Chroniques (Fabre)/15

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Imprimerie L'Événement (p. 117-122).

À PROPOS DE FUNÉRAILLES.


Québec, 30 novembre 1866.


C’est le mois des souvenirs tristes, le mois où l’on songe aux jours désolés et aux pertes irréparables. Quoique la Chronique soit, par nature, tenue d’aborder toute chose, le sourire aux lèvres, il faut bien qu’ici, un instant, elle oublie sa gaîté et s’incline, pensive, devant ses propres souvenirs. Et qui n’a pas les siens, amers et cruels ! Des figures que nous avons vues d’abord dans la vie, combien sont disparues et passent, voilées, dans notre mémoire ? Père bien-aimé, grand’mère joyeuse, amis fidèles, camarades des jeunes années, que d’êtres chéris ont quitté notre bras pour prendre, « seuls, la route funèbre ? Souvent nous les revoyons tels qu’ils étaient, à leur place accoutumée : le père laissant voir sur sa figure, attendrie par nos légers chagrins d’enfance, toute l’affection qu’il nous portait ; la grand’mère emplissant nos poches de bonbons, en chantant un refrain politique d’autrefois : les camarades, à la sortie du collège, lorsqu’ensemble nous nous élancions dans la carrière, avec toute la vitesse, bientôt ralentie, de jambes exercées çà jouer aux barres.

L’homme oublie, dit-on, et rien ne reste dans son cœur que sa propre image. L’égoïsme nous dévore et les plus chers souvenirs nous échappent. L’affection a besoin d’être ravivée sans cesse par la présence, les soins, les services de celui qui l’inspire. On ne peut contester une part de vérité en tout cela. Et cependant, il y a des souvenirs qui ne partent jamais du cœur ; il y a des absents que l’on aime comme s’ils étaient près de nous pour recevoir les témoignages de notre affection, et pour l’honneur desquels l’on s’efforce de bien faire, comme s’ils étaient encore là pour nous voir.

Nous n’avons point au Canada la coutume touchante que l’on retrouve dans la plupart des villes européennes : la coutume d’aller visiter, en foule, les cimetières, le jour des Morts. C’est une tradition que nous avons perdue et qu’il faut regretter. Il est difficile d’imaginer une plus imposante manifestation de respect à l’égard des morts, au sein d’une grande ville comme Paris, que le pèlerinage que font, ce jour-là, au tombeau de la famille, une foule de Parisiens, insouciants d’ailleurs la veille, dissipés le lendemain.

Il n’y a si triste chose qui n’ait son côté comique, on l’a dit depuis longtemps et c’est presqu’un proverbe que je cite là. Les funérailles ont leur côté comique. Bien des gens y assistent pour rencontrer celles de leurs connaissances qu’ils n’ont pas occasion de rencontrer autre part, pour y apprendre ou y raconter quelle fortune ou quels embarras laisse le défunt. Ils arrivent avant l’heure, et un dialogue animé, des conversations intéressantes s’engagent devant la porte par où, il y a deux jours, la mort est entrée, par où, dans un instant, la mort va sortir.

La conversation s’ouvre par un court éloge du défunt : il entendait les affaires et savait souscrire lorsqu’il le fallait. Puis, on passe aux détails.

— C’est finir bien promptement, dit l’un. La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était, il y a dix jours, dans la rue Saint-Jean. Je ne le voyais pas, car j’avais une grosse affaire en tête ; il m’a tapé sur l’épaule, en me demandant pour combien je lui céderais la spéculation dont la préoccupation m’empêchait de voir mes meilleurs amis. Il m’offrit une prise de tabac et nous causâmes durant quelques minutes. Il me demanda conseil sur sa propriété du faubourg Saint-Jean qu’il avait envie de vendre ; c’était un homme qui savait à qui s’adresser pour avoir un bon avis. Je l’ai laissé à la porte de chez Lamontagne, où j’entrai pour faire arranger ma montre qui ne va pas depuis que je l’ai laissé tomber, en la montant, dans mon pot à barbe. Si j’avais su que c’était la dernière fois que je le rencontrais bien portant, j’aurais continué avec lui jusqu’à son bureau. Mais rien ne m’agace comme une montre qui ne va pas, et je suis entré chez Lamontagne pour faire remettre la mienne à l’heure.

— Sa femme est au désespoir, à ce qu’il paraît, dit un autre. Elle ne se remariera pas de sitôt, s’il lui laisse de quoi vivre à l’aise. Cependant, ça ferait une bonne femme pour X., qui en cherche une depuis si longtemps. Elle tiendrait bien son ménage, sans lui faire trop de dépenses, et lui élèverait ses enfants comme il faut. Il aime à recevoir ; elle lui ferait parfaitement les honneurs de son salon. Il faudra que je lui en parle pour plus tard, au cas où ce pauvre V. n’aurait pas laissé grand’chose.

— Savez-vous, reprend un troisième, que V. ne laisse pas le diable. Il a dépensé un argent fou à réparer sa vieille maison, et puisqu’il voulait vendre sa propriété du faubourg Saint-Jean, c’est signe qu’il était joliment embarrassé. Je tiens d’un des directeurs de la Banque Nationale que l’on refusait souvent d’escompter ses billets. Il branlait dans le manche, et c’était connu dans la rue Saint-Pierre. S’il n’était pas mort si vite, c’était fini, il faisait banqueroute. Toutes ses dettes payées, il ne restera pas grand’chose à sa femme. Elle va être forcée de porter un petit deuil, vous verrez ça comme moi. Je ne lui en veux pas, la pauvre femme, quoiqu’elle n’ait jamais été polie pour ma femme depuis qu’elle a été invitée chez les de R. ; mais ça apprendra aux autres à ne pas faire du ton, avant d’être sûres d’avoir de quoi en faire après la mort de leurs maris.

Au milieu d’un groupe attentif pérore l’homme toujours bien informé, qui connaît tous les détails de la dernière maladie. Il était là lorsque le pauvre homme est tombé malade ; il était encore là lorsqu’il est mort ; c’est lui qui a recueilli son dernier soupir et calmé les cris des enfants qui demandaient leur père. On l’envoyait chercher chaque fois que le malade avait une crise ; il lui faisait plus de bien que le médecin. S’il est mort, ce n’est pas sa faute.

De temps à autre, on voit apparaître à la porte de la maison un autre ami du défunt, qui distribue des bulletins sur l’état de l’affliction de la veuve et des proches.

— La pauvre femme pleure depuis trois jours, elle n’a plus de larmes. Je lui ai dit que le cortège serait nombreux : cela l’a ranimée un peu, elle a versé encore quelques pleurs.

Dix minutes après.

— Cela va mieux. Elle m’a demandé de venir lui dire, après les funérailles, comment les choses se seront passées.

Un peu plus tard.

— Nous venons de passer un mauvais moment. Le petit Henri, qui n’est pas d’âge à comprendre l’affreux malheur qui vient de le frapper, a voulu jouer du tambour. Il y a huit jours qu’on le prive de son instrument favori, il s’en ennuie et, à force de fureter, il a remis la main dessus. Il a fallu le lui ôter avec peine et misère. Le gamin a crié comme si on l’égorgeait, protestant qu’il allait le dire à son père. Vous jugez de l’effet de cette vaine menace ! La mère a recommencé à se désoler et les autres enfants à sangloter. C’était une scène à fendre l’âme ; néanmoins, je suis parvenu à faire taire le petit malheureux et à dissiper l’orage. Vrai ! je ne voudrais pas avoir une pareille besogne à remplir tous les jours.

Derrière les persiennes de la maison voisine, plusieurs personnes qui sont venues là pour le spectacle, échangent des observations de circonstance :

— Il n’y a pas tant de monde que je le pensais, dit une vieille dame en lunettes qui porte gaiement un deuil récent. Pour un homme qui avait tant de relations d’affaires et de société, le cortège n’est pas considérable. Bien des gens à qui il a fait faire de l’argent l’ont déjà oublié. Je ne vois ni M. X., ni M. N., ni M. B., ni le juge S. Il n’y a presque pas d’avocats. Je croyais qu’on l’enterrerait mieux que cela.

— Ce n’est pas à comparer avec la suite de votre mari, dit une petite femme à côté de la vieille dame en lunettes. Toutes les grosses gens y étaient. Si vous aviez vu ça, vous auriez été fière, c’était beau, beau.

— J’ai jeté un coup-d’œil par la fenêtre du petit salon, interrompit la vieille dame. Cela m’a tiré des larmes. Mon pauvre vieux, qui était si orgueilleux, aurait été flatté, s’il avait pu se voir si bien accompagné au cimetière.

— Tenez, voilà le corps qui sort de la maison, dit une autre dame. Voyons quels sont les porteurs des coins du drap. Le bonhomme A. avec M. C., ça n’est pas assorti. L’avocat O. est trop jeune pour porter les coins du drap d’un homme de soixante ans passés. On n’aurait pas dû demander le juge R., c’est trop de prétention ; le défunt ne lui avait pas parlé trois fois dans sa vie. Même après la mort, il faut que chacun garde sa place. Je vous dis que c’est souvent le tour du vieux notaire Z. à porter les coins du drap !

— L’aîné des garçons, reprend la vieille dame, ne paraît pas avoir trop pleuré. C’était pourtant le favori de son père. Les enfants sont si ingrats ! Cependant, sans vanter les miens, je puis dire qu’ils se sont bien chagrinés à la mort de leur père.

— Mais voyez donc le petit Joseph, ajoute l’autre dame, comme il sanglote ! Cela fait pitié. Il pleure trop, ça ne pourra pas durer jusqu’au cimetière.

— Le gros Deltuf, dit la petite femme, a l’air aussi réjoui que s’il venait de dîner chez ce pauvre V. Il y avait son couvert mis tous les dimanches, et faisait honneur à tous les plats. Sa figure porte la marque des heureuses digestions que lui a procurées le défunt. À sa démarche, on devine qu’il n’est point en peine de remplacer ce dîner hebdomadaire ; il a déjà son couvert du dimanche mis ailleurs.

Ces dames en chœur :

— Allons voir le service.

— Je parie, dit la vieille dame en se regardant dans le miroir, je parie que c’est un service de seconde classe. Ce pauvre V. a toujours été près de ses pièces, et sa femme aura voulu faire une dernière économie pour honorer sa mémoire.

Le soir, les amis du défunt, réunis pour faire la partie de whist, disent, en manière de conclusion sur son compte :

— Ce brave V. a eu un bel enterrement ce matin. Connaissez-vous le prêtre qui a chanté le service ?

Puis, au milieu de la partie, un des joueurs s’écrie :

— Ce pauvre V. n’avait qu’un défaut au whist : il avait trop peur de dépenser ses atouts. Avec ce seul défaut-là, il m’a fait perdre bien des parties.

C’est le coup de la fin : enterré comme homme, V. est condamné comme joueur de whist.