De la Commune à l’anarchie/Chap. XV

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Stock, éditeur (p. 221-235).
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CHAPITRE XV.


LE RETOUR.


La Loire emportait dans ses profondeurs onze cents personnes, passagers des deux sexes et équipage. Son capitaine, Brown de Colstown, était la fine fleur du réactionnarisme et, quoique protestant, digne d’avoir étudié chez les jésuites.

Une des plus belles tartuferies de cet officier supérieur, auquel la république bourgeoise a naturellement ouvert les bras, — il est aujourd’hui contre-amiral, — fut de considérer les proscrits rapatriés non comme amnistiés, c’est-à-dire jouissant de tous droits civiques, mais comme graciés. J’avais obtenu de partager leur compartiment, ancienne cage, dont la porte maintenant restait ouverte. Nous y étions vingt-neuf, le gros des déportés étant parti par les transports précédents.

Après de longues années d’exil, nos compagnons s’imaginaient revoir la France telle qu’ils l’avaient quittée. Quelques-uns ne se défendaient pas de croire que les populations allaient former la haie sur leur passage, prêtes à leur glisser sous le bras des portefeuilles de ministre. Comment la république pourrait-elle se passer de leur concours ? Ces jacobins, pour la plupart courageux et sincères mais infatués de leur personne, ne se rendaient pas compte que, pendant leur absence, le monde avait marché.

Quelques autres, c’était le petit nombre, affirmaient comiquement leur intention de ne plus se mêler de politique, dût le globe terrestre s’écrouler, et de vivre désormais en bonnes bêtes de somme.

Cinq revenaient du bagne : Dacosta, l’ancien secrétaire de Raoul Rigault à la Préfecture de police, mathématicien distingué et grammairien patriote ; Girault, condamné pour participation des moins démontrées, à l’exécution des otages ; Fortin, ci-devant chef de bataillon, qui s’était admirablement battu dans Belleville et, sous ses allures de bon garçon sans souci, couvait un désespoir d’amour, — les absents n’ont-ils pas toujours tort ! — Laurent, qui avait aussi commandé quelque part et, à son retour, se dédommagea du bagne par le mariage ; Lenôtre, brave officier fédéré, à l’intelligence lucide, rendu poitrinaire par les corvées de l’île Nou et qui nous abandonna en route, cousu dans un sac avec un boulet de cinquante livres aux pieds.

Une trentaine de droits communs, libérés qu’on rapatriait, étaient parqués dans un compartiment de la batterie, contigu au nôtre. On avait d’abord voulu les mêler à nous ; les communards protestèrent vivement, sentiment qui ne laissa pas de me choquer comme peu égalitaire. Était-ce bien la peine d’avoir levé un drapeau d’émancipation pour rebuter des malheureux qui, somme toute d’après l’expression bourgeoise même, avaient payé leur dette à la société ? Un de ces malheureux, condamné pour meurtre, avait été reconnu innocent au bout de quinze ans de bagne et après avoir eu les deux jambes broyées sous un éboulement pendant qu’il piochait sur la route de Nouméa au Pont des Français. Le véritable assassin ayant fait des aveux complets, il avait bien fallu libérer l’innocent forçat, ce que les tortionnaires ne firent qu’à contre-cœur. Non seulement, cette victime de la Loi n’avait reçu aucune indemnité, mais encore était-elle dédaigneusement reléguée avec les parias dont le casier judiciaire était à jamais maculé !

Oh ! la justice du Code, quelle sinistre farce !

Deux autres, commués des travaux forcés à la réclusion en France (!), pendant les quatre mois qu’a duré le voyage, ont été confinés jour et nuit sur un espace d’un mètre carré, au pied du grand mât, ballottés par le roulis et le tangage. L’un était quelconque, l’autre une créature étrange, homme ou femme, on n’eût pu le dire. Sa voix, d’un acuitisme troublant, évoquait le souvenir des châtrés de la chapelle sixtine, tandis que sa face glabre, ses formes arrondies, ses manières onduleuses indiquaient de suite qui il ou plutôt elle était. Aucun indice viril ne subsistait chez ce troisième sexe et, sans doute, la nature l’avait-elle créé ainsi, intermédiaire entre le mâle et la femelle, ayant dépassé celle-ci sans atteindre celui-là.

Qu’on pense dans quel sens le bagne avait développé cette anomalie !

Notre cage communiquait avec une autre beaucoup plus petite, mais celle-ci hermétiquement verrouillée où furent enfermés plusieurs fous qui tous étaient victimes bien plus de l’incohérence sociale que de défectuosités de leur organisme. La première nuit, nous fûmes réveillés par des sons inarticulés, rauques, épouvantables : ils émanaient de la gorge d’un contre-maître que la vie abrutissante du bord, faite de bigoterie, de brutalité, de misères et d’autoritarisme inflexible, avait absolument animalisé. Il mourut au bout de quelques jours, nous laissant quatre compagnons. L’un d’eux était ancien bureaucrate devenu gâteux à la suite de mauvaises spéculations sur les mines ; peu encombrant, il n’ouvrait jamais la bouche et se contentait de se promener de long en large dans le réduit, en se frottant la paume des mains d’un geste automatique. Son voisin était encore un détraqué de la discipline et surtout de la théorie militaires, un garde-chiourme alsacien, qui avait l’unique mais peu divertissante marotte de réciter à haute voix, des heures durant, l’école du soldat. Mais le plus lamentable, le plus sympathique aussi de ces pauvres insensés, était un gendarme beau, grand, fort, à physionomie restée ouverte et intelligente en dépit de son triste métier. Naturellement imaginatif et indépendant d’esprit, il était devenu détraqué au contact prolongé de ses co-Pandores ; il se persuadait que ceux-ci avaient installé dans leur compartiment un téléphone d’une forme particulière pour recueillir ses moindres paroles, je crois même sa pensée, — Edison n’a pas encore trouvé celle-là, — afin de moucharder auprès des chefs hiérarchiques. Comme il connaissait bien ses collègues ! Soigné ou simplement traité avec douceur, il en fût guéri ; jeté avec les fous dans une cage sans air et sans lumière, sa folie s’empira, devint incurable : pendant toute la traversée, nous assistâmes au naufrage de plus en plus poignant de cette intelligence.

— Oui la terre a la forme d’une colonne torse, c’est mot qui l’ai découvert et je vais vous le démontrer, moi fils de Sodome et qui n’en rougis pas ! répétait le malheureux, le plus souvent avec douceur mais parfois aussi avec colère. — « Au commandement de droite, continuait son voisin le garde-chiourme, sur le talon gauche, d’un quart de cercle à droite, en élevant un peu la pointe du pied gauche et le pied droit, rapporter ensuite le talon droit à côté du gauche et sur la même ligne. » Et le bureaucrate se frottait toujours les mains.

Les souffrances du gendarme, bien plus vives que celles de ses voisins à peu près réduits à la vie végétative, finirent par émouvoir quelques amnistiés, malgré leur antipathie naturelle pour tout ce qui portait un uniforme pénitentiaire : gendarme ou non, n’en était-ce pas moins un homme ? Quelques-uns venaient causer avec lui devant ses barreaux : après avoir été gardés à l’aller par les hirondelles de potence, il pouvait leur sembler piquant de se promener librement devant la cage de l’une d’elles. Sous les latitudes assoiffantes, on lui passa de la boisson, eau, demi-tiède, très vaguement coupée de citron et de tafia. Enfin, deux fois, la porte du réduit se trouva ouverte et le prisonnier, traversant en toute sécurité notre compartiment, put monter prendre l’air sur le pont.

Quel effarement ce fut, surtout la seconde fois ! Le gendarme était alors arrivé à un état psychologique des plus troublés : le sentiment de ses âpres griefs pouvait lui faire commettre quelque acte redoutable, car il possédait une arme, un fort couteau qu’il étreignait de la main droite. Aussi, officiers, quartiers-maîtres, marins, soldats, passagers se reculaient-ils prudemment sur son passage. Il monta ainsi sur la dunette de l’avant et aspira largement la forte brise imprégnée des émanations saines de l’Océan.

Cependant, ses bourreaux s’étaient remis de leur première alerte : l’enseigne de service avait appelé le capitaine d’armes, qui avait donné des ordres au maître d’armes, lequel au caporal d’armes et, finalement, celui-ci aux gabiers. Mais aucun de ces braves n’osait s’approcher à portée du redoutable couteau. De loin, ils lançaient des nœuds coulants que le gendarme évitait ou tranchait, des pièces de bois par dessus lesquelles il sautait légèrement. Une dizaine, grimpés dans les haubans, n’attendaient que le moment de s’abattre sur lui, mais aucun ne s’approchait : tout l’avant du navire était à ce seul homme.

Pendant près de dix minutes, il défia les efforts d’un équipage : les passagers, massés sur le pont, regardaient et in petto admiraient. Enfin, le brave capitaine Brown de Colstown eut l’ingénieuse idée de faire jouer les pompes : l’évadé fut littéralement noyé, assommé, submergé de paquets liquides. La lutte contre l’intangible et inépuisable élément était impossible : avec un geste de résignation stoïque, le gendarme jeta son couteau à la mer. Aussitôt, quinze braves se précipitèrent sur cet homme désarmé et le réintégrèrent victorieusement dans son cabanon.

Notre traversée, moins longue de vingt-cinq jours que celle accomplie sur le Var, fut beaucoup plus pénible. Nous passâmes sans transition des régions tropicales dans les régions tempérées, longeant la Nouvelle-Zélande par l’est, à une grande distance des côtes, et obliquant de plus en plus vers le sud pour doubler le cap Horn par soixante degrés de latitude. Cela nous changeait des chaleurs néo-calédoniennes et, sans les vareuses et chaussettes de laine, achetées grâce aux souscriptions pour les amnistiés, nous eussions fait triste mine.

Trois de nos compagnons, épuisés des souffrances de l’exil, ne purent supporter celles du voyage : ils moururent l’un après l’autre. Le premier, un vieillard, expira sans avoir eu le temps de se reconnaître : il était libre-penseur déclaré et, malgré nos protestations, l’aumônier vint officier sur son cadavre. Je me rappelle encore le frémissement d’indignation qui courut parmi nous, à l’apparition de ce noir oiseau de proie : d’un mouvement unanime, nous fîmes le vide autour de lui et ne revînmes auprès du sac où gisait le mort qu’une fois le débitant de latin retiré. Deux minutes après, l’immersion était accomplie avec les honneurs usuels. Ces honneurs furent refusés à l’amnistié qui mourut ensuite, — j’ai oublié son nom, — et qui, conservant jusqu’au bout sa lucidité, signifia sa volonté d’être jeté à l’eau sans oremus. La guerre était nettement déclarée entre nous et l’autocrate du bord. Le troisième camarade, Lenôtre, mourut entre le cap Horn et Sainte-Hélène. Sans doute, Brown, tout de Colstown qu’il était, craignit-il l’effet des protestations adressées par les amnistiés de marque aux députés et journalistes libres-penseurs, car il capitula et le défenseur de la Commune disparut dans les profondeurs de l’Océan, salué par une décharge de mousqueterie et le balancement des couleurs.

Huit ans ont passé depuis cette époque ; les prêtres, fidèles à leur vieille tactique, se sont efforcés d’attirer dans les chemins de traverse le grand mouvement démocratique révolutionnaire qu’ils ne pouvaient vaincre de face : ils se sont collé masque socialiste, anarchiste même sur le visage, quitte à faire massacrer, — et avec quelle pieuse joie ! — au jour de leur victoire, anarchistes et socialistes, leurs dupes de la veille.

En 1881, les revenants de la Commune se rappelaient que Varlin avait été dénoncé aux tortureurs par un prêtre, que les hommes-liges du Gesù avaient poussé à la répression sans merci en 71, comme à la capitulation devant l’Attila germain par peur du triomphe de la république sociale en Europe. Les moins sanguinaires ne regrettaient pas outre mesure les cartouches dépensées, le 25 mai, sur les disciples de l’inquisiteur saint Dominique.

Nous avions demandé au commandant de la Loire qu’il nous exemptât d’entendre la messe dite, chaque soir, sur le pont en présence des passagers et de l’équipage, la présence de mécréants renforcés tels que nous ne devant rien avoir de particulièrement agréable au Seigneur. — « J’y assiste bien, moi qui suis protestant ! » nous répondit le « maître après Dieu ».

Ce qui froissait surtout notre amour-propre était l’obligation de nous découvrir devant le prêtre, au moment où l’officier de service prononçait la phrase sacramentelle : « La prière ! » J’émis alors l’idée que monter tête-nue sur le pont, à ce moment solennel, nous dispenserait naturellement de tout acte d’humilité, sans donner prise, cependant, aux rigueurs réglementaires. Cette proposition fut adoptée, au grand dépit de l’état-major clérical, qui guetta l’occasion de prendre sa revanche.

Celle-ci vint : Dacosta, Girault, Fortin, qui faisaient gamelle ensemble, avaient mis de côté, depuis quelques jours, leur ration de vin, pour fêter le plus dignement possible l’anniversaire de la Commune. Brown, avec la clairvoyance de la haine, eut quelques soupçons et, le matin du 18 mars, une inspection minutieuse du capitaine d’armes amena la découverte du pot-aux-roses, suivie de la saisie du pot-de-vin.

Cette confiscation d’un capital liquide formé de l’épargne n’était rien moins qu’un attentat à la propriété. Pareil fait, commis par un révolté au préjudice d’un homme d’ordre, est qualifié vol, exécuté par un salarié de l’État au détriment de l’adversaire socialiste, il sembla tout naturel et fit beaucoup rire les galonnés de l’arrière.

L’aventure n’était pas finie : sous l’impression désagréable de cet abus de pouvoir, Dacosta, Girault et Fortin se rendirent, ce soir-là, à la prière, le chef couvert et refusèrent de se décoiffer : ils furent, séance tenante, punis des fers. Au bout de huit jours, ils nous revinrent et l’opiniâtre Dacosta, cette fois, récidiva seul, à ses dépens, ses amis estimant sans doute que le jeu n’en valait pas la chandelle. La plupart d’entre nous continuèrent, jusqu’à l’arrivée, à monter sur le pont tête-nue : on les appelait les purs.

Nous doublâmes le cap Horn avec un temps relativement favorable, le thermomètre ne descendant qu’à un ou deux degrés au-dessous de zéro, ce qui était dur, néanmoins, pour des hommes habitués depuis des années aux chaleurs torrides. La mer était encore plus agitée qu’au cap de Bonne-Espérance ; ses lames semblaient des collines mouvantes, la marche de la Loire, emportée des profondeurs à la cime et retombant, l’instant d’après, de la cime aux profondeurs, offrait, bien plus en grand, l’image d’un traîneau lancé sur la pente zigzagante de montagnes russes. À ce point de jonction de deux océans, le Pacifique nous attirait irrésistiblement.

Un grand cétacé, jaloux de lutter de vitesse avec le monstre de bois et de toile, nous accompagna quelque temps, frôlant presque notre tribord.

Nous nous sentions épuisés : la rentrée dans les latitudes tempérées, puis chaudes, et surtout l’approche de Sainte-Hélène, notre seule escale, nous ranimèrent. Le Gulf Stream nous baignant de sa douce tiédeur, charriait des algues et des graines étranges, des raisins du tropique, des débris arrachés à la côte brésilienne. Nous filions droit au nord-est ; à mesure que nous approchions du continent africain, la mer se bleuissait, d’un bleu indigo, le ciel s’azurait d’un azur cru dans lequel trônait un soleil incandescent.

— C’est pourtant le même qui nous chauffera si mal cet hiver à Paris ? soupirait un pauvre hère de passager que les voyages au long cours n’avaient pas enrichi.

Il y avait à peu près trois mois que nous ne voyions que le ciel et l’eau, quand nous jetâmes l’ancre devant Sainte-Hélène. Que Napoléon a dû s’y faire des cheveux ! Une fois dans ma vie, j’ai plaint le tyran corse.

Qu’on se représente une île, presque un îlot, rouge, dénudée, calcinée, par la chaleur du ciel et celle du sol, surmontée sur tout son périmètre, de falaises à pic sur lesquelles sont élevées les fortifications et casernements anglais. Sur la plage, quelques maisons et une église ; au centre, une étroite vallée s’entr’ouvre : c’est Longwood où aimait à se promener, au bord d’un ruisseau solitaire, le conquérant déchu.

Depuis, grâce à l’invention de Niepce et Daguerre, des photographes britanniques se sont établis sur les lieux et vendent aux voyageurs des vues du « tombeau de l’empereur », laissant volontiers croire aux ignorants que les restes de ce grand dévoreur d’hommes, autrement assassin qu’un Dâmé ou un Pahouman, sont toujours là.

À Sainte-Hélène, nous apprîmes des nouvelles d’Europe : la mort de Blanqui, celle du tzar Alexandre II dynamité par les nihilistes, ce qui nous causa un sensible plaisir : les communards marchaient alors pour la république universelle et ne saluaient dans la Russie que ses révolutionnaires.

Un numéro du Figaro m’apprit l’arrivée à Paris d’un parent sicilien, l’escrimeur San-Malato, qui, après avoir mené la vie à grands guides, cherchait à vivre de son fleuret, « non en vulgaire maître d’armes, me dit-il plus tard lorsque je le vis, mais en signor d’armes. » Cette pointe de vanité, qui devait lui attirer l’antipathie de ses confrères parisiens, fit bien sourire mon égalitarisme républicain.

Car je n’étais pas encore socialiste, n’ayant absolument aucune idée en matière économique. À l’époque où mon père avec ses amis, assagis depuis, luttait contre les maîtres de l’Italie, c’était l’indépendance politique, seule, qui était en jeu : l’industrialisme n’avait pas encore posé dans la péninsule le redoutable problème du travail. Aussi, tous les révolutionnaires italiens qui ont joué un rôle dans les guerres de 1848 ou de 1859, depuis Crispi, qui s’est galvaudé ministre, jusqu’à Cipriani, qui a souffert huit ans de bagne après huit ans de déportation, se seront-ils montrés plus préoccupés de l’étiquette nationale ou politique que du mécanisme social.

Mon père, républicain révolutionnaire, absolument sympathique à toute manifestation prolétarienne ou internationaliste ne s’était jamais embrigadé dans les partis anti-bourgeois. De fait, les blanquistes, dont il se rapprochait le plus, apparaissaient bien sectaires, et sa situation, beaucoup plus que ses idées, le tenait à l’écart des divers groupements ouvriers. Coopérateurs, mutuellistes, collectivistes naissants vagissaient alors dans un modérantisme étroit, paperassier et tâtillonneur, bien fait pour refroidir un tempérament tout d’action. Blanqui et Delescluze, ce stoïque jacobin, qui donna sa vie pour les idées décentralisatrices, étaient ses deux pôles : je ne parle pas, bien entendu, de Garibaldi et Mazzini qui, pour lui devenaient des demi-dieux. Cet enthousiasme latin pour les grands leaders se trouvait du reste équilibré par la compréhension large des besoins humains, autrement forts que les catéchismes des doctrinaires.

Je grandis dans cette tendance, le sentiment et l’intuition claire l’emportant de beaucoup sur les subtilités du raisonnement ; des rêves épiques avaient rempli ma prime adolescence : conspirations contre les tyrans, soulèvements internationaux, combats de géants à l’issue desquels les foules délivrées se tendaient les mains, tandis que les libérateurs en chef jubilaient modestement sans songer un instant, — les naïfs ! — à prendre la place des maîtres abattus. Y avait-il une pointe d’inconscient orgueil à côté de ce romantisme ? C’est bien possible : quel est donc le tout jeune homme qui n’a pas entrevu devant lui le panache de Marceau ?

Ambition ! Ambition ! vile quand tu t’exerces au détriment de l’humanité, n’en es-tu pas moins le moteur puissant qui lance en avant les mortels ?

Colomb, Galilée, Fulton, Voltaire, Hugo, Garibaldi n’étaient-ils pas de sublimes ambitieux ? Quel est donc l’être pensant et sentant qui peut rêver d’étouffer son moi dans la vie plate et monotone de la masse végétative, se complaire à ralentir sa marche rapide pour la régler sur le pas des éclopés ?

Égalité sociale, oui ! Uniformité physique et morale, non !

Nous ne restâmes qu’une journée devant Sainte-Hélène, le temps de nous ravitailler un peu. Seuls, les officiers purent descendre à terre ; mais en compensation, nous reçûmes la visite de quelques soldats et sous-officiers. Un « bag-piper » écossais tira quelques sons de son instrument et deux habits rouges improvisèrent sur notre pont une gigue échevelée. Ces guerriers revenaient, pour la plupart, de se faire rosser par les boërs au Transvaal qui, sous le commandement de Joubert, avaient maintenu leur indépendance par trois victoires.

Un autre spectacle gratis nous fut offert par une bande de marsouins se livrant à mille folies, à cinquante brasses du rivage : ils semblaient littéralement jouer à saute-mouton.

Après avoir vu disparaître à l’horizon les falaises rutilantes de Sainte-Hélène, nous passâmes devant Ascension, simple banc de sable, peuplé principalement de tortues, soit dit sans offense au beau sexe local. Puis, nous ne revîmes plus que le ciel et l’Océan.

Les derniers jours d’une traversée paraissent toujours les plus longs : c’est alors qu’on calcule fiévreusement la distance qui sépare encore du but. À partir de la fin de mai, il fut impossible de demander une allumette sans s’entendre dire : « Eh bien ! nous approchons : plus que douze cents lieues à faire ! »

— La France ! La France ! murmuraient quelques-uns des amnistiés qui, ayant perdu famille et amis pendant leur longue absence, n’avaient plus à espérer dans leur patrie que l’enfer du salariat ou la misère.

Par une matinée de juin, il y eut grand remue-ménage sur la Loire et tout le monde courut sur le pont : la vigie venait de signaler la terre.

Au loin, se profilaient, de moins en moins vagues, les côtes de la vieille Armorique.

— Eh bien, la voilà donc, la France, mademoiselle Aimée, Désirée ! répétait sans se lasser un communard sentimental.

Tant de fanatisme m’horripilait ; la patrie de l’homme qui pense n’est-elle pas partout ? J’eus, moins d’une heure plus tard, un nouvel exemple de chauvinisme. Nous avions dépassé le Goulet, saluant et salué, échangeant des signaux avec les autres navires, finalement jetant l’ancre et accosté par les embarcations du port. Tout à coup, nous vîmes les marins du bord et même quelques passagers jeter sur mon père et moi des regards colères : une rumeur leur était venue de terre qu’on allait avoir la guerre avec l’Italie. Indifférents ou même sympathiques à ces gens l’instant d’avant, nous leur étions soudain devenus ennemis parce qu’il plaisait au cabinet Ferry d’aller à Tunis !

Laquelle est la plus grande, la canaillerie des gouvernants ou la bêtise des gouvernés ?

Mais nous n’eûmes pas le temps de nous attarder en réflexions de haute philosophie : déjà les amnistiés faisaient leurs préparatifs de débarquement ; ils allaient retirer leurs malles de la cale. Notre stupeur à nous deux fut grande, en constatant que les nôtres avaient été soulagées d’une foule d’objets ou, pour mieux dire, à moitié vidées : cette perte nous était des plus sensibles car nous arrivions presque sans le sou.

Nous nous rendîmes chez le commandant pour lui demander quelques explications : un coup de théâtre nous y attendait. Brown nous montra, radieux, une dépêche lui ordonnant de livrer aux gendarmes mon père, expulsé du territoire avant même d’y avoir remis les pieds. C’est ainsi que le gouvernement républicain entendait l’amnistie.

Peu après, mon père était mis aux fers, vexation bien inutile car au bout de dix minutes les hommes de la maréchaussée se présentaient à bord et l’emmenaient au fort Bouquin, qu’il avait quitté six ans auparavant ! Deux autres amnistiés, Girault et Trioreau, devaient, à leur tour, être séquestrés une heure plus tard, sous prétexte de folie.

Les démonstrations bruyantes ne servaient à rien ; ne pas perdre son sang-froid, et agir étaient les seules voies pratiques. Je pris place avec les autres sur la chaloupe à vapeur.


Allons, enfants de la patrie


commença à chevroter un ex-membre du Comité central qui brûlait de se faire le leader d’une petite manifestation républicaine.

Mais nul de nous ne fit chorus : vraiment, elle nous accueillait d’une façon bien peu propre à exciter l’enthousiasme, cette république pour laquelle on avait donné sa liberté et pour laquelle on eût donné son sang !