Claire d’Albe/Lettre 37

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Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1pp. 298-300).


LETTRE XXXVII.


CLAIRE À ÉLISE.


Hélas ! mon Élise ! tu as été bien prompte à m’obéir, et il t’en a peu coûté de renoncer à ton amie ! ton silence ne me dit que trop combien ce nom n’est plus fait pour moi, et cependant, tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai, Élise, toi aussi tu as cessé de m’aimer ? La misérable Claire se verra donc mourir dans le cœur de tout ce qui lui fut cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme ! Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée, honorée de tout ce qui l’entourait, n’ayant point une pensée dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur l’avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant un front humilié devant son époux, n’osant soutenir les regards de personne : la honte la suit, l’environne ; il semble que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les êtres et elle. Ô tourmens que je ne puis dépeindre ! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe du tigre, s’enfonce dans mon cœur et déchire ses blessures. Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas ; mon sang se glace, mes yeux se ferment, et, dans l’accablement où je suis, j’ignore ce qui me reste à faire pour mourir… Mais, Élise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne s’attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c’est pour elle que je t’implore : que l’image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de ton affection ; recueille-la dans ton sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n’avoir pu vivre pour elle.