Dans l’ouest africain

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Dans l’ouest africain
R. de Segonzac

Revue des Deux Mondes tome 107, 1891


C’est le 23 février que j’ai entendu parler, pour la première fois, d’un projet d’excursion dans l’Afrique occidentale, sur la côte de Guinée, et le 5 mars, dix jours plus tard, le paquebot La Plata emportait à Dakar la mission Quiquerez-Segonzac avec ses armes et sa pacotille.

Rien d’amusant comme l’achat de cette pacotille fait à la hâte, en huit jours. Le capitaine Binger avait bien voulu nous aider de ses conseils, nous donner quelques adresses, et nous avions dévalisé les bazars, les marchands de corail, de perles de couleur : déterré des armes de traite invraisemblables ; enlevé des fonds d’étoffes aux nuances criardes, rebut des théâtres forains ; bref, nous emportions près d’un millier de kilogrammes de clinquant et d’horreurs, qui, là-bas, devaient faire de nous de riches et puissans traitans.

Après huit jours d’une superbe traversée, coupée seulement d’un exécrable déjeuner fait à Lisbonne, La Plata nous débarquait à Dakar. C’était le vendredi 13 mars.

A Dakar est le quartier du fameux escadron des spahis sénégalais, quartier presque toujours désert, les spahis étant gens nomades, toujours en colonne dans quelque coin du Soudan, presque toujours en train de faire la grande guerre. Il ne restait, quand nous sommes arrivés, qu’une poignée de cavaliers commandés par un sous-lieutenant, M. Basset.

C’est au quartier de spahis, bien que ne connaissant personne, que nous avons été demander l’hospitalité. Cette hospitalité entre frères d’armes est chose trop légendaire pour que je dise comment nous avons été reçus. Immédiatement nos bagages ont été enlevés, transportés dans la demeure qui nous était affectée, les spahis battaient la ville et les villages noirs pour nous recruter notre escorte, d’autres étaient partis à cheval pour nous trouver des ânes.

En quittant la France, on nous avait donné des lettres de créance auprès du gouverneur du Sénégal, M. de Lamothe, et on nous avait fait espérer que peut-être nous confierait-on quelques tirailleurs sénégalais.

Le lendemain de notre arrivée à Dakar nous prenions donc à six heures et demie ce fameux chemin de fer du Cayor, qui nous déposait à Saint-Louis douze heures plus tard, moulus, éreintés et couverts de poussière.

Grâce à l’obligeante intervention du colonel Dodds, commandant supérieur des troupes, nous obtenions cinq tirailleurs et un sergent indigène, c’est-à-dire le double de ce que nous espérions, et le 18, nous reprenions le train pour Dakar.

Le 23, le paquebot la Ville de Muranhao faisait son entrée en rade. C’est lui qui devait nous porter à Grand-Bassam. Il avait à son bord trois missions déjà : M. Augouard qui retournait au Congo ; M. Dybowsky, parti pour retrouver Crampel ; le lieutenant Arago, un officier de cavalerie aussi, pour lequel nous avions racolé dix hommes d’escorte et qui partait pour rejoindre, si possible, la mission du capitaine Ménard.

Le soir même, avec un chaland et une chaloupe à vapeur, nous embarquions vingt noirs, six tirailleurs sénégalais, quatre ânes et notre matériel.

Après avoir touché à Konakry et à Sierra-Leone, le samedi saint nous étions en vue de Grand-Lahou. C’est de Grand-Lahou que commençait notre expédition ; en descendant sur ce point, nous évitions deux ou trois jours de marche, et très aimablement le capitaine La Perdrix, commandant de la Ville de Maranhao, consentit à stopper.

Grand-Lahou a, depuis un an, un poste de douane français commandé par un brigadier et constitué par un préposé et deux miliciens aoussas. Le brigadier Jeannin fit mettre la baleinière du poste à la mer et, en trois voyages, personnel et matériel étaient à terre.

Sur toute cette côte occidentale d’Afrique règne un phénomène aussi étrange que gênant : c’est la barre. Sur toute la rive, à partir du nord de l’État libérien, la mer, au lieu de venir mourir sur la plage, déferle violemment. Ce sont deux, trois, quelquefois cinq lames énormes qui se suivent de près, rendant l’abordage à terre très difficile, et le départ vers la pleine mer plus difficile encore. On explique ce phénomène par la très grande mobilité du sable, qui se creuse et forme des montagnes où la vague vient se heurter avec un fracas terrible. Dans cette barre on chavire souvent ; nous en avons eu tout de suite un exemple, nos quatre ânes ont failli périr en atterrissant.

Une bonne surprise nous attendait à Grand-Lahou. Un mois environ avant nous, était partie une mission commandée par deux autres officiers de cavalerie, MM. de Tavernost et Armand. Ils avaient pour but de remonter le Lahou, de tâcher de trouver, par cette rivière, qu’on croyait longtemps navigable, une route vers l’Ourodogou, le pays de l’or et des éléphans. A notre arrivée ils étaient redescendus, et par un singulier et heureux hasard, nous nous retrouvions réunis sept blancs, dont quatre officiers de cavalerie, sur ce coin d’Afrique. Le septième blanc était un jeune homme venu avec deux compagnons de voyage pour explorer cette côte d’ivoire au point de vue commercial. M. Palasot était resté sur la côte à faire construire une case et à garder le gros des bagages de l’expédition, les deux autres voyageurs, MM. Voituret et Papillon, étaient remontés dans le nord, parcourant sur le Lahou la route ouverte par de Tavernost et Armand.

Que s’est-il passé au cours de cette remontée du fleuve ? personne ne le saura jamais exactement. Bref, le dimanche soir, jour de Pâques, la nouvelle nous arrivait, assez incertaine encore, entremêlée de détails confus, que Voituret et Papillon avaient été assassinés au-dessous du village de Tiassalé, coupés en morceaux et mangés ! Comme la nouvelle se confirmait, et que nous ne pouvions rester là sans agir, et que si loin de France la solidarité entre compatriotes, même inconnus, se double de l’isolement et du danger, nous hésitions entre deux avis. L’un, tout d’enthousiasme, était de partir avec nos hommes et d’aller tout de suite brûler le village et punir les coupables. L’autre, plus sage, auquel nous avons fini par nous ranger, consistait à prendre des ordres de l’administrateur du Dabou, M. Péan, et du résident à Grand-Bassam, M. Desaille.

A six heures du soir, il faisait presque nuit. Quiquerez et Armand passaient la barre et allaient avec la baleinière du poste à Dabou. Quinze ou vingt heures de voyage à la pagaie.

Le lendemain, pour ne pas rester oisifs et tâcher de recueillir quelques renseignemens complémentaires sur cet affreux drame, de Tavernost, Palasot et moi, accompagnés de l’agent de la maison Verdier, d’un interprète et de deux tirailleurs, nous sommes remontés avec le vapeur de M. Verdier jusqu’au village, limite de la navigation à vapeur, le bourg d’Aouem.

Chemin faisant, nous nous arrêtions à tous les villages pour interroger, avoir des détails, et presque partout c’était la même version : les noirs s’enfuyant à l’approche des blancs, et les blancs prenant de la poudre d’or en échange de pagnes ou de miroirs qu’ils posaient dans les cases. Ces petites exactions, peut-être aussi les conseils intéressés des Appoloniens, — les juifs ou marchands ambulans de ces pays, — les récits exagérés et dénaturés de ces prétendues déprédations, la terreur de voir les blancs envahir le pays et s’y établir, tout cela autant de causes qui expliquent suffisamment le meurtre commis par les habitans de Tiassalé qui, dix jours avant, traitaient d’une hospitalité cordiale de Tavernost, le docteur Tuvache et leurs hommes.

Avant notre arrivée à ce village d’Aouem, on nous avait annoncé que les habitans du haut fleuve descendaient avec leurs pirogues pour nous faire la guerre. La guerre de nuit, contre des pirogues, n’étant pas chose prudente à tenter, force nous fut de stopper en plein fleuve, sous pression. Et cette fausse nouvelle nous procura le charme d’une nuit d’alerte. C’était ma première nuit de plein air, au milieu de la forêt, et malgré l’émotion de l’attaque possible, les bruits étranges, les hurlemens des singes, la faction que je m’étais promis de monter, j’ai parfaitement dormi sur le toit de zinc de notre petit vapeur, avec une méchante couverture pour me garantir de l’humidité et ma carabine pour oreiller.

Le lendemain soir nous rentrions à Lahou sans incident.

Le 3 avril, dans l’après-midi, Quiquerez revenait en pirogue, ramenant une vingtaine de miliciens, anciens captifs dahoméens, assez piètres soldats que M. Desaille destinait à renforcer le poste en attendant l’arrivée d’une compagnie de tirailleurs sénégalais demandée à Konakry. Quant à nous, nous recouvrions notre liberté, et chacun s’en allait à son but.

Notre but à nous était de longer la côte jusqu’au Cavally, de lever la carte de ce pays peu exploré et de tâter les habitans de la côte pour savoir ce qui restait de nos anciennes relations avec ces peuples.

Car toute cette rive a été française, et de tout temps a commercé avec la France.

Sans remonter dans la nuit des temps, on trouve les Dieppois installés en 1355 à Vieux petit Ceste et à Nouveau petit Ceste, qu’ils appelaient petit Paris, et longtemps il a existé en ces parages un établissement français. Plus tard, l’amiral Bouët-Villaumez et l’amiral Fleuriot de Langle se sont occupés de cette côte, en ont fait faire l’hydrographie, ont passé des traités avec les rois noirs. Puis la guerre de 1870 est venue. Au milieu de nos inquiétudes et de nos malheurs, nous avons délaissé cette colonie qui n’était encore qu’ébauchée, et, comme les noirs ont la mémoire courte, qu’un traité pour eux n’est qu’un morceau de papier, sans valeur s’il n’est suivi de relations continues, ils ont perdu le souvenir des traités d’amitié et de commerce ; le papier, à force d’être promené dans le pli d’un pagne, s’est usé et l’oubli s’est fait.

Or, c’était notre but, nous devions, — avec tout le prestige dont nous pourrions nous entourer, — parcourir cette côte d’Ivoire, essayer d’évoquer, à la vue du drapeau tricolore, le souvenir de nos récens rapports commerciaux, faire quelques cadeaux et nous faire beaucoup d’amis.

Le 4 avril donc, toujours avec le vapeur de la maison Verdier et une remorque de quatre grandes pirogues, nous quittions Grand-Lahou, sans autre regret que les jours perdus dans une expectative inutile.

Les habitans nous avaient dit que cette lagune, sur laquelle nous nous embarquions, nous conduirait jusqu’à Petit-Lahou et même jusqu’à Fresco, c’est-à-dire sur les cartes, à environ 80 kilomètres du Lahou.

Le soir, vers cinq heures et demie, nous arrivions au village de Petit-Lahou. La navigation sur cette lagune est très intéressante. Partout, la largeur est supérieure à trois cents mètres et parfois la lagune atteint les dimensions d’une mer intérieure ; on perd de vue les bords, et le vent soulève des vagues assez dures pour inquiéter une flottille de pirogues à la remorque comme l’était la nôtre. Sur les rives, qui s’élèvent jusqu’à une centaine de mètres, en quelques points seulement, la végétation est déjà dense ; les arbres, très droits, très élancés, n’atteignent pas encore les fantastiques élévations de l’intérieur, mais les lianes et les broussailles font la forêt impraticable en dehors des sentiers. Souvent aussi les rives sont basses, sablonneuses, et le palétuvier, l’arbre de mauvais présage qui signale les endroits fiévreux, pousse à foison. Pour en finir avec cette lagune, elle est alimentée par le Lahou d’abord, dont le cours entier se déverse dans cette mer intérieure, à marée haute quand la mer ferme l’estuaire, que la barre est trop dure, par l’Yocoboué, petite rivière peu importante, remontée pour la première fois par MM. Voituret et Papillon, plus récemment encore par M. Arago, et enfin par la rivière Koboa, un simple ruisseau, au dire des noirs. C’est une facile et intéressante voie de communication qui charrie une partie des richesses apportées par le fleuve Lahou aux factoreries anglaises de Petit-Lahou au détriment de nos établissemens français de Grand-Lahou.

Petit-Lahou est un ensemble de deux villages, l’un situé au bord de la mer, l’autre accroché au flanc d’une petite colline sur une île au fond de la lagune. Nous n’avons pas vu le village de la côte. On nous avait avertis qu’il se composait de quelques cases seulement, groupées autour de deux factoreries anglaises ; c’est le comptoir proprement dit, un comptoir très important par où les Anglais draînent l’huile de palme des villages environnans. Lors de notre passage il y avait quatre voiliers sur rade.

L’autre Petit-Lahou, celui de la lagune, est le magasin du premier. C’est là que viennent s’entasser les tonneaux d’huile et les pagnes, les dames-jeannes de rhum, le tabac dont on les paie.

J’ai parlé d’huile de palme, c’est le seul trafic de la côte. L’or ne se trouve vraiment que sur le cours et au nord du Lahou, et ne descend qu’au village de Lahou ou à l’est du village, vers Dabou et Grand-Bassam. Cet or, travaillé par les noirs, est allié à une telle quantité de cuivre qu’on ne trouverait qu’avec peine à s’en défaire en France. Les habitans appellent cet alliage : l’or fétiche. Au moment de la soumission de Dabou par Armand, un peu avant notre arrivée, le village fut frappé d’un impôt de guerre se montant, — je crois, — à 70,000 francs. La somme fut payée très rapidement, en or fétiche, en bijoux du pays, et quand, à Paris, on voulut vendre cet or, on en trouva une vingtaine de mille francs.

A l’ouest de Grand-Lahou, on ne trouve d’or nulle part. La raison en est que la forêt empêche toute relation avec l’intérieur, car il existe des mines en exploitation et des gisemens aurifères dans tout le pays compris entre Musardou, à l’ouest, et Kong, à l’est. Le capitaine Binger et Benjamin Anderson les ont signalés. Pour ouvrir un débouché à toutes ces richesses, il faudrait faire des routes vers le Niger, percer cette gigantesque forêt vierge de 400 kilomètres de profondeur. Ceux des peuples du nord qu’ont visités les deux explorateurs que je citais tout à l’heure sont doux, industrieux, désireux de faire du commerce, de trouver une voie qui permette l’écoulement du surcroît de richesse de leur contrée ; on n’aurait à vaincre, de ce côté, que des difficultés matérielles. Elles sont énormes, mais j’ai confiance qu’avant peu elles seront vaincues. Alors, peut-être, ceux qui blâment cette pointe que nous poussons vers le Niger et qui considèrent comme une inutile folie les expéditions tant de fois tentées, si souvent repoussées, comprendront le but auquel tant d’énergies se sont sacrifiées.

Quant à l’huile de palme, elle se trouve partout sur la côte, c’est la richesse du pays. Les habitans la fabriquent eux-mêmes ; par tout dans les villages on voit les femmes en train de laver et de décortiquer les amandes des palmiers qui se recueillent par longues grappes rouges. Cette opération du lavage se fait d’ordinaire dans de vieilles pirogues, elle est suivie de la fusion, très lente et très longue, dans de grandes marmites plates, puis l’huile est mise dans des barriques bordelaises et envoyée à la factorerie ou remisée dans un coin en attendant le passage du traitant noir chargé de parcourir le pays et d’y acheter l’huile. En refroidissant, cette huile se solidifie, se fige ; il faut la chauffer avant de s’en servir ; on l’emploie peu chez les noirs, son unique usage est la cuisine ; ou trouve son goût parfait, paraît-il, quand on y est habitué. Après deux mois d’usage, je suis encore à lui préférer l’huile d’olive.

En arrivant à Petit-Lahou le 4 avril à cinq heures et demie, nous tombons au milieu d’une population effarée, les femmes s’enfuient, emportant leurs enfans, les hommes s’arment, bref nous n’inspirons qu’une médiocre confiance. Quiquerez, qu’une longue habitude des mœurs exotiques rend plus osé et plus insouciant de ce genre de démonstrations, m’embarque avec lui dans une des pirogues qui contenait deux ânes, et nous accostons au milieu d’un groupe d’une trentaine d’hommes, au centre duquel un vieillard, l’air assez inquiet, était en train de parlementer, de palabrer, comme on dit aux colonies. Le vieillard était le roi Gras, maître et seigneur des deux villages, nous dit l’interprète, et sa première parole, loin d’être un mot de bienvenue, fut une prière ayant un peu l’allure d’un ordre, de vouloir bien passer notre chemin. Le roi nous explique que ses hommes ont peur, qu’il n’a rien pour nous nourrir, mensonge assez maladroit, attendu que nous sommes entourés de poules, de moutons, de vaches. La vérité, qui perce dans le récit larmoyant du roi, c’est que Petit-Lahou craint le sort de Grand-Lahou, l’installation d’un poste de douane, la ruine de son commerce, la guerre, les incendies, que sais-je encore ? Quiquerez en un long discours leur explique que nous sommes des amis, je sors un superbe collier de corail, je le passe au cou du roi Gras, tremblant de peur que je ne veuille l’étrangler, et, — comme dernier argument, — nous débouchons trois bouteilles de Gingerwein, une espèce d’horrible vin allemand, fabriqué à Hambourg, et vendu en Amérique. Du coup la paix est faite, les yeux s’allument, les bras se tendent vers les bouteilles, et la distribution commence. Une qualité curieuse, mais qu’il faut reconnaître aux noirs qui n’en ont guère d’autre, est l’habitude de partager. Tout est commun chez eux, dix individus, hommes ou femmes, fument la même pipe ; vous donnez une tête de tabac à un homme, il en donne à ses voisins ; de même dans les palabres l’unique verre passe hiérarchiquement et par rang d’âge avec une équité admirable. Trois bouteilles pour trente hommes, trente noirs surtout, c’est peu ; le roi Gras fait un signe et on apporte le vin de palme.

Le vin de palme est la boisson ordinaire des noirs. Ils vont le chercher dans la forêt et les seuls sentiers qui sillonnent les bois sont des « sentiers de vin de palme » menant aux clairières où croissent les palmiers. Pour obtenir ce vin, on coupe le palmier aux ras du sol, on le couche la tête plus bas que le tronc, on fait une profonde incision au-dessous des premières feuilles et on met le feu à la tête. Un arbre donne de cette façon environ 80 litres de vin en deux jours.

La qualité du vin diffère avec l’heure. Le matin, il est frais et très agréable, le soir, il est fermenté, grise facilement et prend un goût aigre. Comme pour l’huile de palme, le vin de palme demande une initiation préalable. On s’habitue vite à ce vin, surtout en l’absence de tout autre ; il est sain et constitue une boisson précieuse dans ce pays où le cocotier est rare, où le bambou ne pousse pas et où l’eau est toujours saumâtre et croupissante. Le procédé d’exploitation des noirs de cette côte est déplorable, il est évident qu’il détruit les palmiers et cela d’autant plus vite qu’ils en font une très grande consommation. De plus en plus, les sentiers de palme s’allongent dans la forêt, et les femmes s’en vont le matin à plusieurs heures du village avec de grands pots de grès ; la provision est bue avant midi, et le reste de la soirée, on meurt de soif. Plus prévoyans et plus économes, les noirs des autres pays se contentent de faire une incision voisine du pied de l’arbre. On ne recueille guère qu’une quarantaine de litres, mais l’arbre survit.

Pendant que nous buvions le vin de palme de l’amitié, tous dans le même verre, — ce qui ne laissait pas de m’inquiéter un peu, — un de nos ânes, peu à son aise sans doute dans le fond de la pirogue, se mit à braire. Sauve-qui-peut général ; hommes, vaches, moutons, poules, tout déguerpit en criant et nous restons en tête-à-tête avec le roi Gras que son grand âge plus que sa dignité attache au rivage. Pour rassurer les indigènes, nous remettons nos ânes debout, et dix minutes après, pendant que nos pirogues débarquaient le matériel et qu’on plantait notre tente, trois ou quatre petits noirs se promenaient sur nos ânes et se pendaient à leurs grandes oreilles.

A huit heures, le lendemain, le vapeur repartait avec sa remorque. En plus, nous avions embarqué une trentaine d’hommes pour pagayer dès que la navigation à vapeur cesserait d’être possible, et pour nous servir de porteurs quand la lagune deviendrait impraticable.

Ce ne fut pas chose facile que de recruter ces trente hommes. Il fallait payer d’avance, d’abord deux schellings, puis deux schellings et six pence ; enfin, il fallait faire comprendre à des noirs la valeur relative des monnaies françaises et anglaises, et c’était chose d’autant plus ardue pour nous, que ni l’un ni l’autre nous n’étions très ferrés sur cette différence monétaire.

A peine avions-nous parcouru huit cents mètres que le vapeur s’envasa si profondément qu’une demi-heure après, dans le lointain, nous voyions encore la pauvre petite chaloupe fumant et souquant sans pouvoir démarrer.

La lagune fait un coude à Petit-Lahou ; après avoir couru depuis Grand-Lahou, de l’est à l’ouest, parallèlement à la mer, elle tourne à angle droit ; et, pendant trois kilomètres, descend perpendiculairement à la côte.

La largeur reste de trois cents mètres environ, mais la profondeur devient presque nulle ; on n’a plus que cinquante à soixante centimètres d’eau le long des rives.

A cinq cents mètres de la côte, nouveau coude, la lagune reprend sa direction est-ouest ; mais là elle s’étrangle tout à fait. Les branches se rejoignent au-dessus de cette étroite passe, rendent le passage très difficile ; et, après cinq cents mètres de marche, à coups de matchets, couchés dans le fond des pirogues, nous avons préféré la voie de terre, au grand désappointement de nos pagayeurs, que la perspective de porter nos bagages séduisait peu.

Le point où nous avons atterri se nomme Savaton. Il est marqué par deux cases situées à cheval entre la lagune et la mer, séparées en ce point par cinq cents mètres de forêt.

En partant de Petit-Lahou, nous nous étions informés du temps nécessaire pour gagner Fresco, but de notre étape. Les noirs, qui n’ont pas de montres, indiquent les durées par les positions qu’occupe le soleil au début et à la fin du temps supposé nécessaire ; le roi Gras nous avait du doigt désigné le soleil levant, avec lequel nous partions, et un autre point du ciel, à l’ouest, qui pouvait bien être la position qu’occuperait le soleil vers trois heures pour le moment de notre arrivée. Renseignement précieux, puisque six heures nous marchions encore, tirant la jambe, huant nos porteurs, battant nos ânes. Enfin, vers six heures, une vingtaine d’hommes de Fresco, avertis je ne sais comment de notre venue, sont arrivés en pirogue, sur la lagune, qui, plus large maintenant, suivait la côte à trente mètres seulement de la mer. Après une bruyante ovation des gens de Fresco, dont beaucoup parlent français, on embarque nos bagages dans cinq pirogues, nous dans une sixième, et, pendant que nos ballots s’en vont directement à Fresco, que nos porteurs s’en retournent en quémandant encore quelques têtes de tabac, nous faisons un crochet, par un autre bras de la lagune, pour aller au village de Guiblinda serrer la main du roi Nieba. Simple occasion, pour ceux qui nous font escorte, de boire quelques cruches de vin de palme.

Ce Nieba est un roi débonnaire, sans grande autorité sur ses sujets, chef d’un petit village trop éloigné de la côte pour offrir un intérêt quelconque ; nous avons bu son vin, il a empoché nos cadeaux et nous sommes repartis ayant hâte de retrouver nos bagages et nos hommes. A huit heures, à la nuit noire, nous étions à Fresco. Nouvelle ovation, très pittoresque celle-là. Les habitans ont allumé des branches de cocotiers trempées dans l’huile, et, à la lueur de ces torches originales, on nous présente au roi Yéré et à une foule de chefs tous plus importans et plus dévoués à la France les uns que les autres. A tous nous faisons un cadeau, et, vers onze heures seulement, nous pouvons nous soustraire à la bruyante et sympathique curiosité de nos hôtes.

Nous logeons ici chez le chef Godo. Le maître est absent, nous l’avons vu à Grand-Lahou, il servait d’interprète pour tous ces délicats renseignemens de l’affaire de Tiassalé. Le chef Godo est un noir intelligent, dévoué à nos intérêts, parlant et comprenant bien le français. Le gouvernement français lui sert une rente de cinquante francs par mois pour reconnaître les services qu’il nous rend. Le chef a toute une famille à Fresco : un père, Goffé ; un frère, Niari, et trois fils, Gras l’aîné, Nouveau-Godo et Petit-Godo. Cette famille est le noyau de l’élément français, assez important déjà à Fresco. Le roi Yéré touche aussi une rente de cinquante francs par mois. Elle lui est servie en échange d’un traité qu’il a passé avec la France le 31 août 1890. Ses convictions, à lui, ne sont ni bien arrêtées ni bien profondes ; il possède deux ou trois pavillons, qu’il arbore suivant la nationalité du bâtiment en vue. Il est très vieux et sans aucune autorité.

La maison de Godo est, comme toutes les cases de la côte, construite le dos à la mer. L’entrée principale est sur la lagune. Par un long corridor en palissade, on parvient à la cour centrale. La palissade est en tige de feuilles de cocotier, ce que les indigènes appellent « bambou. » Cette tige, très droite, d’un bois fibreux, lisse, résistant, donne de très jolies constructions. Pour entrer dans la cour centrale, il faut franchir un seuil très élevé, destiné à empêcher l’invasion des animaux domestiques. Dans la cour même, on trouve des colonnes de bois, grossièrement sculptées, représentant un homme ou un crocodile, ou une figure quelconque ; c’est un fétiche, une chose sacrée, à laquelle il n’est rendu aucun hommage ni culte extérieur. Au fond de la cour un hangar, « le hangar à palabres, » et, suivant la richesse du propriétaire, des chaises très basses ou des bûches pour s’asseoir. Les sièges sont réservés aux chefs, aux visiteurs de marque, le public s’accroupit ; c’est l’usage des noirs, ils restent des heures assis sur leurs mollets. A droite et à gauche du hangar et de la cour sont les bâtimens, formant ailes. Les ouvertures sont toutes sur la cour. A l’intérieur, il n’y a pas de cheminées ; tout le long des murs sont étendues des nattes qui, avec une bûche, constituent le matelas et l’oreiller des noirs. Les murs et cloisons sont en bambous très serrés les uns contre les autres et enduits de pisé jusqu’à un mètre au-dessus du sol.

Telles sont uniformément toutes les cases, du Lahou au Cavally. Avec le progrès de la civilisation, au retour de leurs pérégrinations, quelques noirs ont introduit des raffinemens dans leur intérieur : des lits, des fauteuils, des tables ; mais c’est vers l’Ouest surtout, au contact de l’influence et des mœurs anglaises, que ce sybaritisme se rencontre.

Chez Godo, un peu de ce luxe occidental s’est glissé. La chambre qui nous fut offerte est planchéiée, et deux glaces décorent les murs.

Le lendemain de notre arrivée, nous faisons inviter le roi Yéré et les représentans de la famille Godo à venir déjeuner à notre table. Pour ce jour-là, vu la solennité, notre cuisinier noir, Boulenden-Djop, avait composé un menu bizarre qui, dans son idée, devait être sardanapalesqne. Il avait fait cuire un cabri, affreusement dur, dans du riz au sucre, rôti un poulet sur des petits pois, également sucrés, et répandu le contenu d’une boîte de foies gras sur une sauce tomate. Les noirs, un instant atterrés de voir tant de choses sur la table, avaient vite pris leur parti ; ils faisaient un assez heureux mélange de tous les plats, et, avec leur fourchette, leur cuiller et leurs dix doigts, ils engloutissaient de prodigieuses quantités de riz et de viande. Je ne garantirais pas le succès de notre foie gras sur son lit de tomates. Le roi Yéré, surtout, a paru apprécier médiocrement ce mélange, et sa majesté a même fait une si triste grimace, que nous avons tremblé. Le tout était arrosé de vin de palme et de gin. A trois heures, nous sortions de table. Yéré, dont le gin avait réchauffé le patriotisme, avait noué un pavillon tricolore sur sa tête, qui lui donnait un air de vieux satyre, et nous avait promis, pour le lendemain, une flottille de dix pirogues et trente hommes, avec lesquels nous comptions trouver la rivière de Fresco, mentionnée sur toutes les cartes, la remonter un jour ou deux et amorcer sa direction.

A très grand’peine, le lendemain matin, nous obtenions deux pirogues et quatre hommes.

Toute la journée, nous fouillons les méandres, les anses de lagune, toujours nous tombons dans des culs-de-sac pleins de palétuviers où deux ou trois fois nous nous envasons. Enfin, le soir, nous arrivons à un gros village qui termine la lagune. C’est le village de Zacaraco. Le roi Goddé nous reçoit à merveille, c’est la première fois que lui et son peuple voient des blancs. Les habitans sont de beaux hommes, les femmes sont affreuses comme partout sur cette côte.

Partout, en effet, ce contraste existe entre l’homme et la femme de ces pays ; l’homme grand, large d’épaules, l’air intelligent, les traits européens, la femme, au contraire, misérable, reléguée au rang d’esclave, tordue, voûtée, abrutie par les lourdes tâches, les gros travaux, les ouvrages de force. L’homme est le maître, il dort, mange, boit et palabre. A peine consent-il quelquefois à s’en aller pêcher en mer, et encore sont-ce les enfans qui pagaient. La femme est un article de traite. L’esclavage, aboli sur la côte, revit dans ce trafic de la femme. Un noir achète une femme pour quelques barils de poudre ou quelques fusils et la revend huit jours après quand il n’en a plus besoin. La polygamie chez ces peuples, étant donné ce rôle de roi fainéant que s’attribue l’homme, est nécessaire. Une seule femme ne saurait suffire à aller chercher l’eau, le vin de palme, déterrer le manioc, préparer le couscous, piler le riz, soigner les enfans, tenir la case. Suivant son train de maison, sa richesse, un noir a deux ou trois et jusqu’à six et dix femmes. Le mariage, dans ces conditions, devient une affaire commerciale, suivant l’âge et la beauté de l’enfant, car un père débite ses filles le plus tôt qu’il peut, en général vers dix ou douze ans, — le prix diffère. L’époux fait en outre un don au père, c’est d’ordinaire un pagne ou un fusil.

Une fois mariée, et aucune cérémonie religieuse ne consacre l’union, la femme doit l’obéissance à son mari. Comme dans la loi musulmane, la femme infidèle peut être tuée ou rendue. Si l’époux tue la femme et son amant, il est dans son droit ; mais on ne lui doit aucune restitution, s’il rend la femme à son père, la dot lui est remise et la femme est libre. Dans la vie ordinaire, l’homme marié a tous pouvoirs sur sa femme, sauf de la tuer.

C’est sous cette loi barbare que s’étiole, que se fane la femme de ce pays. Moralement, c’est un être sans volonté, s’attachant à ses enfans, n’ayant que cette joie dans sa vie, que cette lueur dans son abrutissement : l’amour maternel. Physiquement, elle est vieille à vingt ans, déformée à quinze et jolie seulement de huit à douze ans.

Pour nous confirmer ses sentimens à notre égard, le bon roi Goffé voulait absolument nous donner deux de ses femmes, et c’est à grand’peine que nous avons pu nous soustraire à ce cadeau gênant.

Le soir, nous rentrions dans Fresco. Au clair de lune, nous apercevons des masses de caïmans, c’est un animal fétiche ; il dévore tous les ans quantité de noirs, même le feu roi n’est jamais revenu d’une ablution trop complète, au cours de laquelle il s’est trouvé en tête-à-tête avec un de ces bons sauriens ; mais, peu rancuneux, les noirs les respectent et nous empêchent de tirer sur eux.

De notre expédition, nous rapportions la certitude que la rivière Fresco n’avait jamais existé que dans l’imagination fantaisiste d’un géographe. L’erreur est fort excusable, du reste, et toute la faute est à la nature qui a fait une apparence d’estuaire où tout le monde doit être pris. A l’est du village, à deux cents mètres avant Fresco, la dune de sable qui borde la mer s’affaisse brusquement au ras du niveau de l’eau. Les vagues franchissent cette faible barrière que forme ce banc de sable avec des sauts énormes. De loin, à voir ces volutes, cette barre furieuse, on jurerait l’entrée d’une rivière au courant violent. Et pour compléter l’illusion, la lagune forme là comme une espèce de lac et lance seulement une de ses branches vers le nord ; c’est au fond de cette branche qu’est Zacaraco et que vient finir cette fameuse lagune qui relie Fresco à Grand-Lahou.

Un grave obstacle s’opposait à notre départ de Fresco pour Kootrou, le village suivant. Depuis plus de deux ans les deux villages sont en guerre et pour rien au monde, les braves guerriers de Fresco ne mettraient le pied sur le territoire de Kootrou. Car c’est une vilaine race que ces gens de la côte, mercantiles sans pudeur, quémandeurs sans vergogne, faux, lâches, cruels, voleurs, ils ont tous les défauts de notre race et toutes nos maladies, sans avoir presque aucune de nos qualités. Donc, nous nous trouvions fort empêchés, nos bagages sur les bras, sans porteurs, sans guides, obligés de passer par la brousse, parce qu’à cet endroit précisément jaillit de terre une falaise de granit tombant à pic sur la côte et faite à souhait pour nous couper le chemin.

Il faut passer outre ; rien n’est sot comme de rester, le nez buté contre un obstacle matériel, à chercher des combinaisons irréalisables. Nos bagages nous gênent ; nous laissons nos bagages à Fresco, à la garde d’un de nos Sénégalais qui répond au nom harmonieux d’Ouali-Djara.

Nous emmenons seulement ce que nos ânes peuvent porter de pacotille et quelques indispensables effets de toilette.

Le 12, à six heures, nous partons. Quelques habitans se sont ravisés, une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents veulent nous conduire ; ils ont pour la circonstance décroché leurs grands fusils. J’ai vu là des échantillons qui feraient l’envie de bien des collectionneurs.

Huit heures de brousse et de « débroussaillage, » avec des arrêts à chaque pas, des luttes terribles contre des lianes et des racines rebelles ; huit heures pour faire neuf kilomètres !

Puis nous revenons à la côte, la falaise s’affaisse et le sable recommence. Nos compagnons de route s’arrêtent là, ils nous réclament un dollar par tête ! C’est sans doute le prix des hurlemens qu’ils n’ont cessé de pousser. Nous donnons un peu de tabac à chacun, et l’on se sépare les meilleurs amis du monde, même de loin les guerriers de temps en temps se retournent pour crier : « Vive France ! Vive France ! »

A quelques pas plus loin, nous trouvons une vieille carcasse de bateau en bois, échouée sur la rive. D’où vient cette épave, de quel drame est-elle le souvenir, nul n’a pu nous le conter. Nous avons campé là au bord d’un marigot saumâtre, sans eau potable, mais nous étions trop fatigués pour aller en chercher plus loin.

Le lendemain, à l’aube, nous levons le camp. La côte est redevenue régulièrement sablonneuse, la falaise a reculé, elle est maintenant à 300 mètres du bord, et l’eau de mer s’infiltre dans le sable et fait de petites mares salées, noirâtres. Enfin, vers dix heures, de loin, nous apercevons une tache sur le sable, c’est Kootrou.

En approchant, nous voyons dans le village une agitation extraordinaire, les naturels courent tous vers une sorte de palissade en bois qui barre la plage. Est-ce que Kootrou voudrait nous arrêter ? Et comme pour répondre à cette supposition, voilà qu’à 400 mètres, la palissade s’allume d’une jolie décharge de mousqueterie qui vient labourer le sable à cent pas devant nous en soulevant une grosse poussière. Évidemment, les noirs n’ont pas de données bien précises sur l’appréciation des distances et la portée de leurs armes. C’est égal, nous avons compris. Nous faisons former les faisceaux, monter la tente, et quand tout est bien installé, nous allons seuls, sans armes, avec notre sergent noir, savoir si vraiment on nous prend pour des ennemis. Kootrou est rassuré, le roi nous avoue même que ce procédé de venir seul l’étonné, et tourne un petit compliment à l’adresse du courage des blancs, qui va tout droit à notre amour-propre.

C’était un malentendu. Une pirogue venue le matin avait conté que les hommes de Fresco, soutenus par deux blancs et une centaine de soldats, venaient attaquer le village, et le roi Coffé nous faisait de très plates excuses ; il y avait eu maldonne.

Pendant que Galo-Djalo notre sergent s’en va faire lever le camp qu’on replantera dans le village, Coffé nous fait les honneurs de son peuple et de sa cité.

Kootrou se compose de trois villages. Le premier, le plus ancien en date, dont les toits s’effondrent un peu et dont les cases prennent des airs penchés, s’est groupé autour d’un marigot assez long, très profond, dont l’eau est presque potable. Le deuxième village se serre autour d’une factorerie anglaise, il se compose d’une vingtaine de cases seulement. Le troisième est le village du roi. C’est là qu’habitent sa famille, ses amis, là qu’il tient sa cour. Ce Coffé est un homme jeune, très intelligent, au caractère très gai, il a sur ses sujets une très grande autorité, et n’hésite pas à appuyer ses ordres d’un coup de matraque ; cet exemple d’autorité réelle vaut d’être signalé, c’est le seul que nous ayons rencontré sur toute la côte. Ces petites royautés sont des républiques effectives ; tout s’y discute en palabres, et leur seul privilège de roi consiste à boire le premier dans ces bruyantes et interminables réunions. Du reste, le roi est élu, le pouvoir n’est jamais héréditaire, et je me suis laissé- conter que l’élection d’un roi est l’affaire de plusieurs mois ; les noirs, sans aucune vergogne, persistant, la plupart du temps, à voter pour eux-mêmes.

La factorerie anglaise de Kootrou porte le pavillon de la compagnie King, un grand pavillon blanc avec un carré rouge dans le milieu. C’est une des deux compagnies, qui sont installées sur cette côte. La compagnie King a ses comptoirs à l’est de Drewin, l’Ambas bay trading C° a les siens à l’ouest de Drewin. Toutes les factoreries se ressemblent comme construction. Ce sont des maisons à un étage, comparables un peu à un chalet suisse par le balcon de bois qui court autour du premier étage. Le toit est en feuilles de tôle gondolées, ce qui fait serre chaude l’été et tambour sous les pluies diluviennes de l’hivernage. Le reste de la maison est entièrement en bois, les bateaux l’apportent démontée et numérotée, on n’a que la peine de faire un petit jeu de patience pour remonter le tout. L’assise est en pierre, en granit du pays et le rez-de-chaussée sert de magasins. La maison est peinte en vert sombre à l’extérieur et en blanc à l’intérieur ; presque toutes les factoreries sont pareilles.

L’agent de compagnies est souvent un très jeune homme, quelques-uns ont à peine vingt ans. Ils viennent là passer trois ans, très payés, mais touchant des appointemens proportionnels au chiffre d’affaires qu’ils font. Toutes les semaines ou plus rarement, suivant l’importance de la factorerie, un voilier ou un steamer vient ravitailler l’établissement et enlever la provision d’huile, d’ivoire ou de peaux de singes. Ces malheureux finissent par vivre de la vie des noirs, ils prennent leurs usages, apprennent leur langue, presque tous souffrent beaucoup du climat, sans avoir de ressources pour en combattre les effets, et se meurent d’ennui dans cet isolement, plus triste encore que la solitude.

Le roi Coffé nous avait vendu un bœuf, et dans ce pays, les bœufs, parfaitement sauvages, sont malgré leur petite taille impossibles à mener au bout d’une corde. On achète un bœuf, on prend son fusil et on va le tuer. C’est ce que fit Quiquerez. Il prend un fusil Gras à l’un de nos tirailleurs et, accompagné d’une foule désireuse de ne pas perdre le moindre de nos gestes, il arrive jusqu’à une centaine de mètres de son bœuf. J’entends de loin un coup de feu, un instant de silence, puis des clameurs terribles. Je cours savoir ce qui est arrivé, et j’apprends que la balle, après avoir traversé le bœuf, qu’elle avait tué raide, a été briser l’épaule d’une pauvre chèvre, qui paissait tranquillement à quelque cent pas de là.

De là, les cris d’admiration des noirs ; admiration qui finit par nous coûter très cher, le propriétaire de la chèvre ayant mesuré son prix à la hauteur de son enthousiasme. Et le soir, nous manquions de nous brouiller avec notre excellent ami Coffé, qui voulait absolument acheter un de nos fusils.

La nuit, nous essuyons un orage terrible. Au milieu de la tourmente, notre tente, plantée dans le sable, se soulève soudain et se ferme comme un vieux parapluie. Tout a été trempé, nous d’abord, notre pacotille ensuite ; pour nous consoler, Coffé, au moment où nous le quittons, le lendemain matin, nous déclare que maintenant ce sera toutes les nuits comme cela. Le pire, c’est qu’il a eu raison !

Il faut compter deux petites étapes pour aller de Kootrou à Trepow. En route, et pendant la nuit, nous sommes obligés de garder nos porteuses, — car ce sont toujours des femmes qui portent nos ballots, comme des prisonnières.

C’est une grave affaire que de pousser devant soi un convoi de trente femmes. Tantôt j’ai pitié de ces malheureuses qui, outre leurs vingt-cinq kilos de charge, portent, à cheval sur les reins, un enfant de quelques mois, tantôt j’entre en fureur contre une porteuse qui jette son paquet à terre, sans s’inquiéter du contenu, ou qui s’arrête et refuse de repartir ; alors j’appelle Galo-Djalo, le sergent, je lui montre la femme et vite je m’en vais en avant ; j’entends des cris, puis tout repart, jusqu’au prochain à-coup. Quiquerez marche devant et règle l’allure ; comme il a le compas très long, notre escorte s’égrène sur des kilomètres de côte.

Trepow, comme Kootrou, se compose de trois villages, mais plus espacés et régis chacun par un roi différent. Trepow-Focco, du nom de son roi, est le premier qu’on rencontre. Ce Focco est un pauvre vieillard aveugle qui autrefois a servi au Congo et en a rapporté un culte pour M. de Brazza et une grande sympathie pour les Français. Il se vante d’ailleurs de parler français, j’avoue que sans l’interprète qui me l’affirme, je ne l’aurais jamais cru.

Trepow-Lewis est un hameau de quelques cases. Le roi Lewis, en échange de nos cadeaux, nous donne du manioc, des citrons, des œufs. Il faut interpréter le mot « donner, » sur cette côte. Un noir vous « donne » une poule, vous la payez plus que son prix ; vous « achetez » une poule, elle vous coûte plus cher qu’à Paris, mais moins que si on vous la donnait. Trepow-Amery est séparé de Trepow-Lewis par un môle de rochers que nos bagages et nos ânes mettent trois heures à franchir. Le roi Amery est dans la « brousse » pour quelques jours, nous n’aurons pas l’honneur de le rencontrer. Le 16 avril, nous quittons Trepow pour gagner Sassandré.

Sassandré, situé sur la rive droite de la rivière Sassandré, tourne le dos à la mer. La route pour y parvenir est très rude. Depuis Kootrou, du reste, la côte est formée d’une suite de criques encadrées à droite et à gauche entre deux masses rocheuses qui tombent à pic sur la mer. A chaque passage de ces rochers, nous sommes obligés de décharger nos ânes, de passer les bagages à bras, de porter quelquefois même nos ânes. C’est une perte de temps considérable, outre que cette gymnastique est excessivement dangereuse. Aussi, à Sassandré, avons-nous loué quatre pirogues, qui nous accompagnent et portent nos ânes et les bagages. Ce n’est pas sans peine que nous avons pu décider les noirs à transporter ce singulier chargement.

En arrivant à Sassandré, nous sommes conduits chez le roi Buggery. Après les cadeaux et les complimens d’usage, Quiquerez demande au roi, qui jusque-là n’avait pas soufflé mot, de lui vendre des vivres pour nos hommes et de nous prêter quatre pirogues pour explorer la rivière le lendemain. Buggery répond par un refus absolu et nous déclare que ses hommes sont mécontens de voir les blancs sur leur territoire.

Comme nous tenions à avoir quelques données sur la rivière Sassandré et que toute entente semblait impossible, nous nous décidons à aller chercher Zachi, un chef du village suivant, de Drewin, qui jouit d’une grande renommée de sagesse et qui, paraît-il, est Français.

Le soir, à quatre heures, après cinq longues heures de pirogue nous arrivons à Drewin. Quiquerez, qui était d’une centaine de mètres en avant, débarque sur la côte, sans aucune défiance, quand tout à coup, de derrière les palissades des premières maisons, partent cinq ou six coups de fusil. Cette fois encore les noirs avaient tiré trop loin, et c’est à peine si quelques chevrotines viennent éclabousser la pirogue. Comme à Kootrou, nous marchons résolument, sans armes, sur le village, et après quelques minutes d’explications un peu vives, de palabres orageux, les habitans finissent par nous faire comprendre que le village qu’habite Zachi est beaucoup plus loin, et que nous sommes chez des ennemis du roi de Sassandré.

Nous allons, par terre, jusque chez Zachi, qui nous reçoit à merveille ; c’est un ancien marin, il a servi à bord de je ne sais quelle carcasse qui faisait le trafic de cette côte il y a cinquante ans. Il nous présente au roi Akla, roi de Gouadé. Car Drowin se compose aussi de trois villages et comprend deux factoreries anglaises. C’est là, je l’ai dit déjà, que finit la compagnie King, et que commence The Ambas bay trading C°. Les trois villages ont chacun leur roi et celui de Gouadé, Akla, est particulièrement empressé et accueillant ; il réclame comme un honneur, que nous venions camper dans son village. Quiquerez retourne, avec le fils de Zachi, chercher, notre personnel à Sassandré, et, le lendemain matin, nous étions tous campés au fond de la baie de Drewin.

Profitant de la complaisance du roi, nous louons quatre pirogues qui, commandées par le sergent Galo-Djalo, s’en vont rechercher nos bagages et le laptot abandonnés à Fresco.

Il était temps que cette occasion se présentât. A force de faire des cadeaux, de satisfaire les insatiables fantaisies des rois nos amis, notre pacotille s’épuisait et notre prestige diminuait avec elle.

Le 21 avril, au matin, un de nos tirailleurs entre comme une bombe dans la tente : « Lieutenant, un bateau français. » C’était en effet, un bateau français, un aviso, qui arrivait sur nous, bien reconnaissable de loin à ses deux grandes roues, à ses tambours blancs.

Il faut avoir passé quelque temps, privé de toutes nouvelles, de toute société, de tout confort, avoir vécu sans pain, sans sel, sans vin, couché sans matelas, sans draps, et avoir retrouvé cela tout d’un coup, à l’improviste, pour se rendre compte de notre joie. Le Brandon stoppait dans notre rade.

Dix minutes plus tard nous étions à bord, reçus par le gouverneur des rivières du Sud, M. Ballay, qui nous cherchait sur la côte. Et cette sollicitude, cette pensée que, si loin, nous n’étions pas complètement oubliés, devoir qu’on s’intéressait à notre œuvre, nous donnait un nouveau courage, avec plus d’entrain, plus d’audace et un brin d’orgueil.

Il fut décidé aussitôt qu’on nous garderait à bord pour la nuit et que le lendemain nous irions tous ensemble revoir ce Buggery, roi de Sassandré, qui nous avait si mal reçus. Zachi fut embarqué comme interprète, un peu inquiet sur son rôle et sur le moyen de rester bien avec nous et avec ses voisins.

En nous voyant arriver, Buggery, dont la conscience n’était pas très tranquille, se fit attendre un peu, puis, ramassant son courage, il vint avec ses chefs. Le grand uniforme de M. le gouverneur, le bateau, avec ses canons revolvers, étincelans au soleil, le miroitement des cuivres, et surtout un royal cadeau de deux dames-jeannes de rhum, de deux cents têtes de tabac et la promesse d’une rente de six cents francs par an, amenèrent un visible changement dans l’esprit du roi, et quand, quelques heures plus tard, il quitta le pont, ce fut l’œil mouillé de reconnaissance et en serrant un pavillon français sur son cœur.

De là, nous revenons à Drewin. Grande réception des souverains Akla et Kagé sur le pont. A chacun, M. le gouverneur dit de bonnes paroles, fait un présent, alloue une rente, et enfin Zachi reçoit pour sa peine huit livres d’or.

Après un déjeuner copieux et qui m’a paru l’un des meilleurs de ma vie, nous avons regagné, nous aussi, notre tente, qui du Brandon paraissait si petite avec son drapeau tricolore imperceptible ; et tout tristes, sans savoir pourquoi, nous avons longtemps regardé le Brandon, qui s’éloignait en dandinant sa minuscule carcasse blanche entre ses deux gros tambours.

Dans l’après-midi du lendemain, Galo-Djalo revient avec nos bagages. Tout chavire dans la barre, très dure ce jour-là, et le sergent nous raconte que c’est le second naufrage, tout a déjà chaviré au départ. Le lendemain et le surlendemain se passent à sécher notre pacotille, à dérouler des pièces d’étoffes, à dérouiller des ciseaux, des rasoirs, des couteaux,.. un quart au moins de nos affaires est perdu.

En deux étapes, après avoir couché au hameau d’Ayotown et franchi le ruisseau Didamine, nous arrivons à Roctown, toujours poussant notre convoi de femmes, et, enfin, le soir du troisième jour, nous campons à Victory. Victory et Grand-Victory forment un ensemble de quatre villages, assez espacés, plantés en demi-cercle autour d’une baie bien connue des voiliers et des steamers anglais qui viennent souvent y chercher des hommes d’équipage.

Car c’est la plaie de ce pays, cette migration des hommes, des Kroumans, qui s’en vont en masse se louer dans les colonies françaises, anglaises, portugaises, comme passeurs de barre ou simplement comme laptots ou pagayeurs et ouvriers. Presque tous parlent l’anglais, à cause de leurs rapports continuels avec les factoreries ; dans leurs pérégrinations, ils apprennent la langue de la colonie où ils émigrent, de sorte qu’il n’est pas rare de voir sur la côte des noirs baragouinant deux ou trois langues européennes.

L’étape de Grand-Victory à San-Pedro est longue, et nous étions brisés de fatigue en arrivant à la factorerie anglaise qui occupe la rive gauche de la rivière San-Pedro. Depuis une dizaine de jours déjà, j’étais souffrant d’un commencement de dysenterie ; je me faisais traîner, et, arrivé là, je dus m’arrêter complètement.

Avec une obligeance qu’on n’est pas habitué à rencontrer aux colonies, M. Hadley, l’agent de la factorerie anglaise, m’installa dans sa maison, donna l’hospitalité à nos bagages et, le lendemain, Quiquerez pouvait repartir, allégé de tous les ballots inutiles et rassure sur mon sort. Son itinéraire était d’aller par terre jusqu’au Cavally, frontière actuelle du pays de Libéria, où je le rejoindrais en pirogue.

Les Libériens sont des noirs américains, installés sur cette côte d’Afrique et soutenus par les États-Unis. Ils revendiquent sans aucun droit les 90 kilomètres de côte compris entre le Cavally à l’ouest et le San-Pedro à l’est, territoire qui nous appartient par traités. C’est une nation appelée à disparaître d’ici peu. Ils ont fait un gros emprunt à l’Angleterre, qui n’attend que le jour de l’échéance pour s’emparer de Libéria. Médiocre acquisition, du reste, car à part Monrovia et ses plantations de cafés, l’huile de palme et le caoutchouc, cette côte est misérable.

Je passe quatre jours chez M. Hadley à maudire mon inaction forcée. Quatre jours pendant lesquels je remets au courant mes notes et mes cartes. — C’est pendant ce séjour que j’ai fait la connaissance de Hédé, dit Papillon, chasseur d’éléphans. — Un matin, je me réveille et je vois, au pied de mon lit, accroupi sur ses mollets, à la manière des noirs, un nègre superbe. Le colosse peut bien avoir 1m,90 ; il a revêtu pour venir ici son costume de chasse. Autour de la tête, une tresse de filamens de cocotier fixe une série de gris-gris, de coquillages, de pendeloques bizarres faites de dents de chats-tigres et de pierres peintes. Au milieu du front, une plaque d’or fétiche forme fermoir et maintient une plume d’aigrette. Avec cela les cheveux nattés très fins, très serrés, sont enduits d’une sorte de beurre de Galam et sont rejetés en arrière, une dent de chat-tigre pend à l’extrémité de chaque tresse.

Cette sorte de diadème sur cette énorme tête donne à Papillon un air de fierté sauvage qui vous enlève tout désir de le rencontrer la nuit au coin d’un bois.

Un collier moitié perles bleues, moitié corail, fait deux fois le tour du cou. Au bras droit, deux de ces horribles bracelets de cuivre que les Anglais vendent pour des bracelets d’or ; au bras gauche, un gros anneau d’ivoire sans inscriptions. La coutume des noirs est, au contraire, de faire graver par les matelots anglais, leur nom, le nom de leur village, le bateau à bord duquel ils ont servi, ou leur profession, ou quelque autre épithète : trademan, headman… Celui-là, plus simple dans ses goûts, n’a rien fait graver, et l’effet de ce gros anneau blanc de fait sur cet énorme bras noir est étrange.

Sous l’aisselle gauche, maintenue par un baudrier de peau de bœuf et serré à gêner les mouvemens du bras, pend un gros couteau, un matchet, l’arme de tous les nègres, qu’ils passent leur temps à affiler comme des rasoirs. La ceinture est faite d’une tresse de cocotiers nattée avec un ruban rouge. Tous les cinq centimètres environ, un gros nœud retient une touffe d’étoupe peinte en rouge ou en bleu et une gourde faite d’une petite courge séchée. En plus de cette sorte d’appareil de sauvetage, la ceinture porte encore une grosse gourde de rhum à droite ; deux cartouchières en peau de bœuf, une devant, une derrière ; un couteau retenu par une coquille percée ; un flacon à poison à gauche et une petite bouteille d’huile pour graisser les armes. Le but primitif de cette fameuse ceinture est de retenir un pagne gros bleu à impressions jaunes qui, pour le moment, sert d’éventail à son propriétaire : — Tel est le harnais de guerre de Hédé, dit Papillon, chasseur d’éléphans.

Or sous ce harnachement de saltimbanque en rupture de baraque, qu’il porte avec une majestueuse fierté, Papillon parle couramment le français, l’anglais, le portugais, tous les idiomes de la côte ; a vu le Congo, les établissemens hollandais, Konakry, le Sénégal, est venu comme chauffeur à Bordeaux, est resté six mois à Paris comme garçon épicier, s’est rembarqué à Marseille et prend aujourd’hui sa retraite au fond de la brousse de San-Pedro !

Singulière destinée ! et quelles étranges comparaisons ce noir a dû faire entre les bienfaits de la civilisation et les charmes de sa sauvage liberté. Il est à croire que dans son esprit la civilisation a eu tort, puisqu’il est revenu à San-Pedro ! ..

Malheureusement Papillon parle peu, il a contracté dans sa brousse des habitudes de mutisme et de longues extases qui font sa conversation très lente et coupée de silences interminables, je n’ai pu, à mon grand regret, recueillir ses impressions psychologiques.

Ce qu’il m’a conté, par exemple, et avec des yeux brillans qui montrent à quel point il a la passion de son métier de chasseur, c’est comment les noirs chassent l’éléphant.

Leur procédé n’a pas l’intérêt des splendides chasses de l’Inde, il est d’une remarquable simplicité, très long, très fatigant et très peu lucratif.

L’éléphant, quand il n’est pas dérangé, — ce qui dans ces forêts parfaitement vierges est assez fréquent, — est, paraît-il, l’animal le plus routinier et le plus maniaque du monde. Il se trace une petite règle de conduite, se fait un petit tableau de travail bien régulier et n’y déroge jamais. Aux mêmes heures, il va par le même layon boire au même marigot ; bref, qui a vu la journée d’un éléphant vivant paisible connaît sa vie entière. Et sa nourriture ? Papillon ne m’a rien dit là-dessus. C’est le hasard et non l’instinct, comme s’en vantent quelques noirs, qui fait tomber le chasseur dans le cercle où se déroule l’existence tranquille d’un de ces pachydermes à mécanique… Dès que l’homme a trouvé sa piste, il se cache au voisinage et observe longtemps. Il faut, pour attaquer l’éléphant, trouver sur son layon un gros faisceau de racines et de lianes ou encore un massif d’arbres formant enceinte, que l’homme puisse traverser et où l’animal ne puisse pas passer. Ce point choisi, le noir s’embusque, il attend, et, quand l’éléphant, sans défiance, frôle son abri, à bout portant il lui lâche un coup de sa pétoire.

Je dis « pétoire, » j’ai tort. Beaucoup de nègres ont de très bons fusils, témoin Papillon qui a un excellent vieux fusil à tabatière en parfait état de conservation et d’entretien, veuf seulement de sa hausse, ce qui n’empêche pas son propriétaire de descendre un singe à cent pas.

Le coup parti, de deux choses l’une : ou l’éléphant est blessé, ou il est manqué, car de tuer un éléphant raide comme un petit lapin, il ne faut pas trop y compter. J’ai ouï dire qu’avec l’express-rifle, la balle explosible, on foudroyait un rhinocéros, un hippopotame ou un éléphant ; c’est parfaitement possible, mais, heureusement pour nous, l’armurerie nègre ignore ces perfectionnemens.

L’éléphant blessé à mort, ou qui a une jambe cassée, s’arrête, se cale solidement, relève sa trompe et attend. Quelquefois il crie, alors c’est terrible. M. Augouard, dans les récits qu’il nous avait faits pendant, la traversée de ses chasses au Congo, nous avait dit ne rien connaître de plus terrifiant que le cri de l’éléphant blessé ; Papillon, dans son langage imagé, me raconte que la terre tremble, que l’homme le plus brave a peur et que lui, après trois ans de chasses et une trentaine d’éléphans tués, se cache comme un petit garçon, sans oser bouger. Quand l’éléphant est là, trompe levée, il ne fait pas bon l’approcher, d’un coup de trompe il pulvériserait un homme, et le noir, qui sait à quoi s’en tenir, continue à tirer de son enceinte en visant de préférence entre l’œil et l’oreille. Il faut quelquefois trente balles pour abattre l’animal.

L’important est que le premier coup soit bon et arrête l’éléphant ; sinon, l’animal blessé, surpris, affolé, pique droit devant lui aussi vite que la densité de la brousse le lui permet. Le cas de l’éléphant furieux, se ruant sur le massif d’arbres, brisant tout, atteignant le chasseur, le piétinant en sinistre bouillie, est très rare ; l’attaque est trop brusque, trop imprévue, l’animal ne sait pas d’où part le coup qui l’a frappé, et presque toujours, après une seconde d’hésitation et de fureur, il se sauve. Alors la poursuite commence, longue, difficile, pouvant durer des semaines et se terminer par la guérison de l’animal. C’est là que doivent se développer ces merveilleux instincts qui sont le trait d’union entre la race noire et la bête. Et Papillon prétend qu’il retrouve la piste d’un éléphant passé depuis cinq jours, qu’il sait, à la seule inspection de l’empreinte, la date du passage, l’âge, l’état de santé,.. et que sais-je encore !

Quant à l’éléphant, cet automate maniaque dont la vie se passait à tourner en rond, une fois lancé, il part comme un boulet. Rien ne l’arrête ; il franchit marigots, rivières, marais, recherchant l’eau pour sa blessure qu’il arrose sans cesse avec sa trompe. L’art du chasseur consiste à le joindre, ce qui est difficile, mais surtout à le devancer, à s’embusquer sur sa route et à recommencer le guet-apens manqué. Et cette course entre chasseur rusé et animal blessé se prolonge parfois indéfiniment et finit rarement par la victoire du chasseur.

C’est très joli de tuer un éléphant, reste encore à s’en approprier les défenses et à les rapporter à la côte. Or un homme, avec une cognée, un cric et une scie, met plusieurs heures à briser l’os maxillaire, à déchausser les défenses, à soulever l’éléphant, qui est tombé sur le flanc. Papillon, lui, en quatre petites heures, m’explique-t-il en me montrant le soleil de huit heures et le soleil de midi, avec son matchet et son couteau, s’empare du râtelier complet de son éléphant, dents comprises, et revient portant sur son dos cet effroyable fardeau.

Ce que j’ai raconté de la chasse avec un fusil est exactement ce qui se passe pour la chasse à la zagaie. Il y a, en plus, le danger et l’extrême insuffisance de l’arme, qui en font une poursuite excessivement périlleuse, à peu près abandonnée aujourd’hui des noirs de la côte.

L’ivoire se vend assez cher aux factoreries, aux bâtimens qui font la traite et aux noirs, qui s’en font des bracelets. Il se fait de plus en plus rare. Les éléphans, longtemps pourchassés sur cette côte, qui méritait jadis le nom de côte d’ivoire, se sont retirés vers le Nord ; là, leur retraite est impénétrable. C’est, nous a-t-on dit, dans l’Ourodogou qu’ils sont le plus nombreux. Rendu à Liverpool, l’ivoire revient à sept francs le kilogramme, et se revend dans le commerce vingt-cinq francs le kilogramme, s’il est d’un diamètre à pouvoir fournir des billes de billard, et quinze francs seulement si son diamètre est inférieur. C’était l’ancien trafic des Dieppois, aujourd’hui Liverpool est le port de l’ivoire.

Voilà ce que m’a conté Papillon, avec forces gestes et des cris sauvages. En dehors de ce sujet, il est muet et comme abêti. Le soir, il repart en pirogue, remontant dans sa forêt avec cent têtes de tabac, dix litres de rhum, une douzaine de pipes en terre et deux cents cartouches. C’est sa provision d’hivernage, le prix de deux petites défenses et de quelques peaux de singes. Je voulais le prendre comme guide et interprète ; aucune offre n’a pu le séduire. A toutes mes avances, il a fait la même réponse : « Non, il y a bon seulement quand tout seul. »

Le cinquième jour de ma réclusion, je pars en pirogue avec deux kroumans, un vent favorable et des provisions. Nous allons tâcher de rejoindre Quiquerez. Je passe trois jours dans ma pirogue, couchant la première nuit à Haf-Bereby, et la deuxième à Tabou.

J’apprends là que mon camarade est passé, se dirigeant à marches forcées sur Cavally. Enfin, le soir du troisième jour de mon départ de San-Pedro, j’arrive à l’estuaire du Cavally, et sur la rive gauche je trouve Quiquerez en train de raccommoder une superbe pirogue que lui a vendue le roi de Bereby, le fameux Many.

Many prétend être roi du pays qui s’étend entre San-Pedro et Cavally, c’est-à-dire roi de tout le pays revendiqué par les Libériens. Il m’avait raconté, lors de mon passage, avoir reçu la visite du gouverneur des Rivières du Sud quelques jours avant et me montrait avec orgueil un papier lui assurant une forte rente.

Ce qui m’a le plus frappé dans ma visite à ce puissant monarque, c’est son costume, un superbe costume de suisse, dont il avait la veste seulement, pas de pantalon, des bottines à élastique et deux chapeaux : un melon, sur lequel était juché un invraisemblable chapeau à haute forme à bords plats.

Many est peu respecté des rois, ses soi-disant vassaux. Le village de Roctown est en guerre ouverte contre lui, et la plupart des autres ne reconnaissent pas son autorité.

L’intention de Quiquerez était de remonter le Cavally pendant quelques jours, puisque les Libériens avaient l’air de n’y rien trouver à redire, et le lendemain matin de mon arrivée, avec quatorze kroumans recrutés sur la côte, nous prenions la route du Nord.

Sur toutes les cartes, ce fleuve Cavally est un grand fleuve ; il a en effet un bel estuaire, large et profond ; mais ce qui frappe le plus, c’est la quantité de villages qui se pressent sur ses bords. En trois jours de remontée, nous avons relevé vingt-trois villages, dont plusieurs sont composés de trois à cinq autres villages, quatre missions libériennes et une mission blanche.

C’est un de ces missionnaires noirs, un Libérien, qui, le soir du troisième jour, nous a arrêtés dans notre route. Il avait suggéré au roi la bizarre idée de nous faire déposer nos armes et laisser nos tirailleurs, sous prétexte que nous étions sur le territoire de la libre Amérique, en pays ami. Comme cet argument ne suffisait pas à nous convaincre et que le roi noir persistait à nous barrer la route, il fallut revenir ; les habitans de Galabo racontent qu’après leur village on en trouve trois autres : Baoulou, Ouabo et Kabo, puis la rivière devient ruisseau et les villages s’espacent dans la brousse, très rares et sans nom.

Trois jours plus tard, nous étions de retour à San-Pedro, revenus très vite, par mer, avec le vent pour nous. Sur toute cette dernière partie de notre voyage, de San-Pedro au Cavally, j’ai dû glisser très vite, n’ayant pu retrouver aucun renseignement géographique ni historique. Tout ce qui concerne cette partie de la côte a sombré dans notre catastrophe finale.

Notre voyage sur la côte est terminé. Nous avons été, comme on nous l’avait demandé, de Grand-Lahou à Cavally. Partout nous laissons des amis, des promesses de retour, une réputation de voyageurs généreux. Nous avons fait notre possible pour donner à ces peuples l’opinion que les Français sont doux, entourer notre drapeau de prestige, et j’ose espérer que nous avons réussi.

Reste à revenir par une route différente de celle par où nous sommes venus. Le métier de voyageur cesse ici, et nous devenons explorateurs.

A dater de ce moment, je copie simplement mes notes de voyage jour par jour. Je les ai retrouvées au fond de la seule caisse qui ait été sauvée. Elles sont très incohérentes et sans suite, comme les impressions qu’elles racontent, mais c’est là seulement que je retrouverai les sensations et les sentimens passés, avec leur note vraie, que deux mois de tranquillité m’ont fait presque oublier.

6 mai.

Donc nous allons repartir, et vers le Nord cette fois-ci, vers l’inconnu. Musardou est notre objectif ; c’est une grande ville, visitée en 1868 par un noir libérien, Benjamin Anderson ; depuis, personne du monde civilisé ne l’a jamais revue. De là nous gagnerons, si nous pouvons, ou Sierra-Leone, ou Konakry. Voilà le projet. Quelle sera la réalité ? Car enfin il me reste, pour tout instrument, un Burnier, c’est-à-dire une boussole. Et, se diriger sur un point situé à quatre cents kilomètres, à vol d’oiseau, en traversant une forêt vierge, le tout avec la direction Nord-Sud, et tomber au point donné, c’est un joli hasard.

Les noirs considèrent notre prétention de percer la forêt comme une folie. La vérité, c’est qu’ils ne l’ont jamais tenté, n’y ayant aucun intérêt, et aussi qu’ils ont une peur abominable des peuplades cannibales qui habitent la brousse. Ces excellens anthropophages, les Pains ou Chopmans, comme ils les appellent, leur ont du reste donné un fâcheux échantillon de leur voracité. Il y a deux ans, — une année de misère et de famine, paraît-il, — ils ont fait une petite excursion en ravitaillement qui est venue aboutir sur la côte, à Roctown. Là, ils se sont arrêtés un jour, ont tout pillé, ont très proprement dépecé, cuit et mangé deux des plus notables habitans du village et s’en sont retournés sans dire « merci, » mais en promettant de revenir.

Veuille le ciel nous préserver du sort des deux notables, et puissent ces Païns n’avoir pas trop faim le jour de notre passage !

Quant au choix de notre route, il a été l’objet de longues discussions et de bien naturelles hésitations.

Jusqu’à ce jour on connaît une voie pour aller de la côte de Guinée dans l’intérieur : c’est l’Abka ou Comoë, remontée par M. Treiche-Laplène et redescendue par le capitaine Binger. Sur tout le reste de la côte s’étend cette fameuse forêt, si dense, si impénétrable. Quelle est sa profondeur ? Mystère. J’ai recueilli là-dessus des centaines de renseignemens qui tous se contredisent ou se démentent, et la plupart du temps les noirs nous répondent que « la brousse ne finit jamais. »

Les gens de Tiassalé, sur le Lahou, prétendent, je l’ai dit déjà à propos de l’or, qu’il faut quatre jours de marche pour aller de leur village à de grandes clairières où sont les mines d’or. Si c’était là, comme ils le disent, la fin de la forêt, ce serait un rentrant formidable de la lisière nord, puisque Tiassalé est à une centaine de kilomètres seulement dans l’intérieur, et que, vers la Comoë, le capitaine Binger estime la largeur à quatre cents kilomètres.

Sur le Cavally, les habitans nous racontaient qu’arrivé au bout de la rivière, on pouvait marcher pendant vingt-cinq jours sans trouver la lisière du bois.

Ainsi, la forêt irait en s’élargissant vers l’ouest, laissant seulement aux hommes cette bande de sable qui la sépare de la mer. Et ce qui tendrait assez à me le faire croire, c’est cette absence complète de documens géographiques entre le cinquième et le huitième degré de latitude, alors que partout ailleurs les régions inexplorées sont couvertes de villages ou de routes levés par renseignemens.

Or si cette hypothèse de forêt profonde de quatre cents kilomètres était vraie, notre expédition sombre du coup. Le transport de nos bagages, la nourriture de notre personnel, constituent, dans ce cas, des impossibilités matérielles insurmontables. Nous partons ; l’expérience nous apprendra la vérité sur tout cela ; mieux vaut ne pas discuter sur ces racontars de noirs, très vagues et très décourageans.

De tout ceci, il ressort que l’unique moyen de traverser la forêt est de trouver une charitable rivière qui veuille bien, sinon nous en sortir complètement, au moins nous conduire très loin vers le nord. C’est l’opinion que nous nous étions faite dès notre départ de Grand-Lahou, c’est pour cela que nous avons, en passant, pris tant de renseignemens sur les rivières. Et maintenant, documens en main, il nous reste à choisir entre le Sassandré et le San-Pedro. C’est le San-Pedro qui aura nos préférences. Arago est en train de remonter le Sassandré, au reste, le San-Pedro passe pour un fleuve plus long.

7 mai.

A neuf heures, un steamer, venant de Grand-Bassam, se dirige droit sur nous… puis reprend sa route vers Bereby. A dix heures, autre steamer, venant de Dakar celui-là. Il stoppe, au diable, dans la rade de San-Pedro. On se rue sur le canot de la factorerie, impossible de le démarrer de son garage, et il faut voir les gestes et entendre les cris des Kroumans ; tout se borne, du reste, aux gestes et aux cris. On voit qu’il ne passe pas souvent des steamers à San-Pedro ! De guerre lasse, nous mettons à l’eau notre bonne pirogue qui gaillardement s’en va portant, sans avoir l’air de s’en douter, vingt-cinq Kroumans et trois blancs.

Quiquerez a réuni tous nos papiers, toutes nos cartes dans un journal, et nous allons tâcher d’expédier tout cela avec un de nos Sénégalais à M. Desaille, le résident de Grand-Bassam.

Abordage pénible. La mer danse dur et, fâcheux contre-temps, la pirogue descend quand l’échelle monte. Le capitaine, homme fort courtois, parle parfaitement le français. Il ne va pas à Grand-Bassam, mais, en passant, il déposera Patebba, notre Sénégalais, à Half-Jack, à quelques kilomètres de là. A la hâte, je descends au saloon, je griffonne deux mots incohérens à M. Desaille, pour lui expliquer ce que sont ces papiers et ces cartes à peine enveloppés dans un journal. Le paquebot lève l’ancre… On n’attend que moi… Je griffonne, je griffonne… ça y est ! Si M. Desaille y comprend goutte, je veux être pendu. On nous jette littéralement dans notre pirogue et vogue la galère ! En me retournant, je remarque heureusement que la galère s’appelle le Mandingo. Heureusement, car nous n’avions pas fait 100 mètres que Quiquerez se frappe le front, s’arrache les cheveux, donne les signes du désespoir le plus violent. « Qu’est-ce qu’il y a ? — Il y a, parbleu, que nous n’avons oublié qu’une chose, c’est de donner de l’argent à Patebba. — Et c’est moi qui suis le coupable, moi qui ai oublié, moi le banquier, le secrétaire. » Justement, nous avons choisi le plus bête, le moins débrouillard de nos hommes, une espèce de brute qui ne sait pas un mot de français ! Vite, en arrivant, j’écris une lettre explicative à M. Desaille, une lettre chargée, encore plus incompréhensible que la précédente. Si jamais notre résident débrouille cette aventure, il aura une fière chance. Et la lettre chargée arrivera-t-elle jamais, portée par son courrier noir ?

En rentrant, nous apprenons la nouvelle d’un deuil. Je devrais encadrer cette page de noir, Mamadou, — mon ordonnance sénégalais, — m’annonce, très affecté, la mort d’un de nos ânes. Pauvre bête ! c’est le transport en pirogue qui l’a tué ; il est arrivé à San-Pedro, les jarrets à vif, le dos écorché, ne tenant plus debout ; il est tombé,.. il ne s’est jamais relevé.

Quel temps, Seigneur ! Depuis l’aube, il pleut, toute la nuit il a plu. Le ciel est d’un vilain gris sombre, la mer est d’un affreux vert sale, le temps est gris !

Nous avons ce soir mangé un filet d’âne, c’est parfait, et détail singulier, sous aucun prétexte nos Sénégalais ne veulent manger du « bourricot. » Le sergent Galo-Djalo me cite un proverbe que je traduis mot à mot : « Quand noir y a manger bourricot, noir y a crever ! »

Vendredi 8 mai.

A cinq heures et demie départ. Nous laissons à la factorerie nos bagages et nos ânes. La leçon du Cavally nous a profité ; inutile de nous encombrer de mille impedimenta si nous devons rebrousser chemin dans trois jours ; d’ailleurs, il sera toujours temps de revenir les chercher.

Nous emmenons un interprète polyglotte qui m’a l’air d’une perfection ; d’abord, il barre comme un vieux pilote, ce qui est très difficile avec cette longue pirogue et ce terrible courant, il est froid, obéissant, connaît à merveille la rivière… C’est bien ennuyeux que son village natal soit sur notre route, nous avons déjà perdu deux guides comme cela, qui sont restés chez eux, retenus par les charmes du foyer. Nos Sénégalais pagaient mal, ça viendra. Quiquerez leur persuade que c’est un excellent exercice qui fortifie le corps et durcit les mains ! Ils ont l’air peu convaincus. La rivière est large, très profonde, et la saison des pluies aidant, elle a un débit d’eau considérable. En nier on ressent le courant à dix kilomètres.

A dix heures, halte à Bloo pour acheter des pagaies, un schelling la pagaie, c’est cher.

A midi halte, à Dodpor. On nous refuse des poules, on nous-vend seulement du manioc et du poisson fumé à la mode du pays ; nous nous figurons avoir fait un excellent repas. On repart. Pas de villages, des rizières, des marais, des côtes basses, des arbres poussés dans l’eau qui s’élancent tout droits, d’un jet, sans une branche, à quarante mètres en l’air, supportant une tête qu’on dirait taillée par un des jardiniers du feu grand roi. De temps à autre, nous croisons quelques-uns de ces géans, arrachés par la crue des eaux, qui m’inquiètent un peu pour notre pirogue. Ils ont une manière de faire des tournans dans ce courant qui pourrait finir par nous jouer un tour. De plus en plus la rivière serpente ; avec nos vingt rameurs, c’est à peine si nous aurons fait vingt-cinq kilomètres en onze heures, et je me crève les yeux dans mon Burnier, tous les 100 mètres il faut prendre une visée.

Sept heures. — Nous nous arrêtons à Emkis, charmante localité de six à huit cases, qui nous refuse même un œuf et dont les bons habitans viennent charger leurs pétoires sous notre nez, pour bien nous montrer le degré de confiance que nous leur inspirons. Quiquerez leur lâche son vocabulaire le plus… crépitant sans en rien obtenir, charmante soirée. Ce sera drôle si l’accueil de ces excellens peuples est partout aussi cordial.

Samedi 9 mai.

A cinq heures nous partons, — sans regrets, messieurs d’Emkis, — et nous arrivons pour déjeuner à Grembodé. Grembodé, c’est le village natal de notre interprète et voilà deux ans qu’il n’a revu le toit paternel… Aussi crac ! il nous lâche ! Même histoire, comme toujours, sa femme, son vieux père… « Paie-moi d’avance ? — Combien ? — Cent dollars ! — Oh ! adieu ! » Et nous voilà repartis sans interprète. Tôt ou tard cela devait arriver ; puisque personne ne parle la langue des Pains, un jour devait venir où nous serions réduits au langage des gestes ; c’est égal, je me réjouis de voir les grimaces que nous nous ferons.

Halte à Gabo. — Nous prenons quatorze boys pour pagayer avec nos hommes. La rivière devient torrent.

Arrivée à Koutou. Tout à coup, 100 mètres avant le village nos boys de Gabo sautent à l’eau sans dire gare ni merci et nous plantent là. Nous ne les avions que depuis quelques heures. Je savais qu’ils sont en guerre, les gens de Gabo, avec le village suivant, Plaoulou, mais pourquoi cette fuite ?

Pourquoi ? Nous l’avons su une heure après. Pendant que nous palabrions, étendus sur le dos, sous un hangar de la place, un homme de Koutou est venu nous raconter qu’il avait vu les boys, arrêtés à quelques centaines de mètres sur la rivière, en train de se partager la courroie d’une de nos sacoches. Quiquerez fait un bond, cherche sa sacoche… plus de sacoche ! Nous sommes volés et durement volés, cette sacoche précieuse contenait son revolver, son carnet de voyage et… le plus triste, 1,150 francs, débris de notre fortune monétaire ! Quiquerez est très fatigué, il continuera la route jusqu’au village suivant, je saute dans une pirogue avec mon fidèle Mamadou, et je cours à la poursuite des voleurs.

J’arrive à Gabo, sans avoir rattrapé les boys ; je fais venir le roi, le palabre commence. Je lui conte l’affaire très doucement et le prie de me faire restituer la sacoche. Mon histoire l’amuse prodigieusement ; ils sont là quarante noirs à hurler de joie, à s’en tordre pendant un quart d’heure. Je crois de bon goût et très diplomatique de sourire aussi et ris le moins jaune que je peux. Quand je trouve que l’accès d’hilarité a assez duré, je renouvelle ma requête en la haussant d’un ton. Nouvelle joie ; c’est du délire, — moi je ne ris plus. J’intime en criant l’ordre qu’on me rende ma sacoche,.. éclat de rire homérique… c’est trop fort ; j’empoigne la bûche sur laquelle je suis assis et je brise d’un coup la table qui est devant le roi ; Mamadou fait un saut terrible et tombe en garde au milieu du cercle des rieurs ! Stupeur générale, personne ne rit plus, on palabre avec une gravité silencieuse presqu’à voix basse, et, après deux heures de pourparlers, de promesses, de menaces, on m’a rendu 2 francs et la courroie de la sacoche !

Le soir, j’arrive à dix heures à Plaoulou, j’y retrouve Quiquerez avec la fièvre. Il me déclare qu’il va rechercher les bagages le lendemain. Le fait est que la rivière est large, profonde, d’un courant qui fait présager une longue abondance d’eau et un cours prolongé.

Pendant que Quiquerez redescendra, je ferai un raid à pied dans la forêt le long de la rivière ; j’irai jusqu’au point où la pirogue ne pourra plus passer, et là j’attendrai d’être rejoint. Le roi de Plaoulou, consulté, nous raconte qu’il a vu dans sa jeunesse deux Païns prisonniers à Plaoulou. C’étaient de beaux hommes : ils avaient trois profondes cicatrices partant de la tempe et sillonnant les joues, ils ont expliqué que la rivière montait loin, très loin, que leur pays était là où commençait son cours et que sa source était une grande étendue d’eau, source de plusieurs autres rivières et d’une, entre autres, qui montait vers le Nord.

Comment ces Païns qui ne parlaient pas la même langue que les noirs du fleuve ont-ils pu fournir une si longue explication topographique, je l’ignore. Mais le roi nous l’affirme, et, en somme, l’explication est très plausible. Les crues énormes du San-Pedro, qui monte ou descend d’un mètre en vingt-quatre heures, l’absence d’affluent, tout fait supposer que cette rivière sert de déversoir à quelque lagune importante. Rien d’impossible non plus à ce que cette lagune s’étende en longueur et serve de source au Cavally ou au Sassandré ou à quelque affluent de ces deux fleuves. Et enfin si cette lagune est sur un plateau un peu surélevé, pourquoi ce plateau ne ferait-il pas partie de la ligne de partage des eaux ? Le fleuve qui monte au nord, tout de suite navigable, serait alors le Bagoë, ce gros affluent du Mahel-Balevel, qui lui-même est le plus gros affluent du Niger. Hypothèses que tout cela, mais’ hypothèses très plausibles et qui concorderaient avec les renseignemens recueillis par le capitaine Binger. Reste à savoir quel obstacle nous opposera cette forêt, quelles chutes d’eau nous réserve le San-Pedro. Demain, je me mets en route ; si je me heurte à l’impossible, je m’arrêterai, il le faudra bien ; mais avec le bon courage que nous y mettons, la foi que nous avons au succès et un petit coup d’épaule de la chance, nous devons arriver ! Il pleut toujours !

Dimanche 10 mai.

Cela me fait toujours un petit effet d’écrire ce mot : « dimanche » en haut de ma page. Ce jour évêque je ne sais quel souvenir de repos, de calme qui contraste si fort avec notre vie d’aventuriers ! .. Quiquerez vient de partir. En avant ! Nous devons trouver encore quelques villages, trois, — je crois, — et puis nous serons chez les Pains.

C’est peu commode de marcher dans un sentier de brousse à la saison des pluies. La première condition est de savoir nager ; les marigots débordent ; sans s’en apercevoir, on tombe dans des trous énormes pleins d’eau croupissante. Consolons-nous, un Krouman me dit que demain nous verrons le dernier village et qu’après le sentier est fini, ce sera bien plus gai.

Un orage terrible pour terminer la journée et toujours le même refrain : la pluie. Elles ne ressemblent guère à nos pluies de Franco, ces averses diluviennes d’Afrique. Les gouttes d’eau, larges comme des pièces de dix sous, tombent droit, avec la force d’un grêlon, et cela dure depuis le 1er mai presque sans discontinuer, je crois même que ça augmente.

Nuit dans l’eau ; j’ai bien une couverture de caoutchouc pour m’enrouler, mais contre l’humidité du sol et le déluge du ciel, c’est trop peu. Il paraît que le village de Tatoua, que nous avons traversé tout à l’heure, n’est pas assez sûr pour y coucher, et mes Kroumans se livrent à une pantomime de coups de couteau peu rassurante. Résignons-nous. Seulement, que mangerons-nous demain matin ?

Lundi 11 mai.

Encore un village, — c’est le village d’Every, — même mimique qu’hier soir de la part des Kroumans qui poignardent le vide avec rage en trépignant,.. c’est charmant, ces mœurs-là ! — Je leur fais signe : et manger ? .. Ils s’arrêtent autour d’un massif de palmiers-nains, — de ces palmiers ou cocotiers que la liane, le manque d’air et d’espace empêchent de pousser, — et se mettent en devoir de les couper à un mètre du sol en faisant signe à mes Sénégalais de les imiter. C’est un abatage véritable ; en une demi-heure, le massif est par terre. On recoupe les palmiers un mètre au-dessus de la première section, et, dans cette bûche qui reste, on trouve une moelle jaunâtre : c’est ça qu’il faut manger.

Les tirailleurs qui ont fait la guerre au Dahomey me disent que ça s’appelle de la « moelle de bambous » ou des « cœurs de bambous. » C’est, prétendent-ils, excellent en salade avec du sel, du poivre, de l’huile et du vinaigre, mais comme cela, à l’eau,.. c’est faible !

Pour changer, nuit dans l’eau et sous l’eau… Oh ! sacrés principes de la saine hygiène, qui prescrivez tant de bonnes choses, que vous êtes faciles à observer !

Mardi 12 mai.

Plus de villages, plus de sentiers, où allons-nous ? Nous longeons la rivière pour y voir clair, cette satanée forêt avec son dôme de 30 mètres de lianes et de verdure est plongée dans l’obscurité complète. Avec cela des marigots tous les cent pas, le reste du temps, une grande herbe, très haute, qui nous monte jusqu’à la ceinture, et, pour égayer la situation, ce charitable avertissement d’un Krouman : — « Fais, prends garde, toubab ! il y a beaucoup de serpens ! » — Aussi je steppe là dedans ! On marche autant avec les mains qu’avec les jambes, on lâche une liane pour en prendre une autre ; on bute sur des racines, on rampe à quatre pattes ; c’est un curieux sport qu’une marche à travers la forêt ! Dîner du 12 mai. — Menu : Cœurs de bambous, à l’eau !

Du mercredi 13 mai au samedi 16 mai.

Quatre jours de marche, tous pareils, sans incidens. Pas tracée de vie humaine, aucune hutte, pas de Païns, pas de lagune, plus de rivière. Car nous l’avons abandonné, ce misérable San-Pedro. Ne s’est-il pas avisé d’avoir des cataractes ! Je l’ai quitté à une chute d’eau, qui peut bien avoir 2m,50 de haut. C’est là que devra s’arrêter notre grande pirogue. J’ai laissé à ce point quatre de mes hommes pour prévenir Quiquerez que je fais une petite exploration et que je reviens. Mais comment ferons-nous ? pas de porteurs et 400 kilos de bagages ! A moins de porter pirogue et bagages de l’autre côté de la chute, je ne sais pas comment nous continuerons. Pour le moment, j’ignore où je suis ; nous mourons de faim, mes hommes grelottent la fièvre, il faut revenir, d’autant que Quiquerez doit arriver à ma cataracte vers le 21 mai.

Du dimanche 17 mai au jeudi 21 mai.

Retour. — Retour lugubre ; le moral s’en va, nous ne parlons plus, nous nous traînons sous cette pluie diluvienne, sans courage, sans forces. La route est plus facile pourtant, déjà foulée, mais nous sommes si fatigués, et puis ces nuits dans l’eau, c’est dix ans de notre vie que nous laissons là.

Le jeudi soir, tout à coup, nous entendons venir quelqu’un sous bois. Tous nous nous arrêtons avec un gros battement de cœur,.. c’est un des hommes que j’ai laissés à la chute d’eau qui vient tout ému, tout essoufflé, me conter que « le lieutenant est attaqué sur la rivière par des noirs et ne peut pas débarquer. »

Vendredi 22 mai.

Toute la nuit nous avons couru presque sans avancer ; je retiendrai cette course de nuit dans la brousse sans oser parler, à tâtons. Et le lendemain, à l’aube, nous trouvons Quiquerez à terre, avec tous ses bagages débarqués, qui nous raconte qu’au moment où il tournait le dernier coude, à 200 mètres de la chute d’eau, une dizaine de noirs, absolument nus, avec des raies jaunes et vertes peintes sur tout le corps, sont apparus sur la berge, à pic en cet endroit ; ils ont crié, gesticulé quelques secondes, puis ont déchargé leurs fusils, de longs fusils à pierre au bois rouge, dans la direction de la pirogue, sans toucher personne, et se sont sauvés pendant que les Sénégalais ripostaient comme des affolés, hachant la brousse de coups de fusil cinq minutes encore après leur disparition.

Quand, à force de menaces et de coups, le feu a cessé, Quiquerez a lancé ses hommes à la recherche de ces Pains, avec ordre de ramener tout ce qu’on pourrait capturer. Après deux heures de battue, les noirs sont revenus, ramenant les trois hommes que j’avais laissés là, à moitié morts de peur, et n’ayant trouvé aucune trace des cannibales.

Ils ont en effet, ces Pains, les trois cicatrices verticales qui distinguent les Bambaras du Sénégal, mais nous avons des Bambaras dans notre escorte et ils n’ont rien compris à leurs cris. — Qu’est-ce que cette peuplade ? comment ces hommes apparaissent-ils et disparaissent-ils ainsi comme des diables ? où vivent-ils et de quoi vivent-ils ? autant de problèmes insolubles. Pour le moment il faut agir, nous n’avons pas le choix des moyens ; il faut passer la pirogue, à bras, au-dessus de cette chute, et tout de suite nous nous mettons à l’ouvrage. Tout le monde travaille, Quiquerez débroussaille à coups de hache, je fais hisser et décharger la pirogue, un homme veille sur les faisceaux et prévient un retour offensif de nos cannibales.

A quatre heures tout est prêt. La pirogue est à l’eau à cent métrés au-dessus de la chute, les bagages sont rechargés et couverts de la bâche, nous n’avons pas le temps de les attacher, il faut faire quelques kilomètres avant la nuit ; les fusils sont à l’avant, roulés dans notre inutile toile de tente. J’explique aux hommes qu’il faudra souquer dur pendant les vingt premiers mètres pour rompre le courant et ne pas reculer. Quatre Kroumans de Plaoulou sont aux pagaies avec dix Sénégalais. Quiquerez est à l’avant, une gaffe à la main, je suis à l’arrière, surveillant deux boys qui gouvernent. En tout vingt-cinq personnes. Nous poussons au large et, de suite, les pagayeurs enlèvent la pirogue en poussant leur « Aï Samba » dont ils ont l’habitude de scander chaque effort.

Soudain, de la rive que nous venons de quitter, partent des hurlemens et une dizaine de coups de feu. Les deux boys qui sont auprès de moi sont atteints. L’un tombe à l’eau, la tête fracassée, l’autre a l’épaule droite broyée et pousse des cris affreux. Les quatre Kroumans sautent dans la rivière et cherchent à gagner le bord opposé. Au moment où ils y arrivent, paraissent sur la rive une cinquantaine de Païns qui, à bout portant, tuent les Kroumans dans l’eau. Les Sénégalais affolés lâchent leurs pagaies et veulent prendre leurs fusils, nous dérivons avec une vitesse incroyable. Quiquerez, debout à l’avant, se bat avec ses hommes pour les empêcher de toucher aux armes ; à l’arrière, c’est un désordre affreux, les tirailleurs font un feu d’enfer sans rien vouloir écouter ; impossible de faire reprendre les pagaies, deux Sénégalais sont tués. Une dernière fois nous tournons, un choc se produit, et… je n’ai plus conscience de ce qui s’est passé à partir de cet instant !

Quand je suis revenu à moi, un quart d’heure plus tard, j’étais dans un buisson sur la rive droite, à cent pas au-dessous de la chute d’eau. Mon ordonnance, Mamadou, était à côté de moi, assis philosophiquement sur le panier qui contenait presque tous nos papiers. Le brave noir m’avait sauvé d’abord, puis avait ensuite repêché ce panier auquel il savait que nous tenions tant. En voulant me relever, je m’aperçois que j’ai le bras gauche cassé avec une plaie assez profonde au-dessus du poignet, et de plus j’ai le pied droit foulé. Sur la rive en face, Quiquerez est assis sur la pirogue qui est venue s’échouer là sur le sable du tournant ; il pleure comme un enfant.

Mamadou m’expose le danger de rester seul et je gagne l’autre bord un bras autour de son cou et l’autre attaché avec un mouchoir à un manche de pagaie qui forme attelle.

Tout est perdu !

Nous n’avons plus ni un fusil, ni un vêtement, ni rien, rien… C’est navrant. Toute la soirée se passe, jusqu’à la nuit, à plonger dans ce courant sauvage pour chercher, pour sonder… rien ! Quand la nuit vient, nous nous serrons les uns contre les autres, personne ne parle, il pleut plus fort que jamais. Où sont les Païns, pourquoi ne nous ont-ils pas encore attaqués ? S’ils reviennent, c’en est fait de nous. Et nous sommes là, sur cet étroit banc de sable, adossés à notre pirogue renversée, l’œil fixe, essayant de pénétrer du regard cette terrible forêt, frémissant au moindre bruit !

Tout à coup Quiquerez se plaint du froid, de la fièvre. Je m’approche de lui, il est effrayant, il grelotte, il a les yeux effarés ; nous le couchons sur le sable mouillé, n’ayant pas même une couverture pour l’abriter. Le délire le prend, un délire fou. Il veut marcher, et les six tirailleurs pendus après lui peuvent à peine le recoucher. Nous le massons de notre mieux, rien ne peut le réchauffer ; les extrémités deviennent noires. Jamais je ne n’ai vu de fièvre algide, cette terrible fièvre pernicieuse dont on parle tant, un moment j’ai cru que c’était le choléra qu’avait Quiquerez. Peu à peu il s’est calmé, il s’est alourdi, il m’a dit encore : « Prépare-moi un peu de quinine. Ça se termine par un mal de tête épouvantable au réveil. » Et puis très doucement il s’est endormi… une heure après, il était mort !

S’il est dans l’existence des explorateurs des momens difficiles, où tout croule, où tout se brise, ceux que je viens de passer peuvent compter parmi les plus affreux.

En une soirée, j’ai perdu un camarade dont deux mois de vie et de souffrances communes avaient fait un frère pour moi ; je l’ai vu mourir, sans pouvoir rien contre son mal, sans pouvoir même l’abriter de la pluie et lui tendre un verre d’eau, sans un secours religieux, sans une prière ; j’ai perdu cette pacotille, notre seule fortune, que nous avions défendue avec tant de soins contre la mer, contre le sable, contre la pluie ; j’ai perdu toutes mes armes, il ne nous reste que mon couteau de poche, et nous sommes entourés d’ennemis, sans défense et sans courage.

Et j’ai maintenant, groupés autour de moi par un sentiment de terreur commune, ces seize malheureux qui me restent. Ils ont l’air d’attendre un ordre, de me demander compte de ma supériorité intellectuelle. Ils sentent que la puissance physique ne peut plus rien ; ils sont là comme hébétés, assommés. Le sergent indigène calme un tirailleur qui veut se tuer. L’homme dit : « Je préfère me tuer et ne pas être torturé avant de mourir. » Et Galo-Djalo lui répond par un proverbe sénégalais d’un fatalisme si vrai, qui traduit si bien la résignation des noirs que je ne l’ai pas oublié : « Attends, il n’y a pas de choses qui ne se soient arrangées ! »

A la hâte nous avons enterré ce pauvre Paul. Nous avons creusé sa tombe avec les planches de notre pirogue, dans le sable, presque dans l’eau.

Il repose là, dans ce coin perdu de l’Afrique où sont venues échouer toutes nos espérances, au milieu de cette majestueuse et ingrate forêt que nous avions tant rêvé de traverser !

J’ai remonté mes hommes comme j’ai pu, je leur ai expliqué que notre seul salut était de gagner San-Pedro d’une traite, sans nous arrêter, que les villages de la rivière qui nous avaient si mal reçus, quand nous étions riches et bien armés, n’hésiteraient pas à faire de nous des captifs aujourd’hui que nous étions sans défense. Et nous repartons avant l’aube, les yeux sur la brousse, nous attendant sans cesse à l’attaque, nous ramons avec des planches et des branches d’arbres. A chaque tournant, avec la force du courant nous allons buter dans la broussaille. Je traîne mon malheureux bras qui enfle à vue d’œil. Un orage épouvantable nous noie de plus belle, ce n’est plus de la pluie, ce sont des paquets d’eau et le tonnerre et des éclairs. Y a-t-il une Providence ?

Mardi 26 mai.

A six heures du soir, San-Pedro !

Non, jamais terre promise n’a été touchée avec une plus folle joie que cette rive hospitalière. Tout de suite j’ai couru chez mon ami, M. Hadley, il a été parfait d’obligeance, il a fait faire de grands feux pour mes hommes, en un instant ils ont été séchés, ils ont eu du manioc, du riz, un mouton, du rhum, et moi en un clin d’œil j’ai été déshabillé, rhabillé, massé, pansé, avec un bon dîner auquel j’ai fait terriblement honneur.

Mercredi 27 mai.

Repos, détente d’esprit et de corps ; la réaction se fait, je suis brisé moralement et physiquement, moralement surtout, j’ai comme un endolorissement de la faculté de penser ; j’essaie de remettre un peu d’ordre dans ces impressions si rapides, je le puis à peine.

Le soir, je fais raccommoder ma pauvre pirogue, nous clouons, nous calfatons ; avec des boîtes de conserves, du zinc, des cercles de tonneaux, quelques paquets d’étoupe goudronnée bien placés, il ne paraîtra plus rien des hachures qu’a faites à l’avant la mitraille des Païns. Je lui fais deux mâts et, avec deux ballots de soie sauvés je ne sais comment, deux grandes voiles latines, l’une jaune et l’autre rayée rouge et blanc. La pluie a estompé les rayures et j’ai des tons fondus, des dégradés du rouge au blanc qui sont d’un effet inouï !

Il faut prendre une décision, nous ne pouvons abuser plus longtemps de l’hospitalité de la factorerie.

Donc voici mon projet. J’ai cinquante schillings et cent têtes de tabac, que M. Hadley m’a donnés pour avoir mes trois ânes. Ces malheureux ânes que nous avions abandonnés là, je ne me doutais guère qu’ils deviendraient la source de notre nouvelle fortune. Évidemment, je ne suis pas un rajah avec cette fortune, mais c’est la possibilité de regagner Drewin et la maison de mon ami Zachi. Zachi me fera transporter à Fresco, chez mon autre ami Gras. Gras me conduira à Grand-Lahou, et le vapeur de la maison Verdier me ramènera à Grand-Bassam, où M. le résident Desaille nous recueillera ! Pour tout cela je compte quinze jours. Demain nous partirons, un Krouman nommé Gras, qui me sert d’interprète, se charge de me recruter des pagayeurs !

Jeudi 28 mai.

Les pagayeurs discutent, ils trouvent le prix insuffisant, Gras me dit qu’ils veulent chacun une pièce d’étoffe d’avance. Je sors une pièce d’étoffe, résigné à en passer par où il faudra. La pièce n’est pas assez bonne pour ces messieurs. J’en sors une autre. Il faut aussi du tabac. Je donne du tabac, et puis… et puis ils ne partent décidément pas.

C’est comme cela ? vlan ! je casse une pagaie sur la figure de Gras qui veut se jeter sur moi. Mamadou le saisit à la gorge. Gras pousse un hurlement épouvantable et roule à moitié étranglé, ça va dégénérer en bagarre générale… « Au large ! » Et nous voilà partis, seuls, sans Kroumans, sans barreur ! Je prends un aviron de queue, je pousse des « Aï Samba » formidables, la mer est tranquille, le vent est bon, la barre n’est pas trop mauvaise, c’est qu’il ne faut pas la manquer. L’entrée est pleine de requins,.. un bon coup de pagaie, nous passerons… nous passons… nous sommes passés ! Ouf ! il y a un Dieu pour les imprudens. Et avec le courant du San-Pedro, que le môle de l’entrée rejette à l’est, avec la brise qui vient toujours de l’ouest, notre bonne pirogue file comme une mouette. Je vois défiler de loin Half-Pedro, Petit-Pedro, Victory, sa rade et ses villages, et toute cette rive évêque le souvenir d’un temps plus heureux ; comme je regrette ces jours de marche si durs dans le sable, mais où nous étions soutenus par l’espoir du succès !

Un gros steamer est stoppé devant Drewin. La vue du steamer arrêté à un mille de nous me suggère une idée à laquelle je n’avais pas pensé. Si nous pouvions accoster ce vapeur, s’il consentait à nous recueillir ! Et nous voilà souquant de toutes nos pagaies, nous volons. Nous approchons, le cœur battant d’émotion ; le steamer repart, l’hélice fait bouillonner l’eau à l’arrière, il est trop tard ! Alors nous nous mettons à crier, à gesticuler, à faire des signaux avec tout ce que nous possédons. Stupéfait sans doute de voir cette étrange pirogue, plus grande que celles du pays, avec des voiles en soie et des gens si agités, le capitaine stoppe. Bonheur, l’hélice s’arrête, on me lance une corde, j’oublie mon bras, je me précipite pour grimper, et je reste pendu comme un hanneton au bout d’une ficelle, battant le flanc du bateau de mon manche de pagaie. Enfin on s’aperçoit que je ne puis monter, on me hisse, on me conduit au capitaine.

Je sais à peine l’anglais, et encore c’est de l’anglais nègre, que j’ai appris sur la côte ; le capitaine, lui, ne savait pas un mot de français ; eh bien ! je suis persuadé que je lui ai fait un discours excessivement éloquent, et il a très bien compris ! Mais aussi j’étais si ému, je tremblais en parlant comme un écolier, et puis j’avais l’air si minable avec un soulier et une espadrille, un bras avec un bâton, une chemise dix fois trop étroite, une chemise de M. Hadley, et le tout trempé par le passage de la barre.

Bref, dix minutes plus tard, la fameuse pirogue, hissée à bord avec son personnel, venait échouer sur le pont de l’Oil-Rivers qui reprenait sa marche vers Sierra-Leone.

Vendredi 29 mai.

Le médecin du bord m’a posé un appareil silicate, il m’a déclaré que ce ne pouvait être qu’un coup de fusil qui m’avait cassé le bras ; il m’a bandé le pied et je suis maintenant étendu sur le pont, condamné à l’immobilité. Il y a huit passagers à bord, dont un officier anglais, qui parle un peu le français et très bien l’allemand. C’est mon interprète ordinaire. Ces gens-là viennent me regarder comme une bête curieuse ; ils sont persuadés avoir repêché Robinson Crusoé.

Quel repos d’esprit de n’avoir plus cette quotidienne responsabilité de vingt-cinq existences ! Plus de vivres à assurer, de campemens à dessiner, de visées à prendre ; plus de palabres, plus de « cœurs de bambous, » et pourtant de ces jours de misère aujourd’hui finis je regrette quelque chose, je ne sais quoi au juste ; peut-être bien est-ce la liberté, l’initiative, l’activité. Je reprends la vie tranquille… comme elle me paraît vide et inutile après ces deux mois !

Le surlendemain 1er juin, le steamer l’Oil-Rivers me déposait à Sierra-Leone, et juste un mois plus tard, le 1er juillet, après avoir revu Konakry, Sainte-Marie de Bathurst, Dakar et Lisbonne, je rentrais à Paris.

Et maintenant que ce récit est terminé, il me reste un souhait à émettre et un devoir à remplir.

On ne croit plus beaucoup à l’enthousiasme de la jeunesse aujourd’hui, et je me souviens que lors de notre départ ceux qui ne nous ont pas traités de tous se demandaient quel crime nous allions cacher si loin.

Pourtant, quoi de plus tentant que le but qu’on nous proposait ? Aller faire du même coup une exploration et une conquête ; découvrir un coin inconnu dans ce vieux monde si fouillé et faire de ce coin une terre française, réaliser à vingt-trois ans ce que d’autres rêvent toute leur vie de faire, sans jamais l’exécuter ! Qui donc eût décliné pareille offre ? Pour moi, j’ai voué une profonde reconnaissance à ceux qui me l’ont proposé.

Et nous sommes partis, sans vouloir entendre les fâcheux présages, confîans dans la chance qui aime les audacieux et ne nous avait jamais trahis, confîans dans nos santés, avec une inébranlable foi au succès. Or, le destin a voulu que les prophètes de malheur eussent raison ; en route, en plein espoir, tout s’est brisé. A qui la faute ? A l’impossible qui est venu se mettre en travers de notre route ; à nous qui avons voulu le franchir.

Je reviens seul ; le souhait que je voulais émettre, c’est qu’il se rencontre quelque autre occasion pour moi, car en cette expédition je n’ai été que l’auxiliaire : s’il y a quelque mérite au résultat de notre mission, il revient tout entier à celui qui en fut le chef, à ce pauvre Paul Quiquerez. Il a payé de sa vie ce dernier hommage que je lui rends.

C’était là le devoir que j’avais à remplir.


R. DE SEGONZAC.