Contes parisiens - L’Enfant de la balle

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Contes parisiens - L’Enfant de la balle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 41 (p. 446-453).

<poem>

I

Parfois dans un coin triste et noir pousse une fleur.

Sa mère était concierge et son père souffleur D’un théâtre qui fit des faillites célèbres. Semblables aux hibous qui voient dans les ténèbres, Ces époux vivaient là, venus on ne sait d’où, La femme dans sa loge et l’homme dans son trou. Une enfant leur naquit ; elle vit la lumière — Du gaz, bien entendu, — le soir d’une « première, » A l’heure où justement la toile se levait. L’homme était à son poste, éloigné du chevet De sa femme ; mais tous songeaient à l’accouchée. Les actrices, leur scène une fois dépêchée, De bruyans falbalas emplissant l’escalier, Auprès de la malade allaient se relayer ; Et, lorsque fut passé l’instant le plus critique, L’ingénue, — elle avait un fils en rhétorique Et venait de donner les soins les plus adroits, — Profita de son grand monologue du « trois, » Alors que, d’une infâme action accusée, Elle devait-tomber, sur le sol, écrasée Sous un fardeau trop lourd d’angoisse et de douleur, Pour accomplir sa chute en face du souffleur Et calmer le souci du père de famille, En lui jetant tout bas ces mots : « C’est une fille ! » — D’ailleurs, ce fut un jour de chance et de succès. Le drame, — il était plein de fautes de français, — Fit louer deux cents fois la salle, dès la veille ; Et la mère et l’enfant se portaient à merveille.

Le nouveau-né gênant fort ses humbles auteurs, Une souscription entre tous les acteurs Fournit aux pauvres gens des secours provisoires. Le berceau fut prêté par le chef d’accessoires, Et le comique, — un fort buveur, de son aveu, — Donna le biberon, pour faire rire un peu. Tous aimaient la petite et tous s’occupaient d’elle, Et l’on tomba d’accord pour l’appeler Adèle, A cause d’Antony, qu’en son meilleur destin, Son père avait joué, — très obscur cabotin, Mais beau garçon, ayant l’œil noir, la taille mince, — Avec Dorval faisant sa tournée en province. Puis le baptême eut lieu. La troupe, avec ferveur, Vit donner à l’enfant ce billet de faveur Que, pour entrer au ciel, on présente au contrôle ; Et le parrain, — c’était Saint-Phar, le premier rôle, — Ayant lu Polyeucte et « pioché » son Credo, Par son recueillement étonna le bedeau. La fête fut très bien de toutes les manières. On alla gentiment déjeuner près d’Asnières ; A l’heure du spectacle, on revint à Paris, Au milieu de gamins saluant à grands cris Ces voitures de gais comédiens chargées, Et le soir, le pompier lui-même eut des dragées.


II

Les artistes ont très bon cœur, le plus souvent. C’était à qui prendrait le mieux soin de l’enfant, — La concierge en sa loge étant très occupée, — A qui ferait sauter la gentille poupée, A qui l’entourerait de mille attentions. Les femmes l’apportaient aux répétitions, Et la petite Adèle y faisait les délices Des longs momens d’ennui perdus dans les coulisses. La duègne, en attendant l’appel du régisseur, Berçait sur ses deux bras l’enfant avec douceur, Puis, quand venait son tour, à sa réplique prête, Repassait le bébé bien vite à la soubrette. Quand elle eut quinze mois, quand son corps se tint droit, Ce fut madame Armand, l’étoile de l’endroit, Qui la fît marcher seule et qui, de ses mains blanches, Guida les premiers pas d’Adèle sur les planches. Mais quel triomphe aussi, quand, un beau jour, soudain, Elle alla du « côté cour » au « côté jardin ! » Puis, dès qu’elle se mit à babiller, ces dames Lui firent répéter des mots de mélodrames, Et l’enfant, — influence étrange du milieu ! — Avant : « Papa, maman, » vagit : « Merci, mon Dieu ! » Pourtant madame Armand, pieuse à sa manière, Lui fit aussi par cœur apprendre sa prière ; Et lorsque les acteurs se taisaient un instant, Un fragment de Pater de derrière un portant S’envolait, murmuré par une voix plaintive, Et quelquefois ces mots : Que votre règne arrive ! . Ou quelque Ainsi soit-il ! ponctuaient tour à tour La tirade du traître ou la scène d’amour.

C’est ainsi que vivait, depuis sept ans, Adèle, Heureuse de sentir tant d’amis autour d’elle Et faite à ce milieu tout artificiel, N’ayant presque jamais vu la couleur du ciel, Elle jouait dans l’ombre et, la nuit, était brave Comme un frais papillon captif dans une cave.


III

Vers ce temps, le théâtre où grandissait l’enfant Allait très mal. L’été fut par trop étouffant Et, trois mois, l’on joua devant la salle vide, Tandis que le public, de bocks mousseux avide, Dans les cafés-concerts allait prendre le frais ; Puis un drame à décors ne couvrit pas ses frais, Puis vint une féerie, autre chute complète. Le directeur avait si bien perdu la tête Que, devant son bureau toujours plus encombré De manuscrits poudreux et de papier timbré, — Pauvre homme à moitié fou, fable de ses confrères, — Il songeait à monter des pièces littéraires. Le malheureux parlait même d’un drame en vers ! Lorsque, le rappelant à des goûts moins pervers, Son régisseur, avec sa voix la plus câline, Lui dit :

— Monsieur, si nous remontions l’Orpheline ?

L’homme fut tellement ému qu’il suffoqua ; Il se frappa le front en criant : Eurêka ! L’Orpheline pouvait le tirer de l’abîme.

C’était un vieux mélo du boulevard du Crime Qui toujours avait fait, pendant de nombreux soirs, Ruisseler tous les yeux, tirer tous les mouchoirs, Un titre qui d’avance assurait la recette. Le seul obstacle était le rôle de Suzette, De l’enfant de six ans prise par des voleurs, Dont la grâce touchante et les affreux malheurs Faisaient couler les pleurs comme une cataracte, Et qu’enfin retrouvait sa mère au cinquième acte.

Le directeur disait :

— Qui me jouera cela ? La créatrice était la petite Stella… Mais elle est mariée et mère de famille, A présent… Où trouver une petite fille, Sachant « dire, » sachant « marcher » ? ..

Le régisseur Eut un sourire fin de profond connaisseur Et conseilla :

— Prenez donc la petite Adèle… Une enfant de la balle, allez… Je réponds d’elle. Elle réussira, j’en ferais le pari. La petite est émue en voyant d’Ennery. Son premier alphabet fut Lazare le Pâtre… Artiste dans le sang !… C’est né pour le théâtre Et ça vous portera joliment les haillons…

Et l’imprésario, rêveur, dit :

— Essayons !
IV

On mit donc l’Orpheline à l’étude au plus vite, Et l’on distribua le rôle à la petite, Après avoir, avec un cachet de dix francs, Apaisé les légers scrupules des parens, Qui d’abord alléguaient sa faiblesse et son âge ; Et l’aisance régna dans le pauvre ménage, Et la loge lança, dès lors aux environs Des parfums de civet et de dinde aux marrons. Pour Adèle, elle était par la joie étourdie. Un rôle ! elle allait donc jouer la comédie ! Un rôle ! elle pourrait enfin se maquiller !

Quand le vieux régisseur l’eut fait bien travailler, On répéta. Chacun pressentit la victoire. La petite « vibrait » comme au Conservatoire, Disait juste, « écoutait » à merveille, et savait Avec le moindre mot obtenir un « effet. » Alors le directeur fit agir la réclame, Assiégea les journaux, car, bien que son vieux drame Fût écrit en patois et fût bête à pleurer, Il était maintenant sûr de tout réparer Et de combler le gouffre immense de sa dette. Adèle sur l’affiche eut son nom en vedette Au-dessus de Saint-Phar et de madame Armand, Ce qui fut un scandale ; et, depuis ce moment, L’actrice, qui naguère en faisait son idole, A l’enfant n’adressa même plus la parole, Et Saint-Phar, furieux, menaça d’un procès.

Cependant on donna la pièce. Quel succès ! Dès qu’Adèle parut, la salle fut conquise ; Et vraiment la mignonne actrice était exquise Et ne ressemblait pas à ces pauvres enfans, Bâtards de perroquets et de singes savans, Dont parfois le théâtre exhibe la torture. En argot de métier, c’était une « nature. » Elle vivait son rôle et ne le jouait point ; L’artiste en elle était habile au dernier point, Et l’enfant conservait cependant tous ses charmes. Adèle fit répandre une averse de larmes, Quand, sans pain elle-même, aux pauvres du chemin Elle donnait les fleurs qu’elle avait à la main. Elle eut quatre rappels, vingt bouquets ; et la toile S’abaissa lentement, sur la petite étoile, Au milieu des sanglots, des bravos et des cris. Une altesse royale, en passage, à Paris, Vint embrasser l’enfant et lui fit grand éloge Devant dix reporters accourus dans sa loge. Ce fut une folie, un gros succès d’argent ! Le directeur, traité de « très. intelligent, » Paya son personnel en retard d’un trimestre, Congédia la claque et supprima l’orchestre. Plein d’audace, il risqua des tarifs inouïs. Son théâtre, autrefois le dernier des bouis-bouis, Vit devant ses bureaux piaffer les équipages ; Les journaux l’exaltaient à leurs troisièmes pages, Épuisant leurs clichés, jusqu’aux « mots » de gamins, Et parlant du caissier qui se frottait les mains.


V

Hélas ! ne rions pas ; car l’enfant-phénomène Est au dernier degré de la misère humaine ; Regardez seulement ses grands yeux moribonds.

Au milieu des bouquets et des sacs de bonbons, Affolée et vivant comme dans une fête, Adèle se plaignait pourtant de maux de tête ; Un frisson secouait parfois son corps nerveux, Elle portait, d’instinct, la main à ses cheveux Et disait : « C’est passé ! » Mais l’enfant de la balle, Un soir, ayant joué sa scène principale, Effraya les acteurs par son teint enflammé ; Et l’un d’eux, le fameux comique Bienaimé, Qu’adorent les titis pour son grand nez qui bouge, Lui dit :

— Mais pourquoi donc as-tu mis tant de rouge ?

Alors, touchant son front d’un geste, machinal :

— Non, je n’ai pas de fard, fit Adèle. J’ai mal !

Elle joua pourtant, mais la pauvre petite Fut prise, dans la nuit, par une méningite.

Quel désastre ! On doubla le rôle sans pitié ; Mais la location en baissa de moitié. Le médecin craignait une crise mortelle, Et l’on n’entendait plus qu’un mot : « Comment va-t-elle ? » Le directeur montra beaucoup de dévoûment. Il l’avait fait porter dans son appartement Et de ses père et mère il avait pris la place, Veillant la chère enfant, lui mettant de la glace Sur le front, l’entourant de ses soins amoureux. Une nuit, la malade eut un délire affreux. Elle croyait jouer avec ses camarades, Récitait des fragmens de rôle, des tirades, Demandait si Nadar vendait sa carte-album Et si l’on avait fait, le soir, le « maximum… » On crut qu’elle serait, à l’aurore, enlevée ; Mais, quand le docteur vint, il dit :

— Elle est sauvée !

Et, vraiment, quatre jours après, elle allait mieux.

Alors tout le théâtre eut un air radieux ; On allait donc enfin revoir la chère absente, Reprendre l’Orpheline ! Et la convalescente, Devant tous les acteurs penchés sur ses rideaux, Soulevait doucement le verre de bordeaux Que le bon directeur avait versé lui-même, Et disait, avec un gentil sourire :

— A la centième !


VI

On était très pressé de jouer. Cependant, Avant qu’elle reprît son rôle, on crut prudent De l’envoyer passer huit jours à la campagne. Un riche fabricant de faux vins de Champagne, Sénateur influent, très fort sur le budget, Précisément, depuis quelques mois, protégeait Clorinde, la coquette, et près de Courbevoie Avait construit un nid de verdure et de soie, Où ce législateur abritait ses amours. Clorinde y mènerait l’enfant pour quelques jours, Afin qu’elle revînt forte et prête à combattre ; Et l’on encaisserait encor cinq mille quatre, Le « maximum ! » Ce fut arrangé ; l’on partit.

Le cottage où logeait Clorinde était petit ; Mais un charmant jardin, plein de roses trémières, Que le soleil de juin criblait de ses lumières, S’étendait, enchanteur, devant la vérandah.

On mit là le fauteuil d’Adèle, on l’accouda Dans les coussins, devant cette fraîche nature. Elle n’avait jamais vu de fleurs qu’en peinture, De clartés que le gaz reflété par du zinc, Et s’écria d’abord :

— Tiens ! Le décor du « cinq ! »

Mais l’enfant tressaillit bientôt, toute surprise. Un enivrant parfum passait avec la brise, Et le soleil chauffait ses pieds sous son jupon. Elle ferma les yeux et dit :

— Ah ! que c’est bon !

Et, dans ce doux état de langueur étonnée, Elle voulut rester là, toute la journée. Mon Dieu ! que c’était beau, que c’était bon, cela ! Mais Clorinde, observant ses regards, se troubla D’y voir on ne sait quoi d’inquiétant éclore.

— Rentrons, mignonne…

— Oh ! non, dit l’enfant, pas encore !

Elle rentra pourtant, quand le couchant pâlit ; Mais elle frissonnait en se mettant au lit. L’air pur d’un ciel d’été, la chaleur naturelle D’un jour de juin avaient été trop forts pour elle ; Et sans qu’une lueur de raison reparût, La nuit, elle eut encor le délire et mourut.

Car c’était une fleur à l’ombre habituée ; Elle a vu le soleil un jour ; il l’a tuée.


FRANÇOIS COPPEE. </poem>