Correspondance 1812-1876, 4/1858/CDXXXVII

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CDXXXVII

À M. FRÉDÉRIC VILLOT, À PARIS


Nohant, 4 septembre 1858.


Cher monsieur,

On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle note relative à l’affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et j’espère que le grand événement administratif de la suppression du gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.

Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation nécessaire de son autorité. J’espère qu’il pensera à mes pauvres amis littéralement déportés en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, de Patureau-Francœur, qu’il avait déjà sauvé, et que le farouche ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de faim. Et c’est un homme d’élite, comme caractère et comme intelligence, que ce Patureau. Il haïssait l’attentat, il s’abstenait de toute opinion d’ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille. On l’a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le plus rigoureux exil, à Guelma.

J’ai demandé au prince si je devais m’adresser au nouveau ministre ou à l’empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier précieux, cet ami dévoué, nous fût rendu ; ou, tout au moins, si on pouvait le faire libre sur la terre d’Afrique, afin qu’il pût trouver de l’ouvrage et faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact et si bon pour moi, ne m’a pas répondu.

Je n’ose pas l’importuner. D’une part, il doit être très occupé ; de l’autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais l’amie d’une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais, des consolations de l’amitié. Je faisais pourtant avec impartialité, avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du chagrin.

Je vous demande de m’éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je n’affiche pas une sotte fierté ; mais j’ai l’amitié discrète, et, quand je crois m’apercevoir qu’elle ne l’est plus, je regarde comme un grand service qu’on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu ; mais j’avais mis mon devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés : c’est lui qu’il m’eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs familles. Je ne croyais donc pas être importune. J’espère encore, parce que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime d’une affreuse injustice. Je l’en ai remercié aussitôt que je l’ai su. Mais je ne sais pas s’il reçoit les lettres qu’on lui adresse rue Montaigne.

Certes, je n’exige pas, pour avoir foi en lui, qu’il m’écrive quand il n’en a pas le temps ; mais priez-le de me faire savoir, par un mot, ce que je dois tenter, ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c’est vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous voyez, je compte toujours.

GEORGE SAND.