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Poèmes nationaux/Cri de Guerre

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Poèmes nationauxAlphonse Lemerre, éditeurPoésies d’Auguste Lacaussade, tome 1 (p. 217-225).

I

CRI DE GUERRE

væ victoribus


Dulce et decorum est pro patria mori.
horace.


 
Il est souillé, le sol sacré de la patrie !
Nos cités, nos moissons, nos champs sont saccagés ;
Les toits fument ! Debout pour la sainte tuerie !
Frappez ! fauchez ! hachez ! des deux mains égorgez !

Ils descendent du nord, Vandales d’un autre âge,
Semant partout le meurtre et le crime et le vol.
De la terre des Franks ils rêvent le partage :
Purgeons de leur présence et vengeons notre sol !


Derrière et devant eux, brûlez ! faites le vide !
Enfermons ces bandits dans un désert sans fin !
La flamme et la famine à cette horde avide !
Que tous, hommes, chevaux, que tous crèvent de faim !

Ils sont venus, eh bien ! qu’ils restent ! Terre altière,
France, ouvre-toi sous eux et te referme après !
Qu’il n’en sorte pas un vivant de ta frontière !
Notre vieux sol gaulois avait besoin d’engrais.

Écoutez ces sanglots des enfants et des veuves,
Ces cris de nos soldats en leur fleur moissonnés...
Pour tout ce sang, du sang ! Que l’onde de nos fleuves
Roule en monceaux les Huns dans leurs flots profanés !

Dix contre un, ils s’en vont dévastant nos campagnes ;
La bombe incendiaire éventre la maison ;
Des plaines aux cités, des hameaux aux montagnes,
Leur sinistre passage empourpre l’horizon.

Sus aux envahisseurs ! Sus aux hommes de proie !
La guerre des buissons ! la guerre des taillis !
Traquons-les ! plongeons-nous dans l’implacable joie
De tuer pour sauver ou venger son pays !

Jeunes et vieux, debout pour la lutte des braves !
Femmes, les Huns verront que vos seins, que vos flancs
N’ont point porté, n’ont point allaité des esclaves !
Loups de la Gaule, à vous leurs cadavres sanglants !


Que veulent-ils ? Détruire, exterminer la race
Des Latins, démembrer le pays des aïeux
Et, joignant le cynisme à la haine vorace,
Assassiner un peuple à la face des cieux !

Frapper Paris ! éteindre un des flambeaux du monde !
Décapiter la France ! ô rêve monstrueux !
Voilà ce que l’Europe, en sa stupeur profonde,
Souffrirait... sans bondir et se ruer contre eux !

Ainsi donc plus de droit humain, plus de justice !
La force est tout ! honneur aux Teutons ravageurs !...
Sacrilège abandon et lâcheté complice !
Au ban des nations ces hordes d’égorgeurs !

D’un même sang issus, peuples, race latine,
Venez armés du fer, venez armés du feu !
Cause commune, enfants de commune origine !
La France est l’avant-garde et le soldat de Dieu !

Contre la barbarie épousez sa bannière !
Prenez place en nos rangs ! guerre au dévastateur !
Vous êtes le Progrès, les Arts et la Lumière,
Soyez aussi le Droit au fer libérateur !

Du fond de ses marais l’engeance féodale
A vomi sous nos murs son python couronné.
Si nous n’écrasons pas du pied l’hydre vandale,
Civilisation, ton règne est terminé !


Entre l’ombre et le jour, entre l’homme et la bête,
La lutte est sans merci, la mort doit la finir !
Latins, accourrez tous à l’héroïque fête !
En sauvant le présent vous saurez l’avenir !


                        * * *


Mais qu’ils viennent ou non, France chevaleresque,
Fais ton devoir ! combats pour tous ! et haut les cœurs !
Châtie en la domptant l’arrogance tudesque !
Que le sol des vaincus dévore les vainqueurs !

Berceau de Jeanne d’Arc, valeureuse Lorraine,
Alsace, Laon, Strasbourg, en décombre changés,
Pays qui n’êtes plus qu’une fumante arène,
La France se relève et vous serez vengés !

Après vingt ans, la France, asservie et flétrie,
A reconquis son âme avec sa liberté !
Elle s’apprête au grand combat de la patrie :
Elle y retrouvera la gloire et sa fierté !

De Valmy, d’Iéna, de cent autres batailles,
Vous les héros, grands morts à vaincre accoutumés,
Que votre âme guerrière au jour des représailles,
Que votre âme revive en nos cœurs enflammés !


Versez-nous votre foi, la foi sans défaillance
Qui vous fit affronter, soldats transfigurés,
Mille morts, qui vous fit les vainqueurs dans Mayence,
Et les maîtres des rois contre nous conjurés.

Soufflez-nous votre esprit, l’esprit patriotique
Qui revêtit d’exploits la grande nation ;
Qui, d’un rempart d’airain couvrant la République,
La sauva de la honte et de l’invasion.

Oh ! vous êtes pour nous l’exemple et l’histoire.
Ce que vous avez fait, vos fils le referont.
A nos drapeaux trahis reviendra la victoire,
Et vos lauriers par nous, ô morts, refleuriront !

Donc, du nord au midi, de l’est à l’ouest, aux armes !
Entendez-vous ce cri : « La Patrie en danger ! »
A nos frères tombés donnons d’abord des larmes ;
Puis, tous debout ! et face et mort à l’étranger !

Des plages de Marseille aux mers de la Bretagne,
De Lyon, de Bordeaux, de toutes nos cités,
Venez ! venez du bourg, du bois, de la montagne,
De partout, et vengez vos foyers insultés !

Paysan, prends ta faux ! bûcheron, prends ta hache !
Enfant, arme ton bras des pierres du chemin !
Eh ! qui de nous voudrait, à jamais traître et lâche,
Subir l’âpre conquête et le joug du Germain ?


D’un unanime élan, d’un effort héroïque,
Français, purgez vos murs de bandits forcenés !
Au tocsin de l’honneur et de la République,
Courez à l’ennemi ! frappez ! exterminez !

Sous chacun de vos coups c’est un tyran qui tombe !
Dans chacun de vos coups frappe la Liberté !
De ces vainqueurs d’un jour qu’une immense hécatombe
Fume, et soit votre exemple à la postérité !

Comme aux champs de Morat, tombeau du Téméraire,
Châtiant les forfaits du Teuton destructeur,
Dressons un monument, fatidique ossuaire,
Fait des restes maudits d’un peuple usurpateur !

Se partager la France, ô démence ennemie !
La France ne sait pas se laisser conquérir !
Un pacte avec la mort plutôt que l’infamie !
Pour le salut commun, debout ! — Vaincre ou mourir !


                        * * *


Et vous vaincrez ! — Soldats d’une lutte féconde,
D’où le Droit et l’Honneur sortiront triomphants,
Sur vos succès l’espoir de vingt peuples se fonde !
Frères, vous défendez la liberté du monde
En défendant la terre où sont nés vos enfants.


France, tu sortiras de cette épreuve amère
Pure et transfigurée aux yeux de l’univers.
Dans le sang de tes fils lavée, ô pauvre mère !
De l’Empire expiant l’opprobre et la chimère,
Tu te rachèteras au prix de tes revers !

O revers inouïs ! désastre épouvantable !
Calamités sans nom ! immense effondrement !
O mère ! en tes malheurs le ciel est équitable :
De tes fautes subis la leçon lamentable !
Sors libre de ta chute et de ton châtiment !

Sois libre ! Ton divorce avec la tyrannie
Te rendra ta féconde et sereine fierté.
Flambeau libérateur, ton lumineux génie
Sous le ciel reprendra sa mission bénie,
Répandant sa pensée à tous et sa clarté.

Hypocrites rongés d’une exécrable envie,
Tous les porteurs de sceptre, imposteurs couronnés,
T’accusent de rêver à tes pieds asservie
L’Europe entière, — toi dont l’or, le sang, la vie
Fut toujours la rançon des peuples enchaînés !

Ta pensée illumine et délivre ! l’épée
En tes mains affranchit après avoir dompté !
Voir du joug féodal l’Europe émancipée,
Voilà ton rêve à toi dans l’ardente épopée
De tes combats géants contre la Royauté.


Les rois l’ont bien compris ! Ils savent que ton âme
D’une œuvre de salut est sans cesse en travail ;
Que toute nation à ton contact prend flamme !...
Toi de moins sous le ciel, tel est leur rêve infâme !
Ils régiront en paix les peuples, leur bétail.

Tu troubles leur repos : toi debout, toi vivante,
Pour eux plus de sommeil, plus de sécurité.
A ta perte conspire une haine savante :
Ils veulent, t’immolant sur ton œuvre fervente,
Dans son foyer natal tuer la Liberté.

Liberté, défends-toi par la main de la France !
France, des nations sois le bras justicier !
Pour le Droit en péril, pour le siècle en souffrance,
Pour les peuples trompés et pour leur délivrance,
Pour ton propre salut, hors du fourreau l’acier !

Pour la dernière fois, qu’en tes mains étincelle
Le fer, le fer sacré qui délivre des rois !
Sans merci ni pitié, qu’à flots le sang ruisselle !
Que la guerre s’embrase horrible, universelle !
Mais que ce soit du moins pour la dernière fois !

Qu’après avoir dompté l’antique barbarie,
Qu’après avoir puni l’audace et ses forfaits,
Pour prix de tant de sang, hélas ! et de tuerie,
La Victoire, aux vaincus de la grande patrie,
D’une paix magnanime impose les bienfaits.


Dieu clément, mets un terme aux fureurs homicides
L’un sur l’autre lançant les peuples déchaînés !
Montre-leur le néant de leurs luttes arides,
Égorgements sans but, stupides suicides
De stupides troupeaux à l’abattoir menés !

Dieu de bonté, mets fin à ces aveugles haines
Par qui des nations les maux sont aggravés !
Pour qui donc versons-nous la pourpre de nos veines ?
Quel profit tirons-nous de nos victoires vaines ?
Des maîtres plus cruels et des fers mieux rivés !

Dieu paternel, fait luire enfin sur notre tête
Le jour de ta justice et de ta volonté !
Sur la terre apaisée et sous le ciel en fête,
Fais éclore et fleurir ce rêve du poète :
Le règne de l’Amour et de la Liberté !


Septembre 1870