Correspondance 1812-1876, 4/1858/CDXXXIV

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CDXXXIV

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 10 juin 1858.


Mon enfant,

J’ai commencé ton album fantastique[1] et j’ai reçu tes dernières lithographies. Il me faut savoir un dernier point : c’est si l’éditeur et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, j’aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une espèce de lien. Tu n’as pas répondu à Manceau pour les fac-simile[2] sur lesquels il t’a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu devant le temps qu’il juge nécessaire et qui manque chaque jour davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j’avoue que je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d’effroi, entreprendre ce piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu’il en dise, lui, je crains qu’en travaillant comme deux forçats, vous n’arriviez pas ; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu’il faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu’il puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu de ce même travail dont tu sors d’en prendre ?

Émile me dit que l’on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce n’est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule pas, pour te rendre service, devant l’ennui des recherches et le peu de plaisir de ce genre de récréation ; mais, vu la quantité de texte que l’on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien. C’est déjà beaucoup qu’un album de moi, genre fantastique ! Un second, si le premier n’a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal accueilli ? souviens-toi que le public m’a toujours assez peu secondée, et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j’ai faites pour sortir de mon genre.

Il a beaucoup sifflé Pandolphe, qui nous paraissait gai et gentil, et qu’il n’a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m’a pas encouragée à reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que je pourrai dire sur ces personnages[3], qu’il faudrait si bien trousser, et je crois qu’il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de mon sexe ni de mon âge. C’est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui feraient le succès d’un pareil album. À leur défaut, Champfleury vaudrait encore mieux que moi. Le nom même vaudrait mieux. « Ah ! un album de Champfleury ? ça va être amusant ! — Tiens, un album de madame Sand ? Oh ! madame Sand n’est pas gaie… ça va être aussi ennuyeux que Pandolphe, Comme il vous plaira, etc. Ce n’est pas son affaire, les masques ! »

J’entends cela d’ici, et, comme il ne s’agit pas de moi là dedans, que j’enterrerais ton travail sous la chute du mien ; j’en suis très inquiète et je crains d’en être d’autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose faite par un autre coûterait moins cher, — grande considération pour l’éditeur et pour toi ! — et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès. Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile. Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui vaudrait encore mieux.

J’aime beaucoup les marins couverts de neige qui s’éventent avec leur chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie ; beaucoup de bruit pour rien, c’est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois gouttes d’eau.

Bonsoir, mon Bouli ; je te bige mille fois.

  1. Les Légendes rustiques.
  2. À propos des gravures de Masques et Bouffons.
  3. Ceux de Masques et Bouffons.