Correspondance 1812-1876, 6/1874/CMXIV

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Texte établi par Calmann-Lévy,  (Correspondance Tome 6 : 1870-1876p. 315-318).


CMXIV

À GUSTAVE FLAUBERT, À LUCERNE


Nohant, 6 juillet 1874.
(Hier soixante-dix ans.)


J’ai été à Paris du 30 mai au 10 juin, tu n’y étais pas. Depuis mon retour ici, je suis malade, grippée, rhumatisée et souvent privée absolument de l’usage du bras droit. Je n’ai pas le courage de garder le lit : je passe la soirée avec mes enfants et j’oublie mes petites misères, qui passeront ; tout passe. Voilà pourquoi je n’ai pu t’écrire, même pour te remercier de la bonne lettre que tu m’as écrite à propos de mon roman. À Paris, j’ai été surmenée de fatigue. Voilà que je vieillis et que je commence à le sentir ; je ne suis pas plus souvent malade, mais la maladie me met plus à bas. Çà ne fait rien, je n’ai pas le droit de me plaindre, étant bien aimée et bien soignée dans mon nid. Je pousse Maurice à courir sans moi, puisque la force me manque pour l’accompagner. Il part demain pour le Cantal avec un domestique, une tente, une lampe et quantité d’ustensiles pour examiner les micros de sa circonscription entomologique. Je lui dis que tu t’ennuies sur le Righi. Il n’y comprend rien.


Du 7.

Je reprends ma lettre, commencée hier ; j’ai encore beaucoup de peine à remuer ma plume, et même, en ce moment, j’ai une douleur au côté, et je ne peux pas…

À demain.


Du 8.

Enfin, je pourrai peut-être aujourd’hui ; car j’enrage de penser que tu m’accuses peut-être d’oubli, tandis que je suis empêchée par une faiblesse toute physique, où mon cœur n’est pour rien. Tu me dis qu’on te trépigne trop. Je ne lis que le Temps, et c’est déjà beaucoup pour moi d’ouvrir un journal et de voir de quoi il parle. Tu devrais faire comme moi et ignorer la critique quand elle n’est pas sérieuse, et même quand elle l’est. Je n’ai jamais bien vu à quoi elle sert à l’auteur critiqué.

La critique part toujours d’un point de vue personnel dont l’artiste ne reconnaît pas l’autorité. C’est à cause de cette usurpation de pouvoirs dans l’ordre intellectuel que l’on arrive à discuter le Soleil et la Lune ; ce qui ne les empêche nullement de nous montrer leur bonne face tranquille.

Tu ne veux pas être l’homme de la nature, tant pis pour toi ! tu attaches dès lors trop d’importance au détail des choses humaines, et tu ne te dis pas qu’il y a en toi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavardage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phénomènes naturels comme le lac, le volcan, la montagne, le vent, l’astre, le nuage. Ce que l’homme tripote est gentil ou laid, ingénieux ou bête ; ce qu’il reçoit de la nature est bon ou mauvais ; mais cela est, cela existe et subsiste. Ce n’est pas au tripotage d’appréciation appelé la critique, qu’il doit demander ce qu’il a fait et ce qu’il veut faire. La critique n’en sait rien ; son affaire est de jaser.

La nature seule sait parler à l’intelligence une langue impérissable, toujours la même, parce qu’elle ne sort pas du vrai éternel, du beau absolu. Le difficile, quand on voyage, c’est de trouver la nature, parce que partout l’homme l’a arrangée et presque partout gâtée ; c’est pour cela que tu t’ennuies d’elle probablement, c’est que partout elle t’apparaît déguisée ou travestie. Pourtant les glaciers sont encore intacts, je présume.

Mais je ne peux plus écrire, il faut que je te dise vite que je t’aime que je t’embrasse tendrement. Donne-moi de tes nouvelles. J’espère que, dans quelques jours, je serai sur pieds. Maurice attend pour partir que je sois vaillante : je me dépêche tant que je peux ! Mes petites t’embrassent, elles sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Cox, traduction Baudry). Tu connais cela ? Travail adorable pour les enfants et les parents. Assez, je ne peux plus. Je t’aime ; n’aie pas d’idées noires et résigne-toi à t’ennuyer si l’air est bon là-bas.