75%.png

Festons et astragales/Cigognes et turbots

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Festons et astragalesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 63-65).
◄  Vesper

Cigognes et turbots


 
À Asinius Sempronins Rufus.

Salut, Sempronius, mortel inimitable !
Ô toi qui le premier fis servir sur ta table
La cigogne au pied rouge et le turbot marin.
L’artiste, éternisant ta divine effigie,
Devait tailler pour toi les marbres de Phrygie
Et graver tes traits sur l’airain.

Pour te montrer plus grand aux nations béantes,
Père des bons festins et des sauces piquantes,
Ton siècle s’épuisa dans ton enfantement.
Les destins dès longtemps préparaient ta venue,
Et quelque astre inconnu dut briller sous la nue
À ton premier vagissement !

Avant toi, les Romains, dans leur instinct vulgaire,
De la chair des troupeaux et des fruits de la terre
Rassasiaient leur faim, digne de vils pasteurs ;

Et l’écuelle de bois et la salière antique
Ornèrent, trois cents ans, cette table rustique
Où ruminaient les sénateurs.

Quand ils se rassemblaient pour sauver la patrie,
Souvent l’odeur de l’ail emplissait la curie,
Jusqu’au portique sombre où s’inclinaient les rois,
Et laissant à moitié quelque brouet immonde,
Ils s’élançaient, d’un bond, à l’empire du monde,
Gorgés de raves et de pois.

Au retour des combats, après quelque victoire,
Leur nef jetait au port sa cargaison de gloire,
Tétrarques, chefs vaincus, étendards en lambeaux…
Mais ils se trompaient tous, honneur à toi, grand homme,
Ta voile triomphante a rapporté dans Rome
Des cigognes et des turbots !

Plus fort que ce marin dont le croc d’abordage
Éventrait à grand bruit les vaisseaux de Carthage,
Aux hérissons de mer tu lanças tes réseaux,
Et, conquérant gourmet, ceint de myrte et de lierre,
Avec tes cuisiniers tu parcourus la terre,
Pour assiéger des nids d’oiseaux !

Rome alors, ô Rufus, méconnut ton génie,
Et l’on dit que le peuple, avec ignominie,
Refusa la préture à tes vœux obstinés…


Mais que t’importe, à toi, le bruit que fait la foule ?
Sa rumeur éphémère est un flot qui s’écoule,
Tes beaux jours ne sont pas sonnés !

Ils viendront, ils viendront, quand, sur la capitale,
Soufflera mollement la brise orientale ;
Quand, sous sa mitre d’or, le pale citoyen
Traînant par le forum sa démarche indolente,
Secoûra les parfums de sa robe volante,
Comme un satrape assyrien.

Ils viendront quand, la nuit, l’impériale orgie
Jettera sous les cieux sa lueur élargie
Ou de sa chaude haleine embaumera les mers ;
Et tu t’éveilleras, et ton ombre sacrée
Viendra planer parfois sur les rocs de Caprée,
Au bruit des nocturnes concerts.

Ô martyr des festins ! le luxe d’Italie
Vengera largement ta mémoire avilie,
Et tu pourras surgir de la poudre du sol,
Le jour où fumera, sur la table romaine,
Un sanglier sauvage, à la sauce troyenne,
Plein de langues de rossignol.