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Claire d’Albe (Ménard, 1823)/Lettre 11

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Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1p. 167-169).


LETTRE XI.


CLAIRE À ÉLISE.


Tu me demandes si j’aurais été bien aise que mon mari eût été témoin de ma dernière conversation avec Frédéric ? Assurément, Élise, elle n’avait rien qui pût lui faire de la peine : cela est si vrai, que je la lui ai racontée d’un bout à l’autre. Peut-être bien ne lui ai-je pas rendu tout-à-fait l’accent de Frédéric ; mais qui le pourrait ? M. d’Albe a mis à ce récit plus d’indifférence que moi-même ; il n’y a vu que le signe d’une tête exaltée ; et, a-t-il ajouté, c’est le partage de la jeunesse. « Mon ami, lui ai-je répondu, je crois que Frédéric joint à une imagination ardente un cœur infiniment tendre. La contemplation de la nature, la solitude de ce séjour, doivent nourrir ses dispositions, et dès lors il serait peut-être nécessaire de les fixer. Puisque vous vous intéressez à son bonheur, ne pensez-vous pas qu’il serait à propos que j’invitasse alternativement de jeunes personnes à venir passer quelque temps avec moi ? Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra les connaître et choisir celle qui peut lui convenir. — Bonne Claire ! a repris mon mari, toujours occupée des autres, même à vos propres dépens ! car je suis sûr, d’après vos goûts et l’âge de vos enfans, que la société des jeunes personnes ne doit point avoir d’attraits pour vous : mais n’importe, ma bonne amie, je vous connais trop pour vous ôter le plaisir de faire du bien à mon élève ; je crois d’ailleurs vos observations à son égard très-vraies, et vos projets très-bien conçus. Voyons : qui inviterez-vous ? J’ai nommé Adèle de Raincy : elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens ; je la demanderai pour un mois… » Je pense, mon Élise, que ce plan, ainsi que ma confiance en M. d’Albe, répondent aux craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me demande donc plus s’il est bien prudent, à mon âge, de m’ensevelir à la campagne avec cet aimable, cet intéressant jeune homme : ce serait outrager ton amie que d’en douter ; ce serait l’avilir que d’exiger d’elle des précautions contre un semblable danger. Où il y a un crime, Élise, il ne peut y avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l’amitié doit rougir de concevoir. Élise, Frédéric est l’enfant adoptif de mon mari ; je suis la femme de son bienfaiteur : ce sont de ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les âmes élevées, et qu’elles n’oublient jamais. Adieu.