Les Écrivains/Décorations

La bibliothèque libre.
< Les Écrivains(Redirigé depuis Décorations)
Aller à : navigation, rechercher
E. Flammarion (première sériepp. 46-53).


DÉCORATIONS


Maginard ne quitte pas les antichambres des ministres ; tous les huissiers le connaissent et sont avec lui d’une familiarité qui pose tout de suite un homme. Dans les ministères et les grandes maisons de banque, rien n’est plus recherché que l’amitié d’un huissier, et le nombre des bassesses qu’on a faites pour l’obtenir est incalculable. On dirait que l’huissier porte en lui un peu de la puissance du maître. On plaisante avec lui et, quand on a pu dérider sa gravité et tenter un tutoiement timide, il semble que vous ayez conquis la fortune. D’ailleurs les huissiers mesurent leur bienveillance à la bienveillance du maître ; ils ne la donnent qu’à bon escient et ne la laissent jamais traîner sur des solliciteurs pauvres et des gens qui viennent demander justice.

Les huissiers appellent Maginard « Mon petit » ; M. Jules Ferry le traite de « cher ami », et Maginard, très courbé, le front dans la poussière, dit : « Monsieur le président », comme un prêtre en prières dit : « Sainte Vierge Marie » .

C’est pourquoi on l’a nommé chevalier de la Légion d’Honneur. Maginard n’est pas un écrivain, pourtant. Il ne possède aucun métier, sinon qu’on l’a connu, jadis, reporter, quêtant l’accident du jour, qu’il allait ensuite colporter de feuille en feuille. Puis il s’est mis à suivre assidûment les débats de la Chambre, et à en rapporter les échos de couloir, des bouts de conversation happés au passage, des indiscrétions qui courent les escaliers. On l’a présenté à un député, lequel le présenta à un ministre. De reporter, il est devenu domestique ; et il a gagné à cela beaucoup de considération. Tous les matins, il va chez le ministre, et le ministre lui commande la besogne de la journée, qui se compose d’entrefilets, pompeux et dénués de français, mais où la politique du maître est portée aux nues. Plus les actes sont criminels, plus les éloges sont enthousiastes. C’est là qu’on lit les choses les plus stupéfiantes de ce temps et qu’il est prouvé fort congrûment que nous ne sommes pas en guerre ; que nos soldats ne meurent pas au Tonkin ; qu’il n’y a point de Chinois, et que jamais la France ne fut plus prospère. Maginard excelle à dénaturer la vérité, et à enrubanner le mensonge. Il n’a d’ailleurs aucune idée à lui, et si, par hasard, il lui en vient, il les cache soigneusement, ce qui fait dire partout qu’il a l’oreille du ministre. Aussi l’entoure-t-on beaucoup et son prestige est-il énorme. Les demandes d’emploi pleuvent chez lui ; on s’adresse à lui pour mener à bien de petites intrigues malpropres, égayées de pourboires ; il a souvent en main des affaires dont il essaie de tirer de grasses commissions. Mais son crédit est plus apparent que réel, et il n’ose pas l’user pour les autres, parce qu’il peut en avoir besoin pour lui-même. Et puis, tout n’est pas rose dans ce métier. Le ministre n’est pas toujours aimable ; il a des impatiences qu’il faut savoir supporter, des fantaisies auxquelles on doit se plier silencieusement. Il faut que le dos et l’échine soient prêts aux coups comme aux caresses ; il est indispensable de recevoir une bourrade, de la même façon gracieuse qu’on reçoit un compliment. Maginard est fort habile en cet art et il ne sent pas le rouge lui monter parfois au visage. C’est à ces moments difficiles que son génie de pleutre et de courtisan éclate, et qu’il trouve des servilités admirables qui font tomber tout à coup la colère du ministre.

La politique ne suffit pas à Maginard, car il comprend qu’il faut mettre entre le ministre et lui un lien plus fort, moins facile à rompre et qui, rompu, laisse des traces bonnes à montrer plus tard. Des services politiques il descend volontiers aux services privés. S’il pouvait habiller le ministre, lui passer ses chaussettes, lui vernir ses bottines, lui brosser ses habits. Mais il y a une quantité d’autres petits services intimes et secrets qu’on n’aime point demander à son valet de chambre et dont Maginard se console et se contente. On raconte qu’un jour le ministre avait chargé Maginard d’une mission spéciale, à laquelle la politique était tout à fait étrangère. Cela avait nécessité quelques déboursés, et, dame, Maginard n’est pas riche encore. Il s’en vint un matin trouver le ministre et, avec mille précautions lui remit la note de ses frais.

— Qu’est-ce que cela ? s’écria le ministre d’une voix légèrement colère.

— Monsieur le ministre, répondit tristement Maginard, ce sont les frais, vous savez bien, pour cette affaire…

— Hé, monsieur, interrompit le ministre, en jetant la note au panier, il fallait me dire que vous ne pouviez pas me rendre ce service… un service d’homme à homme… J’aurais pris un commissionnaire — c’eût été moins cher.

Deux mois après, Maginard a été décoré, et, l’autre jour on a pu voir dans le Journal officiel, en regard de son nom, la traditionnelle mention : Titres exceptionnels.

Il y a quatre ans, après vingt-deux années de durs services dans les chasseurs d’Afrique, on réforma le vieux brigadier B… Son corps n’était que blessure. Toujours le premier aux moments du danger, le brigadier passait pour le plus intrépide soldat de notre armée d’Afrique. Dix fois on l’avait ramassé comme mort, sur les champs de bataille. La légende s’était emparée de ce brave, et en avait fait un héros d’épopée. La vérité est qu’en plusieurs circonstances, le brigadier, par son courage et par sa folie de l’en avant qui le faisait ruer sur l’ennemi, comme un boulet, sauva des corps expéditionnaires qui, sans lui, fussent restés dans le désert ou au fond des gorges des montagnes. N’ayant point de famille en France, et ne voulant point quitter l’Algérie, le brigadier demanda qu’on lui donnât un petit poste quelconque dont il pourrait vivre, car on n’amasse pas beaucoup d’argent à se faire tuer pour son pays, et aucun n’avait été plus prodigue de son sang que lui. Après beaucoup de difficultés, on le nomma garde forestier, et on lui confia un poste assez éloigné, dangereux, hanté par des pillards qui souvent venaient faire des rafles de bestiaux et inquiéter les colons. Le brigadier fut très heureux, car c’était toujours la guerre pour lui, et la vie tranquille, le repos, n’étaient point son fait. Il s’arma de deux fusils, de deux revolvers et d’une provision de cartouches, et s’en vint habiter, tout seul, la masure qu’on lui destinait.

Il passait son temps à surveiller les champs et la forêt. La nuit, s’embusquait dans les endroits particulièrement fréquentés des Arabes, faisait des rondes. Les pillards étaient toujours sûrs d’apercevoir l’ancien brigadier, son revolver à la ceinture, le fusil sur l’épaule, l’œil au guet. Bien des fois, ils avaient tenté de se débarrasser de cette surveillance gênante ; mais le garde, se souvenant des prouesses d’autrefois, avait su, par quelques exécutions terribles, répandre l’épouvante parmi eux. Souvent, la nuit, on avait entendu des coups de fusil, et, le lendemain, on avait vu des cadavres de voleurs étendus sur les champs, tandis que le vieux garde rentrait au petit jour, en caressant sa barbe et fumant sa pipe.

Une nuit, le garde se disposait à faire sa ronde coutumière, quand on ouvrant sa porte, il aperçut un grouillement de foule et, au-dessus, des canons de fusil qui reluisaient. Aussitôt un coup de fusil partit et le garde, tournant sur lui-même, s’abattit sur le pas de sa porte. Il se releva vite, barricada la porte, prit ses fusils, ses pistolets et ses cartouches, et, par une sorte d’ouverture taillée dans le mur de la maison, il se mit en devoir de résister et de se défendre. Chaque coup de fusil abattait un Arabe ; lui-même reçut six blessures. Il était couvert de sang ; ses forces l’abandonnaient ; mais il ne voulait point se rendre, et il attendait la mort, en se défendant comme un bête traquée.

Désespérant de le réduire, et, comme le jour venait, les bandits, craignant que les colons n’envoyassent des secours, mirent le feu à la masure. Alors le garde, usant des pauvres ressources que contenait sa cabane, voulut combattre l’incendie, comme il avait combattu les voleurs ; mais le feu gagnait, dévorant tout, et la toiture enflammée s’effondra sur lui. Meurtri, sanglant, les chairs brûlées, mais encore vivant, il s’arracha de dessous les décombres. Les Arabes avaient fui, et personne ne venait. Il appela, aucune voix ne répondit. Ses cheveux et sa barbe étaient grillés, sa main entièrement brûlée. Il se traîna pourtant, le pauvre vieux, eut la force de marcher pendant deux kilomètres et, succombant à la douleur, à l’épuisement, il s’écroula sur la terre et s’évanouit.

Durant trois mois, il demeura à l’hôpital, alité et mourant. Mais sa constitution était si robuste qu’on parvint à le sauver et à le guérir. Quand il fut sur pied, le gouverneur ordonna qu’on lui remît cinquante francs, et, comme il n’avait plus de masure où se loger, qu’il s’en allât à la grâce de Dieu.

Le garde sollicita une audience du gouverneur, qui la fit attendre très longtemps. On voyait le pauvre diable venir tous les matins au palais et repartir tous les soirs sans que M. Tirman eût le loisir de le recevoir.

— Comme c’est long dans ces baraques, disait-il en hochant la tête. Qu’est-ce qu’ils fichent là-dedans ?

Enfin, on l’introduisit auprès du fonctionnaire républicain.

— Que voulez-vous ? demanda M. Tirman. On vous a donné cinquante francs.

— C’est pas de l’argent que je demande, répondit le brigadier, c’est la croix que je voudrais.

— La croix ?

— Oui, la croix. Et je l’ai bien gagnée. J’ai toujours été bon soldat ; j’ai, à moi seul, autant de blessures que peut en avoir un régiment qui a été au feu… et puis, je pense que je me suis bien défendu, contre plus de cent Arabes, là-bas. Ce n’était pas pour moi, après tout, que j’ai fait ça, c’est pour vous. Je voudrais la croix. Vous la donnez à des gens qui ne la méritent pas comme moi… Donnez-moi la croix…

Le gouverneur sourit et, congédiant le garde :

— C’est bien, mon brave, dit-il, vous aurez la croix.

Le blessé partit.

Depuis de ce temps, il erre le long des routes, un bissac sur le dos. Il vit de ce qu’il trouve, des charités qu’il rencontre, des aumônes et du hasard. Quand on l’interroge, le pauvre vieux sourit ; puis il répond, d’un air obstiné, en montrant la boutonnière de sa veste de mendiant :

— J’aurai la croix, je l’aurai.

C’est Maginard qui l’a eue.