Dans les Faubourgs (Octave Gillion)

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Parnasse de la Jeune BelgiqueLéon Vanier, éditeur (p. 105-107).


Dans les Faubourgs


  
D’ordinaire je vais au hasard des sentiers.
Des trottoirs, des terrains vagues, dans les quartiers
Où le peuple bourgeois et besoigneux travaille.
J’aime ce tas d’horreurs : l’enfance, la racaille,
Les longs murs, les monceaux de cendre, les marmots
Par dessus, grignotant leur tartine, les mots
Discrets que l’on se dit des portes entr’ouvertes,
Les jardins ravissants d’exiguïtés vertes
Qu’on perçoit tout au fond d’un étroit corridor
Aux pavés bleus, le ciel pourpre et le soleil d’or
Jetant de flamboyants reflets parmi les vitres,
Les petits cabarets propres avec des litres

 
Et des pots reluisants et de toute grandeur,
Les charrettes à bras et l’aboiement grondeur
D’un chien de boulanger, rogue et hargneux cerbère,
Tournant sa morne queue autour d’un réverbère,
La droguerie aux bords peints de vives couleurs,
La lingère et ses draps, la fleuriste et ses fleurs,
Et vers le déclin calme et tiède qui commence
Par un clignotement sidéral, la démence
Des chats sous les hangars, des pigeons sur les toits,
Les ménages aux chocs d’assiettes et de voix,
La chanson continue et brusque des machines
À coudre, les tictacs d’horloge, les cuisines
Où l’on mange. Au premier endroit je vais m’asseoir,
Et sur les toits aigus je vois tomber le soir.

J’aime à trouver au fond populaire des rues
La trace du travail aux grosses voix bourrues.
J’ai la vieille manie étrange des endroits
Accentués d’ombre flétrie et d’angles droits,
Où va mourant le bruit sourd des locomotives,
Où les jaunes buissons aux croissances hâtives,
Vous mordent aux genoux dans l’épaisseur des prés.

Viennent l’heure du soir et les cieux empourprés,
Et le bon gros soleil sur la route endormie
Jetant son adieu plein de vieille bonhomie,
L’engourdissement noir se propage ; les coins
Ont des ombres de plus et des enfants de moins ;

 
Le pavé retentit des chevaux qu’on dételle ;
Les arbres grelotants découpent leur dentelle
En plein azur. Le grand silence plus épais
Sur la grande noirceur jette la grande paix.
Le ciel clair est troué de nuages maussades.
Les boutiquiers ont mis des quinquets aux façades.
Les femmes aux bras nus marchant à reculons
Sur les trottoirs mouillés promènent leurs torchons.
Les carreaux des maisons s’éclairent, et muettes,
Passent sur les rideaux de noires silhouettes.
Sur quelque seuil où l’on chuchote en se touchant
De très près, j’aperçois, indiscret, m’approchant,
Un rustre en tête à tête avec une servante.
Passons. L’amour parfait d’une ombre s’épouvante.
Les chariots, dans un demi-jour partiel,
Renversés sur le dos lèvent les bras au ciel ;
Et je rentre chez moi, bien loin, à la campagne,
Où je suis constructeur de châteaux en Espagne.