Rutebeuf - Œuvres complètes, 1839/De la descorde de l’Université et des Jacobins

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Texte établi par Achille Jubinal Chez Édouard Pannier (1pp. 151-154).

DE LA


Descorde de l’Université et des Jacobins,


OU CI ENCOUMENCE LA DISCORDE


DES JACOBINS ET DE L’UNIVERSITEI,


ou


DES JACOBINS[1]


Mss. 7218, 7633, 7615.



Séparateur



Rimer m’estuet d’une descorde
Qu’à Paris a semé Envie
Entre gent qui miséricorde
Sermonent et honeste vie.
De foi, de pais et de concorde
Est lor langue mult replenie,

Mès lor manière me recorde
Que dire et fère n’i soit mie.

Sor Jacobins est la parole
Que je vos vueil conter et dire,
Quar chascuns de Dieu nous parole
El si deffent corouz et ire ;
Et c’est la riens qui l’âme afole,
Qui la destruit et qui l’empire :
Or guerroient por une escole
Où il vuelent à force lire[2].

Quant Jacobin vindrent el monde[3],
S’entrèrent chiés Humilité :
Lors estoient et net et monde
Et s’amoient Divinité ;
Mès Orguex, qui toz biens esmonde,
I a tant mis iniquité
Que par lor grant chape roonde
Ont versé l’Université[4].

Chascuns d’els déust estre amis
L’Université voirement,
Quar l’Université a mis
En els tout le bon fondement,
Livres, deniers, pains et demis[5] ;
Mès or lor rendent malement,
Quar cels destruit li anemis
Qui plus l’ont servi longuement.

Miex lor venist, si com moi membre[6],
Qu’alevez ne’s éussent pas :
Chascuns à son pooir desmembre
La mesnie saint Nicholas,
L’Université ne si membre
Qu’il ont mise du trot au pas,
Quar tel herberge-on en la chambre
Qui le seignor gète du cas[7].

Jacobin sont venu el monde
Vestu de robe blanche et noire :
Toute boutez en els abonde,
Ce puet ici quiconques voudra croire.

Se par l’abit sont net et monde,
Vous savez bien, ce est la voire ;
S’uns leus avoit chape roonde
Si resambleroit-il provoire[8].

Se lor oevre ne se concorde
A l’abit qu’amer Dieu devise,
Au recorder aura descorde
Devant Dieu au jor du juise ;
Quar se Renart çaint une corde
Et vest une cotele grise,
N’en est pas sa vie mains orde :
Rose est bien sor espine assise[9]

Il puéent bien estre preudomme :
Ce vueil-je bien que chascuns croie ;
Mès ce qu’il pledoient à Romme
L’Université m’en desvoie[10].
Des Jacobins vous di la somme :
Por riens que Jacobins acroie,
La peléure d’une pomme
De lor dete ne paieroie.


Explicit la Descorde de l’Université et des Jacobins.

  1. Cette pièce est relative aux dissensions que nous avons racontées en détail dans la note de la complainte de Guillaume de Saint-Amour (voyez, à la fin du volume, la note K), dissensions qui, commencées en 1253, ne s’éteignirent que longtemps après. Les Jacobins ou Dominicains, fondés par saint Dominique, étaient principalement voués à la prédication ; on les appelait Frères-Prêcheurs. Ils suivaient la règle de saint Augustin, et furent établis à Paris en l’année 1217. Leur vêtement consista d’abord en une soutane noire et un rochet par-dessus, ensuite en une robe blanche avec un scapulaire et un chaperon.

    Le nom de Jacobins, sous lequel ils furent plus particulièrement connus, leur vint de la première église qu’ils eurent à Paris, et qui était située rue Saint-Jacques.

  2. Il s’agissait en effet de réduire les ordres religieux, qui, profitant de la faute qu’avait commise l’Université de cesser ses leçons, avaient érigé des chaires où ils enseignaient la théologie aux laïcs, chacun à une chaire publique. On peut voir dans la note K, à la fin du volume, tous les incidents que produisit cette querelle.
  3. Cette strophe manque au Ms. 7615.
  4. Les Jacobins, dans le premier temps de leur fondation, afin de vaquer plus librement à la prédication, avaient résolu de n’avoir ni fonds de terre ni revenus. Ils ne tardèrent pas à manquer à cette résolution, et leur ordre devint si considérable qu’on fut obligé de le diviser, comme un royaume, en quarante-cinq provinces. Une histoire de l’ordre de Saint-Dominique en Éthiopie, composée en espagnol et publiée en 1611 par le Père Louis d’Urreta, contient les choses les plus fabuleuses sur la richesse des Dominicains dans ce pays. L’ordre de Saint-Dominique a fourni trois papes, plus de soixante cardinaux, près de cent cinquante archevêques et environ huit cents évêques.
  5. Lors de l’arrivée des Jacobins à Paris, l’Université leur donna une maison qui lui appartenait et qui était située vis-à-vis l’église Saint-Étienne-des-Grès, ne leur demandant pour toute reconnaissance que des prières et le droit de sépulture chez eux. Il est probable qu’elle ajouta à ce don ceux dont parle Rutebeuf.
  6. Ms. 7633. Var. Semble.
  7. La Fontaine a dit :
    Laissez-leur prendre un pied chez vous,
    Ils en auront bientôt pris quatre.
  8. Provoire, prêtre ; provisor.
  9. Ce dernier trait tombe sur les Cordeliers, qui étaient vêtus de drap gris et ceints d’une corde, ce qui leur avait fait donner leur nom.
  10. On voit par ce vers, et par celui de la 3e strophe où Rutebeuf dit que les Jacobins ont renversé l’Université, que cette pièce n’a dû être composée que sur la fin de leurs dissensions, lorsqu’on commença à voir clairement que l’Université était vaincue.