Claire d’Albe/Lettre 44

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Ménard et Desène fils (Œuvres complètes. 1pp. 321-323).


LETTRE XLIV.


ÉLISE À M. D’ALBE.


Il est donc vrai, mon amie s’affaiblit et chancelle, et vous êtes inquiet sur son état ! Ces évanouissemens longs et fréquens sont un symptôme effrayant, et un obstacle au desir que vous auriez de lui faire changer d’air. Ah ! sans doute je volerai auprès d’elle : je confierai mes deux fils à Frédéric, c’est une chaîne dont je l’attacherai ici ; je dissimule ma douleur devant lui, car, s’il pouvait soupçonner le motif de mon voyage, s’il se doutait que tout ce que vous lui dites de Claire n’est qu’une erreur, s’il voyait ces terribles paroles que vous n’avez point tracées sans frémir, et que je n’ai pu lire sans désespoir, déjà les ombres de la mort couvrent son visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.

Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n’en fais pas même à l’auteur de tous nos désastres. Dès qu’un être est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et Frédéric est dans un état trop affreux pour que l’amertume de ma douleur tourne contre lui ; mais mon âme est brisée de tristesse, et je n’ai point d’expressions pour ce que j’éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de ma vie ; si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux ; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne seront plus pour moi qu’une charge pesante : chaque jour, en les embrassant, je penserai que c’est eux qui m’empêchent de la rejoindre ; dans ma profonde douleur, je rejette et leurs caresses, et les jouissances qu’ils me promettaient, et tous les nœuds qui m’attachent au monde ; et mon âme désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah ! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de piété, ce ne sont point eux qui l’affaiblissent ; au contraire, les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d’aliment, et cherchent toujours leurs ressources ou très loin ou très près d’elles, dans les idées religieuses ou dans les idées sensibles, et le vide terrible que l’amour y laisse ne peut être rempli que par Dieu même.

Annoncez-moi à Claire ; je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté, ma parole et l’état de mon amie, et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l’apprécier, la traita comme une femme ordinaire.