Chroniques (Fabre)/28

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Imprimerie L'Événement (p. 197-201).

NOËL.


Québec, 28 décembre 1868.


À Montréal, la messe de minuit avait été supprimée, à peu près dans le même temps que les cérémonies gallicanes, mais pour d’autres causes. Je n’ai pas à discuter les motifs qui avaient amené cette mesure de rigueur, cette atteinte portée à ce côté brillant et pittoresque de la religion qui séduisait tant Chateaubriand et que, même après lui, le vicomte Walsh (voir la plupart des journaux, la veille des grandes fêtes) a si bien décrit. Il n’y a pas de doute qu’on n’avait dû se résoudre à un tel sacrifice qu’avec un vif regret, qu’avec un serrement de cœur et pour des raisons graves.

Bon nombre de gens ne vont pas à la messe de minuit par piété, par amour du recueillement, par tendre et fervent respect pour les grands mystères ; ni par sentiment religieux et émotion toute surnaturelle, afin de ressaisir les plus douces visions chrétiennes de leur enfance, devenues les solides croyances de leur âge mûr, et les espérances lointaines qui flottent sur leur avenir.

Ils y vont, paraît-il, en moins bonne tenue qu’au concert et dans un but plus banal encore, sans se souvenir en rien de ce qu’ils éprouvaient autrefois, quand leur cœur était meilleur et leur esprit plus ouvert, sans comprendre ce qu’ils vont voir : le divin spectable et l’humaine prosternation.

On y va pour regarder l’ornementation, lorgner les fillettes, critiquer la musique et se donner un violent appétit pour le réveillon au retour.

Il y en avait, il y en a encore qui organisent des excursions à la campagne, au risque de se glacer l’imagination et de se geler les doigts ; et qui, traînant après eux tout un orchestre, cuivres et tambours, vont jouer en des villages reculés, Ma Normandie ou Partant pour la Syrie, certifiant qu’ils donnent du vrai Mozart inédit.

On avait remplacé à Montréal, la messe de minuit par la messe de l’aurore, mais il n’y avait que les plus dévotes âmes qui y assistaient. La mère y allait, une des filles aussi ; mais le père refusait de se lever comme il l’avait promis, et le reste de la famille dormait jusqu’au matin.

Au point de vue religieux strict, ascétique, c’était peut-être mieux ; mais Dieu qui lit au fond des âmes et qui tient compte à l’homme des moindres mouvements vers lui, accueille sans doute avec indulgence, après les prières parfaites, les élans moins purs mais sincères des cœurs faibles, les soudains repentirs des esprits frappés par la grâce. Aussi, après quelques années d’interruption, est-on revenu à Montréal à l’ancienne coutume.


À Québec, on a cru pouvoir maintenir l’antique et touchante tradition de la nuit de Noël, et c’est une ressemblance de plus avec ces vieilles villes bretonnes ou normandes d’où nos pères partirent pour venir si loin. Jeudi soir, on se serait cru à Rouen, à Nantes, ou à Rennes, il y a deux siècles. Le culte est le même ; l’intérieur simple et noble de la cathédrale a quelque chose qui rappelle les grandes églises de France : les fidèles sont de vrais chrétiens, de parfaits Bretons ou Normands : l’illusion était complète.

Les alentours de la cathédrale sont peuplés de survivants historiques. Toutes les émotions sont voisines, tous les souvenirs se rapprochent et se touchent. Au sortir du religieux exercice, on en vient, par une pente toute naturelle à songer à nos pères, célébrant le même anniversaire immortel, avec une foi égale à la nôtre, avec plus d’effusion et de ferveur.

C’était un des jours, où ils se rappelaient le mieux, où ils regrettaient le plus la patrie absente, cette France dont le nom nous fait tressaillir nous-mêmes, descendants d’émigrés, fils d’aventuriers, quoique nous ne l’avons point ou que peu connue.

Après la messe, ils se réunissaient dans chaque famille pour le réveillon. À table, les cœurs s’ouvraient, les langues se déliaient. Les cancans de la veille faisaient place aux vieux souvenirs. On causait du pays breton ou normand, comme si on venait de le quitter, pourtant avec l’accent qu’involontairement l’on a, que spontanément l’on trouve, en parlant de ce que l’on ne reverra plus, de ce qui est à jamais perdu. Les figures de connaissance défilaient en foule dans le récit familier, au sein de l’abondante causerie. La description des lieux se mêlait à la pourtraieture des gens ; les traits plaisants croisaient les narrations émouvantes ; les menus détails, les choses toutes personnelles survenaient à tout propos.

Il y a des amis ou même de simples types curieux et connus de toute la ville natale, qu’on aurait tout donné pour revoir un instant, pour faire connaître à ses auditeurs. Ils étaient si bons ou si drôles ! quel dommage de ne les point avoir près de soi ? mais dans ces lieux lointains et étrangers, paraîtraient-ils les mêmes que là-bas ? Ce que le souvenir a de plus heureux sans doute, c’est qu’il ne peut nous rendre, selon nos voeux, la réalité qu’il nous rappelle.

À la tête de cette table largement servie, on voyait le Breton, plus tout à fait le même déjà et tournant, pour ainsi dire, lentement le dos à la France, où dorment les ancêtres, pour s’attacher à cette contrée nouvelle qui devait être l’unique patrie de ses enfants.

À l’autre bout, ce type de la mère bretonne ou normande qui allait devenir, en se modifiant un peu, le type de la mère de famille canadienne : active, remuante, grande parleuse, douce, affectueuse, dévouée.

Puis, l’aîné des fils, né, élevé en Bretagne, mais en train de devenir canadien comme ses frères et sœurs, dont la physionomie, l’allure, le caractère, les dispositions ébauchaient le modèle moral et physique sur lequel se formeront successivement tous les descendants des premiers colons.

Pour ceux-ci comme pour les vieux parents une certaine émotion se mêlait à ces évocations familières ; car c’est un vrai chagrin pour les imaginations sensibles que de songer qu’elles ne verront jamais les lieux où ont vécu les grands parents, qu’elles ne connaîtront point ceux qu’ils ont aimés.


Me voilà loin de la messe de minuit de cette année.

J’y reviens pour dire, en résumé, qu’elle a été fort belle à la cathédrale. M. Ernest Gagnon, en artiste qu’il est, nous a donné de la vraie musique de Noël, simple, grande, joyeuse.

L’église était remplie de fidèles qui n’étaient pas venus là pour s’abandonner à des distractions profanes ou à de vagues rêveries religieuses, car la plupart ont communié. C’est dire combien l’attitude de l’auditoire s’harmonisait avec la cérémonie. Rien ne détonnait dans le religieux spectacle.

En regardant défiler vers la Sainte Table les enfants tenant leurs mères par la main, ou les vieillards marchant avec peine et comme en tremblant, la pensée tout à tour redescendait la route des années parcourues et se laissait glisser sur la pente moins douce des années à venir. Chacun de nous se revoyait au temps où il suivait pas à pas jusqu’à l’autel sa mère qui savait montrer à ses yeux émerveillés, à son cœur soumis, visible quoique caché au fond du sanctuaire, le Dieu bon et chérissant les petits enfants ! Et le voile de la vie se soulevant aux deux extrémités, on apercevait en même temps le jour où, penchant la tête comme ces pieux vieillards, l’on recevra le pardon suprême.