De l’Allemagne en 1860 - Les gouvernemens et les gartis au-delà du Rhin

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De l’Allemagne en 1860 - Les gouvernemens et les gartis au-delà du Rhin
Revue des Deux Mondes2e période, tome 30 (p. 202-224).
DE
L’ALLEMAGNE EN 1860

LES GOUVERNEMENS ET LES PARTIS AU-DELA DU RHIN.

Die Deutsche Natiotialeinheit, par M. Max Wirth ; Francfort 1859.

Quiconque a visité récemment les diverses parties de l’Allemagne a dû être surpris du mouvement d’opinion qui s’y manifeste, et a pu recueillir sur tous les points de la confédération les symptômes d’un trouble politique profond. Tandis que d’autres peuples se reposent dans une virile confiance, ou se laissent enivrer par un heureux optimisme, en Allemagne les esprits s’assombrissent, les intérêts s’alarment, l’honneur national s’irrite, la patience germanique se lasse : pour tout dire en un mot, l’Allemagne est mécontente. Elle est mécontente de son organisation fédérale, qui la divise et la condamne à l’impuissance au milieu des graves événemens où se jouent les destinées européennes, mécontente de ses princes, dont la politique manque à son gré de suite et de fermeté, mécontente de ses partis, qui servent d’étroites passions, au lieu de servir la patrie commune. A entendre les ennemis de l’Autriche, cette puissance a préparé les divisions et les dangers présens de l’Allemagne par une politique imprévoyante, systématiquement hostile à tous les intérêts libéraux ; si l’on écoute au contraire les défenseurs de l’Autriche, c’est la Prusse qui a fait tout le mal par ses tergiversations, sa prudence, qui trop souvent ressemble à de la duplicité : elle a laissé affaiblir l’Allemagne en séparant sa cause de celle de l’Autriche, et si aujourd’hui elle se rapproche de sa rivale à la dernière heure, c’est qu’elle est inquiète pour elle-même. — Triste état que celui d’un pays où toute l’intelligence politique s’épuise dans des luttes et des discordes continuelles, où elle s’use et se dévore en quelque sorte elle-même sans se féconder ni laisser de fruits durables!

Le mal dont souffre l’Allemagne n’est pas nouveau, et la crise de 1860 n’est pas la première qui le révèle. Les agitations et les angoisses de cette grande nationalité, qui occupe le cœur même de l’Europe, ont leur origine dans la contradiction qui éclate entre les vœux, les ambitions, les espérances mêmes du peuple allemand et les formes politiques que l’histoire lui a léguées, et qu’il ne s’est jamais senti le courage de briser. L’unité allemande, réalisée dans les arts, les lettres, les sciences avec un tel éclat et une si incontestable grandeur, rencontre dans le domaine des faits d’insurmontables difficultés. Autant la pensée a de hardiesse, autant l’action subit d’entraves. Tandis que la philosophie et le génie littéraire ont de sublimes élans, la politique ne se meut qu’avec timidité, à travers des écueils sans nombre, avec des précautions infinies, sans savoir le but où elle tend. Cette opposition, qui longtemps ne s’est trahie que par de sourds mécontentemens, éclate aujourd’hui; elle est sentie avec d’autant plus de vivacité que les puissances européennes, arrachées à ce long calme auquel une paix de quarante ans les avait accoutumées, cherchent maintenant à se fortifier par tous les moyens, et se montrent toutes préoccupées d’agrandir leur influence. L’Allemagne a vu les grandes puissances tirer deux fois l’épée pour vider leurs querelles. Spectatrice muette et presque dédaignée, elle n’a pu se mêler au combat, et le seul de ses membres qui ait pris part à ces luttes gigantesques en est sorti vaincu et humilié.

Non-seulement l’Allemagne est persuadée que son organisation actuelle ne suffit pas à satisfaire son ambition politique, elle semble même la croire impuissante à garantir sa sécurité; mais, dans son désir de la changer, elle ne sait par où commencer et ignore à qui elle confiera cette difficile mission. Au lieu de s’emporter en plaintes, elle ferait mieux de rechercher avec soin les origines d’un état de choses qui lui pèse; elle serait bien près alors peut-être de trouver les moyens d’y mettre un terme. Cet examen du malaise d’un grand pays, d’anciens et récens souvenirs nous invitent à l’essayer; mais, pour bien comprendre comment se sont usés les organismes politiques de l’Allemagne, il ne sera pas inutile de jeter un regard vers le passé, de montrer d’abord quels événemens ont préparé et mûri une situation si pleine de troubles et de difficultés; puis il faudra examiner cette situation en elle-même, indiquer successivement l’attitude des gouvernemens et des partis en présence des questions qui préoccupent l’Allemagne. De cet examen on verra, je l’espère, se dégager par degrés les élémens avec lesquels peut s’opérer la reconstitution future de l’Allemagne, les principes auxquels peuvent servir d’appui tant de forces encore indécises et mal disciplinées, mais capables de se pondérer en vue d’une action salutaire et libérale en Europe.

L’unité allemande est la préoccupation constante d’une foule d’esprits au-delà du Rhin; aussi n’est-il pas étonnant qu’on fouille les archives de l’histoire pour en chercher les germes jusque dans le passé le plus lointain. Cette tentative vient récemment encore d’être renouvelée dans un ouvrage dû à M. Max Wirth, déjà connu par de bons travaux sur l’économie politique. Dans ce dernier livre, intitulé l’Unité nationale allemande, l’histoire si confuse de l’Allemagne est interprétée tout entière au point de vue des préoccupations de notre temps, et si ce système conduit l’auteur à quelques erreurs historiques, son œuvre y gagne une clarté et une vivacité bien rares dans ce qui nous arrive de l’autre côté du Rhin. Il est un point qui ressort nettement des recherches de M. Wirth, c’est que l’unité allemande avait trouvé autrefois son expression dans l’institution du saint-empire sous la forme qui convenait le mieux à la société du moyen âge. Dans le cadre artificiel des cercles, la vie féodale trouva son développement le plus complet : les propriétés seigneuriales se morcelèrent librement, les rapports de suzeraineté et de vassalité se multiplièrent à l’infini, les institutions provinciales et communales se fondèrent, les villes unies par des intérêts communs se liguèrent entre elles. Au moment où éclata la révolution française, la division en cercles subsistait encore malgré l’heureuse tentative de la maison de Brandebourg, qui avait brisé les liens de l’organisation féodale et s’était créé par les armes un royaume indépendant. La dignité impériale avait conservé un immense prestige sur l’esprit des populations allemandes, bien qu’il ne fût plus fondé que sur la tradition historique et la puissance des souvenirs.

Le saint-empire disparut au milieu des désastres de la guerre et de l’invasion : François II dut renoncer solennellement à son titre d’empereur d’Allemagne et de roi des Romains, et délier les électeurs, princes ou états de tous leurs devoirs. L’œuvre de Charlemagne tombait devant l’épée de Napoléon; mais elle avait duré mille ans, tandis que les combinaisons factices que Napoléon imposa à l’Allemagne furent emportées par le premier choc des événemens.

Le sentiment de l’unité nationale, sous la forme qu’il revêt aujourd’hui, prit naissance dans les grandes guerres qui mirent aux prises la nation germanique et la nation française au commencement du siècle, dans la honte de nombreuses défaites, dans les douleurs de l’invasion et de l’occupation étrangère, enfin dans l’ivresse d’une victoire presque inespérée. On sait que les satisfactions et les illusions de ce sentiment populaire ne furent pas de longue durée : les espérances nées pendant la guerre de l’indépendance se dissipèrent presque aussi vite que la fumée des batailles. Les rivalités, les luttes d’influences, les oppositions d’intérêts, se révélèrent nettement dans la nouvelle organisation qui fut imposée à l’Allemagne en 1815, et qu’elle a conservée jusqu’à nos jours.


I.

Le rôle important que la Prusse avait joué dans la guerre de la libération plaçait cette puissance en face de l’Autriche, dans une situation agrandie. Il ne pouvait être question de rétablir l’empire au profit de l’Autriche, qui s’appliqua dès lors à retrouver indirectement la prépondérance en favorisant de tout son pouvoir les prétentions des princes allemands, dans l’espoir de les attirer à sa cause et de s’en faire un appui. Les hommes d’état prussiens, et à leur tête un hardi et intelligent patriote, l’illustre baron de Stein, s’étaient fait de la nouvelle confédération qu’on se préparait à créer une tout autre idée que les représentans du principe de la légitimité, auxquels M. de Metternich prêtait l’appui de sa réputation et de son influence. Les premiers comprenaient que la confédération ne serait qu’un vain mot, si ceux qui devaient en faire partie ne consentaient pas à renoncer à une portion de la souveraineté au profit d’un pouvoir central fortement constitué. M. de Metternich défendait au contraire les droits absolus et inaliénables des princes; il ne voulait voir dans la confédération qu’une simple agglomération de souverains où l’Autriche se réservait de recruter des alliés, au besoin même contre la Prusse. M. de Stein, touché du patriotisme que le peuple avait déployé pendant la guerre, alors que tant de princes avaient présenté le triste spectacle des lâchetés et des trahisons, réclamait dans la nouvelle constitution un certain nombre de droits communs à tous les Allemands, demandait la garantie du pouvoir central contre les empiétemens des souverains, et voulait ainsi placer un minimum de liberté politique sous la tutelle de l’union entière. M. de Metternich, ennemi déclaré de tout libéralisme, repoussa ces clauses protectrices en évoquant devant les souverains le fantôme de la démagogie; il multiplia les intrigues et les négociations avec les puissances secondaires et les gouvernemens étrangers, pour enlever toute chance de succès aux efforts de la Prusse. De leur côté, la Bavière et le Wurtemberg refusèrent de discuter les projets où il serait question de garantir des libertés politiques communes aux diverses parties de l’Allemagne. En vain le baron de Stein s’efforça-t-il de rattacher à ses plans l’empereur Alexandre, et obtint-il un moment de ce souverain, si écouté dans les conseils de la coalition, une déclaration favorable aux intérêts du peuple allemand. Les temporisations habiles et les artifices de M. de Metternich finirent par triompher des bonnes intentions des diplomates prussiens, trop faiblement appuyés par leur propre souverain, et dans ce travail de reconstitution générale de l’Europe qui succéda à la chute de l’empire français, il se trouva, chose étrange, qu’à part les arrangemens territoriaux, les vainqueurs furent moins bien traités que les vaincus.

Un mot de M. de Stein caractérise nettement l’œuvre qui sortit du congrès de Vienne : « Il est beaucoup question des princes médiatisés dans l’acte fédéral, mais très peu du peuple allemand.» Une expérience de plus de quarante années a fait ressortir toutes les conséquences de cette contradiction. La reconnaissance implicite des droits absolus des souverains, jointe au dualisme de plus en plus prononcé de l’Autriche et de la Prusse, a enlevé toute valeur pratique à la constitution fédérale. L’autorité de la diète s’est trouvée plutôt nominale que réelle : quand les deux grandes puissances s’entendent sur un point, elles entraînent tout le reste, mais leur accord n’a que la durée et les caractères d’une alliance ordinaire; quand au contraire elles sont divisées, chacune d’elles attire de son côté quelques puissances secondaires, comme une planète se fait suivre de ses satellites; tout le mécanisme de la confédération se trouve arrêté, et les efforts en sens contraire ne produisent qu’une tension pénible et l’immobilité. Aussi Francfort peut-il à bon droit être appelé le « tombeau des protocoles. » Les propositions, les contre-propositions, les amendemens vont s’enterrer les uns après les autres dans les comités de la diète : on sait bien ce qui peut y entrer, on ne sait guère ce qui en sort. Les résolutions de l’assemblée fédérale ne sont prises qu’après les négociations préliminaires des cabinets. La diète est devenue ainsi une chambre d’enregistrement, elle n’est point une chambre souveraine.

Il n’y a pas lieu de regretter à certains égards que, par la gênante organisation qu’elle a consenti à se donner, l’Allemagne se soit condamnée à une sorte d’inertie comme puissance collective : on ne peut considérer comme un très grand mal ce qui empêche une nation de se jeter à la légère dans les complications de l’action extérieure, ce qui sert de frein à l’esprit de violence et d’aventures; mais ce ne sont pas seulement des satisfactions de ce genre qui ont été refusées à la nation allemande : les actes de la vie intérieure y ont été également rendus difficiles, et le développement des institutions libérales y rencontre de continuelles et souvent d’insurmontables entraves. Les apologistes de l’Autriche peuvent soutenir, et non sans raison, qu’en 1815 le sentiment national, tel qu’il s’est révélé depuis, n’existait avec quelque vivacité qu’en Prusse, et que là même il revêtait une couleur plutôt prussienne qu’allemande; rien ne peut cependant justifier l’esprit qui fit rejeter de la constitution fédérale tout ce qui aurait pu préparer la solidarité des diverses parties de l’union par des lois communes, par une organisation économique semblable et par la jouissance de droits politiques égaux. L’article 13 du pacte fédéral spécifiait que dans tous les états de la confédération il serait établi une constitution ; mais on ne donna aux peuples aucun moyen légal et pratique pour faire valoir ce droit. L’article 13 resta ainsi et reste encore aujourd’hui sans aucune sanction. L’acte fondamental ne définissait d’ailleurs en aucune façon les bases générales des constitutions particulières et la nature des rapports qui doivent s’établir entre les souverains et les sujets. La diète eut pour mission d’intervenir en certains cas dans les débats des princes; mais sa compétence ne fut pas étendue aux conflits des gouvernemens et des peuples. Aussi a-t-on vu les princes, dans le Hanovre et la Hesse électorale par exemple, donner, retirer, corriger, suspendre les constitutions au gré d’une peur et d’une confiance également passagères, et affaiblir ainsi par leurs propres actes le respect de la légalité. Là même où, comme en Saxe, en Bavière, en Wurtemberg, les formes constitutionnelles ont été adoptées avec quelque suite, elles n’ont été souvent qu’un appareil servant à couvrir une autorité à peu près absolue; par la servilité ministérielle, le patronage, la police, la vénalité de la presse, les princes ont retrouvé indirectement ce qu’ils semblaient abandonner. L’histoire peut livrer dédaigneusement à la satire, sinon à la comédie, les petites tyrannies plus ou moins mitigées par la douceur des mœurs et l’amour des beaux-arts, les ministres dont la morgue semble en raison inverse de la grandeur des états qu’ils administrent, les princes dont l’esprit profond ne s’aventure guère hors des chapitres de la liste civile ou de l’uniforme de leurs régimens; mais le mauvais gouvernement dans les petits états a eu souvent pour excuse et quelquefois pour raison celui des grandes puissances dont ils subissaient la pression et recevaient les inspirations. L’Autriche a pu invoquer en faveur de son système de politique intérieure la nécessité d’assurer l’unité d’un vaste empire composé des parties les plus hétérogènes; mais la Prusse s’est souvent montrée aussi peu libérale que l’Autriche : le peuple prussien n’a-t-il pas dû attendre pendant trente-deux ans cette constitution que le congrès de Vienne avait promise à toutes les parties de l’Allemagne? Et naguère où aurait-on pu citer rien de semblable aux fantaisies féodales et théologiques qui semblaient à Berlin se donner à tâche de révolter le bon sens public? Les gouvernemens allemands, si avares de libertés, ne savent pas même toujours depuis quarante ans préserver la fierté nationale ; on les a vus à certaines périodes, et notamment après 1830, reconnaître presque ouvertement le patronage de la Russie contre la révolution et, faut-il l’ajouter? contre la France. En cherchant à rallier à sa cause l’empereur Alexandre, le baron de Stein avait une excuse dans la générosité de ce souverain, dans son amour avoué, malheureusement inégal et fantasque, des idées libérales; en flattant l’orgueil sans frein de l’empereur Nicolas à une époque où ils pouvaient se faire illusion sur la force véritable de la Russie, les souverains allemands courtisaient l’adversaire le plus décidé du libéralisme moderne.

La politique d’immobilité et de compression eut un terrible réveil en 1848; arrachée tout à coup à une longue torpeur, l’Allemagne crut un moment trouver dans la révolution le remède à ses maux et le moyen de réaliser l’unité; mais on vit bientôt tout ce qu’il y avait de chimérique dans ces espérances. On entendit discuter à Francfort, dans l’église de Saint-Paul, au milieu des questions constitutionnelles, des problèmes religieux et métaphysiques : on ressuscita l’idée de l’empire par amour de la tradition historique ; mais l’institution rajeunie n’était qu’une construction artificielle, une superfétation imposée aux gouvernemens germaniques. On vit dans un fantôme de gouvernement, où l’unité allemande trouvait pour la première fois une expression éphémère, un ministre des finances sans trésor, un ministre de la marine sans flotte, un ministre de la guerre sans armée. L’empereur lui-même manquait à l’empire; le roi Frédéric-Guillaume IV, prince aimable et versatile, ayant toutes les qualités excepté celles qui sont nécessaires aux grands souverains, repoussa la couronne que lui offrait la révolution; sa main débile était incapable de supporter un fardeau que l’épée seule de son glorieux aïeul aurait pu soutenir. La figure effacée de l’archiduc autrichien qui fut pour un jour revêtu du vicariat de l’empire ne fit que passer devant les yeux du peuple allemand. Aucune des calamités des époques révolutionnaires ne fut épargnée à l’Allemagne; elle fut livrée à tous les entraînemens qui parfois poussent rois et nations vers les plus redoutables extrémités. Les appels sonores à l’unité se perdirent dans le bruit fratricide des guerres civiles, et Francfort célébra le nouvel empire par des combats au lieu des solennelles agapes auxquelles elle conviait jadis toute la Germanie. Aussitôt que le triomphe définitif de l’Autriche fut assuré en Italie et en Hongrie, la réaction sévit d’un bout à l’autre de l’Allemagne; le parlement national disparut devant les souverains irrités, et la fièvre révolutionnaire fut suivie d’une longue et douloureuse prostration.

Bien que l’œuvre du parlement de Francfort ait échoué sans laisser aucune trace, c’est là pourtant qu’il faut chercher l’expression des besoins de l’Allemagne moderne, des principes et des tendances qui la divisent, le germe des dénominations qu’ont acceptées les partis. On comptait dans le parlement national une minorité démocratique et républicaine, qui suppléait au nombre par l’audace et la violence; ce parti, on peut l’affirmer, n’avait guère de racines dans un pays où toutes les fautes des princes n’ont pu encore détruire les traditions monarchiques. A côté des républicains, prêts, malgré leurs préférences personnelles, à se soumettre aux volontés exprimées du peuple allemand, la minorité renfermait encore ceux qu’on nommait les diplomates conservateurs, qui demandaient le maintien pur et simple de l’ancien ordre de choses, ou ne consentaient qu’à des changemens insignifians. Ceux qu’on appelait les constitutionnels, et qui possédaient une incontestable majorité dans la chambre, voulaient rétablir l’empire, mais au profit de la Prusse, en l’appuyant sur de larges institutions représentatives : une chambre du peuple, composée de représentans élus directement dans toute l’Allemagne, et une chambre des états devaient former le parlement de la nation. Le parti constitutionnel professait une haine profonde contre l’Autriche et cette politique impitoyable qui n’avait connu d’autres armes que la censure, les prisons, l’intolérance religieuse, la police, d’autre objet que l’abaissement du peuple et l’extinction de toute idée libérale. Décidé à ne pas offrir la suprématie à une puissance qui avait si longtemps contribué à arrêter le libre développement de l’Allemagne, et prévoyant bien que l’orgueilleuse Autriche n’abaisserait pas ses prétentions devant un empereur prussien, alors surtout qu’il aurait reçu l’investiture populaire, ce parti était prêt à rejeter l’Autriche de la nouvelle organisation politique : il reçut le nom de parti de la Petite-Allemagne par opposition à ceux qui, malgré les fautes de l’Autriche, voulaient encore lui laisser une place dans une grande Allemagne. Les constitutionnels, en parlant d’exclure l’Autriche de cette Allemagne libérale qu’ils rêvaient, se laissèrent entraîner par une défiance trop méritée à une extrémité où l’opinion générale ne pouvait les suivre. Au nom de quel principe prétendaient-ils donner à l’Allemagne de nouvelles lois? Au nom de cette unité si longtemps attendue et souhaitée, et ils voulaient porter eux-mêmes à ce principe le premier et le plus redoutable coup ! Les constitutionnels de 1848 ne tardèrent pas à s’amoindrir encore par leur attitude dans l’affaire des duchés soulevés contre le Danemark : en approuvant l’armistice que les menaces de la Russie arrachèrent à la Prusse, ils blessèrent vivement les susceptibilités du sentiment national, qu’ils avaient tant cherché à exalter. Ce parti, honnête et composé d’hommes éminens, mais peu habitués à la vie publique, se compromit à plaisir par l’indécision et la faiblesse : tandis qu’il proclamait par la bouche de son regrettable président, M. Henri de Gagern, que le parlement national était souverain, il se laissait entraîner, dans toutes les occasions, vers le parti des princes par une frayeur exagérée des fureurs démocratiques ; il perdit ainsi la popularité sans réussir à gagner la confiance et l’appui des souverains. Le parti de Gotha, — tel est le nom que reçut le parti constitutionnel ou de la Petite-Allemagne quand il se sépara de l’assemblée de Francfort, — après avoir eu un instant l’espoir de régénérer l’Allemagne, eut bientôt la douleur de voir la direction politique de la Prusse tomber aux mains du parti féodal de la croix. La réaction opérée au nom du principe d’autorité fut complète; les violences et les injustices se couvrirent du manteau de la religion, et durant quelques années l’opposition libérale parut renoncer à tout, même à l’espérance.

Pendant cette longue période qui sépara 1815 de la révolution de 1848, et dont je viens de retracer les traits principaux, nous voyons l’Allemagne condamnée à la léthargie par la politique de M. de Metternich, dont l’influence prépondérante s’impose à la confédération entière. Le peuple perd par degrés toute confiance dans la diète, devenue l’instrument muet et docile de cette politique, sans savoir pourtant quels remèdes apporter aux vices de l’organisation fédérale; il s’habitue à tourner ses regards vers la Prusse, régénérée par les salutaires réformes de M. de Stein, et à y chercher, sinon un sauveur, au moins un contre-poids à l’influence détestée de l’empire autrichien. Les patriotes, exclus de la politique active par la jalousie des gouvernemens, appliquent leurs soins, dans toutes les provinces, à favoriser la régénération intellectuelle et morale du pays : ils éveillent et sanctifient le sentiment de l’unité nationale, dont ils font comme l’âme de cette renaissance littéraire et philosophique qui a jeté sa vive lumière sur le XIXe siècle; mais l’œuvre de la littérature, des écoles, des tribuns, ne pénètre que lentement dans les couches les plus profondes de la société, et l’esprit public ne se montre pas encore prêt à l’unité, quand, à la faveur des agitations de 1848, l’organisation politique de l’Allemagne se trouve tout d’un coup remise en question. L’esprit de cette opposition, si longtemps condamnée à s’agiter, en dehors du mouvement pratique des affaires, dans le domaine de la science pure, se trahit alors dans la constitution du parlement de Francfort, inapplicable et féconde en contradictions; le fruit de trente années d’études et de luttes périt en un seul jour. Si, pendant cette phase de l’histoire allemande qui se termine par le triste avortement de 1848, le dualisme de plus en plus prononcé de l’Autriche et de la Prusse, aboutissant enfin à une hostilité déclarée et à une véritable décomposition du corps fédéral, est le caractère dominant de la politique allemande à l’intérieur, à l’extérieur on la voit sans force et sans voix, trop souvent soumise à l’influence de la Russie. Les déchiremens et les luttes intestines se révèlent par les humiliations du dehors, et l’empire autocratique du Nord, cachant sa faiblesse véritable sous une agressive insolence, reste pendant trente ans le fantôme importun de tous les libéraux allemands.


II.

Une période de découragement et d’immobilité politique suivit la crise de 1848. Les souverains allemands ne se préoccupèrent que de détruire tous les vestiges de la révolution, d’effacer de leurs constitutions les articles que la frayeur leur avait arrachés; ils applaudirent à tous les événemens qui fortifièrent la réaction en Europe et consacrèrent la défaite des principes constitutionnels. L’esprit public se réveilla pourtant, après plusieurs années de torpeur, sous l’influence de deux grands faits : l’avènement du prince-régent en Prusse et la guerre d’Italie. L’arrivée au pouvoir d’un prince qui inaugura une politique sincèrement constitutionnelle, qui choisit de son plein gré un ministère parmi les libéraux, rendit la confiance et l’espoir à tous les amis de la liberté en Allemagne, et fit entrer sa politique intérieure dans une phase nouvelle. La guerre d’Italie tirait en même temps la politique extérieure de la confédération d’une longue inertie, et posait au peuple allemand les plus graves et les plus redoutables problèmes. Essayons de marquer la nouvelle direction de l’esprit national sur le double terrain des questions étrangères et de la politique intérieure.

La rapidité avec laquelle la guerre d’Italie fut engagée et presque aussitôt finie ne permit pas à la confédération de jouer un rôle actif dans ce grand drame, où l’un de ses membres essayait tout seul de soutenir l’honneur des armes allemandes. Les hostilités étaient terminées avant que la question de guerre ou de paix eût même été posée à Francfort. Cependant la neutralité des gouvernemens allemands ne fut pas due uniquement aux lenteurs proverbiales de la diète. Par le système politique où elle s’était si longtemps obstinée. l’Autriche s’était profondément aliéné tout ce qu’il y avait de libéraux en Allemagne, et les amis du gouvernement constitutionnel, satisfaits de voir le prince-régent entrer franchement dans la pratique du régime parlementaire, ne pouvaient se défendre d’une certaine sympathie pour le Piémont. On apercevait même une analogie directe entre ce qu’un député prussien nommait le parvenu italien, défendant contre l’Autriche les droits de l’Italie, et le parvenu allemand, dont la mission est de défendre contre la même puissance les droits des peuples germaniques. Le parti de Gotha attribuait à l’Autriche tous les malheurs de l’Allemagne, et lui avait voué une haine presque égale à celle des Italiens. Pour montrer jusqu’où certains esprits poussaient la méfiance, on peut rappeler qu’un député prussien, en félicitant le gouvernement de n’avoir point pris part à la guerre, alla jusqu’à dire que si la Prusse avait pris les armes, l’Autriche aurait certainement fait la paix aux dépens de son alliée et abandonné à la France les provinces rhénanes pour conserver la Lombardie. Mais l’Allemagne entière était loin de partager des sentimens aussi outrés. Dans le peuple, surtout dans les provinces du midi de l’Allemagne, plus rapprochées de l’Autriche, on ne voyait pas avec indifférence diminuer le prestige militaire d’une puissance dont l’armée avait été longtemps considérée comme le plus sûr boulevard de la confédération. La Prusse fut même au moment de perdre une partie de sa jeune popularité en essayant de résister aux entraînemens qui voulaient la pousser immédiatement au secours de l’Autriche.

La paix aurait dû mettre un terme aux inquiétudes de l’Allemagne, mais elles furent entretenues par les événemens qui la suivirent. Les changemens qui donnèrent à la France, du côté de l’Italie, la frontière des Alpes et la Savoie ramenèrent l’attention de beaucoup d’esprits sur la question des frontières du Rhin. Les mots comme les idées ont quelque chose de contagieux, et la crainte que les assimilations exprimées au sein même du parlement prussien ne fussent poussées à leurs dernières conséquences souleva les alarmes de l’Allemagne, et devint le signal d’une agitation que rien ne semble pouvoir encore calmer.

L’hostilité contre la France n’est heureusement qu’un des traits de l’agitation actuelle. Nous l’avons dit, si la guerre d’Italie a provoqué une vive sollicitude pour les questions de politique étrangère, l’avènement du prince de Prusse a déterminé des aspirations non moins vives vers un meilleur système de politique intérieure. La transformation, l’élargissement, si l’on peut ainsi dire, du parti constitutionnel, est un des résultats notables de cette situation. Il n’est plus question, comme en 1848, d’exclure l’Autriche de l’Allemagne régénérée : on voudrait voir le régime libéral étendre sa bienfaisante influence d’un bout à l’autre du monde germanique, et des faits récens prouvent qu’il y a là plus qu’un vain espoir.

Le patriotisme allemand doit compter avec trois forces politiques, avec l’Autriche, la ligue des états secondaires et la Prusse. L’Autriche entre en ce moment dans une voie nouvelle, et vient de sortir, par une grande mesure politique, de la crise où elle s’agitait péniblement depuis la guerre d’Italie. Elle montre qu’elle sait, au milieu des complications les plus redoutables, prendre un parti héroïque, et il y a dans ses énergiques efforts un spectacle qui peut exercer sur le reste de l’Allemagne une salutaire influence. Les libéraux allemands ne seront sans doute pas satisfaits complètement de la solution que viennent de recevoir les problèmes constitutionnels débattus dans le conseil agrandi de l’empire autrichien ; leurs vœux s’y étaient fait entendre avec une grande éloquence par l’organe de M. Maager, de la Transylvanie, l’un des rares personnages qui ont montré dans cette assemblée politique les qualités et la hauteur de vues d’un véritable homme d’état. Il s’éleva avec chaleur contre un concordat indigne d’un descendant de Joseph II, condamna le système de centralisation bureaucratique inauguré depuis 1848, réclama de larges libertés et les garanties sérieuses de la loi pour la presse, si longtemps avilie et soumise aux caprices de l’administration; mais il fit en même temps des réserves en faveur de l’unité de l’empire, et, pour la fonder sur des bases durables, proposa de l’appuyer sur un véritable gouvernement constitutionnel. La voix de M. Maager et de quelques autres s’est perdue au milieu d’appels unanimes aux anciennes constitutions provinciales, au droit historique, à l’autonomie. On entendait déjà gronder la révolution du côté de la Hongrie, et cette Irlande autrichienne avait déclaré que rien ne pouvait la satisfaire que le rétablissement de son antique constitution. Il serait prématuré de porter un jugement sur le diplôme impérial du 20 octobre ; il faut cependant remarquer que le gouvernement, tout en obéissant aux exigences redoutables qui l’assiégeaient, y a fait toutes les réserves compatibles avec le nouvel ordre de choses en faveur des droits et des intérêts populaires; les nécessités mêmes de la monarchie, qui rend à l’aristocratie provinciale toute la puissance qu’elle lui avait enlevée, tendront de plus en plus à la pousser vers les idées libérales, et il est permis de voir dans le nouveau conseil d’état de l’empire, destiné à garantir l’unité de la monarchie et à en régler les affaires générales, le germe d’un véritable parlement constitutionnel. Quoi qu’il en soit, l’Autriche, préoccupée de conserver l’intégrité de son empire et prête à recommencer une nouvelle expérience politique, ne peut aujourd’hui prétendre à la suprématie en Allemagne. Les sacrifices mêmes qu’elle s’impose en faveur des nationalités étrangères lui donnent moins de droits à entraîner les autres puissances allemandes dans son cercle d’action.

La seconde force politique en Allemagne réside dans les états secondaires, isolément peu considérables, mais formant par leur agrégation une puissance à peu près égale à celle de la Prusse : avec l’esprit qui anime les souverains allemands, la ligue des états secondaires ne pourrait avoir d’autre objet que de perpétuer le statu quo; il n’en est pas un seul qui ait la volonté ou l’ambition de conduire l’Allemagne vers de nouvelles destinées et de se mettre à la tête d’un mouvement libéral. Serait-ce le roi de Hanovre, condamné par une cécité prématurée à être l’instrument d’une étroite camarilla, n’ayant d’autre ambition que celle d’effacer les dernières traces de l’agitation de 1848? Serait-ce le roi de Wurtemberg, âgé de quatre-vingts ans et devenu, par l’expérience d’un long règne, le Nestor des princes allemands? Grâce à la facile popularité que donne une bonhomie sympathique aux mœurs nationales, ce souverain a traversé plus heureusement que tous les autres la crise de la dernière révolution ; mais depuis il s’est, comme eux, jeté dans le mouvement réactionnaire : on l’a vu notamment soutenir les injustes prétentions d’une noblesse assez avide pour réclamer un supplément à l’indemnité déjà si considérable qu’elle obtint en 1848 pour le rachat des dernières corvées. Que dire des autres souverains? Le roi de Bavière, prince trop jeune encore pour jouir d’une grande autorité dans leurs conseils, a dû la popularité à son seul avènement, qui mettait fin à de si honteux désordres: il a appelé auprès de lui des écrivains allemands persécutés dans leurs provinces; il se montre assez soucieux des intérêts généraux de l’Allemagne et favorable à l’union, mais à une union où serait trop sentie la prépondérance autrichienne. Le roi de Saxe, figure austère et triste, accablé sous le poids de nombreux malheurs domestiques, est rattaché à l’Autriche par de nombreux liens de famille, et l’excellente administration de son royaume empêche à peine les sympathies populaires de se porter du côté de la Prusse malgré de longues rancunes qui datent de 1815. Tous ces rois, ainsi que ces princes d’un rang inférieur qui forment autour d’eux une cour si nombreuse, sont avant tout préoccupés de conserver leurs couronnes, sauf le duc de Saxe-Cobourg, qui s’est fait le patron des unitaires allemands. N’a-t-on pas entendu le ministre de Hanovre, M. de Borries, après les débats du parlement prussien où la diète de Francfort avait été attaquée avec une extrême violence, jeter le premier cri d’alarme d’un sauve-qui-peut politique, et déclarer hautement à la tribune, dans la perspective d’une dissolution de l’union fédérale, que les princes allemands pourraient un jour se trouver amenés à conclure des alliances particulières, ou même des alliances avec des puissances étrangères? Cette imprudente déclaration souleva une patriotique indignation d’un bout à l’autre de l’Allemagne; mais le roi de Hanovre conserva son ministre et lui donna peu après des marques éclatantes de sa faveur.

A la suite des débats du parlement prussien qui avaient provoqué la sortie intempestive de M. de Borries, on vit les gouvernemens des petits états, par crainte d’être absorbés dans ce qu’on nomme un peu vaguement l’hégémonie prussienne, se concerter entre eux en vue de former une ligue capable de résister aux prétentions de la Prusse. Le ministre de Saxe, M. de Beust, chef d’un cabinet presque aussi impopulaire que l’était naguère celui de M. de Manteuffel, se fit l’âme de ce mouvement, et s’efforça de nouer une alliance entre les quatre royaumes secondaires de Saxe, de Wurtemberg, de Bavière et de Hanovre. Ces intrigues éclatèrent au grand jour surtout quand la Prusse, en prévision d’éventualités qui pourraient engager les forces entières de la confédération, proposa à la diète des changemens dans l’organisation de l’armée fédérale. Le commandement de cette armée a jusqu’ici été dévolu à l’Autriche seule; la Prusse, par des raisons militaires et politiques, demanda que les forces de la confédération reçussent pendant la guerre un double commandement, et qu’une armée du nord fût conduite par elle-même, une armée du sud par l’Autriche. La diète repoussa cette proposition. Plus tard, la question de la réforme militaire fut reprise dans une conférence des états secondaires à Wurtzbourg, et l’on vit se produire une tentative pour créer une armée du centre, formée par les contingens des puissances de deuxième et de troisième ordre. On crut remarquer que cette combinaison ne reçut que peu d’encouragemens de la part de la Bavière. Ce royaume, moins considérable que la Prusse et l’Autriche, l’est pourtant plus que le Hanovre, la Saxe et le Wurtemberg; aussi tantôt le voit-on entrer dans les plans des petits états, tantôt aspirer au rôle de grande puissance, ou tout au moins à la suprématie parmi les états secondaires.

Toutes ces intrigues se croisent au-dessus du peuple allemand sans qu’il y attache une grande importance et se donne la peine d’en démêler les mystères et les complications; les courans qui entraînent la pensée populaire et ceux auxquels s’abandonnent les princes ne se rencontrent presque jamais. On me racontait récemment qu’une princesse à Dresde, regardant par une fenêtre le beau pont jeté sur l’Elbe et sans cesse traversé par une foule animée, s’était prise à dire avec un profond soupir : « Que ces gens sont heureux de passer le pont à pied! » Mais une bien plus grande distance sépare les princes de leurs sujets dans l’ordre moral : ils ne cherchent point leur force dans une entente commune, dans ces communications où un souverain s’adresse ouvertement à l’opinion publique; ils sont habitués à la demander au patronage des grandes puissances. Le peuple le sait; il les voit, dans toutes les crises de la politique européenne, se réfugier auprès de leurs protecteurs, comme les brebis se serrent autour du berger pendant la tempête. Ils ont couru à Bade avec un empressement qui trahissait leurs inquiétudes, et il a fallu les écarter de Varsovie. Les petits états tournent dans l’orbite des grandes monarchies du nord et du midi, et n’ont que par courts accès l’ambition d’avoir une politique propre et indépendante. Quand ils manifestent cette prétention, on peut être sûr qu’ils agissent indirectement en faveur de l’Autriche.

Comme contre-poids aux forces de l’Autriche et des petits souverains reste la Prusse : c’est elle que l’Allemagne libérale invoque sans relâche. La monarchie du nord, prospère, maintenant l’ordre dans ses finances, unissant toutes ses provinces par l’amour de libertés communes, lui offre un point d’appui naturel; elle est devenue le représentant des idées de progrès et de réforme malgré les fautes partielles de sa politique, en dépit du pédantisme de sa bureaucratie, de la corruption et de la brutalité de sa police. Le gouvernement constitutionnel y est pratiqué, sinon depuis plus longtemps, au moins avec plus d’éclat que dans les autres pays germaniques, et depuis l’avènement du prince-régent toutes les grandes questions qui intéressent le pays ont été discutées devant le parlement de Berlin avec une liberté qui attire sur la tribune prussienne les regards de toute l’Europe. Il n’y a aucun doute que le gouvernement prussien est sincère dans ses aspirations libérales, et les amis des institutions parlementaires ne peuvent lui refuser leurs sympathies. La vérité nous oblige pourtant à dire que ces sympathies deviendraient bien plus vives, s’il y avait dans la politique prussienne quelque chose de plus franc, si les intentions et les actes y étaient mieux en harmonie. Le but auquel aspire la Prusse est noble, il est élevé; mais on ne s’entend pas assez sur les moyens d’y arriver. On veut l’Allemagne grande, unie, libre; mais on n’est pas d’accord sur les conditions de cette grandeur et de cette union. Les débats de la dernière session du parlement prussien l’ont montré en mainte occasion : pendant la discussion des affaires du Slesvig-Holstein et de la Hesse, les députés qui jouissent de la plus brillante popularité tentèrent de briser les liens qui rattachent encore la Prusse au reste de la confédération; on prononça hautement la déchéance de l’assemblée de Francfort, et l’on adjura le gouvernement prussien d’inaugurer une politique tout à fait indépendante. M. de Schleinitz, esprit timide et réservé, se garda bien de répondre à cet appel de ses amis : il déclara au contraire avec une certaine solennité que la Prusse voulait rester fidèle à ses engagemens fédéraux, et qu’elle ne considérait nullement la diète de Francfort comme abolie ; il repoussa en même temps avec énergie les reproches qu’un membre de la minorité, M. de Blankenburg, avait adressés au ministère, qu’il représentait, bien à tort sans doute, comme animé d’ambitions illicites et de dangereuses convoitises, tout prêt à inaugurer en Allemagne ce qu’il nommait une politique « à la Cavour. »

L’union qui régnait entre le ministère prussien et la chambre était un voile qui couvrait des tendances trop différentes. M. de Vincke, un des membres les plus ardens de la majorité, s’écriait un jour en dévoilant les projets de son parti : « On nous demande enfin ce que nous voulons! Ce que nous voulons? Mais c’est l’unité de l’Allemagne, l’unité des tribus germaniques sous l’hégémonie de la Prusse et à l’exclusion de l’Autriche : voilà ce que nous voulons, ni plus ni moins. Les ennemis de cette unité sont les petits états, qui sont trop grands pour mourir et trop petits pour vivre. Je ne conseillerai pas au gouvernement de faire de la coquetterie avec ces états. Le gouvernement doit rechercher les sympathies du peuple allemand, et il les obtiendra par une politique franche et courageuse. C’est alors qu’il pourra faire de grandes choses! » Ces paroles, qui semblaient comme un écho du parlement de 1848, émurent l’Allemagne entière; mais le gouvernement prussien ne semble pas disposé à se rendre solidaire d’une pareille doctrine. Lors de l’entrevue de Bade, non-seulement le prince-régent couvrit de sa garantie le territoire allemand considéré dans son étendue intégrale, mais chacune des portions qui le composent. Ce qu’on offre aujourd’hui à la Prusse sous le nom d’hégémonie est ce qu’on lui offrait en 1848 sous le nom d’empire; elle n’est pas plus qu’alors prête à l’accepter. Si le conquérant de la Silésie pouvait revivre, il sourirait peut-être des scrupules de ses descendans. Si ces scrupules honnêtes doivent être respectés, c’est assurément par ceux que la politique libérale du prince-régent a ramenés au pouvoir, et il ne faut pas qu’ils donnent à penser qu’ils soient seulement l’expression d’une ambition impuissante. Malgré quelques dissidences, qui heureusement tiennent plutôt à la politique théorique qu’aux affaires du moment, la Prusse est satisfaite de son gouvernement actuel. Le régime constitutionnel a été accepté et mis en pratique par le prince-régent avec une parfaite sincérité. Par la force et la contagion de l’exemple, la monarchie du nord rendra ainsi au reste de l’Allemagne d’incontestables services; mais la gravité des circonstances, les dispositions mêmes du souverain ne sont pas faites pour encourager les vœux des réformateurs allemands, qui veulent changer tout le gouvernement fédéral. Tandis qu’ils réclament un pouvoir central puissant et capable de se faire obéir par tous les membres de la confédération, le gouvernement prussien s’efforce au contraire de restreindre de plus en plus la compétence de la diète, et cherche à la réduire au minimum le plus strict, à ce qui concerne seulement la sécurité et la défense du territoire allemand [1]. L’intervention même de la Prusse en faveur de la Hesse n’a pour objet que de défendre cette province contre l’injuste intervention de la diète. Dans sa politique fédérale, la Prusse borne ses prétentions à quelques changemens dans l’organisation de l’armée allemande sans avoir réussi encore à les faire triompher. N’est-ce pas indiquer suffisamment quelles préoccupations dominent aujourd’hui toutes les autres? On va au plus urgent; on entoure les fortifications fédérales d’une nouvelle ceinture de défenses, et le prince-régent est plus pressé d’approvisionner ses confédérés des canons rayés fondus en Westphalie que de leur imposer des programmes politiques.

Les difficultés de la politique prussienne sont grandes. La Prusse est obligée, dans l’intérêt de sa sécurité et de la sécurité même de l’Allemagne, de ne pas séparer entièrement son action de celle des grandes puissances européennes. D’une autre part, elle doit conserver en Allemagne un prestige fondé sur la défense des droits populaires et devenu une partie essentielle de sa force. Libérale, elle ne veut pas laisser entraîner son libéralisme jusqu’à la révolution. Conservatrice, elle ne doit pas attacher sa politique à la cause perdue de l’absolutisme. Elle navigue ainsi entre des écueils également périlleux, où elle peut faire naufrage en entraînant les espérances de l’Allemagne entière.


III.

Si les gouvernemens allemands appliquent aujourd’hui tous leurs soins à leur préservation personnelle et lèguent à un avenir lointain le soin de constituer l’Allemagne sur des bases meilleures, y a-t-il au moins des partis capables de les suppléer, de leur imposer des principes et une conduite politiques?

Les partis n’ont pas encore compris en Allemagne quelle pourrait être leur puissance. Ils se trouvent en réalité dans des circonstances plus favorables que dans la plupart des autres pays de l’Europe. Ils ne s’agitent pas dans des intérêts dynastiques, et par conséquent leur politique a des allures plus libres, se soustrait plus facilement aux interprétations mensongères et aux répressions impitoyables; ils dépassent dans leur objet les bornes des monarchies et des principautés particulières, et quand le champ de l’action leur est fermé sur quelque point, ils peuvent retrouver ailleurs un autre théâtre pour leur activité. Les professeurs chassés par le dernier roi de Hanovre ont obtenu ailleurs des chaires où leur voix n’a eu que plus de retentissement. Chaque jour, on entend parler de pareilles migrations, et tel prince nourri des idées les plus rétrogrades se fera un plaisir d’accueillir un bel-esprit mécontent pour obtenir la réputation briguée d’un Mécène. Les partis allemands ont jusqu’ici peu profité des facilités que leur présente la forme fédérale pour étendre et organiser leur action. Les seuls qui aient une véritable vitalité sont les partis sortis des événemens de 1848 ; mais leur action politique est en quelque sorte bornée à la Prusse, et ils envisagent surtout les affaires générales de la confédération dans les rapports qu’elles peuvent avoir avec cette monarchie. Le parti de la résistance en Prusse, bien connu sous le nom de parti de la croix, demande le retour pur et simple aux erremens du ministère de M. de Manteuffel. Enfermé dans la chambre des seigneurs comme dans une forteresse, il a donné à l’Allemagne le triste spectacle de l’opposition la plus déraisonnable à toutes les idées libérales : cette chambre est animée des préjugés les plus étroits, décidée à résister à toutes les réformes, enflammée d’un orgueil qui faisait dire au docteur Stahl, le coryphée le plus important, avec le général de Gerlach, du parti de la croix : « La chambre des seigneurs peut être brisée, mais ne peut plier. » Elle a mis le comble à son impopularité en rejetant une loi qui soumettait à l’impôt foncier les propriétés seigneuriales, qui en sont encore exemptes : 11,650,898 hectares de terre demeurent encore soustraits, en Prusse, aux charges communes, et la loi repoussée par les seigneurs aurait fait rentrer annuellement dans le trésor plus de 4 millions de francs, bien que le ministère eût la faiblesse d’offrir une indemnité pour le rachat de l’exemption! En maintenant un privilège exorbitant en opposition avec tous les principes modernes, l’aristocratie prussienne séparait sa cause de celle du peuple, et de toutes parts l’opinion publique a poussé le gouvernement à prendre des mesures énergiques pour triompher d’une opposition intolérable. Les uns invitaient hardiment le prince-régent à se débarrasser d’un obstacle incommode par un coup d’état, les autres à modifier l’esprit de la chambre haute par une fournée de pairs assez nombreuse pour déplacer la majorité. En nommant récemment dix-huit nouveaux pairs, le prince vient enfin de déférer à ce dernier vœu.

Le parti de la croix a cherché à reconquérir quelque influence en appuyant de tout son pouvoir les mesures adoptées par le gouvernement prussien pour augmenter ses ressources militaires. La chambre des seigneurs a souscrit avec empressement sur ce point à toutes les demandes du ministère, tandis que la chambre des députés a opposé quelque résistance à la réforme de l’armée, jugée nécessaire par le prince-régent. Les représentans les plus éminens du parti de Gotha ont trouvé place dans cette dernière chambre; en prenant part aux affaires, ce parti a été amené à élargir les barrières autrefois inflexibles de son programme; on n’entend plus autant parler de Petite-Allemagne, d’exclusion de l’Autriche. Les anciennes haines ne sont pas encore entièrement calmées; mais le parti de Gotha tend visiblement à se dissoudre et à céder la place à un parti nouveau, à la fois libéral et conservateur, disposé à se contenter au début de l’organisme actuel de la confédération germanique et à faire passer le libéralisme avant l’unité.

Rien ne montre mieux la force croissante de ce parti naissant et le discrédit du parti unitaire proprement dit que le faible écho qui vient de répondre au dernier appel de la Société nationale allemande. La Société nationale a eu tout récemment sa seconde réunion annuelle à à Cobourg; on y a appris que, sur 40 millions d’Allemands, 5,369 seulement sont entrés dans les cadres de l’association qui se propose de préparer l’unité allemande; dans ce nombre, on trouve bien peu de noms qui jouissent d’une véritable notoriété. La création de cette société a été sans doute inspirée par les succès d’une société semblable bien célèbre qui a couvert toute l’Italie de son réseau et a joué un rôle très important dans les événemens dont la péninsule est aujourd’hui le théâtre; mais les Allemands n’ont pris à la société italienne que son nom : ils sont peu propres aux menées secrètes, à l’action occulte; ils conspirent tout haut comme dans les tragédies classiques; ils se réunissent paisiblement, parlent de renverser les trônes sans être inquiétés par les souverains, et tout en déclarant qu’ils veulent tout changer, ils jurent de bonne foi qu’ils sont les vrais et les seuls conservateurs. Ils se rencontrent au nom du principe d’union et ne peuvent s’accorder sur aucune question ; ils élaborent péniblement des programmes destinés à satisfaire à la fois les amis de la Petite-Allemagne, les partisans de la grande, les adhérens à la constitution impériale de 1849. Les orateurs se succédaient avec rapidité à la tribune unitaire de Cobourg : ils étaient si nombreux qu’ils ne devaient parler que dix minutes; mais comme ils surent les remplir! En lisant ces déclamations incohérentes, où il est question de tout, où les duchés danois, la France, la Savoie, l’hégémonie, la Hesse électorale, la Hongrie, l’Italie, se heurtent dans une inextricable chaos, on croit être sous le poids d’un cauchemar politique, ou sortir d’un de ces clubs qui s’ouvrent dans les temps de révolution, et qui s’imposent avec tant de succès la tâche d’instruire le peuple sur toutes les matières. Le seul fait instructif qui ressorte de la conférence unitaire de Cobourg, c’est que les radicaux allemands qui y formaient la grande majorité n’ont que des sympathies assez tièdes pour l’Italie. « Il nous faut Venise ! » s’écriait l’un d’eux au milieu des applaudissemens, et M. de Bennigsen, le président de la réunion, écrivit lui-même à M. La Farina, qui préside la Société nationale italienne, une lettre où il invite gravement le peuple italien à ne pas se mettre en opposition avec les grands intérêts du peuple allemand et de la politique allemande, et à ne pas provoquer un conflit regrettable entre les deux nations.

On ne peut, on le voit, étudier aucun épisode de l’histoire intérieure de l’Allemagne, qu’il concerne l’action des gouvernemens ou celle des partis, sans se heurter sans cesse aux idées de guerre. Le chaos des opinions et des intérêts est si profond, les courans politiques s’y croisent en tant de sens, les préjugés dynastiques y contrarient sur tant de points les tendances populaires, qu’une foule d’esprits, plus guidés par la passion que par le raisonnement, s’arrachant aux obsessions des systèmes, ont fini par envisager la perspective d’une grande lutte européenne comme un remède héroïque aux divisions et aux maux de l’Allemagne. Ils entonnent les chants célèbres d’Arndt et de Kœrner : le fantôme de l’Allemagne unie et libre ne leur apparaît qu’à travers la fumée des combats; ils désirent la guerre pour la guerre, et se résignent d’avance, avec un fatalisme confiant, à des défaites nombreuses dans l’espoir d’un triomphe suprême et définitif qui deviendrait le signal de la régénération. Ce parti purement germanique ne pardonne pas encore à la France la conquête et l’assimilation de l’Alsace, et ose exprimer ouvertement le regret que la coalition ne nous ait pas en 1815 infligé des châtimens plus sévères. Si le besoin des représailles, si la soif des conquêtes cherchaient des excuses, n’en pourraient-ils trouver dans de semblables sentimens, où l’envie le dispute à la haine? Quarante ans de paix avaient par degrés imposé silence à ces passions allumées pendant les grandes guerres de la révolution et du premier empire; le temps avait couvert de sa calme auréole le souvenir de ces terribles luttes. La grandeur du rôle que la France y avait joué était comprise par nos ennemis mêmes, et les Allemands, race poétique, la comprenaient mieux que personne, bien qu’ils eussent le plus souffert des excès de notre ambition. Il n’est peut-être pas de peuple dans l’imagination duquel Napoléon ait pris plus promptement des proportions épiques : dans combien de chaumières, depuis la Mer du Nord jusqu’à l’Adriatique, ne trouve-t-on pas l’image du conquérant, et quels chants surpassent ceux que la poésie allemande lui a consacrés? L’œuvre d’apaisement opérée pendant le long âge d’or qui séparait deux âges de fer reprendra-t-elle bientôt son cours? Aujourd’hui tous les fruits en paraissent perdus : on va chercher dans l’histoire tous les griefs longtemps oubliés contre la France ; on ressuscite les souvenirs les plus amers du passé. Les esprits, si divisés sur tant de questions, ne se rencontrent avec unanimité que dans leurs sentimens à l’égard de la France : les distinctions de la grande, de la petite Allemagne, des fédéralistes, des unitaires, disparaissent aussitôt qu’il s’agit de la sécurité de la confédération. L’Allemagne, rendue défiante par le spectacle du continuel divorce qui s’opère, dans la politique italienne, entre les faits et la diplomatie, ne cherche plus la pensée secrète du gouvernement de Napoléon III que dans les productions d’une littérature révolutionnaire et agressive qui a soulevé tour à tour toutes les grandes questions européennes. Elle s’est indignée en voyant des écrivains préparés à la politique par le roman offrir des conseils dangereux au descendant du grand Frédéric, des diplomates improvisés découper la carte de l’Europe au gré d’une ignorante fantaisie. Les pamphlets français ont été traduits et commentés avec ardeur par toute la presse allemande : ce qui n’était que du dilettantisme politique prenait, pour les imaginations effrayées, les proportions d’une propagande entreprise contre toute l’Europe conservatrice et couvrant habilement les projets de conquête par l’étalage hypocrite de sentimens libéraux et démocratiques. Le patriotisme allemand y a répondu par une propagande en faveur de l’union; il saisit toutes les occasions de faire entendre de bruyantes protestations contre les projets qu’il attribue au gouvernement de la France. Aucune de ces sociétés nombreuses qui s’assemblent si souvent au-delà du Rhin pour discuter sur tous les sujets, sur les sciences, l’économie politique, la littérature, l’histoire, ne peut aujourd’hui se réunir sans qu’au milieu de ces pacifiques travaux on n’entende résonner une note guerrière. On célèbre tous les événemens, les héros, les anniversaires de la guerre de l’indépendance : l’esprit de 1813, réveillé après un demi-siècle, parcourt la nation entière; on n’élève plus des monumens à Schiller ou à Goethe, mais à Arndt et à Stein. Les assurances pacifiques de la France, si souvent répétées, ne sont plus reçues qu’avec d’injurieux soupçons, et n’empêchent point les officiers supérieurs de l’armée prussienne d’écrire des brochures où tantôt on traite « de la manière de combattre l’armée française, » tantôt on trace un plan d’invasion de la France, avec toutes les étapes marquées jusqu’à Paris.

Les esprits les plus réservés subissent eux-mêmes dans une certaine mesure l’entraînement général. Dans ces dernières années, on avait vu se former au-delà du Rhin un petit groupe politique animé d’idées analogues à celles que représente le parti de Manchester en Angleterre. M. Bunsen, familiarisé par un long séjour dans ce dernier pays avec des doctrines auxquelles son âme religieuse et philanthropique était toute disposée à s’ouvrir, y occupait une place éminente. Que sont devenus ces amis de la paix dans la tempête actuelle? Pourquoi leur voix ne s’élève-t-elle pas au-dessus du concert bruyant des foules et des partis?

Les ennemis de l’Autriche, qui pendant si longtemps avaient manifesté des sympathies ouvertes pour les nationalités, les sentent aujourd’hui faiblir. La nationalité allemande devait, à les entendre, rompre les liens artificiels qui l’avaient attachée à d’autres races et se maintenir vierge de leur contact. En ce moment, on paraît trouver qu’il y aurait trop d’abnégation à resserrer les frontières de l’Allemagne, quand d’autres puissances reculent leurs limites. Les Allemands voient la Russie toute disposée à faire jouir de ses institutions les Grecs et les Turcs de l’empire ottoman aussi bien que les habitans des principautés danubiennes, la France agrandie en Europe et fondant un grand empire sur le continent africain, l’Angleterre maintenant son autorité sur tous les points du globe avec une indomptable énergie. La jalousie et la crainte réveillent par degrés les instincts belliqueux et dominateurs qui sommeillent sournoisement dans l’âme de toutes les races. Il ne saurait d’ailleurs échapper à quiconque a pénétré dans le caractère allemand qu’il y a peu de races aussi avides de domination que la race germanique. Ce n’est pas dans les documens diplomatiques qu’il faut chercher l’expression de ce sentiment, c’est dans les productions de la littérature, dans la poésie, dans les œuvres où la passion se révèle avec des allures spontanées. L’érudition et la science historique se sont préoccupées de donner une sorte de consécration à cet instinct jaloux. Qu’est-ce que l’histoire des temps modernes du savant Gervinus de Heidelberg, sinon l’oraison funèbre des races latines et l’apothéose des races germaniques? Aux yeux des partisans de la grande Allemagne, qui représentent, bien mieux que les adhérens du parti de Gotha, les traditions et les passions populaires, l’Autriche tient une très grande place dans l’accomplissement des destinées de la grande famille allemande. Ceux même qui ont été amenés à reconnaître avec des regrets mal déguisés les droits de l’Italie à l’indépendance nationale ne sont point disposés à étendre un semblable privilège à ces races nombreuses, dont quelques-unes à demi barbares, qui remplissent la vallée du Danube; ils sont fortement persuadés que toutes ces populations ne peuvent être initiées à la civilisation moderne que sous la tutelle de l’Allemagne, qui les empêche d’être noyées dans cet océan slave si menaçant pour l’Europe.

En étudiant séparément l’action des gouvernemens germaniques et des partis qui se disputent la faveur populaire, on se trouve conduit à des résultats à peu près identiques : les uns comme les autres sont divisés sur une multitude de points, sur les tendances, les principes, les moyens d’action; les uns comme les autres se trouvent néanmoins rapprochés sur le terrain de la politique extérieure. Forcés de s’y rencontrer, ils sont, par une réaction inévitable, amenés à des compromis sur les questions de politique intérieure. Si le parti libéral sait se servir de ces dispositions conciliantes, il pourra les faire tourner au profit des idées de réforme et des institutions parlementaires. Il faut qu’il se pénètre fortement de cette croyance que dans les idées qu’il représente gît la véritable force des nations, qu’on n’obtient qu’avec elles les triomphes durables et la véritable sécurité. Renonçant aux chimères des doctrinaires allemands, qui usent leurs forces à la poursuite de l’unité ou d’un idéal politique irréalisable, ils doivent se contenter des résultats qui sont à leur portée; unis avec le gouvernement prussien, ils peuvent imprimer à la politique de la monarchie du nord une attitude plus franche, lui inspirer des résolutions plus logiques, diriger ses alliances dans le sens le plus favorable à leurs propres desseins; assurés de la Prusse, ils entraîneraient les autres états de l’Allemagne dans un mouvement que les résistances princières n’auraient plus le pouvoir d’entraver. Une action de ce genre peut seule faire diversion aux préoccupations actuelles d’un grand peuple, qui oublie ce qui se passe chez lui pour regarder constamment au-delà de ses frontières. Inquiet et honteux de ses inquiétudes, devenu le jouet de passions qu’il ne peut ni maîtriser ni satisfaire, il ne cherche plus assez dans sa propre volonté le secret de ses futures destinées. Dans de semblables circonstances, les hommes sensés du parti libéral allemand ne peuvent songer à des réformes radicales, au renouvellement complet de l’organisme fédéral. On voit les personnages les plus connus du parlement révolutionnaire de 1848, d’anciens ministres du vicaire de l’empire, accepter un rôle modeste dans les assemblées politiques de leurs provinces, et après avoir tenté de soulever un monde, exercer aujourd’hui leurs forces dans l’opposition constitutionnelle la plus restreinte. Leur abnégation actuelle portera peut-être plus de fruits que leur ambition passée. Les craintes des souverains, obligés de chercher un appui nouveau dans l’opinion de leurs sujets, peuvent faciliter leur tâche, et s’ils réussissent, dans chacune des parties du vaste territoire germanique, à faire triompher complètement les véritables principes du droit constitutionnel moderne, ils auront fait don à leur pays d’un bien préférable à cet empire qu’ils avaient rêvé. Tant que l’Autriche et la Prusse subsisteront, l’aigle allemand sera un aigle à deux têtes, et il sera plus raisonnable en même temps que plus utile au-delà du Rhin de parler de liberté que d’unité.


V. DE MARS.

  1. On peut lire à cet égard une circulaire de M. de Schleinitz en date du 6 juin 1860.