Correspondance 1812-1876, 6/1871/DCCXCII

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 94-96).


DCCXCII

À MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN


Nohant, 22 février 1871.


Ma Juliette,

Il ne faut pas vous laisser tomber. Il ne faut pas avoir de nerfs ; il faut dompter l’imagination, qui est le moteur fatal de cette maladie. C’est bien assez de ce que le cœur et l’esprit souffrent, sans y joindre l’exaltation, dangereuse à soi et aux autres. Calmez-vous, mon enfant, je le veux, au nom de votre fille, qui n’est pas forte et que vos souffrances tueraient. Elle aspire tant à vous revoir ! Ne la rendez pas témoin de crises qui peuvent devenir contagieuses. Elle n’est pas de la nature des pythies : elle ne résisterait pas à ces exubérances qui vous attirent et vous brisent.

Je me suis cruellement tourmentée d’Adam[1]. J’ai été rassurée par télégraphe, très rassurée ; car, après m’avoir dit qu’il était perdu, on me disait qu’il n’avait presque rien. J’ai écrit trois fois à Plauchut pour qu’il vous empêchât d’être inquiète, et vous l’auriez été à l’excès ; car je ne serais pas arrivée à temps. Le mal est bien assez grand comme cela, puisqu’il est encore souffrant ; mais il guérira vite et nous avons de la chance de ce côté-là.

Ce n’est pas le moment de vous laisser abattre. Il a besoin que vous soyez forte. La vie est si lourde pour les hommes à présent, que les femmes leur doivent de ne pas ajouter à leurs craintes et à leurs chagrins. Occupez-vous de guérir, de vous reposer, de ramener votre Alice près de vous. J’espère qu’Adam ne sera pas parti pour Bordeaux en apprenant que, pendant huit ou dix jours, il n’y a rien à faire. Il n’est pas de ceux qui travaillent à la guerre civile pour conserver une position. Qu’il laisse ceux qui s’égarent, se perdre après avoir achevé de perdre la France. Ils sont bien plus coupables que les Prussiens, ces hommes qui l’ont épuisée et qui n’ont rien su faire de son sang et de son argent, si largement versés par les Français de toutes les opinions !

Quant à mon pauvre Louis Blanc, l’élu de Paris, le voilà perdu dans les nuages, à cheval sur un sophisme énorme !… Allons, la crise a été trop forte ! elle a exalté et faussé les plus forts, les plus nobles esprits.

Il faut que la lourde main de Jacques Bonhomme nous empêche de nous égorger ; que l’idéal soit contenu quelque temps et que le brutal bon sens nous détourne du suicide. Ayons la patience de subir la loi des simples, puisque notre fièvre et notre intelligence n’ont pas trouvé ! Nous nous relèverons et plus vite qu’on ne pense.

Donnez-nous de vos nouvelles, mon enfant, et promettez-moi d’être forte ; ce qui est plus grand que d’être heroïque. Nous vous embrassons tendrement. Il me tarde de savoir Alice auprès de vous.

G. SAND.

  1. À propos de son accident de chemin de fer.