la société ! châtiment terrible, peine infamante à laquelle une femme bien née préférera toujours la gène, le pain sec.

Le premier luxe à Montréal, c’est de s’acheter de beaux meubles ; puis de se bâtir une belle résidence. Depuis quinze ans, chacun a renouvelé son mobilier et reconstruit le toit de ses pères. L’entraînement a été tel, qu’il y en a qui ont élevé des monuments superbes qu’ils n’habitent qu’à demi : ils demeurent au rez-de-chaussée, et les chambres du premier étage restent fermées à clef. Lorsqu’arrivent quelques amis de la campagne, ou tire le paquet de clefs et on ouvre le salon, la salle à dîner, la chambre à coucher, le boudoir.

En entrant, cela sent le vernis et tous les meubles roides et enveloppés d’indienne à ramages, sans la plus légère égratignure, sont rangés dans un ordre sévère. Le visiteur admire et est prié de ne pas s’asseoir.

À Québec, le premier luxe est d’avoir chevaux et voiture. Il y a tant de côtes que l’on se lasse d’aller à pied toute sa vie ; et puis, les promenades hors de la ville sont si belles ! Cependant, autant que possible, le monde élégant se promène dans la rue St. Jean. Il se forme parfois, l’hiver, un long cortège d’équipages qui stationnent à la porte St. Jean, pendant que le défilé se fait lentement. C’est un grand embarras de voitures, mais un gracieux spectacle. Les piétons seuls en souffrent : ceux d’entre eux que l’on écrase reçoivent de prompts secours dans les excellentes pharmacies qui abondent sur le parcours ordinaire du Tandem Club.

C’est donc commettre une injustice envers Québec que de le juger par ses maisons : il faut le juger par ses voitures et par l’usage constant que l’on en fait. On ne les garde pas sous remise et, par conséquent, l’on n’attend pas le bon plaisir des domestiques pour les en tirer. Vous en connaissez de ces braves gens que l’on ne voit jamais dans leur voiture, tant ils ont peur de l’user ; qui ne sortent point le soir, de crainte d’enrhumer leurs chevaux ! À Québec, je n’en connais point.

Quant aux meubles, on les garde tant qu’ils se tiennent debout, jusqu’à ce qu’ils s’en aillent d’eux-mêmes. Les salons où l’on s’amuse ne sont pas les salons garnis de meubles élégants et fragiles qui inspirent le respect et commandent la circonspection. Vivent les salons qui ont de l’usage, dont les fauteuils ont vieilli sons les causeurs ! Le sans-gêne des meubles invite à l’intimité.

La population québecquoise aime la vie au grand air. Autant que possible, elle passe les belles journées hors de chez elle. La rue St. Jean est trop étroite pour la contenir. Je commets peut-être une imprudence en disant que la rue St. Jean est étroite, car le faible d’un certain nombre de Québecquois est de la croire large, un peu trop large même.

Il y a quelques années, j’avais osé insinuer le contraire dans une chronique. Un Québecquois fanatique, homme d’esprit d’ailleurs, blessé dans son amour-propre civique, prit la peine de mesurer la rue St. Jean, puis la rue Notre-Dame, et comme il avait en soin de choisir les endroits les plus larges de la première et les plus étroits de la seconde, il se prouva à lui-même que la principale rue de Québec était plus large que la principale rue de Montréal. Cette statistique à la main, il m’accabla.

La rue St. Jean n’est point une voie romaine ou un boulevard. On y circule à l’aise, quand on est seul. Les trottoirs sont grands comme des gants sept et quart. Le rôle des flâneurs y est particulièrement difficile à tenir, car lorsqu’ils s’y rencontrent plusieurs à la fois, il y a encombrement et la circulation est arrêtée.

Il me semble que la rue St. Jean devrait être réservée aux piétons. Elle est juste assez large pour cela. On ne serait plus exposé à sentir sur son pied le pas d’un cheval. Les promeneurs et promeneuses circuleraient de long en large. Ce serait comme une vaste salle, comme un immense passage en plein air. On mettrait des chaises au coin de la rue. Un murmure de voix s’élèverait d’un bout à l’autre de la voie ; des places voisines, on entendrait le bruit des conversations.

À ce tableau il faut bien quelques ombres ; avouons que Québec ne change pas. En revenant à Québec après trois mois d’absence, j’ai retrouvé, au coin des rues St. Jean et Ste. Angèle, un flâneur que j’y avais laissé en partant. Il était dans la même posture ; seulement, il paraissait un peu las d’être resté si longtemps debout.

On bâtit à Québec une maison bourgeoise par an, et l’on met quelquefois deux ans à la bâtir : l’une est à moitié construite lorsque l’autre commence. On devine qu’une maison neuve est à Québec un événement surhumain, qui intéresse non-seulement le mortel privilégié qui la doit habiter, mais encore toute la ville qui la traite comme un témoignage irrécusable de sa prospérité aux yeux de l’étranger, comme un monument municipal. Le propriétaire devient un homme public et civique.

Québec ressemble en cela à un grand nombre de villes européennes, que les générations se transmettent intactes comme un dépôt sacré. Il n’y a pas une pierre de plus, mais aussi il n’y a pas une pierre de moins. L’enveloppe matérielle des souvenirs subsiste comme les souvenirs eux-mêmes. Le cadre du passé est toujours là pendu au mur de la réalité, même s’il est vide et si le passé est déchiré et oublié. Si les ancêtres, si les jeunes gens, les amoureux, les familles d’autrefois ressuscitaient, ils retrouveraient, à la même place, tout ce qu’ils ont laissé : la vieille maison où ils ont été heureux et où ils ont pleuré ; la fenêtre qu’ils ont si souvent regardée, le soir, le cœur tremblant, les yeux humides, l’âme émue, pour voir l’ombre de l’être aimé, sur les rideaux blancs ; le marteau de cuivre qu’ils ont souvent soulevé dix fois sans le laisser retomber. Les vieilles gens, en s’endormant pour toujours, ont encore devant les yeux les témoins muets de leur jeunesse si loin enfuie, les objets vieillis avec elles qui les entouraient au temps de l’espérance et des commencements.

La rue St. Jean a d’admirables succursales où les promeneurs sont à l’aise : la Plateforme, le Jardin du Gouverneur, l’Esplanade.

La Plateforme est le rendez-vous habituel des flâneurs. C’est là que les gens vont s’ouvrir l’appétit et digérer les bons dîners. À toute heure de la journée, il y a quelqu’un, un oisif qui se chauffe au soleil ou un penseur qui rafraîchit à la brise son front brûlant. On s’y rencontre le matin, on s’y retrouve le soir ; les conversations s’ajournent de jour en jour ; on reprend le lendemain le fil du dialogue interrompu la veille. Vous ne connaissez pas l’adresse d’un avocat, employé, médecin ou journaliste à qui vous avez affaire, et vous dédaignez de demander au Directory un vil renseignement : allez sur la Plateforme ; tôt ou tard il y viendra. Les avocats, dossier sous le bras, cravate blanche au vent, y font une courte et imposante apparition avant l’ouverture du tribunal ; les médecins y envoient les convalescents, guérison garantie, et les maris leurs femmes quand elles s’ennuient, guérison également garantie ; les employés y oublient l’heure du bureau ; enfin, les journalistes s’y félicitent de leurs articles, préparent en commun la polémique qui doit passionner leurs adhérents respectifs, s’entre aident fraternellement en se fournissant des armes les uns contre les autres. C’est aussi sur la Plateforme que les veuves de trente ans retrouvent des maris, non pas ceux qu’elles ont perdus, d’autres, de meilleurs !

Il est facile de distinguer l’habitué de la Plateforme du simple curieux et du passant. Règle générale : l’habitué, en arrivant, va droit devant lui jeter un coup d’œil sur le fleuve. Ce n’est qu’après avoir constaté que le pont est solide ou les flots agités, qu’il abaisse son regard sur les autres promeneurs et commence sa promenade de long en large.

La vue de la Plateforme est incomparable. Le spectacle est si beau, que je lui rendrai l’hommage discret de ne point le décrire, après tant d’autres qui n’ont point réussi à le bien peindre. Au matin d’un beau jour, on se croirait à Naples, avant la venue de Garibaldi. Qui que vous soyez, amant de la nature ou secrétaire d’une chambre de commerce, vous ne vous lasserez jamais de contempler ce vaste horizon, de respirer ce grand air ; non-seulement vous vous porterez mieux, à cause de l’exercice, mais encore vous sentirez la douce et puissante influence de la nature sur le cœur, sur l’esprit : vous sentirez vos idées s’agrandir, vos sentiments s’élargir, un rayon dorer vos chiffres, et peu à peu vous glisserez sur la pente de la poésie, mais d’avance promettez-moi de ne point rouler jusqu’aux alexandrins !

Un soir d’été, lorsque la Plateforme est couverte de flâneurs ; que Lévis se parsème de lumières ; que la Basse-Ville illumine ses rues étroites, ses longues lucarnes, et laisse monter jusqu’à vous la vive rumeur que fait le mouvement des affaires ; que l’on distingue sur les eaux les grandes ombres des navires qui louvoient dans le port : la scène est d’une animation merveilleuse. C’est alors surtout que l’on est frappé de la ressemblance entre Québec et les villes européennes. On dirait une ville de France ou d’Italie transplantée ici : la physionomie est la même, et il finit que le jour revienne pour que l’on remarque l’altération des traits produite par le passage en Amérique. Le vieil escalier de la rue de La Montagne, bordé de magasins où le jour ne pénètre jamais, de boutiques que l’on ne saurait peindre, est un monument qui ne serait pas déplacé à Venise ou à Madrid. On rencontrerait sur ses marches ferrées Figaro en personne, que l’on ne songerait pas d’abord à s’en étonner et qu’on le saluerait comme une vieille connaissance, un joyeux ami ; on verrait sortir une senora au long voile d’une de ces petites boutiques, qu’on se rangerait machinalement sur son passage, sans songer ensuite à se retourner.

Les Québecquois tiennent à la Plateforme comme les Parisiens au Jardin des Tuileries. Sous Louis-Philippe, le peuple ébaucha quelques révolutions, parce que le roi-citoyen avait laissé percer le projet de se faire tailler un jardinet à même le grand jardin public. La presse de l’opposition fit de chaleureux appels aux principes de 89, et l’excellent père de famille qui régnait sur la France, fut forcé de renoncer au droit qu’a tout citoyen de planter des choux, si cela lui plaît.

Dernièrement, à Québec, le Principal de l’École Normale crut pouvoir, sans enfreindre les libertés publiques, sans porter atteinte à la sécurité nationale, ériger une clôture derrière l’École Normale, qui, comme on sait, donne sur la Plateforme. Le terrain envahi n’était que de quelques pieds de largeur et n’entamait point la promenade publique ; la clôture avait pour unique effet de dérober à la vue les dépendances de l’École, qui n’ont rien de pittoresque. Cette clôture prit sur les nerfs des flâneurs, les journaux se fâchèrent, une partie de la population s’emporta ; le bruit courut que l’on méditait de s’emparer de la Plateforme et de la réserver au service exclusif des élèves de l’École Normale. Enfin, un jour, une bande d’élégants émeutiers mit le siège devant l’ancien château, arracha la clôture et, après l’avoir violemment secouée, la précipita en bas du Cap. Les habitants du quartier Champlain reçurent ce cadeau avec reconnaissance ; et, durant une quinzaine, à l’heure du souper, on entendit pétiller le bois du gouvernement dans tous les poêles de la rue Champlain.

Le jour où il y a musique militaire, le Jardin du Gouverneur relègue la Plateforme dans l’ombre. La foule élégante se porte au Jardin ; les toilettes nouvelles s’y montrent pour la première fois et y reçoivent les feux de la critique : celles qui restent maîtresses du terrain dictent les modes de la saison. Le chapeau victorieux passe sur toutes les têtes. En vain, les maris détournent le regard pour ne pas voir ce point fascinateur : le lendemain, ils le trouvent au sommet de leurs femmes, avec une note de la modiste du jour au bout des attaches. C’est au Jardin aussi que les jeunes clercs de l’élégance font leur début et marchent, en vêtement court, sur les traces des dandys.

Quant au monument de Wolfe et Montcalm, placé comme une sentinelle à la porte du Jardin, il menace ruine, et il pourrait bien, un de ces jours, déserter son poste d’honneur.

L’Esplanade est réservée aux élèves de l’École Militaire qui aiment à s’y asseoir sur les affûts de canon, afin de rêver à leur aise aux victoires et conquêtes de la future Confédération canadienne.

Les côtes de Québec sont célèbres et redoutées des piétons. Dans cette ville à pic, on monte toujours et l’on arrive sûrement quand on a de bonnes jambes. Nous y avons vu, comme ici, des ascensions inattendues, tandis que des gens de mérite, très bien équippés pour la course, restaient en bas de la côte, enviant les mauvaises montures qui, bien menées, l’escaladaient en quelques traits.

Le grand événement de l’hiver, à Québec, c’est le pont de glace. Prendra-t-il ou ne prendra-t-il pas ? Telle est la question qui s’agite dans tous les esprits durant le mois de décembre. Chacun a sa théorie pour faire prendre la glace : celui qui n’en a pas est suspect d’indifférence à l’égard de la prospérité de la ville. Chaque soir, les gens se quittent en se promettant que le pont prendra dans la nuit. En se retrouvant le matin, ils ont une excuse toute prête pour le pont qui n’a pas pris. Lorsqu’enfin il prend, c’est un cri de joie à le faire repartir, s’il avait les nerfs sensibles. Tous les gens en état de patiner se précipitent dessus et ne le quittent plus.

Il y a deux ans, un simple armateur, propriétaire d’un vapeur armé pour fendre la glace comme l’onde, conçut l’audacieux projet de ravir à Québec son pont. Un matin, comme le pont se formait, il lança l’Artic à toute vapeur pour en briser la clef. À l’instant, la nouvelle de cet attentat se répandit par la ville, et une foule impétueuse accourut sur le rivage en redemandant à grands cris le pont qui s’en allait et en poursuivant l’armateur qui s’en allait encore plus vite. Celui-ci échappa à grande peine à un bain glacé. Heureusement pour lui que le pont survécut à l’attentat et reprit le lendemain. La glace n’en fut que plus solide et plus belle : l’outrage fut oublié.

La maison du Parlement a perdu ses bruyants locataires. Elle est à louer. À Ottawa, les députés ont passé la dernière session à regretter ce modeste logis, où ils s’entendaient parler.

Il y a quelque trente ans, quand la session avait lieu en été, les bons députée du bas du fleuve venaient à Québec en goélette. Ils amarraient leurs embarcations au rivage et y logeaient durant toute la session. Chaque soir, après la séance, ils redescendaient à la Basse-Ville en chantant la Claire Fontaine ; et les principales lumières que l’on voyait briller sur le fleuve, durant la nuit, étaient des lumières parlementaires.

Un jour, — cette fois c’était l’hiver, — on vif s’arrêter à la porte du Parlement une grande traîne surchargée de coffres. Un brave homme et sa femme en descendirent, regardèrent longtemps chacune des vingt-quatre fenêtres de la façade de l’édifice et finirent par se décider à frapper à la porte. Un messager vint ouvrir.

Le voyageur lui présenta ses civilités et lui dit qu’il était le membre pour le comté de Berthier ; qu’il venait avec sa femme prendre son siège et qu’il avait apporté ses provisions pour l’hiver.

Il ne lui manquait qu’un poêle de cuisine, et il espérait bien qu’il y en avait un dans sa chambre.

La vie politique est une école de scepticisme. Le messager, nourri dans la Chambre, jugea son homme et le fit causer. Le membre pour Berthier comptait trouver une chambre toute prête dans la maison du Parlement, pour lui et sa femme, s’y installer commodément, y consommer les vivres qu’il avait apportés, et, lorsque son approvisionnement serait épuisé, s’en retourner dans son village.

Le messager fut forcé de lui dévoiler l’âpre réalité, de lui avouer qu’il n’y avait pas de chambre pour lui en Parlement. Alors, enfonçant son casque sur ses yeux, le député tourna le dos pour toujours à l’arène parlementaire, et, d’un vigoureux coup de fouet, il fit reprendre à son cheval la route de Berthier.

En arrivant, l’on ne voit que la Basse et la Haute-Ville, et l’on croit que c’est tout Québec. On ne songe ni à St. Roch et St. Sauveur, qui sont derrière, ni aux trois Lévis, qui sont vis-à-vis. Il faut pourtant en tenir grand compte en assignant à Québec son rang parmi les autres villes. Tandis que Lévis voit approcher un avenir brillant, St. Roch grandit sans cesse. St. Sauveur, au moment où le désastre que nous déplorons est venu le renverser sur des ruines fumantes, s’étendait rapidement. Québec est donc comme un groupe de villes.

Cette population de St. Roch et de St. Sauveur, si douloureusement éprouvée, est plein d’énergie et de vitalité. C’est peut-être la population la plus profondément, la plus exclusivement française de tout le pays. Gaie et ardente, elle a conservé ou comme retrouvé le caractère français. Les jours de fête, elle sort de la ville et se répand dans la campagne. On se croirait dans les environs de Marseille ou de Bordeaux, si la nature n’était ici bien autrement belle que là-bas.

St. Roch et St. Sauveur, ainsi que Lévis sont l’avenir de Québec. Si Montréal porte à sa glorieuse aînée une fraternelle sympathie, elle doit aider de toutes ses forces les quartiers décimés à se relever, à reprendre leur croissance et leur progrès si soudainement interrompu. Notre amour-propre de la est intéressé à la prospérité, à la grandeur de la capitale nationale du pays, de la ville qui a le mieux conservé dans ses mœurs, et jusque dans sa forme extérieure, l’empreinte française, le cachet gaulois. Il n’y a pas, il ne saurait y avoir, entre les deux villes, d’autres sentiments qu’une rivalité généreuse, qu’une émulation patriotique.

Montréal est la capitale commerciale du Canada ; Québec est la ville des grands souvenirs de notre histoire. C’est là où notre nationalité a commencé ; et, pendant un demi-siècle, la ville de Champlain a abrité dans ses murs le Parlement national du Bas-Canada, à qui nous devons la liberté. Ne jetons jamais sur ce passé un voile que la postérité lèverait pour nous condamner ; ne laissons s’effacer de notre mémoire aucun souvenir, ne laissons se lézarder aucun monument.

Le Canada a, en ce moment, une capitale de hasard : le gouvernement est à la campagne. Espérons que, lorsque fatigué de solitude, las de la vie contemplative des bois, l’envie lui viendra de rentrer en ville, il retournera dans l’ancienne capitale. Montréal est assez indépendante de fortune, assez riche, pour faire ce cadeau à Québec.



  1. Causerie lue dans une soirée musicale et littéraire, donnée, à Montréal, le 5 novembre 1866 au profit des incendiés de St. Roch et de St. Sauveur.